Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575

Part 8

Chapter 83,874 wordsPublic domain

Négociation des envoyés de la Rochelle pour obtenir un emprunt sur les joyaux de la reine de Navarre et la signature des principaux chefs protestants.--Continuation des préparatifs de guerre en Angleterre, où l'on tient une flotte armée toute prête à mettre à la voile.--Plaintes du traitement fait en France à l'ambassadeur Norrys au sujet de l'exercice de sa religion.--Menace d'user de représailles à Londres contre l'ambassadeur de France.--Déclaration du roi touchant la restitution des biens saisis à Rouen sur les Anglais.--_Mémoire général_ sur les affaires de France et d'Angleterre.--Efforts de la reine pour anéantir entièrement le catholicisme dans ses états.--Divisions en Angleterre.--Violent désir qu'a la reine de recouvrer Calais.--Discussion entre sir Cécil et l'ambassadeur sur l'existence de la ligue formée par les princes catholiques.--Disposition des seigneurs anglais à entreprendre la guerre.--Craintes sérieuses que doivent faire naître l'expédition projetée par le duc Casimir, et les apprêts qui se continuent à Londres sans relâche.--Nécessité pour le roi de donner satisfaction à Élisabeth sur la restitution des prises, et d'éviter toute occasion de rupture ouverte.--Succès des rebelles en Irlande.--Réconciliation de l'ambassadeur d'Espagne avec la reine, qui a enfin ordonné sa mise en liberté.--Conditions de l'accord proposé pour terminer les différends des Pays-Bas.--Les affaires d'Écosse demeurent toujours en suspens.--_Mémoire secret_ sur divers projets de mariage d'Élisabeth, notamment avec le duc d'Anjou.--Conversation entre la reine et l'ambassadeur sur ces mariages.--_Autre mémoire secret._--Opinion de l'ambassadeur qu'Élisabeth ne se mariera jamais.--Raisons sur lesquelles cette opinion est fondée.--Détails sur la vie privée de la reine.--Familiarités entre elle et le comte de Leicester.--Représentations du duc de Norfolc à ce sujet.--Déclaration de la reine, qu'elle ne veut pas épouser le comte de Leicester.--Quels sont les divers aspirants au trône d'Angleterre comme présomptifs héritiers d'Élisabeth?--Les droits de Marie Stuart sont soutenus par toute la noblesse.--Remontrances du comte de Leicester à Élisabeth sur la conduite qu'elle doit tenir à l'égard de Marie Stuart.--Il insiste vivement pour qu'elle soit rétablie en Écosse.--Déclaration d'Élisabeth qu'il importe à sa sûreté de retenir Marie prisonnière.--Projet de mariage du duc de Norfolc avec Marie Stuart.--Détails sur les conséquences importantes d'un pareil événement qui assurerait le rétablissement de la reine d'Écosse.

AU ROY.

Sire, ce que les Srs. Du Doict et de Sainct Symon, estantz pour la seconde foys envoyez de la Rochelle devers la Royne d'Angleterre, ont principallement négocié avecques elle et avecques les seigneurs de son conseil, est de pouvoir trouver icy deux centz mille escuz par emprunct sur les bagues de la Royne de Navarre et sur les obligations et promesses qu'ilz ont portées, par escript, d'elle et des principaulx de leur camp, avec fidéjussion personnelle, de Mr. le cardinal de Chastillon et de Mr. le vydame de Chartres, de ne partir de ce royaulme sans les avoir faictz entièrement payer et rembourcer. A quoy, encor que la dicte Dame et iceulx seigneurs ne se soyent advancez de leur rien offrir de leur part, il semble néantmoins qu'ilz leur ayent permiz de pouvoir engaiger à d'aultres en ce royaume les dictes bagues pour vingt cinq ou trente mille livres esterlin, qui est cent mille escuz, et est l'on après à recercher secrètement les meilleures bources de Londres pour les fornir, avec offre de grandz intéretz. Je suys après à y donner tout l'empeschement que je porray, mais je sentz bien qu'ilz recouvreront la dicte somme, ou la plus grand part d'icelle, quant ce ne sera que de ceulx de leur religion et de ceulx qui ceste année ont butiné les prinses et pilleries de la mer. Le dict Sainct Symon s'en est desjà retourné avec quelque responce, mais le dict Sr. Du Doict est demeuré pour attandre les deniers, lesquelz il presse estre forniz bientost, affin de les avoir conduictz en leur camp à la St. Michel.

Et cependant, j'entendz qu'il faict équiper en guerre une de ses grandes ourques, qui ont esté prinses ceste année sur les Flamans, comme l'on a commancé, plus d'ung moys a, d'en armer encores aultres quatre dans ceste rivière, ainsy que je l'ay desjà escript; mais par nulle dilligence, que j'aye sceu faire, je n'ay peu encores descouvrir pour quelle entreprinse c'est; car, ayant faict pratiquer, et mesmes par argent, aulcuns de ceulx qui sont arrestez pour aller aus dictes ourques, ilz ont juré ne sçavoir où, ny quant, ny à quoy tend leur voyage. Et parce que les dictes ourques ne sont propres pour la guerre, ny pour aller courir à la mer d'Olande et Zélande, comme aulcuns disoient que ceulx qui y sont desjà au nom du comte Ludovic de Nasseau les y attendoient; ains sont vaysseaulx lourdz et poysantz, et néantmoins capables pour porter grand nombre d'hommes et de monitions et vivres en quelque lieu, je me crains toutjour de quelque entreprinse sur la coste de dellà. Et certes, Sire, de ce qu'on veoyt ceulx de la Rochelle tenir meintennant la campaigne au millieu de vostre royaulme, estantz ainsy renforcez de l'armée du duc de Deux Pontz; et qu'il se dresse par les princes protestans encores ung aultre secours en leur faveur; et que les aultres princes catholiques, se contentans d'exempter eulx et leurs estatz du dangier de ceste guerre, layssent ayséement courir tout le hazard et fondre tout l'orage sur vous et sur vostre royaulme, ceulx ci s'anyment et prènent plus de cueur de renouveller leurs prétentions en France, estimans que très oportunéement, et sans dangier, ilz les peuvent meintennant pourchasser. Et ceulx mesmes qui du commancement allégoient à ceste Royne qu'il luy estoit besoing de tenir ung armement prest pour d'aultres fins, semblent monstrer meintennant qu'elle le doibt employer à ceste cy, et qu'il y a de quoy se prévalloir si grandement de noz présentes adversitez, pour elle et pour son royaulme, que les gens de bien, qui aulcunement en détestent dans leur cueur les dellibérations, ne les ozent pour ceste occasion bonnement contradire; et je crains bien fort que la bride qui a vallu jusques icy à arrester ces plus boillans, ne soit assés forte pour les retenir davantaige, si ces troubles vont guières plus avant, bien que je ne deffauldray de la leur faire tenir la plus ferme et roide qu'il me sera possible, et de prévenir au moins leur dilligence par celle que je mettray à vous advertir, soigneusement et souvant, de ce que je leur verray faire; qui ont, Sire, desjà tant advancé leur armement, sellon le raport que m'en vient de faire ung, qui est tout à ceste heure arrivé de Gelingan où je l'avois exprès envoyé, qu'ilz l'ont rendu prest à le mettre à la voyle et ne reste rien plus aulx douze grandz navyres de guerre de ceste Royne, que les fornir d'hommes et de vivres; mais je n'ay adviz que pour telle forniture il y ayt encores aulcune commission dépeschée.

Je verray ceste Royne et ses seigneurs avant qu'ilz s'esloignent à leur progrez, et, sur l'occasion des lettres qu'il vous a pleu m'escripre, du IXe du passé, où il y a bonne et assés ample matière de les entretenir, je leur remonstreray fermement les choses qui conviennent à la paix, et celles qui la pourraient rompre, et les confirmeray, aultant qu'il me sera possible, à la debvoir bien entretenir; ne voulant obmettre, Sire, une bien fort grande pleincte que la dicte Dame mesmes, en ma dernière audience, et iceulx seigneurs m'ont faicte, et laquelle ilz prènent fort à cueur, de la violence dont ceulx de Paris ont usé contre Mr. Norrys, leur ambassadeur, [jusques] à luy avoir rompu l'accoustumée franchise de son logis, où estoit madame sa femme et ses enfans, pour les recercher sur l'exercisse de leur religion; et de ce, aussi, qu'on parle au dict ambassadeur en termes si deffians d'elle et de toutz les Anglois, comme les réputans ennemys, qu'ung des plus grandz de ceste court m'a despuys envoyé dire, avec grand affection, que cella estoit suffizant pour faire passer sa Mestresse à une déclaration de guerre, et qu'on monstroit bien en France par le mauvais trettement, qu'on faisoit à leur ambassadeur, qu'on ne se soucyoit guières que je fusse icy ny bien veu ny bien tretté, et que je fusse de mesmes empesché en l'exercisse de ma religion; ce que ne pouvant croyre procéder aulcunement de Voz Majestez Très Chrestiennes, m'advertissoit estre besoing vous escripre dilligentment d'y vouloir remédier. Et, par ce que j'ay baillé ample mémoire et instruction de toutes choses à ce gentilhomme des miens, le Sr. de Vassal, et l'ay exprès dépesché pour vous en aller donner bon compte, je vous suplieray seulement de luy donner entière foy; et prieray, pour le surplus, Nostre Seigneur, etc.

De Londres ce XXVIIe de juillet 1569.

Ainsy que je signoys la présente, est arrivé celle qu'il a pleu à Vostre Majesté m'escripre, du VIIIe du présent, avec la relacion des choses advenues au siège de la Charité, desquelles j'informeray mieulx au vray ceste Royne et les siens, qu'il semble qu'ilz ne l'ont esté par les premières nouvelles qu'on leur en a escriptes, et suys très ayse des aultres honnestes et gracieulx termes de la dicte lettre, qui viennent bien fort à propos.

A LA ROYNE.

Madame, j'ay miz peyne de faire, jour par jour, entendre à Voz Majestez l'estat des choses de deçà, et les vous ay quelque foys mandées diverses, sellon que diversement je les ay veues advenir, et néantmoins toutjour telles que vous en avez peu clairement juger le mesmes succez, qui, despuys jusques à ceste heure, s'en est ensuyvy; meintennent, Madame, vous entendrez à quoy elles s'acheminent, et cognoistrez par ce que j'en escriptz au Roy et par le mémoire que j'ay baillé au Sr. de Vassal, présent porteur, et par ce que je luy ay donné charge de vous en dire, qu'elles sont en ung poinct où il ne nous fault estre ny endormiz ny paresseux. Je ne deffauldray envers ceste Royne et ces seigneurs de toutz les offices, sollicitations et remonstrances, qui sont nécessaires à la paix, et, pour cest effect, je verray la dicte Dame et eulx encores une foys, avant qu'ilz s'esloignent à leurs progrez; et, avec le contenu de voz lettres, du IXe du présent, qui m'aydera beaulcoup de l'entretenir sur voz nouvelles et sur la restitution des biens de ses subjectz à Roan, je tretteray des aultres matières qui me tiennent en doubte d'elle, et métray peyne de descouvrir ce qu'elle en a en son intention, sans obmettre de luy toucher ung mot de ce que me mandez de son ambassadeur, pour lequel elle s'est advancée de me faire la pleincte que verrez en la lettre du Roy; et je vous suplie très humblement, Madame, que, pour l'honneur de sa Mestresse et pour servir au temps, il vous playse uzer et faire user si dignement envers luy qu'il n'ayt aulcune juste occasion de se plaindre, voulant hardyment sa dicte Mestresse qu'il vous rande entier compte de ses actions, et que vous les veuillez entendre de luy mesmes, sans adjouxter foy à ce qu'on vous en pourra raporter; car elle m'a asseuré luy avoir fort expressément commandé de déposer toute affection qu'il pourroit avoir à ceulx de sa religion, pour faire nettement sa charge; et qu'elle entend qu'il ayt à la vous randre bien agréable et non aulcunement suspecte.

Je suys bien ayse de pouvoir monstrer à la dicte Dame la déclaration, que le Roy m'a envoyée touchant la restitution des biens des Anglois à Roan, car desjà elle s'estoit deux foys prinse bien aigrement à moy de ce que je l'avois hastée d'envoyer ses députez par dellà, lesquelz mandoient qu'ilz n'y avoient esté ny bien receuz, ny bien responduz; et je craignois que sur noz difficultez elle s'accommodât plus facilement avec aultruy, pour tant plus convertir ses entreprinses à nostre dommaige; mais elle verra par la dicte déclaration la franchize et intégrité, dont Voz Majestez uzent envers elle, et au moins aurez vous d'aultant constitué vostre cause en bonne foy et équité, et Dieu renversera le tort et injustice qu'on vous y vouldra faire; vous supliant au reste, Madame, ouyr et croyre ce que le dict Sr. de Vassal vous dira de ma part, et je prieray dévottement le Créateur, etc.

De Londres ce XXVIIe de juillet 1569.

MÉMOIRE AU SR. DE VASSAL de ce qu'il dira de ma part, oultre le contenu de la dépesche, à Leurs Majestez;

Qu'on pourvoit icy ez ordonnances de la justice et des armes, et en tout aultre règlement du pays, que rien ne s'y face au désadvantaige de ceulx de la nouvelle religion, ains les ministres et évesques tiennent fermement la main, avec l'assistance d'aulcuns d'auprès de ceste Royne, que les déterminations du conseil aillent toutjour à leur proffict et faveur.

Dont, puys naguières, s'est ensuyvy le commandement qu'on a faict aulx officiers de ceste Royne et toutz aultres, qui sont à ses gaiges et à son priviliège, de se réconsilier aulx évesques, et de recognoistre et advouer la dicte Dame pour suprême chef de l'églize de ce royaulme, et luy en prester le sèrement;

Avec grand aguet que nul soit miz en charge, ny commis au gouvernement des provinces, portz et places, ny soit estably capitaine aulx levées, monstres et descriptions d'hommes et d'armes qui se font, qui ne soit de la dicte religion.

Vray est que faisant naguières telle différance de personnes, l'on a senty qu'il y avoit, dans l'opinion du monde, de la contradiction et anymosité grande, dont la susdicte ordonnance de recognoistre la dicte Dame pour suprême chef de l'esglize n'a passé en avant.

Et, encores despuys deux mois, ayant esté non seulement permiz mais expressément commandé par toutes les provinces, de se pourvoir d'armes, nomméement de haquebutes, et de s'exercer à icelles, l'on va, à ceste heure, ez lieux plus suspectz, par ce que les catholiques s'y pourvoyoient et s'exerçoient plus curieusement que les aultres, retirant peu à peu les dictes armes des mains du peuple, pour les mettre soubz la garde des officiers, qui sont toutz, comme dict est, de la nouvelle religion.

Ainsy se manifeste la division dans ce royaulme, laquelle se norryt et prend, chacun jour, acroissement par la menée de ceulx qui aspirent au gouvernement des affaires, et par ceulx qui prétendent à la succession de ceste coronne, lesquelz commancent desjà, tout à descouver, pratiquer leurs partizans; et pareillement pour la contradiction qui se veoyt à conseiller d'un costé, et dissuader de l'aultre, l'accord des différantz des Pays Bas; et surtout pour le manifeste support qu'aulcuns font aulx affaires de la Royne d'Escoce contre d'aultres, qui fermement s'y opposent;

Entreprenans, les ungs et les aultres, de tant plus ouvertement poursuyvre leurs menées, que chacun party a plusieurs argumens pour soubstenir et débattre ce que plus il prétend, et plusieurs sans dangier ozent bien se déclairer pour la cause qu'ilz estiment la meilleure.

Les seulz affaires qui concernent meintenent la France, qui sont deux principallement, demeurent sans deffaveur, parce qu'en l'ung, lequel est de la religion, l'on est contrainct de suyvre les décretz et ordonnances de certain parlement, cy devant tenu en ce royaulme contre la religion catholique, à laquelle encor que plusieurs en leur ceur portent toute faveur, ilz ne s'ozent néantmoins monstrer adversaires de la nouvelle.

Et au segond affaire, lequel est de Callais, toutz, d'ung mesme vouloir et d'une mesme opinion, concourent à ce qui met en avant pour le recouvrer, et semble que ceulx, qui ont maulvaise intention, bastissent sur ce dernier prétexte des entreprinses pour le premier, et font à cest effect dresser les apareilz que nous voyons, lesquelz sont en l'estat que j'ay cy devant escript.

Je travailleray bien, aultant qu'il me sera possible, d'interrompre et divertir leurs menées par toutz les meilleurs moyens, que j'estimeray y pouvoir servir, ainsy que, ez trois ou quatre dernières audiences, je n'ay obmiz de remonstrer à ceste Royne par propos nullement recerchez, ains sur la suyte des siens, bien vifvement le bien de la paix, et le mal et ruyne qui luy adviendroit de la rompre, et qu'elle se pouvoit plus prévaloir de la présente amytié du Roy, qu'elle ne fera de proffict d'une guerre incertaine et trop dobteuse, si elle le provoque à estre son ennemy; et luy ay admené toutz les argumens que j'ay peu pour luy oster l'opinion de la ligue, qu'on luy faict acroyre des catholiques; mais encor qu'elle se laysse quelque foys bien disposer, je cognois néantmoins qu'après qu'elle a conféré mes propoz avec aulcuns, qui sont auprès d'elle, ilz luy représentent tant de dangiers, et luy admènent tant de persuasions au contraire, que bien souvant ilz la divertissent.

Naguières, au partir d'elle, m'estant arresté en la salle de présence avec les seigneurs de son conseil, pour aulcuns affaires des merchantz françoys, Me. Cecille, parmy les aultres, me dict tout hault que j'avois prins grand peyne de vouloir monstrer à la Royne, sa Mestresse, qu'il n'y avoit poinct de ligue entre les catholiques, qui estoit trop notoire qu'elle estoit faicte et jurée, et encor que le Roy fût meintenent seul en campaigne, les aultres princes néantmoins concouroient d'intelligence avec luy, et le Pape et le Roy d'Espaigne y avoient leur exprès secours, et que, à ce que j'avois remonstré que le dict secours n'arguoit rien de la dicte ligue, pour ce que, si elle estoit, les dictz princes auroient desjà armées en leur nom aulx champs;

Qu'on sçavoit bien, quant au Pape, qu'il y avoit miz tout ce qu'il pouvoit, car ses moyens n'estoient pas grandz; que l'Empereur n'avoit grand pouvoir en Allemaigne pour arrester les reytres, comme je disois qu'il eust faict, si la dicte ligue eust esté faicte; ains estoit l'authorité ez mains des princes de l'empire, lesquelz il ne pouvoit empescher qu'ilz ne missent hors du pays aultant de gens de guerre, comme ilz en vouldroient tirer pour la deffance de leur religion; et que le Roy Catholique ne pouvoit, à cause des Mores, envoyer plus de forces d'Espaigne que celles qui en estoient desjà dehors, ni le duc d'Alve n'ozeroit mettre ensemble tant d'Allemans et de Flamans qu'ilz se trouvassent plus fortz que les Espaignolz, car ne s'y vouloit fyer; et de sortir avec les dictz Espaignolz hors du pays, il craignoit trop une révolte qui l'empeschât d'y rentrer; et par ainsy que, y dominant, à ce qu'il disoit, en tyran, il estoit contrainct d'y demeurer assidu à le garder. Par ainsy, les aultres princes, par l'aparance d'ung petit secours, faisoient au Roy seul soubstenir toute ceste guerre.

Je luy ay respondu qu'on ne debvoit estimer le Roy si mal conseillé, s'il y avoit ligue, qu'il vollût prandre sur luy tout le hazard et toute la charge d'icelle, pendant que les aultres demeureroient asseurez dans leurs estatz à juger des coups; et qu'il estoit très certain que le Roy ne prétendoit, par les armes qu'il avoit meintennant en la main, que de recouvrer l'obéyssance de ses subjectz, et que ce qui sembloit le monstrer tant adversaire de la nouvelle religion estoit parce qu'il ne voyoit point d'aultres, qui luy menassent la guerre, ny qui s'oposassent à ses desirs et intentions en son royaulme, ny qui missent son authorité en débat, que ceulx de la dicte religion.

A cella il m'a aigrement répliqué que, si le Roy n'estoit droictement armé contre leur religion, laquelle il voyoit bien que beaulcoup de princes, de peuples et de nations, qui l'avoient desjà receue, se mettoient en avant pour la soubstenir, et qu'il ne serchât, comme je disois, que le droict de son authorité, pour quoy reffuzoit il donques les honnestes et advantaigeuses propositions de paix, que la Royne, sa Mestresse, et les princes d'Allemaigne luy avoient mises en avant, ou pourquoy ne faisoit il cognoistre que les aultres se plaignoient à tort; car toutz les gens de bien du monde concourroient en sa faveur, et à luy offrir secours et assistance contre ceulx qui n'auraient aultre tiltre que de rebelles?

Je luy ay respondu qu'il n'estoit raysonnable que telle proposition de paix vînt d'ailleurs que de l'humble suplication et parfaicte obéyssance des subjectz; car aultrement elle seroit honteuse au Roy, mais, s'ilz commançoyent par là, ne failloit doubter que le Roy ne se portât envers eulx comme prince clément et bénigne; et que le dict secrétaire Cecille le debvoit remonstrer à Mr. le cardinal de Chastillon, à qui il parloit souvant, affin qu'il plyât son frère à ce debvoir: car, si sellon icelluy il ne posoit avec humilité les armes soubz la confiance du Roy, il failloit ou que les huguenotz eussent le dessus des Roys, ou que les Roys vinssent à boult des hugnenotz, et que les ungs fussent la ruyne des aultres.

Là s'eslargirent trois ou quatre d'entre eulx en beaulcoup de grandz propos, qui monstroient ne tenir à eulx qu'on n'entreprînt tout promptement ung voyage en France, et de tant qu'ilz ne se pouvoient tenir de blasmer le temporisement qu'on en faisoit, ilz donnoient à cognoistre qu'on temporisoit, et qu'on attendoit seulement l'occasion, [ce qui] se descouvre assés par l'armement qu'ilz tiennent prest; et je crains fort, si la guerre de Guyenne s'aproche vers la mer de deçà, qu'ilz la facent lors paroistre, ou bien, si le duc de Cazimir descend en Picardye, lequel de Cazimir l'on estime qu'il entreprendra ceste guerre en son nom, mais qu'il la fera avec les deniers de ce royaulme.

Et semble que plusieurs, icy, ayent opinion que le dict duc de Cazimir descendra au dict pays de Picardie, au moins fault il faire estat qu'il marchera suyvant ce que ceste Royne naguières m'en a dict, laquelle m'en a parlé en certaine façon qu'elle a monstré le tenir tout asseuré. Et bien que despuys elle se soit rétractée, disant qu'elle l'avoit seulement ouy dire, mais qu'elle m'en feroit bien tost sçavoir la certitude, qui luy en seroit mandée par les prochaines lettres d'Allemaigne, le comte de Lestre m'a despuys mandé que Quillegrey avoit escript que le dict duc avoit quatre ou cinq mille chevaulx et six mil lansquenetz toutz prestz; ne restoit plus que quelque argent pour se mettre incontinent en campaigne.

Et je sçay, par adviz bien certain, qu'il a esté escript au dict Quillegrey, lequel sembloit estre en termes de s'en revenir, qu'il n'ayt encores à bouger de Hembourg, et que, nonobstant les difficultés qui se sont jusques icy trouvées sur la forniture des 40 mil livres esterlin, vallans 133 mil escuz, qui debvoient estre miz en ses mains, pour les bailler de dellà, desquelz, à la vérité, l'on avoit trouvé moyen d'aulcunement révoquer, à tout le moins retarder le payement, qu'il sera donné ordre qu'il les aura du premier jour; et qu'aussitost qu'il entendra que le dict duc de Cazimir marchera, qu'il ne faille de l'aller trouver, et de l'accompaigner et suyvre nomméement en son voyage de France.

Laquelle intelligence de ceulx cy avec le dict duc de Cazimir me faict doubter qu'ilz ayent ensemble projecté quelque entreprinse en mesmes temps, et que ceulx cy tiennent prestz ces douze grandz navyres de guerre et tout ce grand équipage, qui est retourné de la Rochelle, pour l'exécuter; car desjà l'on parle de retourner à la mer, et aulcuns pirates, à tiltre de merchans, s'y sont desjà miz.

Mesmes, il m'est venu, despuys deux jours, ung advertissement de lieu bien notable, lequel m'a esté confirmé, despuys une heure, par l'ambassadeur d'Espaigne, comme l'on a escript à monsieur l'Admyral qu'il face tout ce qu'il pourra pour conduyre son armée en Picardie ou Normandie, et qu'il se trouvera douze ou quinze mil Angloys, prestz de se mettre en mer pour le favoriser, et que cependant l'on luy assemblera une bonne somme de deniers sur les bagues de la Royne de Navarre.