Part 6
Despuys la présente escripte, aulcuns seigneurs de ceste court m'ont adverty qu'il est arrivé lettres de Mr. Norrys, du XXe du présent, qui mande la mort du duc de Deux Pontz, advenue par poyson, et qu'il sentit son mal le Xe de ce moys, soupant avec la Royne de Navarre, et mourut le XIIIe; que le comte de Mensfelt[4] a esté subrogé en sa charge par le consens universel de l'armée; que, avant mourir, il avoit présenté la bataille à nostre armée qui l'avoit reffuzée; que, pour contanter Vostre Majesté, laquelle vouloit en toutes sortes qu'on combatît au passaige de la Creuse, le Ringrave et le capitaine La Rivière avoient ataché une grosse escarmouche, où ilz avoient esté deffaitz et eulx demeurez mortz sur la place; et pareillement l'aultre comte de Mensfelt[5] pour vouloir bien satisfaire au duc d'Alve, avoit entreprins un aultre combat où il avoit esté pareillement deffaict; et que la ville de Périgueulx a esté prinse, et que la Royne de Navarre est dedans. Je ne sçay que pourront produire ces nouvelles, mais, pour garder que ce ne soit rien de mal, j'yray trouver demain ceste Royne sur l'occasion de la dépesche du Roy du XIIIIe de ce moys, bien qu'elle soit d'assés vieille datte, laquelle je viens de recepvoir tout meintennant, et feray le mieulx que je pourray.
[4] Wolrad, comte de Mansfeld, qui était le lieutenant du duc de Deux-Ponts.
[5] Pierre Ernest, comte de Mansfeld, qui commandait le secours envoyé par le duc d'Albe à Charles IX.
XLIVe DÉPESCHE
--du Ve jour de juillet 1569.--
(_Envoyée par Olivyer Champernon jusques à Calais._)
Nouvelle entrevue de l'ambassadeur et d'Élisabeth, dans laquelle sont discutées les affaires de France.--Menace de guerre faite par les seigneurs du conseil qui annoncent qu'une armée de dix mille Anglais est prête à descendre sur le continent.--Élisabeth accorde, contre l'avis de son conseil, la permission à sir Georges Douglas de se rendre auprès de Marie Stuart.--Succès remportés en Écosse par le comte de Murray.--Disposition d'Élisabeth à se tenir toujours prête pour attaquer la France.--Les différends de l'Angleterre avec l'Espagne paraissent entièrement aplanis.
AU ROY.
Sire, estant bien seurement adverty, ainsy que je l'ay mandé en ung postille de mes précédantes du XXVIIIe du passé, que la Royne d'Angleterre avoit eu adviz de la mort du duc de Deux Pontz, et qu'on luy faisoit acroyre, nonobstant icelle, que les affaires de ceulx de la Rochelle alloient prospérant soubz la conduicte du comte de Mensfelt, qui avoit esté subrogé en sa place, et soubz celle de monsieur l'Admyral qui estoit meintennant joinct avecques luy, j'ay bien vollu veoir si je recognoistrois, par aulcuns propos ou démonstrations de la dicte Dame, que ces nouvelles l'eussent meue à rien entreprendre de nouveau; dont luy ayant, sur l'occasion de vostre lettre du XIIIIe du passé, demandé audience, j'ay prins argument, sans monstrer rien sçavoir du trespas du dict duc, de luy dire qu'aussitost que icelluy duc s'est trouvé au dellà de la rivière de Loyre, il a faict toute la dilligence qu'il a peu de s'advancer en pays, sentant que Monsieur, frère de Vostre Majesté, joignoit les forces de Guyenne avec celles de monsieur d'Aumalle pour l'aller rencontrer, et qu'ayant gaigné le devant il n'avoit onques vollu attandre le combat; et qu'à ceste heure Mon dict Seigneur, après avoir miz douze mille chevaulx et vingt mille hommes de pied ensemble toutz confidans et asseurez, oultre le renfort qu'il attandoit d'heure à aultre quasi d'une seconde armée de monsieur de Nemours, qui avoit recuilly les Italliens, avoit aproché de si prez l'armée du dict duc qu'il ne pouvoit estre que bien tost ne s'en entendît une journée, qui, j'espérois, seroit avec continuation de victoyre aussi bien sur ces reytres, comme elle avoit esté commancée auparavant, lesquelz empyroient de tant en toutes sortes la cause de ceulx qui estoient desjà en armes dans le royaulme, qu'il ne se recognoissoit en eulx rien d'honneste ny digne de gens de guerre, ains toutz actes de cruelz larrons, de brigans et de barbares inhumains, et que je m'esbahissoys que toutz les vrays princes ne s'esmouvoient dilligemment pour réprimer, ou encores pour soubdain estaindre une si mauvaise troupe d'hommes, qui vous alloient oltrageant sans occasion, et alloient soubslevant et soubstennant l'opinion des subjectz contre la légitime authorité de leurs princes; de quoy, encor qu'il semblât que rien ne s'en adressât meintennant à elle, si estoit il dangier que ce qu'elle en voyoit desjà attaché aulx principaulx estatz de la chrestienté ne vînt bien tost à une dangereuse conséquence sur le sien; et que, de vostre part, pour plus seurement pourvoir à voz affaires, aviez advisé de vous acheminer à Orléans, où en attendant le retour de la Royne, vostre mère, qui estoit encores au camp avec Monsieur, frère de Vostre Majesté, vous assembliez une aultre aussi grande et puyssante armée que celle qu'aviez baillée à Mon dict Seigneur; et que de toutz ces poinctz vous aviez bien vollu faire part aulx aultres princes souverains voz alliez et confédérez, et principallement m'aviez commandé d'en donner ung entier et bien particullier compte à la dicte Dame, comme à celle qui avoit toutjour monstré de desirer que le succez de ceste guerre vînt à l'advantaige de Vostre Majesté, à la conservation de vostre estat, et à la confuzion de ceulx qui s'esforcent de le troubler et de troubler le repoz de voz subjectz.
A quoy la dicte Dame m'a respondu qu'il ne se menoit à la vérité aulcuns affaires à présent, en toute la chrestienté, desquelz elle fût si soigneuse d'en entendre les évènemens que de ceulx de Vostre Majesté, qui estoient à ceste heure comme sur ung théâtre, proposés pour exemple à toutz les aultres princes, dont elle vous remercyoit, de tout son cueur, de la bonne part que ordinairement il vous playsoit luy en faire; que, pour ce coup, sembloit qu'elle eust de plus fresches nouvelles d'iceulx que moy, puysque je ne luy parlois point de la mort du duc de Deux Pontz, qu'on asseuroit avoir esté empoysonné, et avoir senty son mal le Xe de juing, ainsy qu'il estoit à table avecques la Royne de Navarre, et qu'il estoit mort le XIIIe, et qu'avant mourir il avoit présenté la bataille à l'armée de Mon dict Seigneur, mais les capitaines du camp n'avoient estimé estre lors raysonnable de le combattre; et que la dicte Dame considéroit assés, et avecques dolleur, le grand ennuy et travail, où sont Voz Très Chrestiennes Majestez, pour la désolation de vostre royaulme, ce qui la mettoit en grand soucy du sien, voyant que les plus grandz estatz estoient ainsy affligez; mais qu'elle espéroit, veu les bonnes forces qu'aviez miz ensemble et celles qu'assembliez de nouveau, que le plus grand dangier estoit desjà passé, me priant, qu'avec ung salut et recommendation de sa part à Voz Très Chrestiennes Majestez, je ne faillysse par mes premières vous asseurer que nul aultre prince de votre alliance se resjouyra jamais plus grandement qu'elle de la prospérité et conservation de vostre coronne, et de la paix de vostre royaulme, s'il playt à Dieu la vous y donner; ny au contraire nul ne sera plus marry qu'elle du mauvais succez, s'il y advient: et a estendu son propos en plusieurs aultres particullaritez, touchant le commancement de ceste guerre, la continuation d'icelle et l'yssue qu'elle pourroit prendre, qui monstrent certes qu'elle est agitée en diverses dellibérations; et, par le jugement que j'en puys faire, qu'elle propose de s'y gouverner sellon le temps, dont je desire, Sire, que Dieu mette en vostre main de quoy pouvoir abréger et acoursir le dict temps de ceste guerre; car la longueur et prolongement d'icelle ne peult produyre que toutjour nouvelles difficultez.
La dicte Dame, après cella, m'a entretenu en d'aultres matières de mariages, disant avoir entendu que celluy de Vostre Majesté avecque la seconde de l'Empereur, et de l'aynée avecques le Roy d'Espaigne estoient concludz; et s'est mise à parler de vostre eage de vostre taille, beaulté, adresse, et bien fort honnorablement de voz vertuz et de celles de Mon dict Seigneur vostre frère, ce que j'ay grandement confirmé; et seroit le discours trop long à le mettre icy, seulement je diray qu'elle a monstré prendre grandement playsir de le continuer.
Et sur ces gracieulx deviz je me suys licencié d'elle, puys m'estant ung peu arresté avecques les seigneurs de son conseil pour tretter d'aulcuns affaires, qu'elle m'avoit remiz à eulx, concernantz vostre service et le bien de voz subjectz, ainsy qu'ilz sont venuz à me discourir des nouvelles qu'ilz avoient de France, trois d'entre eulx, à une voix, se sont advancez de me dire qu'il y avoit dix mille hommes de bonne qualité en Angleterre, et des principaulx et plus riches du pays, qui estoient toutz pretz et dellibérez de passer en France pour soubstenir le prince de Navarre et l'Admyral, non contre Vostre Majesté, ny contre la Royne, vostre mère, ni contre Monsieur, car se réputoient voz serviteurs tant que vous auriez la paix avecques leur Mestresse, ains pour faire la guerre à monsieur le cardinal de Lorrayne et aux Italliens que le pape a envoyez pour exterminer leur religion; mais que la Royne, leur Mestresse, ne l'a vollu consentir, pour ne monstrer aulcun signe de ropture de paix: de quoy vous luy debviez ung bien grand mercys, car s'ilz estoient meintennant en France avec l'apuy d'une si bonne troupe de Françoys et d'estrangiers, qui sont en armes, qui seroient pour eulx, il y auroit de quoy, possible, y faire bien leurs besoignes; et s'eschauffant là dessus en plusieurs grandes parolles, je ne leur ay respondu aultre chose sinon que je remercyois très grandement la Royne, leur Mestresse, de sa bonne intention, et que desjà j'avois miz peyne de faire cognoistre à Vostre Majesté qu'elle l'avoit véritablement bonne et droicte envers vous, qui aussi luy en réserviez et luy en rendriez, de votre part, une toute semblable, et que Dieu l'avoit ainsy conduicte à ne laysser ordir à ses subjectz une injuste guerre sur une mauvaise trame et tant différante de sa qualité de Royne comme estoit celle qu'ilz se proposoient, laquelle elle cognoissoit très bien que ne luy seroit ny utille ny honnorable, mais quant ilz entreprendroient, d'eulx mesmes, de descendre à main armée en France, ilz le feroient à très mauvais tiltre sans leur en avoir donné occasion, tant y a qu'ilz y trouveroient Vostre Majesté en armes avecques ung bon nombre de Françoys, que vous aviez desjà aulx champs contre les Allemans, et que vous seriez prest d'y en mettre encores dix mille toutz fraiz et bien armez contre eulx. Et ne suys passé plus avant, bien que, de leur part, ilz ayent suivy le propos avec termes ung peu bien advantaigeux, qui néantmoins se sont enfin terminez assés gracieusement, mais non sans monstrer qu'ilz ont de l'animosité et de l'entreprinse dans la teste.
Ilz continuent toutjour leur aprest de douze grandz navyres de guerre, mais n'y a encores commission pour lever les hommes et marinyers, ny pour les avitailler. Il ne s'entend encores rien du retour de la flotte de la Rochelle, ce qui faict doubter qu'elle est retardée pour quelque entreprinse par dellà. Le capitaine Orsey a demandé renfort de garnyson pour l'isle d'Ouyc, dont il est gouverneur, et millor Sideney ayant receu quelque estrette en Irlande a envoyé requérir ung prompt secours; et j'entendz qu'il a esté accordé au dict Orsey de luy bailler trois cens hommes davantaige, et a esté mandé au dict Sideney qu'on luy envoyera dilligemment le secours qu'il demande; dont semble que bien tost se lèveront gens de guerre, et je prendray garde comment, et à quelles fins, l'on y procèdera.
L'ambassadeur d'Espaigne s'attand de changer demain de logis et que, de là en avant, il ne luy sera plus baillé de gardes, dont après il commancera de tretter de ces prinses et différans d'entre ce royaulme et les Pays Bas, par luy mesmes, avecques ceste Royne et les seigneurs de son conseil.
Les affaires de la Royne d'Escoce demeurent toutjour en suspens, attandant le retour du Sr. Bortic et Rollet, qui sont allez devers Vostre Majesté pour la déclaration du tiltre de ce royaulme, et attandant aussi les députez qui doibvent venir d'Escoce. Cependant ce jeune gentilhomme George Duglas a tant faict qu'il a obtenu passeport pour aller trouver la dicte Royne d'Escoce, à quoy semble qu'elle n'aura prins playsir, craignant que cella puysse retarder en quelque chose ses affaires. J'entendz que Mr. de Flamy a escript que le comte de Mora est en campaigne, réduysant par force toute l'Escoce à sa dévotion, et qu'il est adverty que bien tost après il dellibère l'aller assiéger dans Dombertran, qui est la place où la dicte Dame fonde le principal espoir de sa restitution. Sur ce, etc.
De Londres ce Ve de juillet 1569.
A LA ROYNE.
Madame, affin qu'en devisant et discourant avec la Royne d'Angleterre je puisse toutjour prendre quelque adviz et conjecture des dellibérations qu'elle a sur les présens affaires de vostre royaulme, je la vays trouver aultant de foys qu'il me vient tant soit peu d'argument de parler à elle, et ainsy, despuys quatre jours, sur l'occasion d'une dépesche du XIIIIe du passé que j'ay naguières receue, je luy suys allé tenir le propos que Vostre Majesté verra en la lettre du Roy, lequel j'ay bien vollu réciter au long avec les propres termes de la responce de la dicte Dame, et y adjouxter ung peu du jugement que je fays de son intention, affin que Voz Majestez puyssent encores plus avant et au vray juger quelle elle est, qui, à mon adviz, n'est aultre que de tenir vaysseaulx armez et hommes prestz pour une occasion, si le temps la luy offre, non qu'elle ne me semble de soy toutjour bien disposée à la paix, mais les argumens qu'on luy administre pour me dire, et ceulx que les plus authorisés d'auprès d'elle allèguent ouvertement, joinct l'apareil de guerre qu'elle a en estat, monstrent que le seul bon succez de voz affaires la fera persévérer en la paix. Et cependant par les catholiques, qui sont icy, l'accord des différantz des Pays Bas est vifvement poursuyvy, de sorte que y correspondant le Roy d'Espaigne et le duc d'Alve comme ilz font, je tiens ceste guerre pour plustost finye qu'il n'y a heu espée desgaynée, ny ung seul coup de haquebute tiré, et, bien que les articles n'en soyent encores concludz, les exploictz néantmoins de guerre n'en passeront, à mon adviz, plus avant; ains restera toute la difficulté sur la restitution des prinses affin d'indempniser les merchans sur leurs merchandises seulement, lesquelz ne fault doubter que ne s'accordent ayséement d'en recouvrer une partie pour ne perdre le tout: car, quant aulx deniers du Roy Catholique, ilz sont entiers et se pourront randre du soir au matin, et, pour le regard de ceulx des particulliers, l'on n'en parle poinct, parce qu'ilz estoient tirez d'Espaigne sans congé. Les seulz troubles qui sont meintennant en Irlande rendent ceulx cy ung peu ombrageux et mesfians du Roy d'Espaigne, craignant qu'il tienne la main à ceulx qui s'y sont soublevez.
Je prendray toutjour garde à ce qui se trettera et qui s'entreprendra, pour vous en donner le plus prompt adviz que je pourray. Mr. le cardinal de Chastillon n'a veu ceste Royne, ny n'a esté en court, il y a tantost deux moys. J'entendz qu'à Mr. le vydame de Chartres a esté mandé de se mettre plus avant dans le pays, sans se tenir ainsy en la frontière, n'ayant, ce semble, ceste Royne bonne opinion de luy, et ne se parle poinct qu'il doibve encores venir en ceste court. Quelques nouveaulx depputez sont freschement arrivez d'Allemaigne, sur lesquelz j'auray l'oeil le plus ouvert que je pourray, et prieray atant le Créateur, etc.
De Londres ce Ve de juillet 1569.
XLVe. DÉPESCHE
--du VIIIe jour de juillet 1569.--
(_Envoyée par le Sr. George Duglas, Escouçoys, jusques à la Court._)
Pressante recommandation de la reine d'Écosse auprès du roi de France, en faveur de sir Georges Douglas.
AU ROY.
Sire, m'ayant la Royne d'Escoce despuys trois jours escript de ses nouvelles affin principallement que je luy fisse entendre des vostres, elle m'a, par mesme moyen, bien affectueusement prié de représanter à Vostre Majesté le desir et grande affection qu'elle a, puysque Dieu n'a layssé en sa main de quoy pouvoir monstrer aulcune recognoissance envers le Sr. Douglas, présent porteur, pour le notable service qu'elle en a receu, qu'il vous playse prendre en la vostre de le luy recognoistre et l'en recompencer eu luy donnant advancement d'honneur, de bien et quelque honeste charge près Vostre Majesté, de tant qu'elle estime tenir de luy le recouvrement de sa liberté et qu'il est le principal moyen de l'avoir tirée de l'estroicte prison où l'on la dettenoit en Escoce[6]. A quoy, Sire, m'asseurant que Vostre Majesté vouldra très volontiers avoir esgard, tant pour la satisfaction de la dicte Dame que pour la magnanimité de vostre cueur sur ung acte digne de vostre faveur et de celle de toutz vrays et légitimes princes, je n'entreprendray de vous en dire davantaige sinon que vous gratiffierez grandement la dicte Dame, si, par vostre libéralité envers ce gentilhomme, vous suplissés celle que par plusieurs bienfaictz, en récompence de son bon et fidelle service, elle luy vouldroit uzer; et je prieray Dieu, etc.
De Londres ce VIIIe de juillet 1569.
[6] Sir Georges Douglas, le plus jeune des frères du seigneur de Lochleven, avait procuré l'évasion de Marie Stuart du château de Lochleven en gagnant quelques-uns des gardes et entre autres William Douglas, jeune garçon de seize à dix-sept ans, qui avait enlevé les clés des portes au gouverneur. (_Jebb._ 1735, t. II, p. 230.)
XLVIe DÉPESCHE
--du XIe de juillet 1569.--
(_Envoyée par Jehan Valet jusques à Calais._)
Retour de la flotte de la Rochelle.--Armement et levée de troupes pour l'Irlande où l'insurrection fait des progrès.--Craintes de l'ambassadeur que ce ne soit un prétexte pour cacher les préparatifs d'une expédition contre la France.--Ses efforts pour maintenir la paix que les succès remportés par les protestants rendent très-douteuse.--Il rend compte à Élisabeth de l'état des affaires de France.--Il donne avis que le duc Casimir se prépare à entrer dans le royaume avec une armée allemande.--L'ambassadeur d'Espagne est délivré de ses gardes; mais il n'est pas encore permis à l'ambassadeur de France de lui rendre visite.--Plaintes d'Élisabeth contre la mauvaise réception faite à ses commissaires en France, et contre le retard apporté à la désignation des commissaires français qu'elle attend pour traiter de la restitution des prises.
AU ROY.
Sire, vous ayant, le Ve de ce moys, escript toutes choses de deçà, ainsy que je les avois en cognoissance, il se offre meintennant de vous dire que le lendemain VIe, je fuz adverty du retour de la flotte de la Rochelle, laquelle despuys est entrée en ceste rivière; et qu'on avoit commancé, le matin, de tirer des armes, de l'artillerye, des pouldres et aultres monitions de guerre, de la Tour de Londres pour les mettre sur mer, avecques commissions expédiées, le mesme jour, pour lever promptement cinq mille hommes, de quoy je donnay, sur l'heure, adviz à Mr. le maréchal de Cossé et à Mrs. de Piennes, de Gordan, de Caillac et de Sigoignes; et leur manday que je sçavois bien que ceulx cy estoient fort pressez du costé d'Irlande par ce qu'ilz y avoient naguières receu une estrette, et que pourtant cest aprest qu'ilz faisoient pourroit bien estre pour y envoyer du secours; tant y a que je les prioys de se tenir sur leurs gardes, et de donner ordre que toute la coste de dellà en fût advertye: car je ne pouvoys avoir que beaulcoup suspect de veoir faire la dicte levée sur le retour d'icelle flotte.
Or despuys, Sire, j'ay cogneu à la vérité que c'estoit pour envoyer en Irlande, auquel pays, sur le quartier qui s'apelle d'Esmont, les affaires ne passent bien pour les Angloys, les ayant les Irlandoys, avec lesquelz s'est meslé le jeune frère du comte d'Ormont, et le capitaine Estuquetay, chassez à vifve force de la campaigne, et incontinent assiégé la ville de Corc, laquelle j'entendz que s'est randue à telle composition qu'on leur a livré toutz les Anglois qui étoient dedans, dont milor Sidenay, qui est Vice Roy par dellà, presse grandement d'estre secoureu. Néantmoins l'on m'a dict que, despuys les premières commissions expédiées pour y faire passer cinq mille hommes, l'on a advisé qu'il suffira, pour ce commancement, d'y en envoyer trois mille; et semble qu'encor que, sellon le jugement des sages, ceste guerre d'Irlande soit bien importante et de grande conséquence à ceste Royne, qu'on la luy faict néantmoins trouver légière et facille, et que pour cella elle ne doibt cesser de faire toutjour l'aprest de ses grandz navyres de guerre et les mettre en bon estat pour s'en servyr quand elle vouldra en ses aultres entreprinses; et ne laysser de poursuyvre la description d'hommes, que j'entendz qui se faict soubz prétexte des monstres ordinaires, et de l'ordonnance de se fornir d'armes, et des jeuz de priz qui ont esté instituez pour tirer de la haquebutte, où l'on establit partout des capitaines, avec grand aguet qu'ilz soyent toutz de la nouvelle religion, qui est signe qu'ilz vont guettant quelque occasion, et qu'ilz se veulent trouver prestz pour l'heure qu'elle se présentera.
Je ne deffauldray envers ceste princesse, laquelle ne me semble du tout divertye à telle entreprinse, et envers ceulx, que je cognoys qui ne la veulent, de les confirmer à la paix, et les faire tenir fermes qu'il ne se face aulcune manifeste infraction ny violance à icelle. Au moins travailleray je de tout mon pouvoir que Vostre Majesté sente le moins de mal, que faire se pourra, de leur costé; car de n'en sentir poinct du tout je croy que, quant j'auroys toute l'authorité de ceste Royne en ma disposition, je n'y pourroys mettre remède, tant y a de moyens et d'artiffices, et de vive sollicitation, icy, en faveur de l'aultre party. Et ont aulcuns des bons de ce conseil, despuys quatre jours, envoyé devers moy sçavoir si ce qui estoit naguières advenu en France entre les deux armées[7] estoit tant à l'advantaige de ceulx de la Rochelle comme on le publioit; car cella, ainsy qu'ilz disoient, randoit ceulx, qui portent icy leur party, si insolens qu'ilz ne les pouvoient modérer, et avoient bien à faire à interrompre les mauvaises entreprinses qu'ilz mettoient en avant, faisant courir le bruict que le filz de Mr. Norrys m'en avoit porté les nouvelles, lesquelles m'avoient soubdain saysy de tant de douleur que j'en estois demeuré tout estonné, sans luy pouvoir rendre aulcune responce. Sur quoy, pour l'heure, je ne leur ay pu mander aultre chose sinon que je n'avois aulcunes nouvelles que celles qui m'estoient venues du dict filz de Mr. Norrys, lequel pourtant n'avoit peu cognoistre en moy une si grande altération et changement qu'on disoit, parce que je n'avois creu son discours, lequel je les prioys aussi ne le vouloir croyre, car il ne l'asseuroit que sur ouyr dire: et que bien tost j'auroys la certitude du tout par voz lettres, lesquelles je ne fauldrois de leur communiquer.
[7] Combat de la Roche Abeille, livré le 25 juin 1569, dans lequel Philippe de Strozzi, colonel général de l'infanterie, fut fait prisonnier par les protestants.