Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575

Part 29

Chapter 293,934 wordsPublic domain

La dicte Dame me respondit que, avec le contantement qu'il vous playsoit luy donner du récit de voz affaires, elle en recepvoit ung aultre bien fort grand d'entendre qu'ilz alloient toutjours prospérant de bien en mieulx; et que, pour vous satisfaire sur les deux choses que je luy requérois, elle vouldroit qu'ung propos, que despuys quelques jours elle avoit desiré me tenir y peust suffire: c'est qu'elle protestoit envers Dieu et Voz Majestez Très Chrestiennes qu'elle avoit fermement rejecté deux très véhémentes persuasions qu'on s'estoit esforcé de luy donner; l'une d'entreprendre la deffance de voz subjectz travaillez pour la religion, et l'aultre de nourrir et foumanter la guerre en vostre royaulme, affin qu'elle ne passât au sien; car n'avoit estimé que l'une ny l'aultre de ces deux praticques peult convenir à son honneur ny à sa conscience, jugeant en son cueur que Voz Majestez Très Chrestiennes n'avoient peu vouloir mal à leurs subjectz, et que c'estoient plustost voz subjectz qui vous avoient provoquez et irritez; lesquelz, nonobstant qu'on leur fît empeschement en leur religion, debvoient, plustost que de mouvoir les armes, s'en estre allez hors du royaulme; par quoy avoit reffuzé d'estre pour leur cause, et n'avoit non plus desiré la continuation de la guerre en vostre royaulme, ains d'y veoir de bon cueur une paciffication; et que de leur envoyer meintennant du secours elle ne le feroit ny permettroit à ses subjectz, sinon au péril de leurs testes, de le faire; que mesmes, pour avoir la flotte de leurs vins esté ceste foys bien trettée à Bourdeaulx, dont elle vous en remercyoit grandement, elle avoit obtenu de ses merchantz qu'ilz continueroient dorsenavant leurs trafficz au dict Bourdeaulx, ainsy qu'il vous playsoit le leur offrir, et ne retourneroient plus à la Rochelle; et qu'elle estimeroit les choses succitées en son pays du North estre advenues par juste punition de Dieu, si elle n'avoit ainsy droictement procédé envers vous, comme elle avoit [fait]. Une chose me vouloit tout librement dire, qu'elle n'avoit reffuzé d'entendre fort volontiers à ce qui luy avoit esté proposé pour résister aulx conseilz et entreprinses de ceulx qui aspiroient à la généralle ruyne de ceulx de sa religion, et que, quant il luy a apareu ou aparoistroit rien de cella, qu'on la tînt hardyment pour toute déclairée et pour estre d'une partie si bien faicte et si forte, qu'elle estimoit n'avoir à se doubter de rien, et n'estoit marrye, sinon qu'il sembloit qu'on eust descouvert, par aulcunes démonstrations de Voz Majestez, que vous y dressiez voz entreprinses; de quoy ayantz beaulcoup souffert pour cella, vous fussiez pour en souffrir encores davantaige.

Sur quoy j'ay à vous dire, Sire, qu'on m'a asseuré estre naguières venu ung adviz à la dicte Dame, comme, despuys le retour du prince d'Orange en Allemaigne, luy et sa femme ont tant sollicité les princes protestans qu'ilz les ont faictz résouldre de se mouvoir toutz conjoinctement pour ceste cause, et qu'ilz n'attendent plus que la responce de la dicte Dame, dont je crains assés que le dict frère du comte de Mensfelt et icelluy de Lombres, avec Quillegrey, ne soyent bien tost dépeschez pour l'aller apporter; mais, affin d'empescher ou retarder la matière, j'ay dict à la dicte Dame que Voz Majestez avoient prins de fort bonne part ce qu'elle m'avoit prié vous escripre du bon desir qu'elle avoit à la pacification des troubles de vostre royaulme, et de se vouloir employer à mettre en avant quelque bon expédiant pour cella, qui vous fût aultant agréable comme elle le vous desiroit advantaigeux, et qu'avec le mercyement que vous luy faisiez de sa bonne volonté, vous me commandiez luy dire que, quoy que voz subjectz vous eussent extrêmement offancé, vous n'aviez jamais reffuzé et ne reffuseriez encores de les recepvoir en vostre bonne grâce, quant ilz s'y vouldroient retirer et se remettre en vostre obéyssance; et ay adjouxté que, quant par l'exortation de la dicte Dame, ou meuz de leur propre repentance, ce qui seroit encores mieulx, ilz vouldroient retourner à ce debvoir, Voz Majestez Très Chrestiennes promettoient de les y recepvoir avec toute l'humanité qui se pourroit espérer de princes très clémentz et benings; au reste, que vous n'aviez rien entendu des choses sucitées au North, quant mes gens ont esté dépeschez, dont ne m'en aviez encores rien escript; mais je m'asseurois que la preuve de vostre propre mal, et la désolation que vous voyez devant voz yeulx de vostre propre royaulme par l'opiniastreté d'aulcuns de voz subjectz, vous feroient estre marrys que les sciens eussent suyvy leur exemple; dont, attendant que m'eussiez commandé de faire là dessus de vostre part quelque bon office envers elle, je ne voulois faillyr de luy offrir tout ce qu'en vostre nom je pourroys servyr à la paix de son royaulme et à la conservation de son authorité. Bien la suplioys ne prendre en mauvaise part ce que j'entreprenoys de luy dire là dessus, que pour le peu de compte qu'elle et les autres princes protestans avoient tenu d'entendre à l'accord de la religion et à la réunyon de l'esglize de Dieu, lorsque Voz Majestez Très Chrestiennes avoient procuré, au commancement des troubles de vostre royaulme, qu'elle se fît par le Concille de Trante, auquel elle et eulx avoient esté semons, qu'ilz estoient cause que la division avoit despuys grandement travaillé la France, et commançoyt de travailler meintennant l'Angleterre, et seroit pour getter eulx mesmes de leurs estatz, s'ilz ne prènent expédiant de retourner à l'unyon de l'esglize catholique, laquelle les y recepvroit toutjours.

A quoy la dicte Dame avec grand affection m'a respondu qu'elle estoit très ayse d'entendre une si bonne intention de Voz Majestez sur le faict de voz subjectz, et que, si je luy pouvois donner quelque notice de vostre desir en cella, qu'elle mettroit bonne peyne de les y faire condescendre; que quant à l'entreprinse des siens ce n'estoit que témérité, et qu'elle avoit layssé tout exprès déborder ces deux comtes, sans s'oposer beaulcoup à eulx du commancement, pour l'espérance de ce qui est despuys advenu, que eulx et toutz ceulx qui les favorisent sont desjà bien fort laz de leurs follyes, et s'en vont rompuz d'eulx mesmes; et si n'estoit pour son honneur qu'elle n'y envoyeroit ung seul homme de guerre pour les deffaire, bien que, à toutes advantures, elle y avoit desjà dépesché de si bonnes forces que, dans quatre jours, elle espéroit en avoir sa rayson; et, quant à cercher l'unyon de l'esglize, Dieu sçavoit qu'elle avoit souvent envoyé devers l'Empereur pour l'en solliciter, et qu'elle ne s'y randroit jamais opiniastre, mesmes avoit dict à monsieur le cardinal de Chatillon que, quoyqu'on tînt en leur religion pour une grande abomination d'aller à la messe, qu'elle aymeroit mieulx en avoir ouy mille, que d'avoir esté cause de là moindre meschancetté d'ung million qui s'estoient commises par ces troubles.

Au surplus, Sire, sur aulcunes grandes contrariétez, que nous avons heues pour les affaires de la Royne d'Escoce, elle m'a promiz qu'elle la feroit bien tretter, et luy feroit avoir toute honneste liberté; et qu'aussi tost que ces troubles seroient ung peu passez, lesquelz sembloient en partie estre suscitez pour l'amour d'elle, qu'elle prendroit ung si bon et honneste expédiant en ses affaires que Voz Majestez Très Chrestiennes en demeureriez raysonnablement satisfaictes, et qu'elle n'estoit en termes de la dellivrer en aulcune mauvaise sorte au comte de Mora, ny en lieu où ne fut bien asseurée de son bon trettement, et de la seurté et liberté de la dicte Dame.

Quant aulx différandz des Pays Bas, la responce du duc d'Alve est arrivée, et l'ambassadeur d'Espaigne est allé trouver le marquis de Chetona pour adviser ensemble comme ilz pourront remettre en quelques bons termes les choses de l'accord, mais n'ont grand espérance qu'ilz le puyssent faire; et j'ay opinion que ceste Royne se résouldra d'envoyer ung des siens en Espaigne, pour ne vouloir en façon du monde entrer en aulcun tretté avec le duc d'Alve ny avec pas ung envoyé de sa part.

Les nouvelles de ceulx du North seront en la lettre de la Royne, parce que ceste cy est desjà trop longue, et je prieray Dieu, après avoir très humblement baysé les mains de Vostre Majesté, qu'il vous doinct, etc.

De Londres ce XVIIe de décembre 1569.

A LA ROYNE.

Madame, j'ay miz en la lettre du Roy le propos que m'a tenu la Royne d'Angleterre, ceste dernière foys que je l'ay veue, affin que de ses parolles présentes Vostre Majesté puisse faire quelque jugement de ce qu'elle prétend ou desire à l'advenir; et, encor qu'elle monstre ne s'estonner guières des mouvementz du North, et que bientost elle espère les avoir remédiez, si est ce que, pour nulle aultre guerre, qui ayt esté entreprinse en ce royaulme despuys cent ans en çà, l'on n'a veu faire de si grandz aprestz, comme elle les ordonne pour ceste cy, soit d'hommes, d'armes, d'argent, de vaysseaulx et de toutes aultres monitions de guerre; et se manifeste assés qu'elle souspeçonne bien fort le duc d'Alve estre de ceste intelligence; néantmoins ne se plye pour cella davantaige à l'accord des différans des Pays Bas, ains monstre ne vouloir en façon du monde estre menée par contraincte ou rigueur; et mesmes, pour le regard de Voz Majestez Très Chrestiennes ez choses que je luy ay proposées de la Rochelle et de la Royne d'Escoce, elle a plus monstré de vous vouloir complaire pour la recognoissance du bon trettement qu'avez faict donner à ses subjectz à Bourdeaulx, que pour craincte qu'elle ayt qu'il luy puisse venir aulcun mal si elle ne le faisoit, bien que je ne veulx rien inférer pour cella, parce que le temps et l'occasion font souvent changer les volontez.

Ceulx du North, à ce que j'entendz, ne sont plus que envyron six mil hommes de pied et quinze centz chevaulx ensemble, mais on dict que ceulx qui se sont retirez se sont allez rafreschir en leurs maysons par ordonnances des comtes, pendant qu'avec le reste ilz poursuyvent le siège de Castelbarne contre le sir Henry Boy, qui le soubstient bravement; et cependant se sont saysys de Hartepoul, qui est une assés bonne ville, où y a ung chasteau, qu'ilz ont aussi prins, et ung port assez capable pour se pouvoir prévaloir de la mer.

Milor Herys ayant trouvé moyen de sortir soubz certaine capitulation du chasteau de l'Islebourg, où il estoit prisonnier, a assemblé envyron quinze centz chevaulx escouçoys sur la frontière pour se joindre aus dicts deux comtes, mais dict [on] qu'ilz l'ont prié de ne venir encores; et semble que les comtes d'Arguil, d'Honteley et d'Hatil assemblent aussi gens contre le comte de Mora.

L'on dict que ceste Royne a faict expédier ung général pardon pour toutz ceulx de ceste eslévation, qui se vouldront retirer, excepté les comtes et dix aultres des chefz d'icelle; et que mesmes à iceulx elle l'a faict offrir soubz main, lesquelz toutesfoys, tant chefz que adhérans, ne l'ont en façon du monde vollu accepter; ains de nouveau ont juré la poursuyte de leur entreprinse jusques à la mort. Dont pour les aller rompre, la dicte Dame a faict marcher le comte de Vuarvich avec quatre mil hommes, l'admyral Clinton avec aultres quatre mil, et mandé au comte de Sussex se joindre à eulx avec trois mille, faisantz en tout neuf mille hommes de pied et deux mille chevaulx, avec bon nombre d'artillerye, et tient on en ceste court que la bataille se donra dans quatre jours; mais aultres estiment que les dicts comtes ne l'accepteront, ains, que pour estre leur armée moins empeschée d'artillerye et de bagaiges que l'aultre, qu'ilz entreprendront de courre le pays, et m'a l'on dict que le comte de Sussex a envoyé suplier ceste Royne d'avoir agréable qu'il ayt la charge de ceste entreprinse puysqu'elle se faict en son gouvernement, ne voulant que le dict comte de Vuarvich, bien qu'il ayt titre de général, luy soit préféré. Et par ce qu'on a raporté que le duc d'Alve avoit quatre ou cinq mil hommes de pied ou de cheval en Zélande, desjà toutz prestz à s'embarquer, avec artillerye, rouages, monitions et tout aultre équipage de guerre, la dicte Dame a ordonné mettre encores promptement quatre de ses grandz navyres en mer, avec les trois qui y sont, pour tenir le Pas de Callais, et en faict tenir aultres deux sur le port de Arthepoul, affin que les comtes ne puissent envoyer ni recepvoir aulcun messaige par la dicte mer.

La dicte Dame m'a faict veoir une plaincte d'aulcuns de ses subjectz, lesquelz retournans de Bourdeaulx avec quatre navyres chargés de vins, ont esté prins et arrestez à Blevet en Bretaigne, de quoy elle et ceulx de son conseil m'ont fort prié de vouloir très instantment requérir Vostre Majesté de les faire délivrer, et d'enjoindre bien expressément à ceulx de Roan de faire la mainlevée des biens des Anglois, comme elle a esté promise; dont, de ma part, j'en suplie très humblement Vostre Majesté, à laquelle, baysant en cest endroict très humblement les mains, je prieray dévottement le Créateur qu'il vous doinct, etc.

De Londres ce XVIIe de décembre 1569.

LXXIXe DÉPESCHE

--du XXIe de décembre 1569.--

(_Envoyée par homme exprès, en la compagnie du marquis de Chetona, jusques à Calais._)

Demandes de secours en argent, vivres et munitions faites par les députés de la reine de Navarre.--Efforts de l'ambassadeur pour faire échouer leur négociation.--Nouvelle protestation d'Élisabeth, qu'elle ne fournira aucun secours, et qu'elle ne permettra qu'il en soit donné aucun d'Angleterre.--Mission du jeune comte de Mansfeld.--Ses conférences avec Élisabeth et sir William Cecil.--Voyage qu'il a fait en Allemagne pour hâter le départ du duc Casimir.--Confiance de la reine dans la prompte répression de la révolte du Nord.--Elle se montre entièrement rassurée au sujet des armements ordonnés par le duc d'Albe.--Efforts du Sr. Ciapino Vitelli pour renouer les négociations, malgré les insultes de tout genre qui lui sont faites.--Interpellation adressée au duc de Norfolk sur ses relations avec les seigneurs du Nord.--Protestation faite par le duc, qu'il n'a jamais eu aucune intelligence avec les révoltés; qu'il n'a jamais songé à son mariage avec Marie Stuart que sous le bon plaisir de la reine, mais qu'il ne prendra aucun engagement pour une nouvelle union avant d'avoir recouvré sa liberté.--Refus est fait de lui accorder son hôtel pour prison.--On montre plus de bienveillance envers lui ainsi qu'envers la reine d'Écosse.--Crainte de l'ambassadeur qu'il n'ait été délivré de l'argent au jeune comte de Mansfeld.--Son opinion, que la révolte du Nord est loin d'être apaisée;--que l'on doit conserver l'espoir du rétablissement de Marie Stuart en Écosse;--et que le duc de Norfolk serait rendu à la liberté s'il voulait renoncer à son mariage avec cette reine.--Nouvelle que les révoltés du Nord se sont emparés de Castelbar.--Résolution prise subitement par le Sr. Ciapino Vitelli, de quitter l'Angleterre.

AU ROY.

Sire, je n'ay plustost entendu que quelques ungs estoient venuz de la Rochelle, que je n'aye incontinent préveu qu'ilz estoient envoyez pour recouvrer de l'argent, et des blez, et des pouldres de ce royaulme, ainsy que j'entendz qu'ilz font à présent bien fort grande instance d'en avoir; mais j'ay mis peyne de préoccuper la Royne d'Angleterre, premier qu'ilz ayent parlé à elle, de me promettre qu'elle ne leur baillera, ny souffrira que ses subjectz leur baillent, aulcunes provisions ny secours, luy ayant protesté de l'infraction d'amytié, si elle le faisoit ou le permettoit; de quoy elle m'a donné la parolle que je vous ay desjà escripte le XVIe de ce moys, et croy qu'à grand difficulté tireront ilz d'elle, ny encores ouvertement de ses subjectz, rien de cella. Bien pourra estre que par l'employte d'aulcuns merchantz, soubz colleur d'aultres trettes qui sont desjà expédiées pour porter des bledz en Portugal, ou bien par quelques ungs désadvouhez, ilz en pourront estre accommodez de quelque partie, mais plus habondamment, à mon adviz, les en forniront de Hendem le Sr. Dolovyn et le bastard de Briderode, devers lesquelz le Sr. de Lombres, et ung nommé Tafin, toutz deux Flamans, qui demeurent icy pour ceste négociation, ont à cest effect desjà envoyé home exprès.

Et le frère du comte de Mensfelt, qui estoit arrivé avecques eulx, après qu'à diverses foys il a heu tretté bien longuement, et fort secrectement avec ceste Royne et avec le secrétaire Cecille, il a esté expédié pour passer en Allemaigne; et, par des propos qu'il a tenuz à Vuyndesor et en ceste ville, semble qu'il ayt opinion de trouver le duc de Cazimir assez prest de marcher avec cinq mil reytres et huict mil lansquenetz, et que sa commission soit avec le prince d'Orange de haster le dict duc de Cazimir et de solliciter à ceste entreprinse de France les aultres princes protestans.

Quillegrey ne part en sa compaignye, et croy qu'on le réserve pour l'envoyer après, sellon qu'on verra que les affaires du North se porteront; desquelz semble qu'on faict desjà prendre une bien fort bonne espérance à ceste princesse, luy donnant entendre que les deux comtes, ne s'asseurans plus de leur trouppe, proposent desjà de gaigner la mer pour se retirer en France ou en Flandres, et que ceulx qui les ont suyviz monstrent de vouloir accepter le pardon de la dicte Dame. Et tant pour cella, que pour se trouver la dicte Dame aulcunement délivrée du doubte, qu'elle avoit du duc d'Alve, elle a contremandé de ne mettre en mer les sept grandz navyres, qu'elle avoit ordonnez sortir du premier jour; car a entendu que l'armement, que le dict duc prépare en Zélande, ne peult estre prest de quatre moys, pendant lesquelz elle espargnera la despence des dictz navyres, et aussi, qu'estant la responce, qu'on attandoit du dict duc d'Alve touchant les différantz des Pays Bas, arrivée, le marquis de Chetona, à qui l'on avoit desjà assés indignement donné congé, en faisant semblant, à ceste heure, de le demander à la dicte Dame pour s'en retourner, il luy a faict tant d'honnestes et gracieuses offres qu'il a monstré ne vouloir rien moins que le prendre ny que interrompre la conférance de l'accord; et elle, qui n'a peu user là dessus que de bonnes parolles, luy en a donné des meilleures qu'elle a peu touchant le desir qu'elle dict avoir de contanter le Roy d'Espaigne, de sorte que le dict marquis est encores demeuré pour essayer de remettre en termes la dicte conférance.

Je ne sçay que juger là dessus, pour la grande incertitude et variété qui se veoyt ordinairement au conseil de ceste princesse, si n'est qu'il ne sera mal aysé de trouver ung expédiant de paix entre deux, qui ne veulent rien tant évitter que la guerre.

J'entendz que, despuys deux jours, l'on a faict interroger le duc de Norfolc sur l'entreprinse de ceulx du North, et sur le mariage de la Royne d'Escoce, et sur le propos d'ung aultre mariage pour le faire despartir d'estuy là; et qu'il a respondu n'avoir jamais heu aulcune communication avec ceulx du North, ny prétandu à la Royne d'Escoce que pour le bien de la Royne, sa Mestresse, et de son royaulme, et qu'il n'est dellibéré d'entendre à nul aultre nouveau propos de mariage, qu'il ne soit en liberté; dont, se sentant fort ignocent de tout cella, a envoyé suplier la dicte Dame de le vouloir faire eslargir, ou aulmoins luy ordonner sa mayson, qu'il a en ceste ville, pour prison, ce qu'elle ne luy a encores accordé, mais bien luy faict faire plus gracieulx trettement dans la Tour; et à la Royne d'Escoce, encore que son courroux ne soit, du tout, bien passé contre elle, ne luy faict toutesfoys user d'aultre rigueur meintennant, que de la faire observer de prez par les comtes de Cherosbery et Huntington qu'elle n'ayt aulcune communication avec ceulx du North, et qu'elle [ne] puysse escripre ou recepvoir aulcunes lettres du dict duc de Norfolc. Je bayse très humblement les mains de Vostre Majesté, et prie Dieu qu'il vous doinct, etc.

De Londres ce XXIe de décembre 1569.

A LA ROYNE.

Madame, sur ce que j'escriptz en la lettre du Roy de l'instance que font ceulx de la Rochelle pour tirer des rafreschissemens de ce royaulme, je m'opposeray aultant qu'il me sera possible qu'ilz n'en ayent, et croy que je leur y feray trouver assés de difficultez; mais, quant à ce qui peult succéder du passaige du jeune comte de Mensfelt en Allemaigne, Vostre Majesté y fera, s'il luy playt, prendre garde de dellà, car je n'y puys rien plus veoir d'icy, sinon qu'il s'y feyt quelque advance d'une partie de ces deniers, qu'on continue toutz les jours mettre ez mains de Me. Grassan, qui montent desjà plus de quatre centz mil escuz, de quoy j'ay bien grand souspeçon, parce que l'argent, qu'on a à distribuer dans ce royaulme, se mect ordinairement ez mains des trésoriers et recepveurs, et non ez mains des facteurs ou merchantz. Toutesfoys je n'ay entendu qu'il y ayt mandement d'aulcune nouvelle somme encores expédiée pour Allemaigne.

Des différantz des Pays Bas, il semble qu'on y procède, des deux costez, avec très grande deffiance; sçavoir, les ungs, de n'espérer tirer une digne satisfaction ny des biens déprédez, ny de l'offance receue; et les aultres, de ne se pouvoir, après qu'ilz l'auroient faicte, aulcunement asseurer de la paix. Je ne sçay si, après une si manifeste ropture qu'il y a heu en la conférance, les choses se remettront à ceste heure en meilleurs termes par la reprise que le marquis de Chetona en a faicte, ce qui se verra en peu de jours.

Touchant les affaires du North, j'ay opinion qu'on les faict plus petitz et moins dangereux à la Royne d'Angleterre qu'ilz ne sont, car j'entendz que les eslevez ne monstrent aulcun signe de repentance ny de craincte, et qu'ilz procèdent avec grand asseurance, et par bon ordre, et en grand confiance d'ung bon succez de leur entreprinse.

Les choses de la Royne d'Escoce demeurent en suspens, et bien qu'on luy attribue la principalle occasion de ces troubles, l'on n'estime toutesfoys que ce soit proprement elle qui les ayt succitez, mais que ce sont ceulx, qui ont cogneu les tortz qu'on luy faisoit, qui se sont ainsy meuz d'eulx mesmes pour les remédier. Et de tant que la Royne d'Angleterre, en son cueur, ne luy veult ny luy peult vouloir mal, et que l'auctorité de ses ennemys (si n'estoit ce, qu'ilz proposent quelque aparance de bien et de repoz pour ce royaulme par la détention de la dicte Dame), n'aproche de celle de ses amys et serviteurs, je ne puys encores désespérer de l'yssue de ses affaires, et croy que, pour l'honneur et respect de Voz Majestez, l'on n'usera au moins dorsenavant que dignement en l'endroict de sa personne.

Et quant à la prison du duc de Norfolc, elle luy sera, à mon adviz, plus longue pour ne se vouloir librement despartyr du mariage de la dicte Royne d'Escoce, bien que, ez aultres choses, ceste grande obéyssance d'estre venu au mandement de la Royne, sa Mestresse, et d'avoir quasi voluntairement accepté la prison pour la contanter, luy sert d'une grande justiffication envers elle, et la rend elle moins offancée envers luy. Tant y a qu'il se cognoist que des choses du North ont à sortir les principalles déterminations de toutz ses affaires, et de la plus part des aultres qui sont à présent en ce royaulme. Je bayse très humblement les mains de Vostre Majesté et prie Dieu qu'il vous doinct, Madame, en parfaite santé, très longue vie et toute la prospérité que vous desire.

De Londres ce XXIe de décembre 1569.

_Par postille à la lettre précédente._

Despuys la présente escripte, est venu nouvelles que ceulx du North ont prins Castelbarne, lequel ilz tenoient assiégé, et je viens d'entendre que, pour aulcunes occasions survenues despuys hyer, le marquis de Chetona a prins résoluement son congé.

LXXXe DÉPESCHE

--du XXVIIe jour de décembre 1569.--

(_Envoyée exprès jusques à la Court par le Sr. de Vassal._)