Part 26
Au regard du mariage de la Royne d'Angleterre je croy qu'on n'y battra que à froid, comme les aultres foys qu'on l'a cy devant entreprins, car luy ayant ung des seigneurs de son conseil naguières remonstré qu'elle estoit pour avoir dorsenavant toutjours troubles et esmotions, quant ses subjectz verront n'y avoir plus espoir de son mariage, ny d'avoir lignée d'elle; et que pourtant elle feroit bien de se résouldre bien tost à quelcun, et convoquer à cest effect son parlement pour en dellibérer; et que, s'il luy playsoit avoir agréable celluy du duc de Norfolc, tout son royaulme en seroit fort contant; elle a respondu que, si ses subjectz l'aymoient et desiroient la veoir vivre ou avoir lignée d'elle, qu'ilz debvoient la laysser en sa liberté de se maryer ou non, et de prendre tel party qu'elle vouldroit, sans luy en proposer ung ou aultre sellon leur affection, qui, possible, ne luy estoit agréable; et, quant à convoquer son parlement, que nul de ses prédecesseurs n'en avoit jamais tenu que trois en sa vie, et elle en avoit desjà tenu quatre, dont, en ce dernier, l'on l'avoit tant tourmentée de ceste matière de mariage, qu'on l'avoit faicte résouldre à deux choses:--l'une, _de ne tenir jamais plus parlement_, et l'autre, _de ne se maryer jamais_,--et qu'elle dellibéroit mourir en ceste opinion.
Touchant la Royne d'Escoce, je fays, à la vérité, tout ce que je puys pour interrompre la pratique du duc d'Alve et confirmer ce qui est entre elle et le duc de Norfolc, et en cella, la dicte Dame et le dict duc, encor qu'ilz soyent bien restrainctz et esloignez l'ung de l'aultre, ilz promettent toutesfoys, du lieu où ilz sont, qu'ilz ne s'abandonneront jamais, et respectent si fort leur mutuel bien et advantaige que chacun de son costé monstre mespriser sa propre liberté, et quasi sa vie, pour servir à celle de l'aultre; mais je crains que leur longue prison admène du changement en leurs affaires. Tant y a que j'ay pourveu que le susdict Amilthon, qui part pour aller devers le dict duc d'Alve, ne porte poinct de lettres de créance de la dicte Dame, parce que, ayant, aultres deux foys, esté envoyé devers luy, semble qu'il s'est ung peu trop advancé du mariage de sa Mestresse, et est sa créance limitée pour le secours seulement, si, d'advanture, il passe jusques à luy.]
AULTRE MÉMOIRE AU Sr. DE SABRAN.
=Chiffre.=--[Que le courroux de la Royne d'Angleterre continue encores bien grand contre ceulx qui se sont meslez du mariage du duc de Norfolc et de la Royne d'Escoce, et de tant que les catholiques, lesquelz elle escoutoit assés vollontiers auparavant, ont monstré ne le trouver mauvais, et qu'au contraire toutz les protestans, sinon le comte de Lestre, l'on contradict comme leur estant grandement suspect, elle a du tout esloigné d'elle les catholiques et s'est commise de toutz ses affaires aulx protestans. Lesquelz n'ont pas ozé encores luy mettre en avant tout ce qu'ilz vouldroient contre les seigneurs qui sont en prison ou en arrest, à cause du dict comte de Lestre, qui s'est trouvé meslé en leur affaire, ny contre les catholiques qu'ilz craignent du pays du Nort, ny pareillement contre la Royne d'Escoce, ny aussi contre la paix de France, ny contre celle qu'elle a avec le Roy d'Espaigne, parce qu'ilz ne trouvent que la dicte Dame ayt le cueur disposé pour attempter de si grandes et difficiles entreprinses.
Mais ilz ne layssent de luy donner beaucoup de grandes impressions sur toutes ces choses, et ne se soucient que, soubz ombre de luy faire évitter l'inconveniant des unes, elle aille tumber au dangier des aultres, pourveu qu'ilz la puissent mener là où ilz prétandent.
Et ainsy, pour le regard des choses de France, desquelles nous ferons premièrement mencion, ilz tiennent la dicte Dame en craincte que, au cas que par une généralle victoire le Roy vienne à boult de la guerre de son royaulme, qu'il est sans doubte qu'il la luy viendra incontinent commancer au sien, et que pourtant elle ne doibt rien espargner pour faire qu'elle luy dure longuement, ou au moins pour le contraindre de venir à ung accord, auquel elle ne soit poinct oblyée.
Et ne la pouvant pour cella induyre de mouvoir aulcune chose ouvertement contre le Roy, ilz en mènent d'eulx mesmes d'aultres, soubz main, du costé d'Allemaigne, et d'icy, et pareillement à la Rochelle, qui ne sont moins préjudiciables; et après qu'elles sont descouvertes, ilz les collorent de tant d'apparance de proffict pour ce royaulme, que les plus auctorizez du contraire party sont contrainctz, en plain conseil, d'en laysser passer la plus part, et mesmes, quant il y en a aulcunes ès quelles ne peult eschoir aulcun honneste adveu sellon les trettez, ilz n'ont honte de conseiller la dicte Dame de les désadvouher.
Meintennant ilz sont après à dépescher le Sr. de Quillegrey, avec l'homme du comte Pallatin, en Allemaigne, pour aller mouvoir, par lettres et par promesses, les princes protestans au secours de ceulx de la Rochelle.
Et par le sentyment que j'ay, d'aulcunes sommes qu'on serche secrectement estre fornyes par les merchantz de Londres en Hembourg, il semble qu'il emportera lettre de crédict, pour respondre du payement de celles, que Mr. de Lizy aura desjà promises sur les bagues de la Royne de Navarre, lesquelles il a partie emportées, et partie layssées icy; et que mesmes, avec la contribution que les esglizes protestantes de ce royaulme pourront faire cette année, quelcun m'a dict qu'il pourra estre forny jusques à LX mil livres esterlin, qui est deux centz mil escuz, ce que je métray peine de sçavoir mieulx au vray.
D'ailleurs, ilz sollicitent les particulliers protestans de deçà de donner, chacun pour son regard, ce qu'ilz peuvent d'ayde et d'assistance à ceulx de la Rochelle en faveur de la religion; les ungs, en contribuant à leur secours; les aultres, en menant quelque commerce avec eulx; et aultres, en leur portant des rafreschissemens; et proposent grand scrupulle de conscience à ceste princesse, si elle les vouloit empescher; et puys couvrent leurs pratiques, pour le regard de celles de la Rochelle, de la liberté du traffic qui leur est permise par les trettez en tout le royaulme de France; et celles d'Allemaigne, que ce n'est que pour entretenir l'ancienne intelligence de ceste couronne avec les princes de l'empyre; et que l'argent qui y va n'est que pour payer les debtes de ce royaulme; et font quelques foys que leur Mestresse respond là dessus que, comme le Roy s'ayde des Allemans pour conserver son authorité, en quoy elle ne le veult aulcunement empescher, aussi s'en veult elle ayder pour deffandre sa religion, ce qu'il ne doibt trouver mauvais.
Et n'y a poinct de doubte qu'ilz s'esforceront de faire déclairer ce royaulme ouvertement à la guerre, affin de relever les affaires de leur religion, tant il leur semble que la victoire du troisiesme d'octobre les a esbranlez en la chrestienté, s'ilz n'y trouvoient ceste princesse aulcunement opposante; laquelle, pour ceste occasion, je mène le plus doulcement que je puys, affin qu'elle ne traverse et ne donne de l'empeschement davantaige aulx affaires du Roy; et ne suys encores guières bien asseuré d'elle, parce que souvant elle se rend facille à leurs persuasions, mais je le serois beaulcoup moins si les propres affaires de la dicte Dame ne se trouvoient à ceste heure aulcunement brouillez dans son royaulme.
Quant aulx seigneurs, qui sont icy en prison et en arrest, lesquelz se souloient opposer aulx menées des dictz protestans, et les descouvroient et interrompoient assés souvant, iceulx protestans, qui manyent tout, les entretiennent en espérance que leur détention ne sera longue, et que le plus dangereux est desjà passé, et que, pour mieulx apayser le courroux et mal contantement qu'elle a consceu contre eulx, il leur est besoing d'avoir encores ung peu de pacience; mais en effect ilz tâchent de les faire tremper[21] en prison, et cependant font une extrême dilligence de cercher de toutes partz quelque vériffication contre eulx, mesmement s'ilz ont rien praticqué en France ny aulx Pays Bas.
[21] C'est-à-dire Temporiser, de _Trempance_, délai, prolongation; _temperation_.
Et affin que le peuple ne s'esmeuve pour leur détention, et que les aultres de la noblesse, qui sont de leur party, ne soyent par cest exemple espouvantez de venir en court, quant ilz seront mandez, ilz publient que la dellivrance de ceulx cy sera du jour au lendemain; mais, voyantz que cella ne leur sert vers Norfolc et vers le pays du Nort, d'où les gourverneurs mandent qu'ilz ne peuvent contenir le peuple, et qu'au reste les dictz de la noblesse sont advertys de ne se fyer aulx mandemens des dictz protestans, s'ilz ne veulent expérimenter la prison, comme les aultres seigneurs, ilz ont naguières faict dépescher plusieurs lettres vers ces quartiers là, premièrement aulx principaulx de la noblesse, qu'ilz ayent à se représanter en court devant leur Royne dans quinze jours, pour aulcunes occasions concernantz le bien du royaulme; de quoy s'estantz, une et deux foys, excusez, et l'ayant, à la troisiesme foys, du tout reffuzé, ilz les ont envoyé sommer par ung hérault, sur peyne de rébellion et de lèze majesté:
Aultres lettres à ceulx qui ont charge par les dictes provinces, qui sont presque tous protestans, que, entendant la dicte Dame se continuer ung bruict de sublévation vers leurs quartiers, ilz ayent à descouvrir d'où cella procède et qui en sont les autheurs; et si, en nulle part, l'on faict amaz d'armes et de pouldres en plus grande quantité et en aultre manière qu'il n'a esté veu et n'a esté ordonné par les dernières monstres; et que chacun d'eulx ayt à recepvoir nouveau sèrement, de ceulx qui sont en leur jurisdiction et gouvernement, qu'ilz observeront les choses ordonnées au dernier parlement sur le faict de la religion, et qu'en ce, que les décretz du dict parlement ne les auroient assés obligez et qu'aulcuns feroient scrupulle de prester meintennant ce sèrement, s'ilz sont de la noblesse, qu'ilz ayent à prendre obligation d'eulx de deux centz livres esterlin, c'est six cens soixante six escuz, et s'il est de moindre qualité, de deux cens marcz, c'est quatre cens escuz, qu'ilz demeureront fidelles et obéyssantz subjectz à la Royne.
Davantaige ont escript aus dictz officiers que, de la moindre nouvelleté qu'ilz verront advenir, ilz ne faillent d'en donner incontinent adviz à la court, leur ayant cependant envoyé, de main en main, grand nombre d'armes pour les distribuer secrectement aulx plus parcialz protestans; et que des plus principaulx des dictz officiers cinq ou six ayent à s'achemyner vers la dicte Dame, pour luy venir tesmoigner les choses qu'en faisant ceste description ilz auront descouvertes; et s'ilz ne pouvoient, sinon avec leur dangier ou avec le dangier du pays, au cas qu'ilz l'habandonnassent ou qu'ilz s'esloignassent de leurs charges, venir par deçà, qu'ilz escripvent amplement, par quelque homme de bien, seur et secrect, l'entière relation de toutes les dictes choses, signé de leurs mains, qui puisse faire foy contre les coulpables, ce qui s'entend principallement contre ceulx qui sont en arrest.
Et j'entendz qu'on avoit supposé ung homme, comme venant de la part des dictz officiers, sans porter toutesfoys aulcune lettre, par lequel ilz avoient faict tesmoigner à ceste Royne que les choses n'alloient que bien vers leurs quartiers, expéciallement en l'endroict du peuple, lequel demeuroit ferme et constant pour elle; et que, si ceulx de la noblesse vouloient rien entreprendre contre son aucthorité, qu'ilz leur courroient sus, et que mesme la pluspart des dictz de la noblesse, entendans que la prison de ces seigneurs n'estoit que pour leur plus grande justiffication, demeuroient contantz sans rien entreprendre.
Mais ilz n'ont peu long temps dissimuler la vérité de ces affaires à la dicte Dame, car, coup sur coup, est venu nouvelles comme le comte de Northomberlant s'estant saisy de la ville de Duran y a relevé le crucifix et faict dire la messe, où six à sept mille personnes ont assisté; et bien tost après les propres lettres du dict comte sont arrivées, par lesquelles il signiffie son intention et la cause de son entreprinse à la dicte Dame avec offre de luy rendre entière obéyssance, après Dieu, auquel il propose, quoy que ce soit, de garder sa conscience pure en la vraye relligion catholique, mais de résister fermement à la violence et indiscrétion d'aulcuns particuliers qui sont auprès de la dicte Dame. Et ainsy, vivans les dictz protestans en grand deffiance des catholiques, tant plus ilz ont cuydé estreindre et presser la matière, tant plus semble qu'elle est preste de leur eschapper des mains.
Au regard de la Royne d'Escoce, les dictz protestans représentent à la Royne d'Angleterre ung très grand dangier de son estat, si elle n'interrompt le mariage d'elle avec le duc de Norfolc, lequel luy est d'ailleurs si odieux, qu'elle y est ayséement persuadée; mais on cognoist bien qu'ilz n'ont si grand soing de son estat, comme ilz craignent que le dict mariage relève la partie des dictz catholiques dans ceste isle; et ayant esté par aulcuns proposé à ceste Royne de renvoyer en quelque bonne et honneste façon la dicte Royne d'Escoce en son royaulme, ce qu'elle n'a rejecté (et m'a dict à moy mesmes en certain propos là dessus, qu'il luy tardoit plus de la sçavoir hors d'Angleterre que à elle mesmes d'en sorty), la dicte dame a trouvé bon de le mettre en avant à l'abbé de Donfermelin quant il s'en est retourné, affin qu'il disposât le comte de Mora de vouloir recepvoir la dicte Royne sa soeur et Mestresse avec honneur et seureté; mais les dictz protestans ont despuys mené une si vifve et dilligente praticque dans ce conseil, qu'ilz ont faict résouldre que, pour plus grande seureté de cest estat, il estoit besoing de la retenir soubz seure garde par deçà, enchargeant de nouveau au comte de Cherosbery d'y avoir plus grand soing que jamais; lequel, à ce que j'entendz, a mandé que toute l'Angleterre ne la sçauroit mettre en liberté, si la Royne, sa Mestresse, ne le commandoit.
Et semble que, pour l'heure présente, la dicte résolution ne sera que salutaire à la dicte Royne d'Escoce, car l'on a opinion qu'elle ne seroit bien asseurée de sa vie ez mains du dict comte de Mora, et je croy que, tant qu'elle sera ez mains de la Royne d'Angleterre, sa personne ne prendra poinct de mal, sellon certains propos que la dicte Dame m'a tenuz, quant elle s'est pleincte à moy de ce que la dicte Royne d'Escoce s'estoit vollue adresser au duc de Norfolc, aulx comtes d'Arondel, de Lestre et de Pembrot, pour la cuyder contraindre de faire quelque chose par force; et que ceulx là n'estoient que ses subjectz advancez par elle, et, comme elle les avoit faictz, elle les pouvoit deffaire; et que desjà ayant miz la main sur le plus grand, elle la mettroit bien sur les moindres, quant elle vouldroit; et que la dicte Royne d'Escoce debvoit avoir considéré qu'ilz ne luy seroient jamais si bons, ny si bien affectionnez comme elle, car, si elle eust vollu croyre leur conseil et mesmes celluy du duc, quelle amytié qu'il y ayt meintennant, elle ne seroit plus au monde, mais qu'elle aymeroit mieulx mourir que de l'avoir consenty ny souffert.
Sur quoy, je miz devant les yeulx à la dicte Dame aulcunes considérations, qui avoient meu la Royne d'Escoce de s'adresser à eulx pour les affaires de sa liberté et restitution, parce qu'elle les leur avoit commiz, et s'en estoit dessaysie au grand regrect de la dicte Dame, laquelle n'avait rien tant desiré que de pouvoir venir en sa présence pour tretter avecques elle seulle, mais ses ennemys avoient toutjour miz peyne de l'empescher; et, quant au mariage du duc, j'entendois que cella n'estoit aulcunement procédé d'elle, ains luy avoit esté proposé par ceulx de son conseil, et qu'elle avoit toutjour respondu qu'elle s'y gouverneroit sellon que la Royne d'Angleterre et ceulx de sa noblesse la conseilleroient; par ainsy se voyoit que son intention n'avoit jamais esté de l'offancer: et semble que, sans les artiffices des protestans, lesquelz sont grandement contraires à la dicte Royne d'Escoce, la dicte Dame seroit assés bien disposée envers elle.
Au surplus, encor que la dicte Royne d'Angleterre et les plus grandz de ses subjectz ayent intention d'entendre à l'accord des différans des Pays Bas, et que iceulx, mesmes protestantz, pour aulcun respect, sçavoir est, du commerce, monstrent d'y concourir avec elle, sans ozer ouvertement le contradire, parce qu'il est grandement desiré du peuple (et l'alliance de Bourgoigne a grand part dans ce royaulme), si travaillent ilz bien fort, d'ailleurs, d'en prolonger tant qu'ilz peuvent la matière, affin que ce suspens leur puisse toutjour servir de couverture pour les pratiques, et transport d'argent et de merchandises, qu'ilz font en Allemaigne, d'où ceulx de la nouvelle religion sont grandement accommodez.
En quoy voyantz que le Roy d'Espaigne ne s'est tant vollu tenir ceste foys sur la réputation, qu'il n'ayt envoyé le premier requérir le dict accord à ceste princesse (chose qu'ilz n'espéroient debvoir jamais advenir, et de laquelle ilz ne mettent en petit compte l'advantaige, qu'ilz se vantent d'avoir faict gaigner en cella à la dicte Dame), ilz luy proposent meintennant que, soubz la facillité d'ung si puissant prince comme est le Roy d'Espaigne, le duc d'Alve va trainant quelque grand malice; et que la lettre, que le duc luy a meintennant envoyée de son Maistre, peult bien estre ung vieux blanc qu'il a remply à sa poste; dont, s'il fault entrer en tretté, estiment que cella doibt estre tant des choses passées et de celles du présent, que pour celles qui peuvent advenir entre eulx, et, si le pouvoir du marquis de Chetona n'est suffizant pour tout cella, qu'elle doibt remettre l'affaire en un aultre temps, s'esforceans par ce moyen de l'interrompre. Mais estimant la dicte Dame que de ceste légation résultera ou la paix ou la guerre, mal vollontiers veult elle rejecter les propos du marquis de Chetona; et néantmoins ne peult trouver mauvais que toutz les différans soyent vuydez à une foys, dont a trouvé bon qu'il se soit desjà faict une assemblée de gens de lettres pour examiner le dict pouvoir, et qu'au cas qu'il ne soit suffizant, qu'on en face venir de plus ample; dont, encor qu'ilz n'ayent interrompu la matière, ilz l'ont au moins prolongée encores pour quelques moys, et pourra estre que le dict marquis s'en retourne sans rien faire.]
LXXVe DÉPESCHE
--du dernier jour de novembre 1569.--
(_Envoyée par homme exprès jusques à Calais._)
Nouvelles de la révolte du Nord.--Force des révoltés.--Impuissance de lord Hunsdon et du comte de Sussex pour les réduire.--Crainte d'un soulèvement des catholiques dans le pays de Galles.--Sollicitation du comte de Leicester pour obtenir le commandement en chef de l'expédition contre les rebelles, qui est donné au comte de Warwick, son frère.--Le comte de Leicester, établi lieutenant général, a la conduite de toutes les affaires.--Nombreuses levées de troupes faites dans toutes les parties de l'Angleterre, pour s'opposer à ceux du Nord.--Le comte de Shrewsbery est chargé de conduire Marie Stuart à Coventry, et de la mettre sous la garde du comte de Huntingdon.--Demandes que l'on dit être faites par ceux du Nord dans leurs proclamations.--Les négociations avec l'Espagne sont sur le point d'être rompues.--Soupçons d'Élisabeth que l'Espagne et la France ont excité les troubles du Nord.--Nouvelles d'Allemagne, où le duc Casimir s'apprête à commencer son expédition.--_Proclamation de la reine_ contre ceux du Nord.--Violents reproches adressés aux comtes de Northumberland et de Westmorland.--Ils sont déclarés traîtres.--_Proclamation de ceux du Nord._--Ils protestent de leur dévouement à la reine.--Ils demandent le rétablissement de la religion catholique.
AU ROY.
Sire, ceulx qui se sont eslevez au Nort poursuyvent leur entreprinse, lesquelz ayant faict leur première assemblée à Duren d'envyron six mil hommes de pied et quinze centz chevaulx, se sont miz aulx champs, et ont marché en bon ordre jusques bien prez de Yorc, et, en marchant, ilz ont toutjour accreu et renforcé leur troupe, laquelle l'on estime estre à présent de plus de quinze mille hommes. Milor Housdon, qui avoit esté dépesché pour leur aller au devant, ne se sentant assés fort pour les combattre, s'estoit arresté en ung lieu par dellà Yorc, où l'on dict qu'il a esté surprins et qu'il est demeuré prisonnier entre leurs mains; je n'en sçay encores bien la certitude. Le comte de Sussex, présidant et gouverneur du pays, n'a encores de quoy leur faire grand empeschement; aussi dict on qu'il n'a vollonté de guières les empescher. Il avoit envoyé ung sien jeune frère, nommé le sieur d'Aygremont, avec trois cents chevaulx, pour battre l'estrade et recognoistre le chemin qu'ilz prendroient, lequel, à ce que j'entendz, s'est allé joindre à eulx. Au contraire, le sire Georges Bos, qui monstroit estre de la part des eslevez, s'estant jetté dans ung fort au dict pays du North, a déclairé le tenir pour la Royne, sa Mestresse. Le comte de Betfort a esté dépesché en Galles pour aller contenir le pays, duquel l'on ne crainct moins l'eslévation que du North.
Le comte de Lestre a faict, par plusieurs foys, une grande instance, le genou en terre, à la Royne sa Mestresse, de l'envoyer chef et général à ceste entreprinse, mais non seulement elle le luy a reffuzé, ains luy a très expressément commandé de ne bouger, et comme à celluy qui, quasi seul des principaulx de la noblesse, se retrouve maintennant près d'elle capable de conduyre les grandz affaires qui se présentent, elle les luy a commiz et l'a créé comme son lieutenant général et superintendant sur tout le royaulme, estantz presque toutz les aultres du conseil, qui sont présens, ou trop vieulx ou gens de lettres, et le secrétaire Cecille tumbé fort mallade; mais elle a faict général en la campaigne, pour commander sur les armes, le comte de Vuarvic, frère du dict de Lestre, lequel ayant incontinent ordonné aulcuns capitaines, s'en est allé à Vuarvycsther son pays, qui est sur le chemyn que tiennent ceulx du North, affin d'assembler promptement des forces pour leur résister.
L'Admyral d'Angleterre est aussi party pour aller lever gens en son quartier, qu'on appelle Linconsther, et dict on qu'il a commission de passer jusques devers ces seigneurs du North pour sçavoir ce qu'ilz demandent; et semble que le comte [de] Dherby et milord Dacres du Nort s'entremettent aussi de modérer les choses, mais, en effect, l'on estime qu'ilz sont de la part des eslevez. Plusieurs gentishommes et pencionnaires de court ont esté dépeschez pour aller faire chacun une compagnye, mais plusieurs aussi s'en sont partys sans congé, qu'on dict estre allez de l'aultre part. L'on est après à lever quatre mil hommes en ceste ville aulx despens des habitans. Il est arrivé prez de la personne de ceste Royne trois centz harquebouziers, vieulx soldatz, de l'isle d'Ouyc. Toutz les officiers de la maryne ont esté mandez comme pour faire démonstration d'ung grand armement, et a l'on artifficieusement publié qu'on aprestoit douze navyres, affin que les eslevez et pareillement le marquis de Chetona le creussent ainsy; mais en effect, des douze grandz navyres qu'ilz ont toutjour tenu prestz, ilz n'ont mandé meintennant d'en équiper et mettre à la voille que sept, et d'iceulx n'en getter pour encores que trois en mer, sçavoir, _l'Ayde_, _l'Arondelle_ et _le Phoenix_, avec cinq cens hommes seulement, bien que l'ordinaire fornyment des trois est de sept centz cinquante hommes, avec commandement de s'aller tenir sur le Pas de Callais pour guetter ce qui entrera et sortyra de ce royaulme.