Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575

Part 25

Chapter 253,845 wordsPublic domain

Sire, n'ayant, en mes précédantes du XVIIIe de ce moys, guières rien obmiz de ce que j'ay estimé digne de vous estre escript des choses de deçà, j'auray tant moins que dire meintennant par ceste cy à Vostre Majesté, et seulement qu'il semble estre venu nouvelles à ceulx cy, de leur ambassadeur Mr. Norrys, et aussi par la voye de la mer, comme monsieur l'Admyral, ayant forny les principaulx fortz et les places de garde, d'auprès de la Rochelle, d'ung bon nombre de gens de pied, il s'est remiz en campaigne avec sa cavalerye pour aller recuillyr les Viscomtes, qui ont desjà repassé la Garonne à six lieues par dessus Thoulouze; de quoy les protestans de ce royaulme sont rentrez en quelque meilleure espérance des affaires de ceulx de leur party, qu'ilz ne l'avoient auparavant, et s'esforcent de s'en prévalloir contre les catholiques, lesquelz, pour ceste occasion, envoyent souvent devers moy affin de sçavoir ce qui en est, et je ne leur puys dire rien de particullier là dessus, sinon que Vostre Majesté, par la dilligence et vertu de Monsieur, son frère, va toutjour poursuyvant la victoire et recouvrant les places qu'on vous a occupées, et chassant l'ennemy de la campaigne, et que voz affaires, nonobstant le déguisement de leurs nouvelles, prospèrent, grâces à Dieu, toutjour de mieulx en mieulx; dont desirerois avoir aulcune chose de plus expécial par voz lettres, affin de les en pouvoir mieulx contanter. Tant y a qu'on m'a dict que, nonobstant ceste invention et tout cest artiffice de nouvelles, l'allarme est bien chaulde en ceste court de l'eslévation des catholiques vers le Nort, ce que je mettray peyne de sçavoir plus au vray, affin de vous dépescher incontinent là dessus ung des miens en dilligence.

Il est arrivé despuys deux jours une dépesche du duc d'Alve, suyvant laquelle l'ambassadeur d'Espaigne, qui avoit layssé le marquis de Chetona seul à poursuyvre l'accord des différandz des Pays Bas à Vuyndesor, l'est allé retrouver, et semble que ceulx d'icy, pour n'estre veuz couper la broche de trop court au Roy d'Espaigne, continueront encores quelque conférance, et permettront que le dict ambassadeur soit ung des depputez de la part de son Maistre, mais je n'estime poinct qu'ilz concluent encores aulcun accord; et cependant le souspeçon croyt contre le dict marquis, à cause des troubles qui aparoissent plus formez despuys son arrivée, qu'ilz ne sembloient auparavant debvoir jamais estre, ce qui, possible, y peult bien avoir donné quelque challeur; mais en effect, j'ay opinion que l'occasion vient bien d'ailleurs.

Ces jours passez, la Royne d'Escoce a dépesché ung gros pacquet de lettres, qui sont arrivées toutes ouvertes en ceste court, parmy lesquelles s'en est trouvée une pour la Royne d'Angleterre, et les aultres pour l'évesque de Roz, pour monsieur l'ambassadeur d'Espaigne, et pour moy, et encores quelques aultres pour les seigneurs de ce conseil, lesquelles toutes le secrétaire Cecille a renvoyé au dict sieur évesque, qui a incontinent envoyé demander audience pour présenter la sienne à la Royne d'Angleterre, et la sommer des choses contenues en icelle, ou à deffault qu'elle ne les veuille accomplir, qu'il nous baillera celles qui s'adressent au dict sieur ambassadeur d'Espaigne et à moy pour exorter Voz Majestez Très Chrestienne et Catholique au secours de la dicte Dame; mais la dicte Royne d'Angleterre luy a faict escripre, par Mr. le comte de Lestre, qu'elle le prie d'avoir ung peu de pacience, parce qu'elle est occupée en d'aultres si grandz et très urgentz affaires, qu'elle ne pourroit vacquer à l'ouyr encores de huict jours, mais, iceulx passez, qu'il pourra envoyer sçavoir l'heure de son audience, et la dicte Dame l'orra allors fort volontiers.

Cependant, Sire, je vous envoye la coppie[20] de la lettre de la dicte Royne d'Escoce affin que Vostre Majesté voye que ceste princesse, en requérant avec compassion ung honneste remède en ses affaires, retient toutjour la dignité qui convient à son estat de Royne et à la grandeur de son cueur, et que Vostre Majesté me commande, en cas que la Royne d'Angleterre l'en reffuze, ou diffère son dict secours et les aultres choses qu'elle luy requiert, ce que de vostre part je y auray à faire davantaige, oultre ce que je y ay tant expressément faict jusques icy, et je prieray Dieu, etc.

De Londres ce XXIIe de novembre 1569.

[20] Cette lettre n'a point été transcrite sur les registres de l'ambassadeur, mais nous en avons trouvé une copie. _Voyez_ ci-après, p. 428.

A LA ROYNE.

Madame, attendant de vous envoyer, dans trois ou quatre jours, le Sr. de Sabran, je vous ay bien vollu faire ceste petite dépesche sur les occasions que Vostre Majesté verra en la lettre du Roy, à laquelle je adjouxteray ce mot de plus, que desjà j'ay adviz de trois endroictz, que la sublévation des catholiques vers le pays du Nort va fort en avant, et que ceulx cy sont assés empeschez d'y remédier, ayantz, à ceste occasion, mandé restraindre davantaige les seigneurs qui sont en prison et en arrest, et semble qu'ilz sont après à susciter une généralle entreprinse des princes protestans en la cause de la religion, pour cuyder remédier à leur particullier, dont est dangier que les Allemans, pour estre fort intéressez avec ceste princesse, ne s'esmeuvent bien tost, et que le prolongement de la guerre de la Rochelle ne les attire à faire leurs premiers effortz en vostre royaulme; sur quoy sera bon, Madame, que faciez prendre garde aulx aprestz et mouvemens qui se feront le long du Rhin, et je veilleray sur les actions de deçà, et sur celles que ceulx cy pratiqueront de dellà, le plus dilligement qu'il me sera possible, et prieray Dieu, etc.

De Londres ce XXIIe de novembre 1569.

LXXIVe DÉPESCHE

--du XXVe jour de novembre 1569.--

(_Envoyée exprès jusques à la Court par le Sr. de Sabran._)

Nécessité de mettre fin aux guerres civiles de France pour arrêter les entreprises des Anglais et des princes protestants d'Allemagne.--Soulèvement des catholiques dans le nord de l'Angleterre.--Prise d'armes par le comte de Northumberland.--La ville de Durham est tombée en son pouvoir.--Noms des seigneurs que l'on croit d'intelligence dans l'entreprise.--Mesures adoptées par Élisabeth.--_Lettre secrète_ à la reine-mère.--Démonstrations qu'il est nécessaire de faire en France pour encourager le soulèvement des catholiques en Angleterre.--Mise en liberté du Sr. Roberto Ridolfy.--_Mémoire secret._--Confiance des révoltés du Nord dans les secours du roi.--Promesses qui leur ont été faites par le duc d'Albe.--Détails sur les négociations qui ont eu lieu à ce sujet.--Intelligences des Espagnols avec les seigneurs qui ont pris les armes.--Menées de l'ambassadeur d'Espagne pour que les mariages d'Élisabeth, de Marie Stuart et du prince d'Écosse soient remis à la discrétion de Philippe II.--Mission secrète de sir John Hamilton auprès du duc d'Albe.--Vaste projet de domination de la part de l'Espagne sur l'Angleterre.--Opinion de l'ambassadeur, que les instructions données au Sr. Ciapino Vitelli pour traiter avec Élisabeth, portent de sacrifier les intérêts de la France.--Méfiance que l'on doit concevoir des projets du duc d'Albe et de sa conduite lors de l'entrée du duc de Deux-Ponts en France.--Assurance qu'il n'y a rien à redouter des intrigues de l'Espagne au sujet des mariages d'Élisabeth et de Marie Stuart.--Le duc de Norfolk et la reine d'Écosse sont fermement résolus à persister dans leur projet d'union.--Nouvelle mission de sir John Hamilton auprès du duc d'Albe, restreinte, cette fois, à traiter d'un secours.--_Second mémoire._--Irritation de la reine d'Angleterre contre le duc de Norfolk.--Elle s'abandonne entièrement aux protestants.--Desseins politiques des seigneurs protestants d'Angleterre à l'égard de la reine d'Écosse, des guerres civiles de France et des affaires d'Espagne.--Ils fomentent les expéditions d'Allemagne, assurent le crédit, envoient l'argent.--Leurs efforts, depuis la victoire de Moncontour, pour faire déclarer ouvertement la guerre.--Ils prolongent la détention des seigneurs arrêtés sous l'espoir de les compromettre dans les affaires de France et des Pays-Bas.--Détails sur les causes du soulèvement du Nord.--Déclaration du comte de Northumberland, qu'il n'a pris les armes que pour la défense de la religion catholique.--Hésitation d'Élisabeth à l'égard de Marie Stuart, qu'elle veut livrer au comte de Murray.--Elle se décide à la retenir prisonnière sous une garde plus rigoureuse.--Plaintes qu'elle fait à l'ambassadeur de la conduite de Marie Stuart.--Justification de la reine d'Écosse.--Les négociations au sujet des Pays-Bas sont tenues en suspens.

AU ROY.

Sire, il aparoit par divers respectz debvoir bien tost advenir divers inconvénians en ce royaulme sur la division de la religion, et sur les affaires de la Royne d'Escoce, et sur la détention de ces seigneurs prisonniers, et sur les différans des Pays Bas, mais principallement sur l'impression que les Anglois se donnent, les ungs de peur, et les aultres d'espérance, de la victoire que Vostre Majesté a dernièrement gaignée, et ay eu opinion, que de cella leur naistroient assés de pensemens pour leurs propres affaires, sans qu'ilz se meslassent plus de ceulx d'aultruy; mais j'entendz qu'en leur conseil, où à ceste heure n'y a que protestans, l'on n'estime que l'estat d'Angleterre deppende de rien tant que de l'évènement des choses de France, et que pourtant il leur y fault avoir l'oeil plus ouvert que jamais; et que mesmes pour bien asseurer leur particullier, il leur est besoing de mouvoir le général de la religion par toute la chrestienté, et en relever la cause le plustost qu'on pourra en France, pendant que les armes y sont encores en vigueur. En quoy ilz ont tant d'aparantz argumens pour y persuader leur Mestresse, parce que ceulx qui leur souloient contradire ne sont plus auprès d'elle, que, joinct l'auctorité des princes d'Allemaigne, ès quelz elle faict ung grand fondement, je crains bien fort qu'ilz la conduysent, non à une déclaration de guerre, car pour encores elle leur contradict assés en cella, mais à leur permettre à eulx mesmes de fomenter soubz main celle guerre, qui dure encores en vostre royaulme, par les mesmes couvertz moyens qu'ilz y ont procédé jusques icy, et mesmes de dresser une commune entreprinse de toutz les protestans pour s'esforcer d'y restablir leur religion; de quoy la continuation de noz troubles les en mect en grand espérance. Et est sans doubte, Sire, que, tant plus les dictz troubles yront à la longue, plus vous produyront, chacun jour, de nouvelles difficultez, et ouvriront les moyens aulx aultres princes et aultres estatz voysins de projecter, s'ilz peuvent, toutjour des desseings à la ruyne du vostre, ainsy que j'ay donné charge au Sr. de Sabran de le vous faire entendre sellon les adviz qu'on m'en a donnez, lesquelz me font grandement desirer que Vostre Majesté y preigne garde; et je regarderay que produyront en ce royaulme ceulx qui desjà s'y manisfestent bien avant, qui sont telz, Sire, comme sellon le commun bruict je le vous vays récitter:

C'est que les seigneurs catholiques des confins d'Angleterre, qui sont vers le Nort, ayant esté mandez en ceste court pour venir donner compte d'où procédoit l'esmotion, qu'on entendoit estre en leur quartier, et ayant eulx, une et deux foys, reffuzé de le faire pour la craincte qu'ilz ont qu'on les fît arrester prisonniers, ainsy qu'on a faict le duc de Norfolc et le comte d'Arondel, et entendans que, de rechef, la Royne, leur Mestresse, les envoyoit sommer par ung hérault d'armes de ne faillir à se représanter du premier jour devers elle sur peyne de rebellion et de lèze majesté, ilz ont heu recours aulx armes; et le comte Northomberlan, à ce qu'on dict, a esté le premier qui s'est eslevé avec la ville de Duren, laquelle il a prinse, et y a érigé le crucifix et faict dire publicquement la messe, à laquelle plus de six mille personnes ont assisté et estime l'on,

=Chiffre.=--[Que, oultre les seigneurs prisonniers, les comtes de Vuesmerlan, [de] Dherby, de Comberlan, de Suthampton, le viscomte de Montegu, millor Dacres du Nort, millord de Morle, le sir Henry Percy, le sir de Morconnelle, le sir de Northon, le capitaine Rieth et plusieurs aultres principaulx personnaiges sont de l'intelligence; encore y veult on mesler le comte de Sussex; mais]

J'entendz que ceste Royne luy a donné charge et au comte de Housdon, et à milor Scrup, de mettre incontinent les garnysons de Vuarvich, de Carley et aulcunes troupes de Hiorc, aulx champs pour aller combattre le dict comte de Northomberlan, et qu'elle leur a envoyé une bonne quantité d'armes, lesquelles pour cest effect, et pour armer ung nombre d'hommes en ceste ville, elle a, ces jours passez, faict tirer de la Tour.

Je ne sçay si ce feu se pourra ayséement esteindre, mais il me semble que le commancement n'est moindre que celluy qui a embrasé vostre France. Il est vray que ceulx cy sont après à l'allumer par toute la chrestienté, si en aulcune manière ilz le peuvent faire, espérans que le leur particullier sera de tant plutost esteinct que de toutes partz l'on courra aulx remèdes. Je n'ay poinct veu ceste princesse despuys la nouvelle de ces troubles pour pouvoir juger quelle espérance elle a de les apayser, et n'estime que je la doibve encores aller trouver de quelques jours, sinon qu'il m'en vînt aulcune bonne occasion par voz lettres, jusques à ce que Vostre Majesté m'aura commandé l'office qu'il luy plairra que je face là dessus envers elle, ainsy qu'il vous peult souvenir, Sire, qu'elle s'est esforcée d'en faire quelques ungs envers vous au commancement des troubles de vostre royaulme. Sur ce, etc.

De Londres ce XXVe de novembre 1569.

A LA ROYNE.

=Chiffre.=--[Madame, estant advenu cella mesmes, que Voz Majestez, par leurs lettres du XXe septembre, m'ont signiffié estre de leur intention, je vous envoye le Sr. de Sabran pour vous dire en quoy en sont meintennant les choses, et comme elles monstrent d'estre si avant qu'il fault qu'elles passent oultre; dont est temps que Vostre Majesté regarde comment s'en prévaloir, car d'aultres veillent pour les convertir à leur proffict. Je ne me suys advancé de promettre rien en particullier, mais seulement vostre assistance et faveur en général, et suys très ayse que la Royne d'Escoce, de laquelle nous venons de recepvoir tout meintennant des lettres, concoure en mesmes opinion que moy, qu'il ne fault rien mouvoir ouvertement contre la Royne d'Angleterre, ains seulement qu'il playse à Voz Majestez envoyer ung petit renfort de harquebouziers en Escoce, par prétexte de garder Dombertran, qui puissent donner cueur à ceulx qui tiennent la part de la dicte Dame dans le pays, et tenir en tel suspens le comte de Mora qu'il n'oze venir, ny envoyer gens contre ceulx qui sont en armes en Angleterre; et qu'au reste vostre bon playsir soyt d'envoyer ung gentilhomme devers les Estatz d'Escoce pour les exorter à la restitution de leur Royne, lequel ayt aussi charge, en passant, d'en faire instance à la dicte Royne d'Angleterre et à ceulx de son conseil; et que, des pencions et revenuz, que la dicte Dame a en France, il vous playse l'en faire meintennant secourir pour les occasions qui se présentent, n'en ayant receu, despuys qu'elle est en Angleterre, qu'envyron quatre mil {lt}; et de ces trois choses elle me conjure ne faillir de vous en faire très humble prière et très grande instance de sa part.

Aulcuns aultres m'ont dict qu'il est fort requis que Voz Majestez facent faire aulcune démonstration en Normandie et Bretaigne d'aprester navyres, soubz colleur de serrer la mer à ceulx de la Rochelle, et que cella donra cueur aulx catholiques de Cornoaille et de tout le pays d'Ouest, qui ne sont moins fermes que ceulx du Nort, et tant les ungs que les aultres estimeront que ce soit pour leur secours; dont me semble, à la vérité, Madame, que ceste seulle démonstration, laquelle tiendra ceste princesse en doubte et les aultres en espoir, sera plus à propos pour vostre service par deçà et pour la commodité de voz présens affaires en France, que si vous passiez pour encores à plus grandz effectz. Et si, en aparance, garderez de mesmes envers ceste princesse, et, en effect, mieulx qu'elle n'a faict envers vous, les trettez de paix, lesquelz, despuys ung an, vous luy avez promiz d'inviolablement observer.

Ce de quoy les soublevez ont meintennant plus de besoing pour continuer leur entreprise est de deniers, et de cella requièrent ilz estre promptement secouruz. Le Sr. Roberto Ridolfy m'a prié de donner adviz de toutes ces choses à monsieur le Nonce, qui est prez de Voz Majestez, auquel il n'oze escripre, parce qu'il ne vient que de sortyr de prison, où, pour le souspeçon qu'on a heu de luy, il a esté dettenu ung mois; dont vous plairra, Madame, commander au Sr. de Sabran ce qu'il luy aura à dire. Et remettant à luy mesmes de vous rendre compte de toutes aultres particullaritez de deçà, je prieray en cest endroict Nostre Seigneur, etc.]

De Londres ce XXVe de novembre 1569.

MÉMOIRE AU DICT Sr. DE SABRAN.

=Chiffre.=--[Suivant ce que leurs Majestez m'ont commandé par leurs lettres du XXe de septembre, le Sr. de Sabran leur dira que, pour la cause de la religion, et pour le faict de la Royne d'Escoce, et pour la détention de ces seigneurs prisonniers, les armes sont à bon escient prinses en ce royaulme par les catholiques vers les quartiers du Nort; mais je puys protester que c'est sans aulcune injure que j'aye procuré procéder en façon du monde de la part de Leurs dictes Majestez, et sans les avoir constituez en cause qui puisse estre réputée mauvaise envers Dieu ny le monde. Il est vray qu'espérans les dictz catholiques n'estre habandonnez du Roy, ilz ont ainsy entreprins ceste querelle, laquelle ilz estiment apartenir à Sa Majesté plus que à nul aultre prince chrestien, et sont après à me demander quelque secours de luy, ainsy qu'ilz disent que ceulx du contraire party ont envoyé demander ung nombre d'harquebouziers à monsieur l'Admiral; sur quoy Leurs Majestez me commanderont ce que je leur auray à respondre, car pour encores je ne leur ay promiz rien de particullier.

Or, nonobstant la conférance et le pourparlé d'accord, qui se faict sur les différans des Pays Bas, le duc d'Alve ne laysse de cercher le moyen comme il pourra bien allumer ceste guerre, car j'ay adviz qu'il a mandé aus dictz seigneurs du Nort, ne saichant encores leur prinse d'armes, qu'encor qu'il eust proposé d'attandre ung commandement plus réglé du Roy, son Maistre, qu'il ne l'a sur ce qu'il auroit à entreprendre avec eulx, et qu'il eust pensé ne debvoir jusques alors rien mouvoir ouvertement en leur faveur, ou au moins qu'il ne vît qu'ilz eussent commancé quelque chose de leur part, et qu'ilz se fussent miz aulx champs, ou qu'ilz eussent surprins quelque place, ou prins aulcuns prisonniers, ou remiz par force la Royne d'Escoce en liberté; si est ce que, sans temporiser davantaige, il seroit prest de leur fornyr cent mil escuz, et deux mille harquebouziers et mille corselletz, et encore cinq centz chevaulx, s'ilz luy envoyoient ung homme de qualité qui entendît le pays et les affaires, et qui le sceût résouldre du temps et du lieu qu'il fauldroit faire ceste descente, et luy désigner ceulx qui s'y trouveroient pour la recepvoir et la conduyre.

Et de cella l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, a desjà envoyé lettres à iceulx seigneurs du Nort par un capitaine de leur intelligence, lequel ilz avoient pour aultres occasions dépesché par deçà, et icelluy mesmes capitaine est prest de passer devers le duc d'Alve, espérant qu'il accomplyra plus volontiers ses promesses, quant il verra que l'entreprinse est plus advancée qu'il ne cuydoit.

Possible que le dict duc est meu à cella pour n'espérer qu'il puysse obtenir aulcune rayson ny accord sur les dictz différans, et pour venger l'offance que véritablement il a receue des Anglois, aussi pour porter quelque faveur aulx catholiques, et pareillement pour la liberté de la Royne d'Escoce; car toutes ces choses concourent à cest affaire. Tant y a qu'il semble qu'il prétende principallement à la conqueste du pays, car il a desjà faict distribuer de l'argent, oultre le compte de ce secours, à aulcuns grandz, qui sont bien fort parcialz pour la mayson de Bourgoigne, et à d'aultres qui sont en obligation au Roy d'Espaigne, du temps qu'il estoit Roy de ce pays, lesquelz sont desjà gaignez.

Et le dict sieur ambassadeur faict grand presse que la Royne d'Escoce, puysque le duc de Norfolc est meintennant en prison, veuille délaysser le propos de mariage qu'elle a avecques luy, et que ce sera le Roy, son Maistre, qui l'espousera, ou la pourvoirra d'ung si bon et advantaigeux party, qu'elle n'en sçauroit trouver de meilleur en l'Europe; et faict grand instance que Me. Jehan Amilthon, serviteur de la dicte Dame, soit envoyé, avec lettres de créance d'elle, devers le dict duc d'Alve, affin, dict-il, de mieux conclure tout le faict du secours.

D'ailleurs l'on m'a donné adviz sur la négociation du marquis de Chetona que, pour la rendre plus agréable à ceste princesse, il semble qu'il y mesle je ne sçay quoy de préjudice contre la France sur la reddition de Callais et sur les entreprinses que la dicte Dame vouldroit faire par dellà; et qu'il luy mect en termes ung nouveau mariage avec de très grandz advantaiges qui ne sont à mespriser, et qu'en toutes sortes le duc d'Alve, cognoissant une fort grande importance de ce royaulme aulx affaires de son Maistre estime qu'il ne pourroit en rien mieulx employer ses forces et ses moyens que d'y estandre sa grandeur s'il peult.

Et, de tant qu'ung assés principal personnaige de ceste court, qui est fort protestant, a dict en quelque lieu que le duc d'Alve ne se monstroit trop contraire à ceulx de leur religion, ny ne procédoit, à ceste heure, que bien respectueusement envers eulx; et que mesmes, lorsque le duc de Deux Pontz temporisa si long temps d'entrer en France, ce fut pour taster l'intention du dict duc d'Alve, lequel, monstrant se préparer contre luy parce qu'il avoit receu le prince d'Orange et ses gens en sa compaignye, et qu'il craignoit que ce fût pour redescendre aulx Pays Bas, ne voulant le dict duc de Deux Pontz avoir à faire, tout à la foys, au dict duc d'Alve et à monsieur d'Aumalle, qui luy estoit en teste, n'entreprint jamais de marcher, jusques à ce que le dict duc d'Alve l'eust asseuré que, pourveu qu'il n'entrât aulx estatz de Flandres, il ne s'armeroit aulcunement contre luy, et ne bailleroit au Roy que le secours qu'il ne luy pourroit honnestement reffuzer; et que despuys, quant il a entendu la victoire, que Monsieur, frère du Roy, a gaignée, il luy est eschappé de dire que l'Admyral n'estoit pourtant du tout deffect, et qu'il n'estoit encores besoing qu'il le fût; j'ay beaulcoup suspectes les négociations et pratiques du dict duc d'Alve, qui est homme qui les sçayt projecter de loing.

Tant y a qu'en ce qu'il prétend de mouvoir dans ce royaulme, je le laysse vollontiers passer comme une entreprinse desjà commancée, en laquelle il se déclaire fort qui n'est pour estre bientost achevée, et ne se peult encores juger quel bout elle fera; mesmes je l'advance, sans me rendre suspect, possible, plus que ses propres ministres, espérant que cella pourra revenir au sollaigement des affaires du Roy, avec ce, que je ne voys pas que les choses soient encores si disposées icy pour le dict duc, que ses intelligences ayent à sortir sitost ny si bien à effect comme il le desireroit.