Part 34
Et voycy comme est advenu au dict Sr de Sueneguen qu'ayant baillé troys articles par escript à la dicte Dame: l'ung, de chasser à bon escient les pirates, affin de faire cesser les désordres de la mer; l'aultre, de vouloir bien recepvoir les navyres et marchandises des subjectz du Roy, son Mestre, ez portz d'Angleterre, et les y laysser entrer et sortyr librement, sans leur y mettre nul arrest, offrant le semblable pour les navyres et marchandyses des Angloys en Hespagne et Flandres; et le troysiesme, de remettre le commerce entre leurs pays et subjectz, avec la continuation de l'entrecours, ainsy qu'il estoit auparavant; et a adjouxté qu'il pleût à la dicte Dame de dire ouvertement _ouy_ ou _non_ sur ce dessus:--Elle luy a faict respondre qu'elle avoit pourveu en si bonne sorte à déchasser les pirates, et faire qu'ilz n'eussent aulcune retraicte ny support en ce royaulme, que c'estoit maintenant à son dict Maistre de les poursuyvre ailleurs, si bon luy sembloit, pour assurer la navigation de ses subjectz; qu'elle étoit contente que, pour deux mois, ses ports fussent libres à iceulx subjectz, en accordant par luy une semblable liberté de ses portz aux Angloys, et que, ce pendant, ambassadeurs pourroyent estre mutuellement envoyés, de l'ung à l'aultre prince, pour vuyder leurz différendz; que, touchant l'entrecours, il seroit lors advisé comme le continuer, sellon qu'elle le vouloit de bon cueur, et n'avoit jamais donné occasion de l'interrompre.--Sur lesquelles responces ayant icelluy de Sueneguen demandé à parler à la dicte Dame, elle a faict semblant de n'avoir trouvé bon qu'il l'eût ainsy sommée de dire _ouy_ ou _non_; et comme si en cella il n'eust assez révéremment uzé en son endroict, elle s'est une foys excusée de ne le vouloir plus admettre en sa présence, mais enfin elle l'y a admis. Et il luy a remonstré que c'estoit bien peu que de deux moys de surcéance, qu'elle luy accordoit, et que n'ayant charge de les accepter, il l'yroit rapporter au duc d'Alve avec les aultres bonnes responces qu'elle luy avoit faictes, si elle trouvoit bon qu'il l'allât retrouver. Et ne luy en ayant la dicte Dame refuzé le congé, il est incontinent party.
Au regard de Mr Du Croc, je confesse qu'il y a heu encores de la difficulté, car, sur le poinct qu'on nous debvoit dellivrer son passeport, la dicte Dame nous a mandé que les Srs Drury et Randol luy avoient escript, en grand haste, que ceulx de Lillebourg estoient prestz d'accorder aux articles qu'ilz leur avoient proposez, et ne contredisoient guyères plus à chose qui fût de la vraye substance d'iceulx, restant toute la difficulté sur la forme de l'assurance, dont desiroit que son chancellier et milord de Burgley et le ser Raf Sadeller en devisassent aveques nous, premier que passer oultre. Ce qui, à la vérité, nous a faict doubter de quelque changement; mays, après les avoir paciemment escoutez sur la comprobation des dicts articles, sans que nous leur y ayons voulu guyères contredire, ny aussi les aprouver, nous en avons seulement demandé l'extrêt, avec le sommayre de l'intention de leur Mestresse là dessus, pour le vous envoyer; et avons continué de demander le passeport de Mr Du Croc. Dont ayant obtenu l'ung et l'aultre, le dict Sr Du Croc s'est desjà acheminé, et je vous envoye maintenant icelluy extrêt, sur lequel j'ay bien comprins, Sire, par le dire de ceulx cy, qu'il reste encores beaucoup de différend au segond article, en ce que ceulx du Petit Lith prétandent l'authorité du régent debvoir estre absolue, sans aulcune limytation; pareillement sur le quatriesme et cinquiesme, qu'ilz disent que, non seulement ceulx de Lillebourg, qui sont adversayres, mais ceulx aussy qui se sont portés neutres, doibvent venir demander rémission, ainsy qu'ont faict desjà les comtes d'Arguil, de Cassels et aultres; et elle leur sera concédée, sans que leur cas passe soubz une simple oblivion; aussy, sur le sixiesme et huictiesme articles, touchant la forme du conseil, que ceulx de Lillebourg requièrent que le nombre y soit mis égal des deux partys, et chacun remis en la place et reng qu'il y tenoit, quand la Royne sortit de Loclevin; à quoy ceulx du Petit Lith contredisent, voulans que cella soit layssé à la disposition du régent; mais, plus que tout, sur le deuxiesme et troisiesme articles, car le capitaine Granges offre bien de tenir le chasteau de Lillebourg pour le jeune Roy, si l'accord succède, mais non que la charge luy en doibve estre ostée. Et Mr Du Croc et moy avons arresté, suyvant les précédentes lettres et instructions de Vostre Majesté, qu'il procurera, devant toutes choses, que l'abstinence d'armes soit prinse, et que l'accord soit différé jusques à tant qu'il vous ayt informé du tout; et qu'en tout évènement il donra ordre, aultant qu'il luy sera possible, ès dicts articles contencieux, et encores au premier et segond, qu'ilz soient conceus et couchés, le plus sellon vostre intention et sellon la réputation de vostre couronne que faire se pourra.
Il semble que les principaulx seigneurs du royaulme inclinent assez à la paix, mais que les petitz, et mesmement les soldatz, ne la veulent pas, et qu'ils ont failly à tuer les dicts Drury et Randol, parce qu'ilz la sollicitoient instamment; et que le capitaine Granges a heu grand différend avec milord de Sethon, jusques avoyr faict courir et bruller les terres l'ung de l'aultre, parce qu'il le pressoit de vouloir recepvoir guarnison d'Espaignolz dans Lillebourg. J'espère que l'arrivée de Mr Du Croc par dellà y ramandera beaucoup les choses.
Cepandant, Sire, la desirée nouvelle de la conclusion du traicté[24] est arrivée en ceste court, le XXVIIIe du passé, avec très grande satisfaction de ceste princesse et des siens, qui m'en ont faict une fort expresse conjouyssance, le premier jour de may, que j'ay esté convié d'aller voyr ung bel essay d'armes, qui s'est faict devant elle à Grenvich; et m'a dict que les lettres, que ses ambassadeurs luy avoient escriptes du dict traicté, l'avoient engardée de regarder dedans, parce qu'elles luy faysoient si clèrement voyr dedans la bonne volonté et intention de Vostre Majesté, qu'elle n'en desiroit plus grande obligation ny promesse par escript; et, puisque Dieu l'avoit rendue si heureuse que d'avoir raporté son règne à celluy d'ung si grand et si vertueux roy, et plein de tant de certitude et de vérité, comme est Vostre Majesté, qu'elle vous demeureroit, toute sa vye, très estroictement confédérée, et vous rendroit ses successeurs après elle, si elle pouvoit, et son royaulme, de mesmes confédérés. Elle m'a continué le desir qu'elle avoit de la venue de Mr de Montmorency, et qu'elle faysoit apprester en dilligence monsieur son admiral, pour vous aller trouver, et feroit que ses navyres, qui l'iroient passer, atandroient en la rade de dellà Mr de Montmorency pour le porter en ce royaulme. Dont sera bon, Sire, qu'il se prévaille de ceste commodicté, et que, par le premier, il vous playse me mander quand, et comment, il vous plait que ce soit, car je mettray peyne qu'on y corresponde entièrement de ce costé. Sur ce, etc.
Ce IVe jour de may 1572.
[24] Traité du 22 avril 1572. Voyez DU MONT, _Corps Diplomatique_, t. v, part. 1.
A LA ROYNE.
Madame, il semble qu'on avoit préparé ung triomfe à Grenvich, le premier jour de may, tout exprès pour y solenniser la nouvelle de la conclusion du traicté, comme si ceste princesse et les siens vouloient monstrer qu'ilz ont, par ceste confédération, trouvé le propre repos et seureté qu'ilz cerchoient en leurs affères. Il s'est présenté, le dict jour, troys mille soldatz, dont les deux mille estoient corselletz et les mille arquebuziers, en fort bon équipage, et beaucoup de la jeunesse de la court dedans le parc du dict Grenvich, en une campagne raze, au pied d'une mothe, où la troupe s'estant séparée en deux, avec six pièces de campagnes, de chacun costé, il a esté ataché une fort brave escarmouche par les harquebuziers, qui a duré fort longtemps; et puis les deux bataillons sont venus jusques à donner furieusement l'ung dans l'aultre, faisantz cependant les arquebusiers et l'artillerie si grande dilligence de tirer, qu'il n'a esté rien obmis de ce qui se peut représanter en une journée et en ung faict d'armes, et le tout fort bien conduict par aulcuns capitaines qui sont en bonne estime par deçà.
Et sur la fin, milord de Burgley s'est approché là où la Royne, sa Mestresse, estoit et, en s'adressant à moy qui estois auprès d'elle, m'a dict, tout hault, que de l'acquest que j'avoys faict des forces de ce royaulme à Voz Majestez Très Chrestiennes par le traicté de la ligue, je pouvois voyr quel en estoit l'eschantillon. A quoy la dicte Dame a adjouxté que Dieu avoit donné de si bonnes forces à ceste couronne que, si elles n'estoient pour faire peur à ses voysins, qu'elles estoient aulmoins pour se garder d'en avoyr d'eux, et que toutes estoient au service de Voz Majestez; et n'y avoit nul homme de bien en son royaulme qu'elle ne désadvouât, s'il ne se monstroit dorsenavant très dévot et fort affectionné à vostre grandeur.
Je n'ay obmis aulcune bonne parolle, dont je me soys peu adviser pour luy gratiffier les siennes bonnes, que je ne la luy aye dicte; mais, parce que cella seroit long, je me déporteray d'en toucher rien icy, seulement je adjouxteray qu'il me semble que la dicte Dame se confirme, de jour en jour, davantaige en vostre amityé, et que je fay tout ce que je puis pour l'y entretenir.
Le comte de Lestre et milord de Burgley cellèbrent en plusieurs bonnes sortes ceste confédération, et monstrent qu'il en procèdera de grandes utilités en général; et, quand au particullier, ilz diffèrent de m'en vouloir parler, jusques à la venue de Mr de Montmorency; auquel le dict sieur comte a fort magniffiquement faict préparer sa mayson de ceste ville pour l'y loger, et pour y loger Mr de Foix; et dict que n'ayant, ceste foix, peu obtenir le congé d'aller devers Voz Majestez, qu'il espère, en toutes sortes, de l'impétrer, quand la Royne, vostre belle fille, sera accouchée; et qu'il ne veult, tout le reste de sa vye, travailler en aultre chose que d'entretenir, en tout ce qu'il pourra, la Royne, sa Mestresse, et ce royaulme, en parfaicte amityé et intelligence avec Voz Majestez et la France. Sur ce, etc.
Ce IVe jour de may 1572.
CCLe DÉPESCHE
--du XIIIe jour de may 1572.--
(_Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Vassal._)
Réception du treité.--Audience.--_Lettre secrète à la reine-mère_. Négociation du mariage du duc d'Alençon.--_Mémoire_. Détails de l'audience.--Remise du traité à la reine.--Discussion sur l'un des articles concernant l'Écosse.--Insistance de l'ambassadeur pour que Leicester soit envoyé en France.--Excuse donnée par la reine.--Bon accueil réservé à Mr de Montmorenci.--Avis donné par l'ambassadeur, au nom du roi, des projets du roi d'Espagne contre l'Angleterre.--Confidences d'Élisabeth à ce sujet.--Nouvelles d'Écosse.
AU ROY.
Sire, estant le Sr Cavalcanty arrivé à Grenvich le quatriesme de ce moys, il y a séjourné, tout ce jour et le lendemein, pour avoir moyen de bayser la mein à la Royne d'Angleterre, vers laquelle il m'a assuré qu'il avoit faict de très bons offices; et ne luy avoit semblé, parmy les propos qu'il luy avoit tenus, qu'il luy deût tayre le pourtraict: dont en a depuis uzé comme il a cogneu estre expédiant. Et mon secrettère est arrivé le mesme jour, avec la coppie du traicté et avec les lettres et mémoyres, qu'il vous a pleu m'escripre du XIXe, XXe et XXIIe du passé, sur lesquelles j'ay incontinent envoyé demander audience; mays, parce que ce a esté sur le poinct que la dicte Dame vouloit partyr de Grenvich pour venir en ceste ville commancer son parlement, elle m'a pryé de vouloir avoir ung peu de pacience pour ung jour ou deux. Et ainsy je n'ay esté jusques à mècredy dernier parler à elle: qui l'ay trouvée en sa mayson de St Jammes au bout du parc de Ouestmenster; où, après luy avoyr faict, de la part de Voz Majestez, et de tous ceulx de vostre couronne la conjouyssance de la conclusion du traicté; et que je luy ay heu présenté la lettre que Vostre Majesté luy avoit envoyée, escripte et signée de vostre propre mein, toute ouverte; et débatu fort amplement le poinct du XXXVIe article du dict traicté; et puis percisté, aultant qu'il m'a esté possible, qu'elle vous voulût envoyer Mr le comte de Lestre; je suis venu à luy parler de l'advis que, par l'aultre dépesche, du XXVe du dict moys, Vostre Majesté me commandoit de luy dire.
Qui ont esté tous propos, desquelz elle a prins une singullière satisfaction en elle mesmes, et qui luy ont faict estimer (voyant les choses procéder à tant de vrays signes de vostre droicte intention vers elle) qu'elle avoit proprement trouvé le port de seureté et le vray refuge qu'elle cerchoit en ses affères. Et de tant, Sire, que des propos que je luy ay tenus, et de ceulx qu'elle m'a respondus, et de la résolution que j'ay prins avec elle et avec les seigneurs de son conseil, tant sur ce que dessus que sur le voyage des seigneurs que Voz Majestez proposent d'envoyer mutuellement l'ung vers l'aultre, ensemble de toutes aultres nouvelles d'icy, j'en ay baillé ample instruction au Sr de Vassal, présent pourteur, je vous supplieray très humblement, Sire, de le vouloir ouyr, et de trouver bon que je descharge d'aultant la présente. Sur ce, etc.
Ce XIIIe jour de may 1572.
A LA ROYNE.
(_Lettre à part._)
Madame, par plusieurs et divers moyens j'ay essayé comme je pourrois tirer du comte de Lestre et de milord de Burgley quelque notice de l'intention que ceste princesse peut avoyr au mariage de Monseigneur le Duc, et ilz m'ont assez signiffié qu'ilz y ont, de leur part, une fort singullière affection; et m'ont encores touché aulcunes particullarités, semblables à celles que les ambassadeurs vous ont dictes de dellà, pour me monstrer que la dicte Dame ne le rejette pas, et que ny elle ny eulx ne veulent qu'on en délaysse le propos, mays ilz ne s'advancent pour cella d'ung seul mot qui ayt de quoy y fonder une bonne espérance. Dont, pour les faire eslargir davantaige, je leur ay dict que je me trouvois en grande perplexité comme vous debvoir maintenant escripre de ce faict sur la venue de Mr de Montmorency, et si je persuaderois Voz Majestez, ou bien les dissuaderois, de luy donner charge d'en parler à la dicte Dame; car ne me sembloit estre de la dignité d'elle qu'on luy ouvrît ung tel propos, si elle ne l'avoit agréable, et encores moins de l'honneur du Roy de le luy faire proposer, s'il en debvoit raporter une maulvaise responce. Dont les supplioys de me donner advis comme m'y gouverner, sellon que Voz Majestez m'avoient commandé d'y procéder tousjours, ainsy qu'ilz me le conseilleroient; ce que je leur ay dict, à part l'ung de l'aultre. Et tous deux m'ont rendu une mesmes responce: c'est que nul, soubz le ciel, estoit plus propre que Mr de Montmorency pour bien acheminer ce propos, et qu'en toutes sortes Voz Majestez Très Chrestiennes luy debvoient donner charge qu'il en parlât à la dicte Dame, s'il trouvoit que les choses y fussent bien disposées, en quoy ilz s'exhiberoient ministres très oportuns premièrement vers elle, pour la persuader de le bien recepvoir, et puis vers luy, pour l'advertyr en quel temps et lieu, et par quelz argumentz il debvroit procéder; et que tout ce fait debvoit estre entièrement remis jusques à sa venue. Dont j'estime, Madame, qu'il est expédiant de cheminer en cella par les addresses qu'ilz nous monstrent, et que mon dict sieur de Montmorency, sur ce qui en a esté desjà pourparlé, et sur l'advancement que la présence du pourtraict y aura peu adjouxter, y mette non seulement ung bon fondement, mais qu'il en raporte à Vostre Majesté, quant il s'en retournera, toute la conclusion de ce qui s'en doibt espérer. Sur ce, etc.
Ce XIIIe jour de may 1572.
INSTRUCTION DES CHOSES
Dont le Sr de Vassal, suyvant la présente dépesche, aura à informer Leurs Majestez:
Que, le VIIIe de ce moys, je suys allé trouver la Royne d'Angleterre à St Jemmes, et luy ay dict que le Roy avoit voulu donner lieu à ses ambassadeurs de luy pouvoir mander la première nouvelle de la conclusion du traicté, avant me commander de luy en rien dire; et que j'avoys bien cognu qu'ilz avoient honnorablement faict leur debvoir de luy représanter combien Leurs Majestez Très Chrestiennes y avoient procédé sincèrement, et nettement, et avec abondance d'amytié et de bienveillance vers elle;
Que maintenant j'avoys à luy dire, de la part de Leurs dictes Majestez, et de toutz ceulx de leur couronne, qu'ilz se conjouyssoient infinyement avec elle de la dicte conclusion du traicté, et que le Roy la prioit de croyre qu'il le luy confirmoit et le luy ratiffioit de cueur et de vraye affection, trop plus que nulle aultre obligation ne le sçauroit porter par escript, pour luy demeurer, de toutz ses moyens et forces, à jamais bon allié et perpétuel confédéré, comme avec celle de qui il honnoroit et révéroit plus la grandeur, et de laquelle il prisoit aultant les excellantes qualités que de nulle aultre princesse qui fût en tout le monde; et qu'il la prioit de faire estat de luy, et de pouvoir dorsenavant jouyr de tout ce qui estoit en sa puissance, et de toutes les commodités de son royaulme, comme de chose qui estoit en sa disposition; et qu'en somme elle estimât, par ceste confédération, d'avoir accreu sa grandeur d'aultant que celle du Roy, et de sa couronne, et de toute la France, y pouvoient adjouxter;
Que la dicte Dame, avec ung incroyable plésir, m'avoit respondu que son obligation estoit aujourdhuy si grande envers Leurs dictes Majestez, que, pour ne leur pouvoir par parolle rendre ung seul des infinys mercyementz qu'elle leur en debvoit, qu'elle les réservoit tous dans son cueur, pour, en lieu de ce, leur offrir, avec effect, son moyen et sa puissance, et tout ce qui dépendoit de sa couronne pour les en servir, sans excuse quelconque, toutes les foys qu'il leur pléroit le commander; et qu'elle supplioit le Roy de croyre que, puisqu'il luy avoit pleu de la prendre en sa confédération, qu'elle y persévèreroit à jamais, et ne s'en déporteroit pour péril qui peût advenir à sa propre vye, ny à son estat, comme celle qui s'estimoit estre confédérée avec le plus entier et plus droict, et le plus homme de bien, ainsy l'a elle dict, qui soit entre tous les princes qui règnent sur la terre.
Et luy ayant présenté toute ouverte la lettre que le Roy luy envoyoit touchant la cause de la religion, elle l'a lue incontinent avec affection, et m'a dict qu'elle cognoissoit très bien que le Roy, son bon frère, l'avoit escripte et signée de sa mein, et qu'elle satisfaysoit, trop plus que sufisemment, à la déclaration de son intention en cest endroict; dont m'en bailleroit une semblable de sa mein, en la forme que je la luy demandois, affin de l'envoyer à Sa Majesté Très Chrestienne.
Mais, touchant l'aultre lettre, que je luy ay demandée sur l'interprétation du XXXVIe article du traicté, après qu'elle a heu, mot à mot, leu le mémoyre en françoys, et la substance de la lettre en latin, qui m'en avoient esté mandés, elle a fort aygrement débatu l'affayre, jugeant que par là l'on la vouloit contreindre de s'adresser à la Royne d'Escoce pour la poursuyte des angloys rebelles qui se retireroient en Escoce; et est retournée aux mesmes raysons qui m'avoient auparavant esté alléguées, car je leur avoys fort débatu et contredict le dict article; et enfin m'a dict qu'elle n'entendoit procéder en cest endroict, sinon jouxte la teneur des traictés d'entre l'Angleterre et l'Escoce, qui ne portoient qu'elle deût adresser ses sommations et réquisitions aux particulliers, ains au prince du pays, ou à celluy qui exerceroit l'authorité en son nom; et que, de donner advertissement au Roy de son entreprinse, premier que d'aller poursuyvre par armes ses rebelles, qui se retireroient par dellà, qu'elle espéroit bien de le faire aulcunement, durant leur bonne confédération, mais de s'y obliger par lettre ny promesse, qu'elle ne le pouvoit ny debvoit faire. Ce que ayant, au partir de la dicte Dame, débatu encores plus amplement avec sept des seigneurs de son conseil, j'ay enfin obtenu qu'il me sera baillé l'extrêt de l'article, d'entre l'Angleterre et l'Escoce, qui concerne ce faict, affin de l'envoyer au Roy pour voyr s'il le contantera; et que si, après, il y reste quelque difficulté, qu'elle sera vuydée à la venue de messieurs les depputés du Roy. Et semble bien que, de tant que l'article du nouveau traicté se réfère à debvoir procéder en cecy, sellon les anciens traictés d'entre les deux royaulmes, qu'on n'accordera jamais qu'il en soit rien changé; et les Escouçoys mesmes, quand l'on l'auroit bien advisé aultrement, ne le vouldroient consentyr.
Après ce dessus, j'ay dict à la dicte Dame que ce, où je me trouvois le plus empesché, de toute la dépesche que j'avois dernièrement reçue de France, estoit la persévérance en quoy je voyois que le Roy continuoit de la pryer qu'elle luy voulût envoyer Mr le comte de Lestre; et qu'il monstroit bien qu'il demeuroit en suspens de beaucoup de choses d'entre Leurs deux Majestez, et non si bien édiffié de plusieurs aultres comme il espéroit de l'estre par le dict sieur comte, mieulx que par nul aultre, si elle trouvoit bon qu'il l'allât trouver; et que je ne luy pouvois dire, de ce que le Roy m'en escripvoit, sinon qu'il s'attandoit de le voyr, et de l'honnorer, et bien traicter, pour l'amour d'elle, et de luy signiffier par luy quel il aura à estre et tous ceulx de sa couronne, toute leur vye, vers la dicte Dame, et comprendre aussi de luy quelle ilz la trouveront debvoir estre vers eulx; qu'elle m'avoit bien dict plusieurs occasions et plusieurs légytimes excuses là dessus, pour les mander au Roy, ce que j'avoys fort fidellement faict, mais aussy me luy avoit elle faict escripre que, s'il ne se pouvoit contanter sinon que le dict sieur comte fît le voyage, qu'elle l'en satisferoit; et de tant qu'il y percistoit, et s'aprochoit vers Paris, affin que le dict voyage fût tant plus court, qui ne seroit que de vingt ou de XXV jours, au plus long, que je la suppliois de vouloir donner congé au dict sieur comte de le faire.
La dicte Dame soubdein m'a respondu qu'elle ne pouvoit sinon avoyr une fort grande obligation au Roy pour ce sien bon desir, lequel elle voyoit bien que tendoit du tout à vouloir establir une très ferme et mutuelle confience entre eulx, mais le supplioit très affectueusement qu'il se voulût contanter que cella se fît ceste foys, pour le costé d'elle, par monsieur son amiral, lequel ayant esté faict comte de Lincoln estoit, à ceste heure, le premier homme de son royaulme, et tant bien affectionné à la confédération d'entre ces deux couronnes, et encores si bien informé des plus privées intentions qu'elle heût en son cueur, que le comte de Lestre ne sçauroit estre plus propre à ceste charge que luy, qui, d'abondant, avoit desjà tant advancé son apprest et s'estoit mis en telle despence qu'on luy feroit grand tort de révoquer sa commission; et que le comte de Lestre et milord de Burgley luy faysoient infinyement besoing pour ce parlement qui debvoit commancer le lendemein; et aussy, qu'estant icy Mr de Montmorency, lequel elle attandoit en grande dévotion, c'estoient ces deux là qui avoient à la conseiller de toutes les choses dont elle auroit à luy satisfaire; et que le Roy, encor que Mr de Montmorency fût absent, ne se trouveroit despourveu de bon conseil à l'arrivée de son dict amiral, ayant toutjour la Royne, sa mère, et Monsieur, et plusieurs aultres fort expéciaux conseillers près de luy.