Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575

Part 33

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Qui sont les devis d'aulcuns de ceste court, et mesmes de ceulx qui pensent bien entendre les affayres; tant y a que, jour par jour, il se pourra avoyr plus de lumière de ces choses, lesquelles donnent tant plus à penser aux gens que, jeudy au soyr, la dicte Dame fut conduycte à expédier ung nouveau mandement pour faire exécuter, le vendredy matin, le duc de Norfolc, mais luy estant, la nuict, revenu le mesmes regret qu'elle a toutjour heu à sa mort, elle en a, pour la quatriesme foys, révoqué le mandement. Et se cognoit assez que les ennemys du dict duc ne pourront jamais obtenir ce dernyer poinct d'elle, sans qu'elle en sente une grande violence dans son cueur.

Mr de Sueneguen fut hyer traicter avec la dicte Dame sur des lettres du Roy d'Espaigne, et sur une dépesche du duc d'Alve. Je n'ay encores aprins que c'est. La flote de Flandres, qui revenoit d'Espaigne, est passé, le XXVIIIe de mars, dans l'estroict de Callays, et les vaysseaulx du prince d'Orange ont donné sur la queue; qui ont prins deux ourques bien riches, dont l'une s'estime valloir plus de soixante mille escus, et ont jetté la pluspart de ceulx, qui estoient dedans, hors bort, dans l'eau. Le comte de Lumey, à ce qu'on dict, a esté receu en ung lieu de quelque petite isle, près d'Ollande, qui se nomme Brille, où les habitans n'ont voulu aquiescer au dixiesme, mais l'on pense que le duc d'Alve l'en chassera bientost. Milord de Burgley a esté à l'extrémité, et ne cuydoit on, le jour de Pasques, qu'il deust réchaper, mais, à présent, il commance à se ravoir; tant y a que son indisposition retarde toutjour les affères. Sur ce, etc.

Ce XIVe jour d'apvril 1572.

CCXLVIIe DÉPESCHE

--du XXIe jour d'apvril 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)

Audience donnée par Élisabeth, en son conseil, à l'ambassadeur et à Mr Du Croc.--Discussion des affaires d'Écosse.--Refus du conseil d'admettre un article des nouvelles instructions données par le roi.--Rupture de la négociation; demande faite par Mr Du Croc de son passeport pour retourner en France.--Nouvelles assurances d'amitié données par Élisabeth.--Désignation de Mr de Montmorenci en France, et de l'amiral Clinton en Angleterre, pour échanger les ratifications du traité d'alliance.--Déclaration du conseil que la reine consent à admettre les explications proposées sur l'article en contestation, qui a entraîné la rupture de la négociation de Mr Du Croc.

AU ROY.

Sire, en sa mesmes présence, la Royne d'Angleterre a voulu que son conseil se soit assemblé avecques Mr Du Croc et avecques moy, pour traicter, devant elle, de la continuation du voyage du Sr Du Croc en Escoce, et, après que je luy ay heu dict l'intention de Vostre Majesté là dessus, sellon le contenu de voz dernières lettres, sans en rien obmettre, et que Mr Du Croc luy a exibé le propre original de la segonde instruction que luy avez envoyée, elle a prins le propos, et l'a continué assez longtemps en termes bien honnorables, qui monstroient de vous vouloir beaucoup contanter; puys s'est prinse à lyre, tout hault, la dicte instruction, despuis le commancement jusques à la fin, et l'interpréter en angloys à ceulx des siens qui n'entendoient bien le françoys, avec beaucoup de sa satisfaction de tous les articles d'icelle, sinon du cinquiesme, lequel porte d'exorter les Escouçoys que, pendant qu'il plaist à Dieu que leur Royne soit absente, ilz vueillent recognoistre son filz comme leur Prince naturel, et plus prochain hérytier de leur royaulme; car a semblé à la dicte Dame et à son dict conseil que cella, en parolles et en substance, répugnoit bien fort à leur intention et desir, interprétans que c'estoit aultant comme déclarer la mère Royne et le filz seulement Prince et segonde personne; lequel néantmoins se trouvoit estre maintenant la première, et estre roy juré et entièrement estably par les Estats; nous affermant la dicte Dame que, par les dernyères nouvelles qu'elle avoit d'Escoce, ceulx de Lillebourg luy avoient offert, et elle en avoit leurs lettres en ses meins, de recognoistre à roy le dict Prince, et se soubsmettre à son authorité et à celle de son régent, en ce qu'il leur fût donné bonne seureté de leurz biens, personnes, dignités et charges, et de lever toutes les forfaicteures qui pourroient avoyr esté décrétées contre eulx, despuis les troubles encommencées; dont elle n'attandoit plus qu'une responce de ceulx d'Esterling là dessus, pour achever entièrement leur accord; lequel viendroit, possible, à se retarder ou s'interrompre du tout, si le dict Sr Du Croc leur apportoit une telle exortation, comme Vostre Majesté la leur mandoit.

Je luy ay répliqué qu'il n'estoit, à présent, question du tiltre de la couronne d'Escoce, ny de l'adjuger à la mère ou au filz, car, aussy bien, n'en estiés vous les juges, mais seulement de unyr et mettre en paix, les Escoçoys, et que Vostre Majesté convenoit avec elle que toutz se sousmissent a l'obéyssance du filz, lequel vous appelliés _Prince_ et elle l'appelloit _Roy_; ce qui ne debvoit empescher l'accord, ny tenir plus longtemps le voyage du dict Sr Du Croc en suspens.

Elle s'est mise là dessus à deviser assez longuement avec les siens en son langage, et puis, nous a dict que la responce de ceulx d'Esterling ne pouvoit tarder que ung jour ou deux, pendant lesquelz elle feroit mieulx considérer la teneur de la dicte instruction, laquelle elle nous prioit de la luy laysser, et, après, elle résouldroit le dict Sr Du Croc de ce qu'elle auroit advisé de son dict voyage.

Au bout des deux jours, la responce, qu'elle attandoit d'Escoce, luy est arrivée, sur laquelle ne s'estant la dicte Dame, ny ceulx de son conseil, de rien modérés davantaige, ilz nous ont envoyé, par le Sr de Quillegrey, ung escript, lequel altère du tout l'article dont est question. Dont, après que Mr Du Croc et moy y avons heu longuement pensé, il est allé trouver iceulx du conseil pour leur remonstrer que nous ne pouvions tant dispenser sur une instruction, qui estoit signée de la mein de Vostre Majesté, que de l'ozer changer en ses parolles, ny en sa substance; et néanmoins que, pour satisfaire à leur Mestresse, puisque tout le reste de la dicte instruction luy plaisoit, sinon que ce seul article, qu'il mettroit icelluy, quand il seroit en Escoce, du tout en suspens, sans en parler nullement, ou bien en parleroit en façon qu'il ne contreviendroit, peu ny prou, à l'intention de la dicte Dame, jusques à ce qu'il heult aultre mandement de Vostre Majesté; et de ce leur a esté baillé les expédiantz par escript, avec offre de les leur signer de la mein de nous deux. Mais, Sire, ilz sont demeurez en leur premier propos, sans en vouloir rien rabatre, alléguant les raysons que Mr Du Croc vous escript, lesquelles ne monstrent sinon qu'ayantz gaigné plusieurs advantages en cest affère, à vous faire quicter l'honneste poursuyte de la liberté et restitution de la Royne d'Escoce, et faict retarder vostre secours à ceulx qui vivent soubz vostre protection en ce païs là, qui sont desjà réduictz à toute extrémité, ilz ne se contantent pas, si encores ilz ne vous font passer oultre à vous déclarer contre elle et contre eulx, pour establir le party que dépend d'eux, affin que la ruyne de l'ancienne alliance, que vous avez avec les Escouçoys, soit procurée par vostre mesmes pourchas, avec l'intérest de vostre réputation. Et ne cessent cependant de solliciter icy, par toutes les persuasions, artiffices et menées, qu'ilz peulvent, la dicte Royne d'Escoce, et pareillement les Escouçoys de son party à Lillebourg, ausquelles font encores de grandes promesses, qu'elle et eulx se veuillent du tout commettre à la foy de la dicte Royne d'Angleterre.

Dont nous sommes gracieusement excusés que ne pouvions faire ce dont ilz nous requéroient par faulte de pouvoir; mais, puisque la première, ny la segonde instruction, que Vostre Majesté avoit dépeschées au dict Sr Du Croc, par l'advis et consens de leurs ambassadeurs, ne leur sembloient bonnes, qu'il estoit expédiant que luy mesmes vous allât compter à quoy il tenoit, affin que, les difficultés ostées, vous luy en peussiés bailler une troysiesme qui les contentât. Et avons faict semblant de demander son congé et passeport, affin de les y faire penser. Néantmoins, Sire, encores qu'ilz le luy octroient, je trouveray moyen, qui sera honneste et de fondement, pour le retenir icy jusques à ce qu'ayons aultres nouvelles de Vostre Majesté.

Or, Sire, nonobstant ceste contention, la dicte Dame n'a layssé de traicter bien fort privéement avecques moy d'aulcuns aultres gracieulx propos, et m'a parlé de la dicte que Vostre Majesté avoit parachevée jusques au vingt jours completz; de quoy elle estoit merveilleusement bien ayse, car s'assuroit que, tout cest esté, vous en auriés la disposition beaucoup meilleure; de laquelle elle estoit aussy soigneuse que de la sienne propre. Sur quoy je n'ay obmis de luy dire, Sire, que vous m'aviez aussy escript que j'avoys bien faict de vous mander tout ensemble la guérison avec la maladye qu'elle avoit heue, car aultrement je vous heusse layssé en grand peyne; qui aviez loué Dieu, de bon cueur, de quoy elle s'estoit si promptement relevé de l'extrême et douloureux mal qui luy avoit ainsy pressé le cueur; et que Voz Majestez Très Chrestiennes, et tous ceulx de vostre couronne, vous en estiés resjouys comme de vostre mesmes bon portement. De quoy la dicte Dame a monstré recepvoir ung singullier plésir, et, avec ung très grand mercys, m'a respondu que vous tous aviez occasion de desirer qu'elle vesquît, car juroit que n'aviez aulcun, de tous les princes de votre allience, qui vous voulût tant de bien, ny qui vous aymât et honnorât tant qu'elle faysoit; et que non tant pour vous voyr roy de France, que parce que la France avoit un si vertueux roy, elle se vouloyt conféder avecques vous.

Je luy ay infinyement gratiffié ses parolles et démonstrations, comme très honnestes et pleynes de grand vertu; et ay suyvy à luy dire que j'estimois que le traicté estoit desjà tout conclud et signé, et que bientost Vostre Majesté s'approcheroit ez environs de Paris, en intention d'y voyr de bon oielh et d'y bien recepvoir Mr le comte de Lestre, ainsy comme vous faysiés tenir prest Mr de Montmorency pour passer par deçà. Elle m'a dit qu'elle feroit voyr à Mr de Montmorency combien elle estimoit ung tel vostre ambassadeur, et en quel compte elle auroit toute sa légation, et qu'elle faysoit préparer monsieur l'admiral Clynton pour passer en France, comme celluy par qui elle vous pouvoit mieulx notiffier ses intentions, et comprendre, puis après, mieulx les vostres, à son retour, que par nul des seigneurs de sa court, n'ayant esprouvé de nul aultre, despuis qu'elle estoit Royne, plus de fidélité que de luy, et de madame l'amirale sa femme, et qu'aussy il avoit esté toutjour le moins impérial d'Angleterre; et que, pour la correspondance de Mr de Montmorency, elle vous vouldroit très volontiers envoyer ung sien propre frère, si elle l'avoit, aussy bien que le dict sieur admiral. Dont vous supplioit qu'en ce temps, qui luy estoit plein de grandes souspeçons, et encores plus plein de très grandz affères, Vostre Majesté ne voulût que le comte de Lestre et milord de Burgley s'absantassent; et mesmes que, sans eulx, elle se trouveroit bien empeschée comme bien recepvoir Mr de Montmorency, de tant que les principaulx seigneurs qui souloient estre en sa court, estoient à présent ou mortz, ou fuytifz, ou en prison, et que ces deux seroient encores plus utilles, icy, en la négociation d'entre elle et Mr de Montmorency, que si l'ung ou l'aultre estoient allés par dellà. Sur ce, etc.

Ce XXIe jour d'apvril 1572.

Ainsy que je fermois ce pacquet, les seigneurs de ce conseil, ayant veu que nous demandions le congé de Mr Du Croc, m'ont envoyé dire, par Mr de Quillegreu, qu'ilz avoient faict entendre à leur Mestresse toutes noz offres; et que d'icelle dernière, que leur avions mandée de parolle, si nous la voulions ung peu mieulx exprimer par escript, et la signer de noz meins, elle s'en contenteroit, et bailleroit promptement son adjoint au dict Sr Du Croc pour aller, tous deux ensemble, en Escoce. Sur quoy, Sire, nous yrons demein traicter avec la dicte Dame, ou avec ceulx de son conseil, et ferons tout ce qu'il nous sera possible pour advancer le voyage du dict Sr Du Croc, qui, de plus en plus, se monstre estre bien fort nécessaire, et, si nous nous pouvons accorder, il passera oultre; mais ne retarderés pour cella, Sire, s'il vous plaist, de nous mander promptement vostre intention et volonté.

CCXLVIIIe DÉPESCHE

--du XXVIIe jour d'apvril 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)

Affaires d'Écosse.--Discussion dans le conseil de la clause contestée.--Consentement d'Élisabeth au voyage de Mr Du Croc en Écosse.--Ordre de la Jarretière donné à Mr de Montmorenci.--Confiance que montrent les Anglais dans l'alliance de France.--Négociation des Pays-Bas.--Nouvelles de Flandre.--_Lettre secrète à la reine-mère._ Négociation du mariage du duc d'Alençon.

AU ROY.

Sire, affin que, sur l'empeschement que la Royne d'Angleterre faisoit au voyage de Mr Du Croc, elle ne se trouvât conveincue de maulvayse foy par les honnestes offres que nous luy faysions, ceulx de son conseil ont faict venir le Sr de Quillegreu devers nous pour mieulx comprendre quelles estoient noz offres; auquel nous les avons, de rechef, récitées, telles que, par ma dernière dépesche, je les ay mandées à Vostre Majesté. Et il leur a raporté la dernyère des quatre, et mesmes la leur a baillé par escript, en anglois, ung peu en aultre sens que nous ne la luy avions dicte, mais en si bonne sorte, néantmoins, que, joinct les aultres dilligences que nous avons mises d'ailleurs en cest endroict, les dicts du conseil ont desiré que nous la leur envoyssions par ung aultre escript, en françoys, aux propres termes que nous l'entendions; et que, puis après, Mr Du Croc et moy en pourrions venir traicter avec eulx, quand il nous playroit. Dont nous sommes assemblés, sept de leur conseil et nous deux, jeudy dernier, à Grenvich où ilz nous ont, de rechef, sommairement remonstré les difficultés qu'ilz trouvoient en l'instruction que Vostre Majesté nous avoit envoyée; et que, néantmoins, nous y satisfaysions beaucoup par la première et dernière de nos dictes offres, et que, si nous pouvions encores leur lever ung scrupulle qui leur restoit sur la dernyère des dictes offres, ilz estimoient que leur Mestresse s'en pourroit contanter: c'est, Sire, que, là où nous promettions que Mr Du Croc n'yroit ny dyroit rien au contrayre de leur escript, attandant aultre commandement de Vostre Majesté, ilz nous prioyent leur déclarer si nous prétandions que vous luy deussiez mander, ou bien luy heussiez desjà donné en mandement, à part, quelque chose qui fût contre ce qu'ilz nous avoient signiffié de leur intention; car, en ce cas, ilz réputeroient son voyage estre du tout inutille.

Nous leur avons respondu que le dict Sr Du Croc n'avoit charge ny instruction quelconque, que celle qui leur avoit esté monstrée, de laquelle nous ne pensions qu'il nous peust estre loysible d'y rien innover, ou d'en rien obmettre de nous mesmes, sinon attandant aultre commandement de Vostre Majesté; et que nous ne pouvions limyter, ny encores sçavoir que ce seroit: seulement les priyons de réserver entièrement cella à vostre disposition, car se pouvoient souvenir que, par le général traicté, il se debvoit conclure ung article de ce faict, et nous leur promections bien que Vostre Majesté l'observeroit fort droictement de sa part.

Sur cella le comte de Sussex et milord de Burgley, par l'ordonnance des aultres, sont allés conférer avec leur dicte Mestresse, et, bientost après, sont revenus nous dire que, sur la confiance qu'elle avoit en vostre amityé, et s'assurant de la parolle que nous luy donnions, elle estoit contante que le dict Sr Du Croc passât. Dont la sommes incontinent allez trouver en sa chambre; et elle nous a confirmé que, pour vous complayre, Sire, et ne faire préjudice au traicté, ny donner à penser au monde qu'elle heût maulvayse intelligence avecques vous, elle vouloit, de bon cueur, que Mr Du Croc continuât son voyage en Escoce, ayant desjà révoqué ses ambassadeurs qu'elle avoit par dellà, et qu'il trouveroit son adjoinct à Barvick, ou par les chemins. Et, avec plusieurs aultres bonnes parolles et beaucoup de faveur, elle l'a incontinent fort gracieusement licencié.

Nous avons estimé, Sire, que vostre intention seroit mieulx suyvie et vostre service mieulx accomply, et seroit encores mieulx pourveu au besoing des Escouçoys en ceste sorte, que si nous n'eussions vaincu ceste leur difficulté; sur laquelle ce sera maintenant à Vous, Sire, de mander au dict Sr Du Croc, par la voye d'icy, ou bien par celle de la mer, comme il vous playrra qu'il se comporte par dellà.

Après ce propos, la dicte Dame nous a dict que, le jour de St George, Mr de Montmorency avoit esté esleu chevalier de son ordre de la Jarretière, et ce en considération que Vostre Majesté le tenoit pour ung fort fidelle et inthime serviteur, et qu'il s'estoit toutjour porté entier et loyal en toutz voz affères, sans feinte ny dissimulation aulcune, despuis que vous estes venu à la couronne; et qu'est tant la place de feu monsieur le connestable au dict ordre vacante, elle avoit trouvé, par l'advis de ses confrères et compagnons, qu'on ne la pourroit plus dignement remplir que de l'élection de son filz, qui encores vous pourroit accompaigner quelquefoys à la cellébration du dict ordre en France, si, d'avanture, il vous playsoit qu'il fît tant d'honneur au dict ordre, et s'il luy playsoit à luy de l'accepter.

J'ay baysé les meins à la dicte Dame pour une tant singullière signiffication, qu'elle vous faysoit, de sa bonne volonté et de son inclination à la France; et luy ay dict que Vostre Majesté luy en sçauroyt ung grand gré, et que les vertus et bonnes qualités de Mr de Montmorency se trouveroient dignes de ceste sienne faveur; l'assurant que je ne fauldroys de vous en faire ung article, à part, par ma première dépesche. Elle s'attand résoluement que ce sera luy qui viendra par deçà, et a faict différer de bailler l'ordre à deux aultres seigneurs de ce royaulme qui ont esté esleus, affin qu'ilz le puissent prendre en solennité avecques luy à Vuindesore, quand il sera icy; et Mr le comte de Lestre luy faict préparer sa mayson en ceste ville, pour l'y loger; continuant monsieur l'amiral Clinton de s'apprester, et desjà quatre milords ont esté commandés de se mettre en poinct pour l'accompaigner, ensemble force aultres gentilshommes. J'entendz que le comte de Lestre sera faict grand maystre, ayant refuzé d'estre grand trésorier, qui est encores ung plus grand estat, mais, parce qu'il y fault des lettres et du sçavoyr pour l'exercer, l'office est réservé à milord de Burgley, lequel, à ceste cause, a esté aussy esleu de l'ordre. Et dict on que le comte de Sussex sera faict privé scel, et que Me Smith aura en seul la charge de secrettère d'estat, et sera chancellier du dict ordre d'Angleterre.

Il semble, Sire, que, peu à peu, la dicte Dame et ceux de son dict conseil se layssent conduyre à prendre la confience qu'ilz doibvent de Vostre Majesté; et me griefve seulement qu'ilz se préparent, à ce prochein parlement, de faire quelque préjudice à la Royne d'Escoce; ce qui ne peut bien sonner pour Vostre Majesté, ny bien convenir à la conclusion du traicté.

Au surplus, le Sr de Sueneguen, qui estoit encores icy de la part du duc d'Alve pour le Roy d'Espagne, a heu son congé, et doibt partyr bientost pour se retirer, si, d'avanture, les choses ne changent, layssant les affères du commerce et de l'entrecours fort décousus; mais j'estime que le faict des deniers et des laynes s'accomodera avec les particuliers, car desjà les conventions en sont quasy faictes. J'entendz qu'il s'est embarqué, au port d'Arvich, en Norfolc, envyron mille wuallons bien armés, pour aller trouver le comte de La Marque à la Brille; et a l'on mis en dellibération, en ce conseil, comme l'on auroit à se comporter avec ceulx de Flexingues. Sur ce, etc.

Ce XXVIIe jour d'apvril 1572.

A LA ROYNE.

(_Lettre à part._)

Madame, ayant sondé les deux conseillers de ceste princesse sur la volonté qu'elle peut avoyr au propos de Monseigneur le Duc, l'ung et l'aultre m'ont assez donné entendre qu'elle s'attand bien que Mr de Montmorency luy en parlera, mais qu'elle ne veult cependant qu'on cognoisse rien de son intention, ny qu'on sçache quelles auront à estre ses responces, jusques à ce qu'il soit icy; et qu'encores lors elle yra si retenue que l'affayre sera bien advancé, premier qu'elle en vueille donner une seule bonne parolle. Et m'a dict Mr le comte de Lestre que si, d'avanture, le dict affère avoit d'aller en avant, qu'il le faudroit conduyre par moyens les plus destornés et les plus éloignés de la conjecture des hommes, que fère se pourroit; et milord de Burgley m'a assuré que la dicte Dame commançoit d'en ouyr plus volontiers parler qu'elle ne souloit, et que, de sa part, il desiroit de l'advancer aultant qu'il luy seroit possible.

Mr de Quillegreu, lequel y est infinyement bien affectionné, m'est venu compter les bons offices qu'il y a desjà faictz, et la dilligence qu'il y a mise, tant envers la dicte Dame que envers ses conseillers; et que, néantmoins, il n'avoit peu encores tirer une bonne parolle d'elle, ny aulcung indice d'eulx, par où il vous vueille faire prendre, ny aussy vous en vouloir faire perdre l'espérance; bien luy sembloit que ceulx, qui estoient le plus près d'elle, avoient opinyon qu'ayant fally ceste foys au party de Monseigneur, si, d'avanture, une nouvelle peur de sa vye ou de perdre son estat ne la contreignoient, elle ne se maryeroit jamais; et de cella elle pensoit s'en esclarcyr à ce prochein parlement, sellon les instances que les siens luy fairoient, ou de leur désigner ung successeur, ou de prendre ung mary; et que, de deux choses estoit le dict de Quillegreu bien assuré, l'une, que nul aultre prince y estoit maintenant en termes, et l'aultre, que la dicte Dame vouloit et avoit grand plésir d'estre recherchée. Et a adjouxté, ce qui m'a esté aussy d'ailleurs confirmé, qu'elle, despuys sa dernière maladye, faisoit prendre meilleure espérance au comte de Lestre que, six ans auparavant, elle ne luy en avoit donné; et néantmoins il monstre, de son costé, qu'il ne s'y attand, et qu'il ne cognoit aulcune bonne seureté pour luy en ce royaulme, et qu'il cerche infinyement l'apuy et refuge de Voz Majestez. Il répute l'admiral Clinton son grand et expécial amy, lequel est aussy tenu, et pareillement madame l'admiralle sa femme, pour bien fort inthimes de la Royne, leur Mestresse. Et semble qu'elle faict aller mestre Milmor, qui sert en sa chambre privée, accompaigner le dict sieur admiral en France, affin qu'il luy rapporte mieulx au vray ce dont elle desire estre informée, de dellà, de toutes les circonstances qui peulvent apartenir au propos de Mon dict Seigneur le Duc. Sur ce, etc.

Ce XXVIIe jour d'apvril 1572.

CCXLIXe DÉPESCHE

--du IIIIe jour de may 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

Départ de Mr Du Croc pour l'Écosse.--Nouvelle rupture de la négociation des Pays-Bas.--Détails sur la négociation tentée en Écosse par les Anglais.--Conclusion du traité d'alliance.--Réjouissances faites à Londres.

AU ROY.

Sire, en ung mesmes temps sont partys d'icy le Sr de Sueneguen et Mr Du Croc, l'ung pour se retirer en Flandres, et l'aultre pour continuer son voyage en Escoce, qui n'a esté sans que aulcuns ayent assez ouvertement faict leur effort pour changer cet ordre, à ce que le flamment demeurât et que le françoys fût envoyé prendre son chemin par ailleurs; mais enfin, grâces à Dieu, j'ay obtenu ce qui concernoit Vostre Majesté, en cédant ung peu à l'opinyon de ceste princesse.