Part 24
Et semble bien que, pour le moins, l'authorité de la dicte Dame, avec l'association de son filz à la couronne, doibt estre restablye, et que une forme de gouvernement soit dressé des seigneurs de la noblesse, aultant de l'ung party que de l'aultre, pour régir le pays, attandant le retour de leur Royne et la majorité du jeune Roy, et qu'il soit faict un compromiz entre les deux Roynes d'Angleterre et d'Escoce, pour déterminer leurs différans par ung bon tretté: et cependant soit pourveu à ce que la Royne d'Escoce ayt ung honnorable trettement, et soit tenue en quelque honneste liberté, ses serviteurs remiz auprès d'elle, son ambassadeur eslargy et admiz à continuer sa charge, o[19] condition toutesfoys que la dicte Royne d'Escoce, ny ses ministres, ne mèneront aulcune pratique, ny dehors ny dedans ce royaulme, au préjudice de la Royne d'Angleterre; et que mesmes elle baillera ostages de ne s'en aller cependant hors d'icy, sans le congé de la dicte Royne d'Angleterre.
[19] Avec condition.
Il est vray que, quant à capituler des dictes condicions, qui concernent la dicte Royne d'Escoce et les Escouçoys, eulx mesmes vouldroient estre ouys, et leur intention se pourra comprendre par deux lettres que le Sr de Sabran emporte, l'une de la dicte Dame, du VIIe novembre, et l'aultre du Sr de Vérac du XXIIIe du dict moys, dont celle de la dicte Dame monstre qu'elle ne veult aulcunement associer son filz; mais je luy ay mandé qu'elle se donne paix, et se veuille reposer de cella sur l'amytié que le Roy luy porte, qui ne conclurra rien qui ne soit à l'advantaige d'elle, et sans que ses proches parans et son ambassadeur soyent appellez.
Quant à toutes aultres condicions, Leurs Majestez Très Chrestiennes les entendent mieulx que je ne les sçauroys considérer; tant y a que, pour tenir ceux cy bien obligez à la ligue, et garder que légèrement ilz ne s'en départent, il n'y a rien meilleur que de transporter le traffic de ce royaulme, qui se faict à ceste heure à Hembourg, en quelque bonne ville de France, et leur ottroyer là de bons privillèges.
Le comte de Lestre et milord de Burgley se monstrent desirer infinyement la conclusion de ceste amytié pour la seurté de leur Royne et pour l'establissement du présent estat du royaulme, et ceulx là, sans aultres, mèneront les choses à perfection, si elles y doibvent jamais venir; dont ceulx, qui entendent les humeurs de ceste court, disent que, quel que ce soit, des deux, sçait très bien que le Roy d'Espagne donne entretennement à ses partisans qu'il a en ceste court, et qu'il est sans doubte qu'ilz s'attendent d'estre gratiffiez du Roy, mesmes qu'ilz sont sollicitez par grandz présens de l'autre costé, mais qu'ilz se contanteront à beaucoup moins de cestuy cy: quoy que soit, il semble estre nécessaire de leur donner quelque chose, et mesmes, à ceste heure, affin de passer oultre. Leurs Majestez entendront là dessus, s'il leur playt, le Sr de Sabran, et jugeront que leur présente libérallité en cest endroict, de mil escuz, sera pour leur espargner, ou pour les choses de France, ou pour celles d'Escoce, la despence possible de cent mil.
Les articles que le Sr Fiesque a raportez de Flandres ont semblé durs aulx Anglois; et la Royne a monstré qu'elle n'estoit pour les accorder en la sorte qu'ilz sont. Tant y a que les depputez des Pays Bas y donnent de si bonnes interprétations qu'il semble qu'à la fin ilz s'accorderont, mais ce sera au grand advantaige de la dicte Dame si elle trouvoit quelque bonne correspondance en France, aultrement je croy bien qu'elle fera une partie de ce qu'on vouldra.
Elle m'a curieusement demandé si l'ambassadeur d'Espaigne s'en estoit allé d'auprès du Roy sans congé, comme le Sr de Valsingam le luy avoit escript, et si le Roy avoit retiré le sien d'Espaigne. A quoy luy ayant respondu que je croyois que non; et que, si l'ung ou l'aultre s'estoient remuez de leur place, que c'estoit affin de changer d'air pour leur santé, elle m'a dict, en ryant:--«Qu'elle vouloit renvoyer celluy, qui est icy, du Roy d'Espaigne, parce que, encores despuys cinq jours, il avoit faict de mauvaises pratiques contre elle.» Et présume la dicte Dame et la pluspart des siens qu'il y doibve avoir guerre entre le Roy et le Roy d'Espaigne; de quoy ilz monstrent estre fort ayses.
De ce que milord Housdon a négocié avec les Escouçoys, la lettre du Sr de Vérac en déclairera une partie; tant y a que j'entendz que, quant le comte de Morthon et l'abbé de Domfermelin ont esté à Barvyc, et ont entendu qu'on ne leur parloit que de faire quelque accord avec ceulx de l'autre party, qu'ilz ont remonstré qu'ilz ne pensoient estre là appellez pour cest effect, ains pour recepvoir les deniers, les monitions, les armes et les gens, que la Royne d'Angleterre leur avoit promiz pour forcer la ville et le chasteau de Lillebourg. Sur quoy milord de Housdon leur a respondu que la dicte Dame estoit en la mesme vollonté, qu'elle leur avoit dict, d'establyr, comment que ce fût, l'authorité du jeune Roy et de son régent en Escoce, et que, si cella se pouvoit conduyre sans envoyer armée dans le pays, affin de n'irriter le Roy Très Chrestien, et ne foller les subjectz, que cella seroit le meilleur; mais qu'ilz s'asseurassent que, si l'on n'y pouvoit parvenir par ce moyen, que dans le commancement de mars, elle leur bailleroit de quoy pouvoir, en une sorte ou aultre, achever leur entreprinse; et que cependant ilz fortifiassent le Petit Lith pour y recepvoir le secours qu'elle leur envoyeroit. De laquelle promesse iceulx de Morthon et Domfermelin se sont contantez, et le mareschal Drury sur icelle est venu poursuyvre en ceste court ce qui faict besoing pour l'accomplyr.
Il y a icy ung ambassadeur secrect, de la part du comte Palatin, qui propose le mariage du comte Christofle, troisiesme filz de son Maistre, eagé de XXII ans, avec la dicte Royne d'Angleterre. Je ne sçay encores comme il est escouté, mais le comte de Montgomery m'a confessé qu'il estoit venu parler à luy, et que le dict comte luy avoit respondu que, quant il pourroit quelque chose en cest endroict, qu'il l'employeroit tout pour Monsieur, qui estoit frère de son Roy.
Il importe assés avec qui maistre Smith aura à négocier, et luy mesmes m'en a parlé, et a regrecté feu messieurs de Laubespine et de Bourdin. Je luy ay respondu qu'il négocieroit principallement avec Leurs Majestez et avec Monseigneur, car c'estoit ceulx là qui entendoient eux mesmes meintenant à leurs affaires; de quoy il a esté fort ayse. Puys luy ay nommé les seigneurs du conseil du Roy, et il a desiré de pouvoir tretter avec messieurs de Morvilliers, de Limoges et de Foix; et m'a demandé si monsieur de Montmorency y seroit, et encores si monsieur l'Admyral s'aprochoit pas, à ceste heure, aulx affaires de Sa Majesté.
La procédure contre ces seigneurs, qui sont dans la Tour, se pourra comprendre par l'extraict d'une lettre que j'ay miz peyne de recouvrer, laquelle ceux de ce conseil ont tirée de l'évesque de Roz, adressante à la Royne d'Escoce; et cependant je sçay qu'on a envoyé en Allemaigne pour consulter avec aulcuns princes si, s'estant la Royne d'Escoce venue à refuge en ce royaulme, et se trouvant à ceste heure qu'elle a pratiqué une rébellion et sédition contre la Royne d'Angleterre, la dicte Royne d'Angleterre la peult justement retenir; et plusieurs gens de lettres de ce royaulme sont après à escripre sur cet article.
Quant à la supression des livres, qui ont esté imprimez contre l'honneur de la Royne d'Escoce, je l'ay proposée à ceste Royne et à ceulx de son conseil en la plus grande expression qu'il m'a esté possible, au nom de Leurs Majestez Très Chrestiennes; dont le Sr de Sabran leur comptera les longs discours et déductions qu'ilz m'ont faictes, avec mes répliques, et leur récitera les propos que le comte de Lestre m'a tenuz touchant la dicte Royne d'Escoce.
La bonne affection de ceulx de la noblesse de ce royaulme envers le Roy se cognoistra par une lettre qu'ung d'entre eulx, nommé le Sr Lane, m'a escripte en itallien, du contenu de laquelle et des aultres propos que le dict Sr Lane m'a mandez, le Sr de Sabran en donra compte au Roy, et luy dira ce que le comte d'Oxfort a naguières proposé en une compaignie où il estoit, et ce qui s'en ensuyvit.
CCXXIVe DÉPESCHE
--du XVIe jour de décembre 1571.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par le Sr Cavalcanti._)
Mission de Me Smith.--Nouvelles d'Écosse.--Résolution d'Élisabeth de faire attaquer Lislebourg.--Nécessité de secourir cette place.--Injonction faite à l'ambassadeur d'Espagne de quitter l'Angleterre.
AU ROY.
Sire, sur le partement de Mr Smith, je vous ay mandé le plus de particullaritez de sa dépesche que, de divers endroictz, il m'a esté possible d'en apprendre, et suys bien marry que je n'ay heu le moyen d'en donner davantaige lumière à Vostre Majesté; mais c'est parce que milord de Burgley seul l'a dressée, à part soy, sur la secrecte conférance d'entre la Royne sa Mestresse, le comte de Lestre et luy, sans qu'il ayt permiz d'en rien passer par nulle aultre main. Néantmoins je l'ay despuys faict observer, et sçay qu'il a dict, en général, que le dict Sr Smith emportoit les plus amples instructions qui, de ce costé, eussent, longtemps y a, esté envoyées en France, et qu'il espéroit qu'il en réuscyroit ung très bon effect entre ces deux royaulmes.
Cependant, Sire, l'on a procédé à l'accommodement des différans des Pays Bas, et tant sont allez et venuz les commiz, depputez et commissaires devers les seigneurs de ce conseil, et a l'on tant faict d'assemblées et de conférances là dessus, que nous tenons, à présent, le faict de la restitution des merchandises pour tout accordé, ou qu'au moins il y reste si peu de difficultez qu'elles ne sont considérables, et qu'on est meintenant à regarder sur le payement des deniers, et comme, et à quelz termes ils pourront estre renduz. Encores dict on qu'on a passé oultre à parler du restablissement du commerce, jusques avoir articullé que, si les privillèges, dont les Anglois jouyssoient devant ceste dernière suspencion, leur estoient randuz, et qu'ilz ne fussent subjectz au dixiesme que le duc d'Alve a nouvellement imposé, qu'ilz pourroient retourner, du premier jour, traffiquer en Envers. Tant y a que, pour ceste heure, il semble que cest article ne se trettera pas.
Le Sr de Cuniguem est, despuys trois jours, arrivé du Petit Lith sur le poinct que ceulx cy estoient à dellibérer des choses d'Escoce; qui raporte la nouvelle de la deffaicte que le Sr Adam Gourdon a faicte près d'Abredin sur milord Forbons, et sur les gens que le comte de Mar luy avoit baillez, de quoy icelluy de Mar et le comte de Morthon ont prins occasion de presser meintenant bien fort, par le dict Cuniguem, ceste princesse de leur envoyer le secours qu'elle leur a promiz. Dont, après avoir esté longuement consulté là dessus, j'entendz, Sire, qu'il a esté ordonné que le maréchal Drury partyra, devant Noël, pour aller mettre ensemble quatre mil hommes de pied et quatre centz chevaulx, de ceulx de la frontière du North, cinq pièces d'artillerye, et ung nombre de pouldres, pour marcher incontinent droict à Lillebourg affin de l'assiéger de rechef, après toutesfoys qu'on aura encores une foys sommé ceulx de dedans de se soumettre, eulx et la place, à l'obéyssance du jeune Roy; et que ceste princesse est résolue de ne rien espargner pour forcer la ville et le chasteau. J'essayeray, Sire, de m'y opposer en vostre nom le plus expressément qu'il me sera possible, aussitost que je verray passer les choses plus avant; mais je supplie Vostre Majesté de faire cependant presser milord de Flamy, si d'avanture il est encores par dellà, qu'il ayt incontinent à partyr; car, de son arrivée à temps, et de la bonne dépesche, que le frère du capitaine Granges, et de celluy marchant que j'ay naguières adressé à Mr de Glasco, emporteront, aura de dépendre le principal évènement de toute l'entreprinse.
Je viens tout présentement de recepvoir par ung mesmes pacquet deux dépesches de Vostre Majesté, du dernier du passé et du premier d'estuy cy. Je verray bientost ceste princesse sur le contenu d'icelles, lesquelles me semblent très convenables à ce qui est besoing de négocier meintenant avec elle, et que Voz Majestez et Monseigneur avez très prudemment et vertueusement usé en tout ce qu'avez dict et faict en l'endroict du Sr de Quillegrey. Sur ce, etc. Ce XVIe jour de décembre 1571.
La présente estoit desjà dattée et signée, quant milord de Burgley m'a envoyé le Sr Cavalcanty pour me saluer de sa part, et me dire que la Royne, sa Mestresse, et les seigneurs de son conseil s'estoient enfin résoluz de ce qu'ilz avoient à faire en l'endroict de l'ambassadeur d'Espaigne, et que, ceste après dinée, l'on l'avoit mandé dans le conseil, où, après plusieurs choses débattues, il luy avoit esté enjoinct de vuyder d'Angleterre dans lundy prochain par tout le jour. Qui est une résolution, Sire, que ceste princesse a prinse sur la ferme asseurance, qu'il vous a pleu que je luy aye donné de vostre bonne et parfaicte et perdurable amytié. J'estime que, pour cella, l'on ne layssera de passer oultre à l'exécution des accordz touchant la restitution des merchandises.
CCXXVe DÉPESCHE
--du XXIIe jour de décembre 1571.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)
Confidences faites par Élisabeth à l'ambassadeur de ses plaintes contre le roi d'Espagne.--Affaires d'Écosse.--Sursis accordé à l'ambassadeur d'Espagne, à qui ont été donnés des gardes.--Résultat de la mission de Mr de Montgommery en Angleterre.--Nouveaux détails sur divers mariages faits à Londres et sur les affaires d'Écosse.
AU ROY.
Sire, j'ay esté, mardy dernier, devers la Royne d'Angleterre, et, le mècredy, elle m'a faict convyer à diner avec elle chez milord de Burgley, qui luy a faict le festin des nopces de sa fille avec le comte d'Oxfort; et le Sr de Sueneguem, depputé de Flandres, y a esté toutes les deux foys.
J'ai heu assés d'argumentz, prins des lettres de Vostre Majesté, du dernier du passé et premier d'estuy cy, pour entretenir ceste princesse, laquelle a monstré de demeurer merveilleusement contante de ce que je l'ay fort asseurée que vous persévériez, de plus en plus, Sire, au ferme propos d'establyr une bonne et perdurable amytié avec elle; et que c'estoit sur la mutuelle bonne estime, que toutz deux avez de la vertu l'ung de l'aultre, que vous entendiez la fonder principallement de vostre costé, sellon que vous aviez en beaucoup d'honneur ses vertuz, ainsy qu'elle louoit souvent celles qui sont en Vostre Majesté; et que vous espériez que d'une si saincte confédération, comme ceste cy, qui seroit toute posée en vertu, vous parviendriez à toutz les aultres bons, et utilles, et desirables effectz qu'auriez à desirer l'ung de l'aultre, ou pour voz personnes ou pour voz estatz, ou pour voz subjectz. Et luy a semblé que c'estoit desjà ung commancement de procéder, bien ouvert et franc de vostre costé, Sire, que de luy faire entendre ce qui estoit advenu de dom Francès d'Alava[20], et luy toucher aussi de l'entreprinse, que Mr de Mondocet vous a escript, qui estoit entendue à Bruxelles sur ce royaulme, laquelle avoit esté interrompue; de quoy vous estiez bien fort ayse: et pareillement que vous n'estimiez la guerre de Levant si achevée que le Roy d'Espaigne fût pour entreprendre encores rien en la mer de deçà, avec les aultres particullaritez de la première audience qu'avez donnée au Sr de Quillegrey. Qui ont esté toutz propos ès quelz j'ay bien vollu, Sire, y aller assés réservé, affin qu'en cerchant de satisfaire à la dicte Dame, je peusse comprendre de ses propos comme elle y estoit disposée.
[20] Don Francès d'Alava avait succédé, comme ambassadeur du roi d'Espagne en France, à _Chamoné_, en 1566. Il fut forcé de quitter l'ambassade par suite de divers mécontentemens qu'il avait donnés au roi, auprès duquel il fut remplacé, en décembre 1571, par _Aguilon_. (_Archives de Symancas._)
Laquelle m'a respondu, quant au premier, qu'elle se réputoit fort heureuse que son règne se raportât en temps qu'elle peust contracter alliance et intelligence avec ung roy si vertueulz, si entier et si généreux, comme est Vostre Majesté, adjouxtant, par parolles fort expresses et confirmées par sèrement, que vous estiez aujourduy prince de ce monde, de qui elle prisoit et desiroit plus l'amytié, et à qui elle en vouloit plus randre; et, quand à dom Francès, qu'elle sçavoit qu'il vous avoit esté très pernicieulx ministre, l'espace de huict ans, et qu'il estoit malaysé que ne vous en fussiez aperceu, dont vostre bonté estoit de tant plus grande que vous l'aviez longuement souffert; et qu'enfin elle, de sa part, s'estoit résolue de renvoyer l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, pour semblables mauvais offices, qu'elle avoit vériffiez contre luy, d'avoir sollicité les mal contantz, et encores plusieurs des bien contantz de ce royaulme, à rébellion, de quoy elle s'estoit pleinte au Roy d'Espaigne par diverses foys; et mesmes l'avoit envoyé prier, par ung gentilhomme exprès, qu'il le vollust retirer, et que, s'il en vouloit envoyer ung aultre, paysible, et qui n'excédât poinct sa charge, qu'elle le recepvroit de bon cueur, et en envoyeroit encores ung résider prez de luy, s'il le vouloit de mesmes bien tretter, et qu'elle estoit encores en ceste vollonté; que ce luy estoit grand plésir que vostre agent de Flandres vous eust faict veoir que, non sans cause, elle avoit prins souspeçon des entreprinses de dellà, et qu'elle espéroit bien que Dieu, qui luy avoit baillé le moyen de descouvrir les secrectes, luy donroit le loysir de remédier à celles qu'on vouldroit entreprendre ouvertement, premier qu'on fût prest de les exécuter. Et puys, tout bas, m'a adjouxté qu'elle avoit toutjour faict conscience de troubler les estatz de ses voysins, mais puysque le Roy d'Espaigne travailloit beaucoup à soublever et altérer le sien, ainsy qu'elle en avoit la vériffication en sa main par ses propres lettres, et par plusieurs de celles de ses ministres, qui ont esté surprinses, et encores par des marques et enseignes de ses bagues, qui debvoient servyr à conduyre l'entreprinse, qu'elle ne se tenoit plus obligée aulx respectz qu'elle luy avoit toutjours gardé jusques icy vers ses Pays Bas, et qu'elle en lairroyt courir la fortune.
Au regard des choses d'Escoce, elle a donné des interprétations assés coulorées à la négociation de milord d'Housdon, parce que je l'ay asseurée que Vostre Majesté, l'ayant sceue par la voye de la mer, y avoit trouvé des trêtz, qui vous sembloient bien esloignez de la bonne intelligence qui se recerche entre vous. Dont, (après ung long discours de l'ingratitude qu'elle reproche à la Royne d'Escoce, qui sans elle estoit venue à tel désespoir de ses affaires que vollontairement elle desiroit renoncer à sa couronne en faveur de son filz, de quoy elle se repentoit bien de l'en avoir engardée), m'a remiz d'en conférer avec ceulx de son conseil, m'asseurant qu'elle ne cerchoit rien en cest endroict qui fût à l'intérest de vostre couronne. Et n'y a heu nul de ces propos, qu'elle m'a dict à part, ny de ceulx qu'elle a parlé hault, ny aulcune sienne démonstration, que tout n'ayt tendu à monstrer une bonne inclination vers Vostre Majesté.
L'ambassadeur d'Espaigne a obtenu d'elle de pouvoir advertyr le duc d'Alve de son congé, premier que d'estre contrainct de sortyr de ce royaulme, mais cependant l'on luy a commiz ung gentilhomme à sa garde. Ceulx cy ont quelque adviz que le duc de Medina Cœli est embarqué avec six mil hommes, et jugent que le Roy d'Espaigne, soubz colleur de la conduicte de ce gouverneur qu'il envoye en Flandres, vient fornyr le pays de plus grand nombre d'Espaignolz, craignant y avoir la guerre, ou bien que c'est pour faire quelque descente en Escoce ou en Yrlande; dont se parle de getter de grandz navyres en mer, lesquelz je crains qu'aillent, puys après, au dommaige de l'Escoce. Sur ce, etc.
Ce XXIIe jour de décembre 1571.
_Par postille à la lettre précédente._
Le comte de Mongomery, vollant passer à Dieppe, a esté rejetté deçà par tormante avec grand dangier. J'ai adviz, touchant sa négociation avec la Royne d'Angleterre, qu'il luy a dict que monsieur l'Admyral avoit faict tout ce qu'il avoit peu pour vous persuader la guerre contre le Roy d'Espaigne, mais ne vous y avoit peu encores admener, toutesfoys n'en estoit hors d'espérance; qu'elle avoit soigneusement adverty le dict Mongomery estre expédiant, pour la seurté de ceulx de la religion, de ne se dessaysir de la Rochelle et aultres places qu'ilz tiennent; que, despuys qu'il est party, il a esté faict ung département de deniers dans la Tour, et ont esté miz à part cent mil escuz, lesquelz le trézorier a dict estre pour France, et juge l'on que c'est plus pour accommoder ceulx de la religion que pour nul aultre effect.
A LA ROYNE.
Madame, il a esté faict, ceste sepmaine, quatre nopces en ceste court, dont celles de la seur du comte de Hontingthon avec le filz du comte d'Ocester, et de la fille aynée de milord Chamberland avec milord Dudeley, ont esté conduictes pour l'accommodement d'aulcuns seigneurs qui estoient ung peu broillez ez affaires du duc de Norfolc, et croy que ce a esté pour s'asseurer d'eulx. Les aultres de la fille de milord Burgley avec le comte d'Oxfort, et d'une jeune et riche veufve avec milord Paget, encores qu'elles ayent esté célébrées avec tout plésir et contantement, il s'y est veu néantmoins de la parciallité de court. Et, ayant esté convyé au festin de celles du dict comte d'Oxfort, la Royne d'Angleterre m'a bien vollu dire que, de tant de mariages à la foys, ung chacun luy présageoit le sien debvoir estre bientost, et qu'il ne tenoit au Sr de Quillegrey qu'elle n'en demeurast en fort grande persuasion et en une fort bonne espérance; et a continué plusieurs honnestes et modestes propos de ce faict, lesquelz j'ay suyviz de semblables, rejettant la cause des difficultez sur les trop escrupuleux, qui se trouveroient ung jour grandement coulpables, envers Dieu et les hommes, d'avoir empesché ce grand et ce tant desiré bien à la meilleure part de la Chrestienté. Le comte de Lestre m'en a parlé en termes qui monstrent avoir quelque opinion que Monsieur en soit dégousté, ce que je luy ay asseuré ne sçavoir, et n'en avoir rien entendu; et, toutz deux, nous sommes résoluz de ce que le pis ne pouvoit estre que très bon: scavoir est, une très ferme amytié et bonne intelligence entre Voz Majestez et ces deux royaulmes.