Part 2
Qu'après que le comte de Morthon a heu parlé à la Royne d'Angleterre et aulx siens, elle a faict, en sa présence, dez le XXIIIe du passé, mettre la matière en dellibération de son conseil, où l'ung d'entre eulx, voyant qu'elle inclinoit à la restitution de la Royne d'Escoce, luy a osé, avec grande véhémence, remonstrer qu'elle ne le debvoit faire en façon du monde, si elle ne se vouloit exposer à ung trop manifeste dangier de perdre toute la seurté, où elle vit meintenant, et la faire perdre à son royaulme, allégant que nul d'entre les princes chrestiens, ny toutz ensemble, ne seront jamais conseillez de luy mouvoir guerre en son pays pour leur particulier intérest, parce qu'ilz jugeront bien que la conquête leur en seroit très difficile, et encores plus impossible de la conserver; mais que ce seroit la Royne d'Escoce qui, par ses prétencions à cestuy cy, mettroit incontinent toutes choses en trouble, et attireroit les armes estrangières en l'isle, et qu'il supplioit très humblement la dicte Dame, et ceulx qui la conseilloient, de croyre que, s'ilz commettent à ceste heure une si grand erreur que de la restituer, qu'ilz luy verront, devant trois mois, allumer ung feu si chauld en Escoce, qu'il ne sera en leur puyssance de l'estaindre que l'Angleterre n'en soit embrasée, et leur présente religion, possible, fort oppressée, et les deux royaulmes réduictz soubz l'ancienne obéyssance, qu'il a appellée _tirannye du Pape_.
A quoy nul de la présence, pour ne tumber en souspeçon de la religion, ou pour n'estre veu partial à la Royne d'Escoce, n'a ozé rien contradire; et la Royne seule, bien qu'avec visaige troublé, luy a respondu que les inconvéniantz, qu'il alléguoit, estoient fort à craindre, mais qu'il y en avoit d'aultres non moins, ains beaulcoup plus à doubter que ceulx cy, qui l'avoient desjà faicte résouldre à la restitution de la Royne d'Escoce; et que pourtant, elle les prioyt toutz de cesser désormais à débattre si elle la debvoit restituer ou non, et seulement qu'ilz regardassent de bien prez à quelles bonnes seuretez et conditions elle la restitueroit.
Sur laquelle résolution ayant la dicte Dame depputé six commissaires, pour procéder au tretté, le comte de Morthon a desjà comparu deus foys par devant eulx, auquel ilz ont remonstré que la Royne, leur Mestresse, estoit bien fort pressée par la Royne d'Escoce et par les princes de son alliance, et encores par les seigneurs escouçoys, qui tiennent son party, de la restituer; et qu'y estant aussi elle mesmes par plusieurs considérations de son propre intérest, et du repos de son royaulme, disposée, elle avoit bien vollu, premier que de passer oultre, le faire appeller, affin qu'il regardât qu'est ce qu'il desiroit obtenir pour la seureté du petit Prince d'Escoce, pour la sienne, et de tous ceulx qui ont suivy son party, car elle mettroit peyne d'y pourvoir.
A quoy le dict de Morthon a respondu que la dicte Royne d'Escoce estoit à juste titre depposée de son estat, et le Prince, son filz, légitimement établi en icelluy, tant par la cession d'elle mesmes, que par aprobation des Estatz, et qu'il estoit desjà en actuelle possession d'estre Roy, par ainsy qu'il ne failloit toucher à ce poinct; mais que, s'il grevoit à la Royne, leur Mestresse, de tenir davantaige la dicte Dame en son royaulme, qu'ilz la renvoyassent en Escoce, en quelque lieu où elle peult s'entretenir, sans toutesfois oster l'authorité à son filz; et que desjà la Royne d'Angleterre avoit bien esprouvé combien il luy estoit utille à son royaulme que le gouvernement ne fût point changé, lequel se pouvoit ayséement meintenir avec son ayde, pourveu qu'elle leur continuast l'entretennement de trois mil hommes, comme elle avoit faict jusques icy.
Il luy a esté répliqué que la Royne, leur Mestresse, n'avoit forny à l'entretènement des gens de guerre en Escoce, ny n'avoit tenu si longtemps son armée en la frontière, que à cause de ses rebelles, qui s'étoient retirez par dellà, laquelle occasion cessant à ceste heure, il y auroit trop de dangier que de quel aultre mouvement d'armes qui s'y recommençât, les estrangiers n'y fussent attirez; considérant mesmement que les quatre principaulx seigneurs du pays, et toute la noblesse et le peuple, estoient du party de la dicte Royne d'Escoce, laquelle, d'abondant, offroit, de son costé, pour sa restitution, de bien honnorables condicions à leur Mestresse, et pourtant elle estoit toute résolue de passer oultre au dict tretté.
Icelluy de Morthon leur ayant remémoré là dessus plusieurs grandz inconvéniens, si elle la restituoit, leur a, de rechef, proposé le premier expédient, de la remettre en quelque lieu en Escoce, où elle se puysse entretenir, sans changer rien du présent estat du gouvernement, et si, d'avanture, elle ne se veult passer d'y vivre en privée, qu'on luy baille quelque petit lieu où elle soit mestresse; et a requiz, au reste, que, pour conduyre les choses à bonne fin, ilz veuillent faire proroger l'abstinence de guerre encores pour deux mois, affin de mettre leur pays en quelque repos, et que pareillement leurs merchandz, qui ont desjà leurs navyres chargés de bledz, d'aranc, de saulmon sallé, et aultres denrées, et toutz prestz à faire voille, ne soient poinct arrestez en France.
Sur laquelle dernière proposition ayant l'évesque de Roz esté appellé, et estant premièrement venu consulter de l'affaire avecques moy, il a, en leur présence et moy, par sollicitation fort vifvement incisté que nulle aultre prorogation debvoit estre faicte que de passer oultre, tout présentement, au dict tretté, attandu que, dans vingt quatre heures, toutes difficultez pouvoient estre vuydées, et les affaires demeurer entièrement bien accommodez. Mais parce qu'ilz luy ont remonstré qu'encor y courroit il toutjour quelque temps, il s'est enfin condescendu de leur accorder le dict renouvellement d'abstinence, encores pour tout ce mois, soubz promesse toutesfois qu'ilz luy ont faicte que, dans le premier jour d'apvril, les choses seront si advancées qu'on ne doubtera plus du succez qu'elles debvront avoir. Et semble, à la vérité, qu'aulcuns des commissaires procèdent droictement et en bonne sorte à l'expédition de cest affaire, mais les aultres s'esforcent bien fort de le traverser.
Le lundy de caresme prenant, estant l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, venu prandre son disner en mon logis, il m'a dict que, le jour précédent, le cappitaine Orsay, gouverneur de l'isle d'Ouyc, luy estoit venu dire, de la part de la Royne d'Angleterre, touchant plusieurs ourques fort riches, qu'on a nouvellement prinses sur les subjectz de son Maistre, qu'elle estoit contante de jetter aulcuns de ses grandz navyres dehors pour chastier les pirates, et mesmement ceulx qui s'advouhent au prince d'Orange, si les merchans luy vouloient accorder quelque petite contribution pour les frais de l'armement, parce qu'il n'estoit raysonnable qu'elle le fit à ses despens; et qu'avec la colleur de ce propos le dict Oursay luy avoit aussi demandé s'il vouloit point parler à la Royne, sa Mestresse, s'asseurant qu'elle l'oirroit fort vollontiers.
A quoy le dict sieur ambassadeur luy avoit respondu qu'il luy sembloit que les merchans ne vouldroient jamais consentyr à nul nouveau subcide, et luy aussi ne le leur vouldroit conseiller, pour la conséquence qui s'en pourroit ensuyvre, laquelle il pensoit bien que le Roy, son Maistre, ne vouldroit oncques aprouver, joinct qu'il avoit toutjour estimé estre du desir et intention, et encores du proffict de la Royne d'Angleterre, que la mer fût nette; et elle la pouvoit nettoyer par une seulle parolle, parce que les pirates n'armoient, ny s'équipoient, ny avoient leur retrette qu'en son royaulme; mais, si luy, qui avoit charge en l'isle d'Ouyc, et les aultres cappitaines de la dicte Dame se vouloient employer de bonne sorte contre les dicts pirates, il procureroit que les merchans leur en fissent une bien honneste recognoissance;
Et, au regard de parler à la dicte Dame, que, toutes les foys qu'elle luy feroit entendre d'avoir agréable qu'il exerceât son office vers elle, comme il faisoit auparavant les prinses, qu'il le feroit très vollontiers, et luy demanderoit audience, et luy yroit toutjour faire entendre les bonnes intentions et vollontez du Roy, son Maistre. Et a opinion, le dict sieur ambassadeur, que la dicte Dame l'avoit plus envoyé pour ce dernier poinct, affin d'atacher une nouvelle pratique de s'accommoder avec le dict Roy, son Maistre, sur les choses passées, que non pour ces nouvelles prinses des pirates.
Cependant le dict ambassadeur et moy avons esté advertys que, dans ceste rivière de Londres, et en la coste d'Ouest, aulcuns particulliers équippent huict ou dix fort bons navyres de guerre avec semblant qu'ilz veulent aller aulx Indes, mais le dict ambassadeur publie et faict publier tout haut que Pero Melendes les attand au passaige.
CLXIVe DÉPESCHE
--du XIIe jour de mars 1571.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)
Discussion du traité concernant l'Écosse.--Refus du comte de Morton d'adhérer aux articles proposés.--Menace faite contre lui par Élisabeth.--Avis donné par Walsingham que le mariage du duc d'Anjou avec Marie Stuart est résolu en France.--Changement produit par cette nouvelle sur les résolutions de la reine.--Insistance de l'ambassadeur pour empêcher l'évêque de Ross de consentir à aucune discussion qui puisse retarder le traité.--_Lettre secrète à la reine-mère._ Communications toute confidentielles faites par Leicester sur le projet de mariage du duc d'Anjou avec Élisabeth.
AU ROY.
Sire, après que l'abstinence de guerre a esté accordée, encores pour tout ce mois de mars, entre les depputez d'Escoce de l'ung et de l'aultre party, et que la déclaration a esté faicte au comte de Morthon comme la Royne d'Angleterre vouloit résoluement passer oultre au tretté, les commissaires de la dicte Dame luy ont proposé qu'il debvoit adviser à deux poinctz: l'un, de se rétracter de la procédure, que luy et ceulx de son dict party avoient faicte pour depposer la Royne d'Escoce, parce qu'ilz n'avoient nulles raysons, tant apparantes fussent elles, que les princes souverains les vollussent jamais approuver, ausquelz toutesfoys, comme à ceulx qui estoient constituez de Dieu pour suprêmes juges et exécuteurs des derniers jugemens en terre, ceste cause debvoit enfin parvenir; le segond, que ne voulant plus la Royne, leur Mestresse, meintenir la dicte cause de sa part, il regardât qu'est ce qu'il desiroit luy estre pourveu par le tretté pour la seureté sienne, et de ceulx qui l'avoient envoyé.
Ausquelles deux choses, comme il s'efforçoit d'y vouloir respondre assés promptement et sans ordre, aulcuns des dicts commissaires l'ont prié, et croy que artifficieusement, affin de luy dresser cependant sa responce, qu'il ne se vollust haster de la bailler jusques à ce qu'il en eust bien à loysir conféré avec ses collègues, parce que leur Mestresse s'attandoit d'estre ceste foys résolue de son intention, affin de se résouldre elle mesmes des moyens qu'elle auroit, puys après, à tenir sur tout le reste du tretté. Dont, à deux jours de là, le dict de Morthon est retourné devers les dicts commissaires, et leur a respondu que les occasions, pour lesquelles la Royne d'Escoce estoit deschassée de son estat, avoient piéçà esté nottiffiées à la Royne d'Angleterre et aulx seigneurs de son conseil avec tant de preuve et de vérité qu'il ne vouloit à présent y dire, ny desduyre, sinon cella mesmes qui desjà avoit esté dict et miz par escript, et qu'il tournoit le produyre de rechef devers eulx; dont leur a exibé incontinent la procédure faicte à Yorc: et, quant au segond poinct, il les prioyt de considérer qu'aussitost que la juste privation et puis la dimission vollontaire de la dicte Dame avoient esté déclairées, le Prince son filz avoit légitimement esté subrogé en l'estat, et desjà couronné Roy d'Escoce; auquel luy et les bons subjectz du pays avoient presté la foy et sèrement, duquel ilz ne vouloient, ny pouvoient avec leur honneur, meintennant se despartyr; et pourtant, il suplyoit la Royne d'Angleterre de les vouloir toutjours favoriser et soubstenir en cestuy leur juste et honneste debvoir, attandu mesmement que les choses en Escoce s'estoient, jusques icy, conduictes, et se conduysoient encores fort bien et par bon ordre, soubz l'auctorité du jeune Roy; et que, quant bien elle le vouldroit habandonner, qu'ilz n'auroient pourtant ny faulte de moyens ny de forces pour le soubtenir, et pour contraindre le reste du royaulme de luy obéyr.
Laquelle responce estant par quatre des dicts commissaires raportée à la Royne d'Angleterre, elle a dict qu'elle sentoit l'arrogance et la dureté d'un cueur bien obstiné, et qu'elle sçavoit que le dict Morthon ne l'avoit apportée telle de son pays, ains l'avoit aprinse icy d'aulcuns de ceulx mesmes du conseil, lesquelz elle vouloit bien dire qu'ilz estoient dignes d'estre penduz à la porte du chasteau, avec un rollet de leur adviz au coul; et que sa vollonté estoit que le dict Morthon ne bougeât ou de Londres, ou de la suyte de sa court, jusques à ce que quelque bon expédiant eust esté miz en cest affaire.
Ceste démonstration de la dicte Dame nous a donné quelque argument de bien espérer de son intention; mais l'artifice des adversaires l'a bientost destournée, car, oultre leurs trames de court, et celles qu'ilz pratiquent encores en Escoce, voycy, Sire, ce que a escript le Sr de Valsingan à la dicte Dame du costé de France: qu'il a descouvert ung propos, qui se mène bien chauldement pour maryer Monsieur, frère de Vostre Majesté, avec la Royne d'Escoce, et que le Pape luy promect la dispence et beaucoup d'avantaiges au monde en faveur du dict mariage, et que les choses en sont si avant que Mon dict Seigneur promect d'y entendre, aussitost que, par ce tretté, la dicte Dame sera restituée en son estat; et que, ores que le tretté ne succède, qu'il y a entreprinse dressée pour la venir tirer par force hors d'Angleterre. A ceste cause, il suplye sa Mestresse de vouloir bien considérer lequel des deux inconvénians elle ayme mieulx évitter; et que, quant à luy, il ne luy peult dire sinon qu'elle sera très mal conseillée, si elle se dessaysyt jamais de la Royne d'Escoce.
Cest adviz a renouvellé une si extrême jalouzie dans le cueur de ceste princesse, que je tiens le tretté non seulement pour beaucoup traversé, mais toutz les affaires et la personne mesmes de la dicte Royne d'Escoce en assés grand dangier. Et desjà ayant commancé la dicte Royne d'Angleterre de procéder plus estroictement avec le dict de Morthon, elle a faict dire à l'évesque de Roz qu'il veuille bailler une responce par escript aulx choses que icelluy de Morthon a dictes, et produictes de rechef, contre sa Mestresse; et qu'encores qu'elle, de sa part, n'en demeure que bien satisfaicte, que néantmoins cella servyra beaucoup de donner aucthorité au tretté: qui est ung poinct, Sire, pour non seulement acrocher la matière, mais pour attribuer, peu à peu, de l'authorité et jurisdiction à ceste couronne sur celle d'Escoce. Dont m'a semblé de conseiller à l'évesque de Roz de n'en faire rien, et de n'entrer, en façon du monde, à contester icy les droictz et tiltres de sa Mestresse, comme n'estant, à présent, question de cella, ny d'aulcune aultre chose que de tretter amyablement, entre les deux Roynes, de la restitution de celle qui est hors de son estat; et que le dict Morthon n'avoit que faire au dict tretté, sinon pour y requérir, si bon luy sembloit, sa seurté et celle des siens; à quoy pouvoit estre pourveu par ung seul article, après que les aultres seroient accordez; et qu'à cette occasion il requist d'estre procédé promptement avecques luy, et avec les aultres depputez de la Royne, sa Mestresse, sur les articles desjà proposez, ou bien leur donner congé de s'en retourner. Et ay tant faict qu'il s'est fermement arresté d'en user ainsy; dont espère qu'en brief nous aurons ou la conclusion, ou la ropture du dict tretté, et que je vous pourray informer des particullaritez que m'avez escriptes par vos dernières du XIXe du passé, touchant vostre vertueuse et prudente résolution en cest endroict[2], laquelle je mettray peyne qu'elle puysse réuscyr bien utille, et qu'elle soit aydée et favorisée d'icy, ou aulmoins non oprimée par les forces de ce royaulme; vous suppliant très humblement, Sire, de différer, jusques à mes prochaines, l'expédition du frère du cappitaine Granges, qui arrivera bientost devers Vostre Majesté, parce que c'est sur luy qu'il semble estre bon de faire fondement, estant homme solvable et de bonne intention. Sur ce, etc.
Ce XIIe jour de mars 1571.
[2] Cette lettre annonce la résolution formelle du roi d'envoyer en Écosse, pendant six mois, à partir du premier mars, le secours de quatre mille écus par mois, sollicité par les députés de Marie Stuart. Voir le _Supplément à la Correspondance Diplomatique de La Mothe Fénélon_.
A LA ROYNE.
(_Lettre à part._)
Madame, par ung commung amy, que Mr le comte de Lestre et moy avons accoustumé de nous communiquer l'ung et l'aultre, lequel il envoya hyer quéryr, il m'a mandé qu'il a toutjour esté du party de France, et qu'il luy importe, de toute sa fortune et mesmes de la vie, qu'il se meintiegne tel, et qu'il puysse relever toutjour le dict party en Angleterre, aultant que faire se pourra; dont s'estant opposé jusques icy à ceulx, qui y soubstiennent la part d'Espaigne, et au mariage de l'archiduc, il a attandu l'oportunité de voir qu'à bon esciant la Royne, sa Mestresse, se vollût maryer, et que la nécessité la contraignît de l'estre, et lors il luy a persuadé, puysqu'elle ne vouloit avoir sinon ung prince de sa qualité, qu'elle deust en toutes sortes prandre Monseigneur, vostre filz; et que, quant ung ange du ciel m'annonceroit, à ceste heure, aultrement, parce qu'il sçavoit que, en France et en ce royaulme, l'on en faict divers discours, je ne vollusse croyre que la dicte Dame ne fût toute résolue de prandre party, et très bien disposée à celluy de Mon dict Seigneur, et avec telle affection qu'il se trouvoit en terme d'estre ruyné et perdu, si le propos ne se continuoit, comme il l'a commencé; car ceulx mesmes, qui y estoient les plus contraires, qui sont ses ennemys, impryment à la dicte Dame que la froydeur, dont l'on y va en France, et celle du cardinal de Chastillon icy, et ce que je n'en parle point, procède du dict comte mesmes, qui veult meintenant faire tumber la résolution et la nécessité, où la dicte Dame en est, à l'espouser à luy; et soubz main ayantz fort estroictement conféré de l'affaire avec l'ambassadeur d'Espaigne, ilz mettent, à ceste heure, en avant à la dicte Dame d'espouser le filz ayné de l'Empereur, l'eage duquel ilz asseurent n'y avoir à dire d'icelluy de Monseigneur que de demy an, et qu'il est de plus belle taille que l'archiduc; lequel l'Empereur a finement maryé ailleurs pour réserver ce party à son filz; et qu'il est très certain que la dicte Dame, si elle ne trouve correspondance en France, qu'elle fera des résolutions ailleurs, qui, possible, nous seront dommageables; qu'il ne pense pas que Voz Majestez Très Chrestiennes ne cognoissent assés que ceste princesse et son royaulme sont à desirer, et que Mon dict Seigneur ne peult avoir que honneur de desirer l'ung et l'aultre, et de s'advancer de les demander toutz deux; mesmes qu'il n'est pas fille, pour debvoir craindre que ung reffuz luy puysse faire perdre un aultre party; et que, s'il veut qu'on y aille secrectement, qu'encores le veult on plus de ce costé, mais au moins que Voz Majestez fissent dire ou escripre quelque chose, en la plus convenable façon qu'elles adviseroient, pour faire voir qu'elles recognoissent la bonne intention de ceste princesse; qu'elles la veulent entretenir, et qu'il ayt moyen de luy parler librement de l'affaire, de respondre aux difficultez qu'on y vouldra opposer, et le conclurre premier qu'il soit publié; qu'il failloit qu'il fût bientost résolu de cecy, parce qu'il ne vouloit, ny n'estoit besoing pour nous, qu'il demeurast hors du nombre de ceulx qui tretteront party à la dicte Dame, ains, d'où qu'elle en preigne, qu'il soit toutjour ung des premiers qui s'en mesle; et par ainsy que, si le singulier desir, qu'il a vers la France, ne luy réuscit, qu'il advisera, le mieulx qu'il pourra, de s'accommoder vers l'Espaigne.
Je luy ay respondu que Mr le cardinal de Chastillon avoit ouvert ce propos, et que j'estimois qu'il avoit le soing de le conduyre, et que Voz Majestez ne m'en avoient encores rien mandé en particulier; seulement je cognoissois, par toutes voz lettres, qu'il y avoit, de vostre part, une très grande affection de confirmer davantaige l'amytié, bonne intelligence et alliance, avecques la Royne, sa Mestresse, et qu'il ne tiendroit qu'à elle que cella se perpétuât jamais; que je ne faisois doubte que le bruict du dict mariage n'eust faict descouvrir en France, et icy, qu'il y en a infinys qui seroient très marrys qu'il succédât, et qui s'esforceroient d'y mettre toutz les obstacles, qu'il leur est possible, jusques à s'ayder de faulces inventions, comme est celle qu'il m'avoit mandée qu'on trettoit de maryer Mon dict Seigneur avec la Royne d'Escoce, et que luy et Mr le cardinal de Lorrayne et Mr le Nunce en heussent tenu de bien estroictz conseilz ensemble, chose qui n'avoit nulle apparance de vérité; mais il estoit bien certain qu'on avoit dict et escript tant de difficultez de deçà, qu'il ne debvoit trouver estrange que Voz Majestez en demeurassent en quelque suspens; que je vous escriprois dilligentement le tout par le menu, et vous représanterois fort expressément sa bonne intention, et celle qu'il m'asseuroit telle de sa Mestresse, que les anges mesmes ne m'en debvoient faire rien croyre au contraire, affin de luy en randre response le plus tost que faire se pourroit. Et par ce, Madame, que j'ay devant les yeulx les trois considérations, que m'avez mandées par le Sr de Sabran, sur lesquelles je vous ay despuys faict entendre ce qui m'en semble, je vous supplie très humblement me commander, à ceste heure, quel ordre, quel langaige et quel moyen j'auray à y tenir; et sur ce, etc. Ce XIIe jour de mars 1571.
CLXVe DÉPESCHE
--du XVIIe jour de mars 1571.--
(_Envoyée par homme exprès jusques à Calais._)
Irrésolution des Anglais sur le parti qu'ils doivent prendre à l'égard de Marie Stuart.--Vive insistance de l'ambassadeur pour qu'il soit procédé au traité.--Discussion des articles proposés.--Négociation des Pays-Bas; plaintes et menaces d'Élisabeth contre le roi d'Espagne.
AU ROY.