Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575

Part 11

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Je ne vous sçaurois assés bien exprimer, Madame, les bonnes parolles et les démonstrations qu'au surplus elle a usé pour tesmoigner sa bonne intention et encores son affection en cest endroict, et à monstrer combien elle porte de vray amour et observance à Vostre Majesté, et combien elle prise le Roy, vostre filz, et combien elle a en grande extime les qualitez et grâces de Monsieur, m'ayant juré que, oultre le tesmoignage universel que le monde vous rend à toutz trois, que son ambassadeur et le comte de Rotheland luy en avoient dernièrement escript en une si digne façon que jamais en sa vie elle n'avoit leu ny ouy parler plus honnorablement de nulz princes de la terre; et a vollu aussi randre ung très grand mercys à moy mesmes, disant m'estre aultant obligée, comme elle le pouvoit estre à nul gentilhomme du monde, pour avoir ainsy honnorablement escript d'elle à Voz Majestez; de quoy elle feroit que Monsieur m'en remercyeroit quelque jour, et que toutz deux en auroient recognoissance, et que, sur ce que je luy offrois de l'esclarcyr de toutz les doubtes et escrupules qu'on luy pouvoit avoir imprimé du costé de luy, qu'elle n'en avoit nul sinon celluy qu'elle m'avoit dict de ne s'estimer assés digne d'un si excellant prince, et que, possible, d'icy à sept ans, quant il sera encores plus parfaict, qu'il la trouvera lors vielle, car pour ceste heure espéroit elle bien de ne luy estre trop désagréable. Et a adjouxté, en riant, que, possible, auroit il ouy parler de son pied, mais qu'on luy avoit bien aussi vollu parler de son braz, de quoy elle s'estoit mouquée, et d'aulcunes aultres choses qu'elle n'avoit point creu, et qu'elle l'estimoit en tout et partout très desirable.--«Très desirables, luy ay je respondu, qu'ilz estoient véritablement toutz deux, et qu'il ne s'y voyoit nulle aultre deffault, sinon qu'ilz ne se randoient assez tost possesseurs des perfections l'ung de l'aultre.»

Et, au partir de la dicte Dame, m'ayantz les dicts de Lestre et de Burlay reconvoyé jusques hors du logis, je me suys pleinct à eulx de n'avoir peu rapporter rien de certain sur le point de la religion; en quoy ilz m'ont prié de vous escripre que les choses en estoient en bons termes, et, qu'après vostre responce sur le dict article et sur ceulx de présent, elle vous en résouldroit incontinent. Je les ay priez de faire eslargir un peu à Mr de Valsingan la commission de pouvoir amplement tretter de toutes ces difficultez par dellà, auquel je vous suplie, de rechef, Madame, luy vouloir beaucoup gratiffier sa dernière dépesche qu'il a faicte icy, et la luy fère gratiffier par le Roy, et par Monsieur; car, à la vérité, elle a fort relevé le propos avec la comprobation que le comte de Rotheland et le Sr Cavalcanty y ont donné par leurs lettres, mais encor plus luy fault grandement gratiffier les honnorables propos que la Royne, sa Mestresse, m'a tenuz de Voz Majestez et de Monseigneur, et pareillement la bonne affection de ses deux conseillers avec large promesse de la bien récompancer; qui ne puys obmettre, Madame, de vous tesmoigner de rechef l'extrême affection que le dict de Lestre monstre avoir en cest affaire, et les dilligens offices qu'il faict veoir à chacun qu'il y faict, qui commancent aussi ne paroistre à ceste heure moindres du costé du dict de Burlay. Mais, pour ne consommer temps en négociation, il semble, Madame, qu'aussitost qu'aurez conféré avec le dict Sr de Valsingam, et que l'aurez faict aulcunement condescendre aulx honnestes advantaiges qui seront cogneuz raysonnables pour Monsieur, qu'il sera bon que Voz Majestez luy dyent que les condicions vous semblent si prochaines d'accord de l'ung costé et de l'aultre, que vous serez prestz du vostre d'en faire former et signer les articles, aussitost que la Royne, sa Mestresse, aura déclairé qu'est ce qu'elle veult faire pour Monsieur pour ne le priver de l'exercice de sa religion, et qu'il ne peult faire, ny Voz Majestez ne peuvent vouloir, qu'il soit du tout sans en avoir, et que, sur ce, il face une soubdaine dépesche par deçà; et que pareillement cestuy des miens me soit renvoyé, vous voulant bien dire, Madame, qu'ayant la matière esté cy devant proposée à neuf de ce conseil, j'ay descouvert que toutz unanimement ont respondu à leur Royne qu'elle debvoit entendre au party de Mon dict Seigneur, et luy permettre l'exercice privé de sa religion, et luy ottroyer toutes raysonnables condicions; qui me faict esbahyr d'où vient à ceste heure ceste difficulté, car je voys bien qu'elle mesmes et toute la Chrestienté n'auroient bonne estime de Mon dict Seigneur, s'il quictoit ce point. Or, après que les présentes condicions ont esté dressées, mais avant que j'aye heu l'aultre responce de la dicte Dame, le Sr Dupin est arrivé avec les lettres de Voz Majestez et de Monseigneur, et de monsieur de Montmorency, lesquelles ont grandement confirmé l'opinion et l'affection des deux conseillers, qui les ont aussitost communiquées à leur Mestresse; et par le dict mesmes Dupin Vostre Majesté entendra l'advancement qu'elles et sa venue ont apporté à la négociation. Le Sr de Vassal, présent pourteur, vous racomptera d'aultres privez propos que les dicts de Lestre et Burlay m'ont tenuz par lesquelz, sinon qu'ilz soient du tout sans Dieu et sans foy, ilz monstrent que l'affaire est pour réuscyr à bonne fin. Et néantmoins, pendant qu'ilz ont ainsy ardentment négocié avecques moy, il m'est venu ung adviz, de fort bon lieu, qui m'admoneste de ne leur donner foy ny créance, et qu'ilz ne vont en tout que par simulation; et d'ailleurs, l'on m'a mandé qu'ilz n'entretiennent ainsy ce propos que pour attandre le retour de Coban, mais l'on n'en demeurera longtemps en erreur. Sur ce, etc.

Ce VIIe jour de juing 1571.

PAR POSTILLE.

Despuys la présente escripte, Mr le comte de Lestre, sur une négociation, que par ung nostre commun amy nous menons ensemble, m'a mandé avoir infinyement exorté la Royne, sa Mestresse, de ne se vouloir retarder à elle mesmes le bien, l'honneur, la seureté et le contantement qui luy vient de ce mariage, et qu'il luy avoit admené quatre de ses principaux conseillers pour l'en suplyer, et pour la persuader de ne contradire plus à ce point de la religion. En quoy, encor qu'elle ne leur eust rien vollu accorder en présence, néantmoins à luy, à part, elle avoit dict qu'ilz ne la debvoient juger telle qu'elle vollût son mary estre sans l'exercice de sa religion, ny le presser d'assister, à regrect, à une aultre forme de religion contre sa conscience, néantmoins qu'elle estoit contraincte de tenir le plus ferme qu'elle pourroit en cella pour le respect de eulx mesmes; et pourtant que le dict sieur comte me prioyt de conseiller à Monsieur qu'il vollût tant defférer à la dicte Dame de dire à son ambassadeur, ou bien luy escripre à elle, ou à moy pour le luy dire à elle, que, pour la singulière amytié et bonne affection qu'il luy porte, il ne crainct de luy remettre entièrement ce point pour, en honneur et conscience, luy en ottroyer aultant comme elle cognoistra que, sans son honneur et sans sa conscience, il ne se pourroit passer d'en avoir, et qu'il espère tant de sa bonté et vertu que eulx deux en demeureront bien d'accord; et cependant que le dict sieur comte estoit d'adviz que, sur ce qui en est couché aux premières responces, l'on passe oultre à conclurre le reste des articles et des condicions, et qu'il a obtenu desjà qu'il aura la charge d'aller quérir Mon dict Seigneur: dont, si cella pouvoit estre pendant le progrez de la dicte Dame, laquelle va vers Coventry, et que les nopces se peussent cellébrer en une sienne mayson, qu'il a en ce quartier là, laquelle s'appelle Quilingourt, il s'estimeroit très heureux.

CLXXXVe DÉPESCHE

--du IXe jour de juing 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Lucas Fach.)_

Clôture du parlement.--Exécution de Storey.--Nouvelles d'Écosse.--Résolution prise par Élisabeth d'envoyer des troupes au comte de Lennox.--Accusation portée contre le duc de Norfolk d'avoir adressé de l'argent en Écosse.

AU ROY.

Sire, le IIe de ce moys, vigille de la Pentecoste, la Royne d'Angleterre est allé elle mesmes clorre son parlement, et ceux qui estoient présens m'ont asseuré que ce a esté par ung parler si digne et honnorable, et encores si grave et elloquent, que la pluspart de l'assemblée en a esté esmerveillée; et toutz en sont restez fort contantz. Elle a rejetté par bonnes raysons les nouvelles loix et les contrainctes qu'on requéroit estre imposées sur l'observance de leur religion, ayant layssé les choses comme elles estoient, et a confirmé en quelque partie la loy de lèze majesté pour la seurté d'elle et de son estat o[8] protestation que le tiltre d'aulcun qui prétande droict à la succession de ce royaulme, n'en puysse estre intéressé; elle a remercyé l'assemblée de l'ottroy du subcide, et a confirmé, au reste, la pluspart de leurs aultres demandes. Il semble que le parlement n'a esté du tout finy, ains qu'on y a miz POINCT, ainsy qu'ilz disent, pour le pouvoir continuer, quant les affaires de la Royne et du royaulme le requerront.

[8] Avec protestation.

Le docteur Estory[9] a esté enfin exécuté à mort, en l'eage de 80 ans, nonobstant la remonstrance de l'ambassadeur d'Espaigne, et nonobstant qu'il se soit toutjour opiniastrément meintenu estre subject du Roy Catholique; mais ceste Royne a respondu:--«Que le dict Roy auroit bien la teste, s'il la vouloit, mais que le corps demeureroit en Angleterre.» Plusieurs des seigneurs de court et du conseil ont assisté à l'exécution, espérant tirer de luy, à sa fin, ce qu'il pouvoit avoir entendu de l'entreprinse du duc d'Alve et des fuytifz Anglois, qui sont en Flandres, contre ce royaulme, et pareillement quelque déclaration s'il ne recognoissoit pas la Royne d'Angleterre pour sa vraye et légitime princesse, avec toute authorité temporelle et ecclésiastique en ce pays; mais ilz n'en ont rien raporté qui les ayt contentez.

[9] Storey, zélé catholique, qui avait joué un rôle important sous les règnes d'Edouard et de Marie, s'était réfugié en Flandre auprès du duc d'Albe pour échapper à la vengeance d'Élisabeth. En 1569, on était parvenu à l'attirer par surprise dans un vaisseau anglais, qui le conduisit à Londres. Il fut condamné à mort comme convaincu de trahison et de magie.

Le comte de Lenoz, se trouvant à l'estroit, a envoyé en dilligence solliciter icy du secours, et ont les lettres du mareschal de Barvyc, qui a desjà conféré avecques luy, joinct la bonne estime du Sr Briquonel, le plus renommé cappitaine d'Angleterre, qui les a apportées, esté de grand moment pour faire mettre la cause en dellibération; en laquelle, après avoir cogneu, par le jugement mesmes du dict Bricquonel, que l'entreprinse d'assiéger le chasteau de Lislebourg seroit très difficile et de grand despence, il a esté advisé de n'envoyer point pour encores d'armée par dellà. Mais voycy, Sire, ce qui a esté ordonné, et à quoy il a esté, quant et quant, pourveu: que le dict Bricquonel yra promptement trouver le dict de Lenoz à Esterlin, avec deux centz harquebuziers, pour demeurer là à la garde du petit Prince, et que icelluy de Lenoz, avec cinq centz soldatz escouçoys, entretenuz aulx dépens de la Royne d'Angleterre, pourra aller courre sur ceulx de l'aultre party, et se saysir du Petit Lict, s'il luy est possible; que le mareschal de Barvyc s'entremettra cependant de mettre en quelque accord les ungs et les aultres à la confirmation de l'authorité du petit Prince, aultant qu'il le pourra faire, menaçant ceulx du party de la Royne à toute extrémité. Qui est tout ce que, pour le présent, je puys descouvrir au vray avoir esté résolu en ce faict, bien qu'on ayt renvoyé le Sr de Cuniguem avec beaucoup d'aultres grandes promesses devers le dict de Lenoz. Cella crains je, Sire, que, de tant que icelluy cappitaine Briquonel, lequel part tout à ceste heure, doibt, à ce que j'entendz, embarquer les dict deux centz hommes, que ce ne soit pour aller enlever le Prince d'Escoce et le transporter de deçà, ou bien pour mettre ceste garnyson dans Dombertran au lieu de la conduyre à Esterlin; vray est qu'on m'a asseuré que le comte de Morthon s'est vivement opposé qu'on n'y mette point d'Anglois, et en est pour cella en assés mauvais prédicament en ceste court, encor qu'il se soit rabillé avec le dict de Lenoz, lequel luy a cédé les terres, d'où le différant estoit nay entre eulx. La comtesse de Lenoz s'est fort escryée que les adversayres de son mary et de son filz estoient secouruz d'argent de France, de Flandres et encores de quelque endroict d'Angleterre, dont l'on en a chargé le duc de Norfolc, et en est la Royne d'Angleterre entrée en telle indignation contre luy qu'elle a curieusement cerché, avec des gens de loix et de justice, s'il y auroit nulle juste prinse sur luy pour le pouvoir bien chastier, mais il se trouve de plus en plus net et deschargé de tout crime. J'attandz responce de Vostre Majesté sur la continuation de l'instance que j'auray à faire à la Royne d'Angleterre pour les choses d'Escoce, sellon que j'ay commancé de les luy proposer, et aussi ce que j'auray à luy dire de vostre part sur la détention de l'évesque de Roz son ambassadeur, qui attand tout son remède de l'assistance qu'il vous plairra luy faire. Sur ce, etc. Ce IXe jour de juing 1571.

J'entends que le deuxiesme de ce mois ceulx de Lillebourg se devoient mettre en campaigne pour aller exécuter quelque brave entreprinse. Je ne sçay encores ce qui en aura succédé.

CLXXXVIe DÉPESCHE

--du XIIIIe jour de juing 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Dièpe par Petit Bron._)

Avantages remportés en Écosse par les partisans de Marie Stuart.--Nouveaux secours envoyés d'Angleterre au comte de Lennox.--Négociations des Anglais avec l'Espagne.--Nouvelle de la blessure reçue par le roi.

AU ROY.

Sire, l'entreprinse, que ceulx de Lillebourg ont faicte, de sortyr en campaigne le IIe de ce mois, ainsy que je le vous ay mandé par postille en mes précédantes, a esté pour surprendre le comte de Morthon en sa mayson de Datquier; lequel, en estant adverty, s'est miz aulx champs pour les combattre, estant luy mesmes avecques ses gens de pied, et ung sien parant conduysoit ses gens de cheval, ce qu'entendans les aultres ont faict arrester deux pièces d'artillerye qu'ilz menoient, et ont renvoyé une partie de leurs chevaulx pour attaquer le combat à pied, qui a esté assés aspre en ung lieu estroict, d'où le dict de Morthon, ayant faict aprocher ses gens de cheval, a miz peyne de se retirer à saulvetté: et y a heu de morts ou prins, de chacun costé, envyron trente hommes. (Il est survenu ung mauvais accidant à ceulx de Lislebourg, que le cappitaine Melain voulant distribuer de la pouldre aulx soldatz, le feu s'y est miz qui l'a tout brullé, et envyron douze à quinze des siens.) De cest exploict d'iceulx de Lillebourg ont les dicts de Morthon et le comte de Lenoz prins ocasion de presser davantaige la Royne d'Angleterre de leur envoyer secours, mais elle n'en a ordonné d'aultre que je sache, pour encores, que de ces deux centz harquebuziers (que je vous ay desjà escript, qui sont envoyez, ainsy que ceulx cy disent, à Esterlin pour la garde du petit Prince, de peur que ceulx de l'aultre party, lesquelz sont à présent les supérieurs, le veuillent enlever par force), et dix mil escuz, que j'entendz qu'on prépare d'envoyer au mareschal de Barvyc pour les employer à relever et fortiffier la part du dict de Lenoz.

L'on m'a dict aussi qu'on lève des gens vers le North et que les principaulx cappitaines et gens de guerre d'icy s'y acheminent, s'aprochans de la frontière d'Escoce par prétexte que icelluy Morthon a mandé que le layr de Fernihnost et les deux frères de Clarmes ont entreprins de reprandre le chasteau de Humes, et que le mareschal de Barvyc a escript que milord de Humes luy a juré qu'il se revanchera des Anglois qui luy ont prins sa mayson et brullé ses villages, et qui, avec quelque couleur de religion, vont faisant la guerre à ceulx qui sont meilleurs protestants que eulx. De quoy la Royne d'Angleterre est entrée en grande indignation; et néantmoins je n'ay nul certain adviz qu'elle ayt rien ordonné davantaige que les dicts deux centz hommes et les deniers, lesquelz ne sont encores envoyez. Sur quoy, Sire, je n'ay vollu faillir de faire une opposition, au nom de Vostre Majesté, et protester de l'infraction des trettez; et, encores qu'on me veuille donner entendre que la dicte Dame a envoyé de bonne foy le susdict mareschal de Barvyc devers les deux partys, pour les exorter à ung bon accord ou néantmoins à vouloir faire quelque abstinance d'armes, pendant qu'ilz renvoyeront leurs depputez par deçà pour parachever le tretté, et qu'elle ne se veult entremettre de leur guerre sinon avec le consens de Vostre Majesté, néantmoins je voys que l'intention de ceulx de son conseil va toutjour à entretenir la division dans le royaulme, et faire que la part du comte de Lenoz reste la plus forte, et que la Royne d'Escoce demeure sans authorité, et qu'ils puyssent gaigner temps, pour y exécuter puys après d'aultres plus grandes choses, quand ilz verront leur point. Et cependant, Sire, ilz vont en beaucoup de sortes pourchassant de racointer le Roy d'Espaigne, ayant de nouveau faict plusieurs fort estroictes et rigoureuses ordonnances contre ceulx qui s'entretiennent en ceste mer au nom du prince d'Orange, qui font la guerre aux Espaignols et Flamans, pour les chasser, eulx et leurs vaysseaulx, de touz les portz et de la retrette de deçà; et hyer milord Sideney envoya prier l'ambassadeur d'Espaigne, de luy faire venyr ung passeport du duc d'Alve pour pouvoir aller aulx bains de Liège, et que ce ne sera sans qu'il aille bayser la main à Bruxelles et luy faire entendre des choses qui le contanteroient: à quoy le dict ambassadeur a fort vollontiers presté l'oreille; et s'attendent, d'ung costé et d'aultre, que le jeune Coban raportera de fort bonnes responces du Roy Catholique. J'estime, Sire, que ceulx de ce dict conseil ne veulent sinon entretenir de bien habilles négociations sans en conduyre pas une à fin, parce que cella leur sert grandement à pouvoir manyer à leur proffict toute l'authorité et les revenuz de ce royaulme. Sur ce, etc.

Ce XIVe jour de juing 1571.

Tout présentement milord de Burlay me vient d'envoyer ung de ses gens pour me communiquer une lettre qu'il a receue de France, en laquelle l'on luy faict mencion de la blessure de Vostre Majesté; de quoy j'ay esté merveilleusement marry. Néantmoins j'ay loué et remercyé Dieu que, par la mesmes lettre, j'ay veu que c'estoit sans péril et hors de tout dangier de vostre personne. Il vous plairra, Sire, commander que, par la première dépesche, il me soit faicte mencion du dict accidant affin d'en satisfaire la Royne d'Angleterre.

CLXXXVIIe DÉPESCHE

--du XXe jour de juing 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

Audience.--Détails sur la blessure du roi.--Assurance donnée par Élisabeth qu'elle ne veut envoyer aucun secours en Écosse.--Sollicitation faite, au nom du roi, pour obtenir la liberté de l'évêque de Ross.--Gravité des accusations portées par la reine contre l'évêque.--Craintes inspirées en France par les projets des Espagnols en Italie.--Efforts du comte de Lennox pour rappeler Bothwel en Écosse.--_Lettre secrète à la reine-mère._ Négociation du mariage du duc d'Anjou.--Proposition du mariage d'Élisabeth avec le fils ainé de l'empereur.

AU ROY.

Sire, la blessure de Vostre Majesté a esté publiée si grande et si dangereuse en ceste court, que j'en ay esté en une merveilleuse peyne, et l'eusse esté en beaucoup plus grande sans ce que monsieur Pinart, en la dépesche du propre jour de l'accidant, me manda de luy mesmes qu'il n'y avoit nul dangier, dont j'en rendz grâces à Nostre Seigneur; et, parce que la Royne d'Angleterre a monstré qu'elle en estoit extrêmement marrye, j'ay bien vollu sur telle asseurance luy aller dire que Vostre Majesté m'avoit commandé de luy compter ceste vostre advanture, comme à celle qui estiez très asseuré que ne vous en desiroit pas une que bonne, et qui seroit marrye qu'il vous en advînt de mauvaise, luy particularisant comme cella estoit advenu, le mardy matin cinquiesme du présent, en courant le cerf, et qu'encores qu'il n'avoit peu estre que le coup ne fût rude, hurtant à une branche d'arbre de toute la force du cheval, néantmoins ce avoit esté en tel endroict de la teste qu'il n'y avoit nul périlh, et que Dieu, lequel vous n'aviez failli d'invoquer le matin avant partir, sellon vostre chrestienne coustume, et qui avoit aussi ouy la prière de tant de miliers de personnes, à qui la vie de Vostre Majesté est très précieuse, avoit miz la main au devant; dont espérois de pouvoir asseurer, par les premières nouvelles de France, la dicte Dame que vous ne vous en sentyriez plus nullement.

Elle, joignant les mains, et remercyant Dieu avec grande démonstration d'ayse, m'a respondu que mal ayséement vouldra l'on croyre, et elle mesmes ne l'eust pensé, que ung tel accident luy eust touché tant au cueur comme il avoit faict, mais qu'elle vous pryoit, Sire, ne doubter qu'après les deux Roynes Très Chrestiennes, et Nosseigneurs voz frères, et Mesdames voz sœurs, nul entre les mortels n'eust esté plus marrye qu'elle de la perte de Vostre Majesté; laquelle elle prise et ayme singulièrement pour les excellantes valleurs et vertuz que Dieu y a mises, et aussi pour cognoistre qu'aujourduy, Sire, vous estes le plus nécessaire prince de la Chrestienté; dont me remercyoit de la tant bonne nouvelle que je luy en avois apportée, et que, pour en estre plus asseurée, de tant que ce que je luy en disois estoit devant le segond et troisiesme apareil, elle ne layrroit de dépescher le jeune Housdon devers Vostre Majesté, comme elle avoit desjà proposé de le faire, pour luy en raporter toute certitude; et qu'elle vous suplioyt, Sire, de penser que par ce peu de mal Dieu vous avoit vollu préserver d'ung plus grand inconvéniant à l'advenir, et vous advertyr que veuillez doresenavant tenir vostre personne plus chère, comme estant d'ung inestimable prix au monde. Et puys a passé à me dire qu'elle avoit prins de bonne part ce que j'avois escript au comte de Lestre des choses d'Escoce, et que, dez le jour précédant, elle avoit donné charge à milord de Burlay de m'y faire responce, mais parce qu'il avoit esté occupé, elle mesmes m'y respondroit à ceste heure, c'est qu'elle n'avoit envoyé ny envoyeroit nulles forces, non pas d'ung seul homme, en Escoce, et qu'elle avoit mandé à son mareschal de Barvyc d'exorter les deux partys à ung bon accord, ou au moins à prendre encores une bonne abstinance de guerre entre eulx, jusques à ce qu'on auroit trouvé moyen de les paciffier du tout; qu'il les pressât de renvoyer, de toutz les deux costez, leurs depputez pour parachever le tretté, et qu'au reste il advertyst bien ceulx de Lillebourg que, s'ilz s'esforçoient de vouloir saysir par force le petit Prince, qu'elle envoyeroit des gens à Esterlin pour les en garder.

Je l'ay remercyé de sa bonne responce, et que, pour ne la fâcher plus de ces affaires, je ne luy dirois sinon que je l'escriprois ainsy à Vostre Majesté, et qu'encores me grevoit il assés que j'eusse à luy parler de monsieur l'évesque de Roz, pour lequel vous ayant Mr de Glasco fort expressément prié, et, possible, à l'instance des aultres ambassadeurs qui sont prez de Vostre Majesté, de vouloir escripre en sa recommandation à la dicte Dame, que vous luy en aviez faict une lettre, laquelle je la prioys vouloir prandre de bonne part, et luy ottroyer, pour l'amour de vous, sa liberté.