Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Quatrième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575

Part 1

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Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

L'abréviation {lt} signifie livre tournois.

CORRESPONDANCE

DIPLOMATIQUE

DE

BERTRAND DE SALIGNAC

DE LA MOTHE FÉNÉLON,

AMBASSADEUR DE FRANCE EN ANGLETERRE

DE 1568 A 1575.

PUBLIÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS Sur les manuscrits conservés aux Archives du Royaume.

TOME QUATRIÈME. ANNÉES 1571 ET 1572.

PARIS ET LONDRES. 1840.

DÉPÊCHES, RAPPORTS,

INSTRUCTIONS ET MÉMOIRES

DES AMBASSADEURS DE FRANCE

EN ANGLETERRE ET EN ÉCOSSE

PENDANT LE XVIe SIÈCLE.

RECUEIL

DES

DÉPÊCHES, RAPPORTS,

INSTRUCTIONS ET MÉMOIRES

Des Ambassadeurs de France

_EN ANGLETERRE ET EN ÉCOSSE_

PENDANT LE XVIe SIÈCLE,

Conservés aux Archives du Royaume, A la Bibliothèque du Roi, etc., etc.

ET PUBLIÉS POUR LA PREMIÈRE FOIS _Sous la Direction_ DE M. CHARLES PURTON COOPER.

PARIS ET LONDRES.

1840.

LA MOTHE FÉNÉLON.

Imprimé par BÉTHUNE et PLON, à Paris.

AU TRÈS-HONORABLE

SIR ROBERT PEEL

BARONNET.

CE VOLUME LUI EST OFFERT

COMME

UN TÉMOIGNAGE DE RESPECT.

PAR

SON TRÈS-DÉVOUÉ ET TRÈS-OBÉISSANT SERVITEUR

CHARLES PURTON COOPER.

DÉPÊCHES

DE

LA MOTHE FÉNÉLON.

CLXIIe DÉPESCHE

--du premier jour de mars 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Monyer._)

Projets des Espagnols sur l'Écosse et l'Irlande.--Commissaires désignés pour traiter de l'accord sur la restitution de Marie Stuart.--Tentative de l'ambassadeur pour ramener le comte de Morton à l'obéissance de la reine d'Écosse.

AU ROY.

Sire, il est venu à la Royne d'Angleterre ung adviz, de dellà la mer, comme maistre Prestal, l'un des fuytifz de son royaulme, ayant résidé deux ans aulx Pays Bas, a esté, au mois de novembre dernier, dépesché par le duc d'Alve en Escoce. Je croy, Sire, que c'est celluy troisiesme que je vous ay mandé, qui y avoit esté envoyé, et que icelluy Prestal, ayant heu privée conférance avec le duc de Chastellerault, et avec les comtes d'Arguil, d'Atil et aultres seigneurs de leur party, et permission d'eulx de voir et visiter les descentes et advenues du pays, il a raporté charge et instruction, de leur part, escripte de la main du secrétaire Ledinthon au dict duc, par laquelle il l'a fort instantment sollicité de leur envoyer promptement du secours; et que, oultre qu'il s'en ensuyvroit le restablissement de l'authorité de la Royne d'Escoce, il luy a baillé pour chose fort facille, de restituer la religion catholique au dict pays, et d'y establyr, ensemble en Yrlande, les choses à la dévotion du Roy son Maistre, et encores de pouvoir passer à d'aultres si grandz exploictz en Angleterre, qu'il luy seroit aysé d'avoir la rayson des prinses et d'aultres bien advantaigeuses condicions des Anglois, s'il les vouloit poursuyvre; chose qu'on a mandé à la dicte Dame que le dict duc avoit fort vollontiers escoutée, mais qu'il ne faisoit semblant de la vouloir encores entreprendre. Néantmoins cella est cause, Sire, dont elle haste les provisions du dict pays d'Yrlande, et que, possible, elle inclinera davantaige à passer oultre au tretté de la Royne d'Escoce. Icelluy Prestal a d'aultres fois tenu quelque lieu en ceste court, et meintenant il est entretenu par le dict duc, lequel aussi, à ce que j'entendz, donne entretennement aulx aultres principaulx fuytifz qui sont en Flandres. Au moins sçay je que le comte de Vuesmerland et la comtesse de Northomberland ont receu chacun, despuys naguières, deux mil escuz de luy. Les depputez, qu'il devoit envoyer par deçà, s'attandent icy, d'heure en heure, et semble qu'il prétend plus de tirer par leur moyen ce qu'il pourra des prinses que d'en cuyder avoir la rayson du tout ny la réparation des injures, mais qu'il le diffère à ung aultre temps, ne voulant, possible, que cella retarde meintenant son retour; lequel l'ambassadeur d'Espaigne dit l'accellérer bien fort, et qu'avant la my avril il partyra de Flandres pour se trouver en Itallye, au temps qu'on dellibèrera de la guerre de ceste année contre le Turq. Tant y a que ceulx cy monstrent de se vouloir bien esclarcyr de son intention, premier que de rien lascher.

Le comte de Morthon a esté receu et ouy avecques faveur de la Royne d'Angleterre, laquelle luy a, d'abondant, faict avoir fort privée communication avec les seigneurs de son conseil sur les inconvéniantz qu'il a allégué, si la Royne d'Escoce estoit restituée. A quoy toutesfoys se monstrant la dicte Dame toute résolue, et voulant néantmoins que ledict de Morthon et ceulx de son party ne s'en puissent pleindre, elle a ordonné six commissaires pour moyenner, entre luy et les depputez de la Royne d'Escoce, les condicions de l'accord; et à l'ocasion de quelque sienne souspeçon, elle a changé aulcuns de ceulx, qu'elle avoit premièrement nommez, mettant au lieu du marquis de Norampthon et du comte de Lestre, le milord Chamberlan et Quenolles, avec le Quiper, le comte de Sussex, Cecille et Milmay; de quoy ne nous trouvans, l'évesque de Roz ny moy, guières contantz, nous avons procuré que le dict de Lestre y ait esté remiz, lequel faict à ceste heure le VIIe.

Icelluy de Sussex m'a mandé que, puysqu'à vostre pourchaz, Sire, ceste restitution se debvoit faire, qu'il estoit raysonnable que Vostre Majesté respondît de l'observance du tretté par la Royne d'Escoce, et de prandre, au cas qu'elle n'y obéyst, le party de la Royne d'Angleterre pour l'y contraindre et vous déclairer en cella son ennemy. Je luy ay respondu que Vostre Majesté avoit desjà offert de respondre pour elle sur l'observance de toutes les honnestes et honorables condicions qu'on la restitueroit, et n'ay passé plus avant.

J'ay fait secrectement exorter, par le cappitaine Coberon, le susdict comte de Morthon de se vouloir réunyr avec les aultres seigneurs du pays, et de ne consentyr la délivrance du petit Prince aulx Angloix, et de se remettre à l'obéyssance de sa Mestresse, l'asseurant qu'elle luy tiendra droictement tout ce qu'elle luy promettra; et que Vostre Majesté luy en sera garant. A quoy il m'a faict respondre que, de se réunyr avec les aultres seigneurs, il ne s'en monstrera jamais esloigné, pourveu qu'ilz veuillent estre raysonnables de leur costé; que, de livrer leur petit Prince aulx Angloix, il est fermement résolu entre ceulx de son party de ne le consentyr jamais; au regard de recognoistre la Royne d'Escoce, qu'il failloit bien qu'il regardast de près à ce poinct, pour la seureté de ceulx qui l'avoient envoyé, et pour la sienne, qui, à la vérité, ne leur pourroit venir plus grande ny meilleure, ny d'où ilz se peussent toutz mieulx fier, que de la parolle et promesse de Vostre Majesté, et que pourtant il regarderoit comme il s'y debvroit conduyre. Néantmoins, Sire, il crainct tant la restitution de la dicte Dame, parce qu'il l'a fort offancée, qu'il s'esforcera, en tout ce qu'il luy sera possible, d'interrompre le tretté, au moins le mettre le plus à la longue qu'il pourra. Sur ce, etc. Ce 1er jour de mars 1571.

CLXIIIe DÉPESCHE

--du VIe jour de mars 1571.--

(_Envoyée jusques à la court par Joz._)

Négociation du traité concernant l'Écosse.--Articles relatifs à la remise du prince d'Écosse aux Anglais et à l'alliance entre l'Angleterre et l'Écosse.--Tentatives faites par le comte Bodouel en Danemarck.--Affaires d'Irlande.--_Lettre secrète à la reine-mère_ sur la négociation du mariage du duc d'Anjou.--Invitation faite au duc de passer en Angleterre; demande de son portrait--_Autre lettre secrète_ sur la renonciation du duc d'Anjou au mariage, et la proposition du mariage du duc d'Alençon avec Élisabeth.--_Mémoire._ Détails de la négociation du traité concernant l'Écosse.--Discussions entre les députés.--Prorogation de la surséance d'armes.--Négociations avec l'ambassadeur d'Espagne au sujet des nouvelles prises faites en mer par les protestans.

AU ROY.

Sire, j'ay esté requiz par les seigneurs de ce conseil et par les depputez de la Royne d'Escoce, et encores par le comte de Morthon, d'envoyer en dilligence ce pourteur devers Vostre Majesté pour la supplier très humblement d'avoir agréable que l'abstinence de guerre, laquelle, en commenceant ce tretté, a esté de nouveau prorogée pour tout ce moys de mars, ayt lieu en vostre royaulme, affin que les merchans escoussoys, qui ont leurs navyres toutz prestz à y faire voyle, chargés de grains, de poyssons sallez et aultres marchandises, y puyssent estre bien receuz, sans qu'il leur y soit donné nul arrest ny empeschement; nous promettans iceulx du dict conseil que, dans le premier jour d'avril, les affaires de la Royne d'Escoce seront si advancez que nous pourrons clairement cognoistre ce qui en aura à succéder; laquelle surcéance, Sire, ayant esté ainsy envoyée par hommes exprès en Escoce, si, d'avanture, Vostre Majesté la trouve bonne, il luy plairra me le mander promptement, parce que le temps court aus dicts merchans, lesquelz aultrement adviseroient où ilz pourroient aller ailleurs transporter leurs merchandises.

La Royne d'Escoce a comprins par ung discours, qu'elle a trouvé ez lettres de Mr de Glasco, que Voz Majestez Très Chrestiennes n'estoient bien contantes de ce qu'elle avoit passé trop avant à accorder plusieurs choses à la Royne d'Angleterre, qui luy estoient si avantaigeuses qu'elle n'avoit garde de les reffuzer, et que pourtant il falloit à ceste heure attandre que deviendroit le tretté premier que de parler de nul secours, inférant par là que Voz Majestez n'avoient grande envye de luy en bailler. Sur quoy elle a dépesché en dilligence devers monsieur l'évesque de Roz pour me venir remonstrer qu'elle porte ung extrême ennuy de cestuy vostre malcontantement, et qu'elle me requiert de vous tesmoigner si elle n'a pas cerché de procéder toutjour, et en toutes choses, despuys que je suys en ce royaulme, sellon vostre intention, sans aller aulcunement au contraire, quoiqu'il luy en deust advenir; et qu'elle supplie bien humblement la Royne de se souvenir du conseil, qu'elle mesmes luy a escript de sa main, de ne reffuzer aulcunes condicions à la Royne d'Angleterre, pourveu qu'elle puysse avoir sa liberté et se tirer hors de ses mains; et que je vous face entendre à toutz deux l'extrême dangier où elle a esté, et où elle est encores, non seulement de perdre son estat et ses subjectz, mais sa propre personne et sa vie, s'il n'y est remédié ou par le tretté, ou par le secours de Vostre Majesté; que, touchant le tretté, il n'y a que deux poinctz, de toutz ceulx qu'on luy a proposez, qui vous puissent venir à desplaysir, l'un est de la ligue: et quant à celluy là, elle vous supplie de croyre, Sire, qu'elle souffrira plustost toutes extrémités que de consentyr qu'il en soit faicte pas une qui ne vous soit agréable, et d'où vous puyssiez estre en rien offancé, et que de ce mesmes desir sont pareillement toutz les seigneurs escouçoys qui sont de son party; l'aultre poinct est de bailler le Prince, son filz, à la Royne d'Angleterre, et, quant à cella, il est trop certain qu'il n'estoit possible d'entrer aulcunement en tretté, mais encores qu'elle l'ayt desjà consenty, ce n'est toutesfoys qu'avec condicion que les seigneurs d'Escoce l'aprouvent, dont se pourra encores trouver moyen de le reffuzer; et, à ceste cause, elle tourne suplier Vostre Majesté que, considéré l'extrémité où elle est, et d'où elle ne peult sortyr sinon par le secours de voz armes, ou par le tretté, qu'il vous playse ou luy conseiller d'accorder son filz, duquel aussi la disposition n'est en ses mains, si aultrement le tretté ne peult succéder, ou bien luy envoyer ung prompt secours, et elle s'esforcera de le rompre.

Sur quoy, Sire, après avoir, par beaucoup de vrays et bien clairs argumens, fait cognoistre au Sr de Roz que l'intention de Voz Majestez estoit fermement au secours et assistance de la Royne, sa Mestresse, et qu'elle et luy en avoient veu et en voyeroient encores de si certaines démonstrations que rien ne les en debvoit faire doubter, ny je ne serois si mal advisé de prendre la matière à cueur si je ne sentois que vous l'eussiez aultant en affection comme je sçavois qu'elle touchoit à l'honneur de vostre couronne, sans toutesfois luy dissimuler que le poinct de la ligue, si elle vous préjudicioit, vous seroit incomportable, et celluy du Prince ne vous pourroit guière playre, je luy ay promiz de vous escripre le tout, et luy mesmes en escript à la Royne. Dont vous plairra, Sire, me remander en dilligence vostre bon commandement là dessus, affin que j'essaye de faire toutjour incliner la résolution des affaires, le plus qu'il me sera possible, à vostre desir, et que ne monstrions, de nostre part, retarder le tretté.

Ceulx cy avoient heu adviz que le roy de Dannemarc estoit après à accommoder le comte Boudouel de quelque nombre d'hommes et de vaysseaulx, pour faire une descente en Escoce, et que le dict Boudouel luy promettoit de luy mettre entre mains les Orcades, mais cella n'a pas continué, dont ceulx cy n'en sont plus en payne; mais ilz envoyent présentement à milord Sideney trente cinq mil escuz et deux grandz navyres de guerres, pleins de monitions, pour pourvoir aulx choses d'Yrlande; lesquelles choses toutesfois leur semblent plus asseurées, despuys ceste dernière bonne et honneste déclaration, que Vostre Majesté leur en a faicte, et despuys avoir entendu que le Roy d'Espaigne n'est si adélivré de la guerre des Mores ny de celle du Turcq, qu'il puysse entreprendre ailleurs; mesmes qu'ilz ont nouvelles, que le Turc, oultre une très grande armée de mer, en prépare une bien grande par terré, avec quelque apparance qu'il se veuille saysir de la Transilvanye pour donner à toute la Chrestienté assés de quoy n'avoir à entreprendre aultre chose que de toutz ensemble fermement luy résister. Sur ce, etc.

Ce VIe jour de mars 1571.

A LA ROYNE.

(_Lettre à part._)

Madame, despuys que j'ay eu remonstré à Mr le comte de Lestre que le propos de la petite lettre me sembloit estre trop divulgué par decà, l'on l'a mené bien fort secrectement, et ne s'en parle plus, ny à la court, ny à la ville, sinon en termes fort réservez et retenuz, mesmes qu'ung bruict sourd, qui a couru, l'a assez restrainct, qu'on a dict que le peuple murmuroit de ne se vouloir laysser tromper de ce nouvel artiffice, ainsy comme l'on l'avoit desjà mené par ung aultre, l'espace de douze ans; et que, quant bien la résolution de leur Royne seroit, à ceste heure, de prendre party, qu'ilz vouloient qu'elle déclairast son successeur à ceste couronne premier que d'y introduyre ung prince si puyssant comme celluy dont on parloit, affin qu'il n'y peust prétandre ny droict ny possession, au cas qu'elle vînt à décéder, premier qu'ilz eussent des enfans. Néantmoins deux du conseil de la dicte Dame ont dict, despuys trois jours, qu'ilz sçavoient très bien que, si l'archiduc eust attandu jusques à ceste heure de se maryer, que indubitablement elle l'eust accepté, et que, si Monsieur la faisoit requérir, qu'il en auroit bonne responce. Et, à ce propos, Madame, le comte de Lestre m'a mandé qu'elle a fort curieusement examiné le Sr de Norrys, à son retour de France, touchant Mon dict Seigneur, et que luy, tant pour la vérité que par instruction du dict comte, et pour sa propre affection, l'a miz jusques au ciel, racomptant qu'avec les excitantes vertuz de son esprit, il habondoit d'aultres si belles qualitez de taille, de vigueur, maintien, bonne grâce et beaulté, qu'il se monstroit très accomply en toutes perfections d'ung prince de trente ans; chose que le dict comte m'asseuroit qui avoit miz la dicte Dame en ung très grand desir de le voir, dont me pryoit de luy mander s'il y auroit moyen, qu'allant elle, cest esté, en son progrès vers la coste de France, Mon dict Seigneur, soubz colleur de visiter la frontière, vollût s'aprocher de celle d'Angleterre, et par une marée du matin se laysser veoir de decà pour s'en retourner, puys après, si ainsy luy playsoit, à la marée du soir, sans que nulz autres que ceulx qu'il vouldroit le peussent sçavoir; et que j'entendois bien que les dames vouloient estre requises, et veoir qu'on fît des dilligences et des démonstrations de les aymer; et qu'il se trouvoit en ce royaulme beaucoup de contradisans à ce propos, mais qu'il sçavoit qu'ilz travailloient en vain, et que une seule présence de Mon dict Seigneur veincroit ayséement toutes leurs difficultez.

Je ne me suys advancé de rien respondre sinon touchant les dictes difficultez, que Mon dict Seigneur estoit tel qu'en tout et par tout il estoit très desirable, et n'y avoit rien en luy qui peult estre subject à contradiction; et que, touchant passer deçà devant la parfaicte conclusion des choses, que je n'estimois pas qu'il le vollût faire, ny que Voz Majestez le luy peussent conseiller, et que je le supplioys de considérer si, attandu les choses du passé et les difficultez présentes, que luy mesmes alléguoit, Mon dict Seigneur ne debvoit aller bien retenu en cest affaire. Le dict comte ne m'a encores répliqué sinon qu'il desire meintenant une peincture de Monseigneur fort naïfve, et qui soit de son grand. Sur ce, etc. Ce VIe jour de mars 1571.

A LA ROYNE.

(_Aultre petite lettre à part pour luy estre mize en ses propres mains._)

Madame, en lisant la petite lettre qu'il a pleu à Vostre Majesté m'escripre, de sa main, par le Sr de Sabran, il m'a prins ung grand regrect de voir que les choses ne succédoient, sellon que les aviez proposées, et sellon que vous les desiriez, pour la grandeur du Roy et de Monseigneur, voz enfans[1]; à quoy, de ma part, je commançoys de travailler aultant qu'il m'estoit possible, de nettoier les empeschemens, et pénétrer ez difficultez qui s'y pouvoient trouver de ce costé, pour faire que Vostre Majesté y vît bientost et bien à clair ce qu'elle en auroit à espérer. Mais, Madame, je vous suppplie très humblement qu'entre plusieurs exellantz actes de la vertu de Mon dict Seigneur, vous luy veuillez infinyement agréer cestuy cy, comme très exellant et comme péculier à sa magnanimité et à la générosité de son cueur, qu'il a plus grand que n'est la mesmes royalle grandeur, parce qu'il la mesprise si elle n'est accomplye de ses aultres perfections et ornemens, dont je l'en honnore et révère de tout mon cueur; et m'asseure que Dieu le comblera de quelque aultre honneur et grandeur, qui ne sera moins à propos et à vostre contantement que ceste cy. L'on a peu diversement escripre et parler de ceste princesse sur l'oyr dire des gens, qui quelquefoys ne pardonnent à ceulx mesmes qui sont les meilleurs, mais, de tant qu'en sa court l'on ne voyt que ung bon ordre, et elle y estre bien fort honnorée et ententive en ses affaires, et que les plus grandz de son royaulme et toutz ses subjectz la craignent et révèrent, et elle ordonne d'eulx et sur eulx avec pleyne authorité, j'ay estimé que cella ne pouvoit procéder de personne mal famée, et où il n'y eust de la vertu; et néantmoins ce que je sçavois que vous en aviez ouy dire, et l'opinion qu'on a qu'elle n'aura point d'enfans, les dures conditions qui se peuvent proposer en telz contractz, les artiffices dont l'on a usé ez aultres partys, et les contradictions qui se descouvrent desjà en cestuy cy, me faisoient toutjours vous suplier très humblement qu'il vous pleust y aller fort retenue.

[1] _Lettre du 2 mars 1571, escritte de la main de la Royne à Monsieur de La Mothe Fénélon._ Voir _le Supplément à la Correspondance Diplomatique de La Mothe Fénélon_, contenant les lettres qui lui étalent écrites de la cour.

Et ayant despuys faict observer le secrétaire Cecille sur ce qu'il diroit de cest affaire, il m'a esté rapporté, qu'encores qu'il n'en ayt que fort honorablement parlé, qu'il a néantmoins monstré qu'il ne le vouloit point, et que mesmes il ne l'espère: car a dict que Mr le cardinal de Chatillon et le vydame de Chartres en ont bien tenuz de grandz propos à sa Mestresse, et qu'elle les a escoutez, mais que c'est à elle meintenant d'y respondre, et qu'il ne voit pas que cella se puysse bientost accorder, ny estre encores de longtemps accomply; et que, oultre le poinct de la religion et celluy de la jalouzie des aultres princes, et encores d'aultres bien grandes difficultez, qui s'y monstroient, celle là luy semble très grande, que Monsieur est trop prochain successeur de la couronne de France, et que, le cas advenant, l'Angleterre cesseroit d'estre royaulme, et viendroit estre province des Françoys, comme est la Bretaigne, l'exemple de laquelle les doibt admonester d'y prendre bien garde, et qu'ilz ont besoing d'ung prince qui veuille renoncer à toutes aultres prétencions, fors à estre Roy d'Angleterre, ainsy que l'archiduc Charles s'y estoit bien condescendu; par ainsy, il leur en fauldroit ung qui fût plus esloigné d'une telle et si grande succession comme celle de France, laquelle enfin viendroit entièrement absorber la leur.

Qui est ung poinct, Madame, qui ne quadre que bien en Monseigneur d'Alançon, mais il n'est temps, en façon du monde, d'en parler, car ayant esté trouvé que mesmes l'eage de Monseigneur ne correspondoit assés bien, si sa taille et aulcunes aultres siennes qualitez n'eussent suply, lesquelles seront (si Dieu playt) bientost en Mon dict Seigneur d'Alençon, il y auroit dangier, si l'on le proposoit, premier qu'il ne soit ung peu plus grand, qu'elle estimât qu'on se mouquast d'elle; et s'esfoceroit, possible, de tourner la derrision sur nous, et de nous nuyre là où elle en auroit le moyen. Mais la nécessité de se maryer luy croyt, et luy croistra toutjours, de plus en plus, et, devant deux ans, Mon dict Seigneur d'Alençon sera venu en disposition de l'estre de son costé, et elle ne l'aura encores trop passée du sien. Par ainsy, s'il vous semble bon, Madame, de ne rompre trop court le propos de Mon dict Seigneur, et le laysser encores courre, ainsy qu'il est commancé, non toutesfoys qu'entre peu de personnes et fort secrectement, affin qu'il ne nous suscite des deffiances ny des jalouzies d'ailleurs, ny donne moyen à ceulx cy de trop s'en prévaloir, l'on le pourra, possible, conduyre peu à peu jusques au dict poinct de la trop prochaine succession de la couronne de France, qui est une difficulté, laquelle n'estant que bien honnorable pour Mon dict Seigneur et aussi pour la dicte Dame, l'on pourra lors transférer le propos sur Mon dict Seigneur d'Alençon, qui en est ung degré plus loing; car, sellon le présent estat de la Chrestienté, si elle demeure en sa résolution de n'espouser sinon ung prince de qualité royalle, comme elle est, il fault par force que ce soit ung de Noz Seigneurs, voz enfans, et non aultre, ou qu'elle s'en passe du tout.

Mais, quant à l'aultre poinct, que Vostre Majesté m'escript, que la dicte Dame veuille adoupter quelcune de ses parantes, elle n'en a nulle du costé paternel; et quant au maternel, il n'est en sa puyssance d'en advancer aulcune jusques là, joinct que ce propos seroit fort mal prins, pendant qu'elle mesmes monstre de se vouloir maryer. Tant y a que j'estime que le parlement qu'elle a convoqué ne se passera sans qu'on la presse ou de prendre party à bon esciant, ou de déclairer son successeur, car elle s'est desjà obligée, par l'aultre précédent parlement, de faire l'ung ou l'aultre, dont je mettray peyne d'en entendre ce qui s'en trettera. Sur ce, etc.

Ce VIe jour de mars 1571.

INSTRUCTION DE CE QUE JOZ AURA A FÈRE ENTENDRE à leurs Majestez, oultre ce dessus: