Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième
Part 8
Sur lesquelles choses la dicte Dame m'a respondu qu'elle n'avoit rien sceu du petit discours imprimé à Paris, parce, à son adviz, que Cecille ne luy avoit vollu donner l'ennuy de luy en parler, mais ne layssoit pourtant de vous avoir grande obligation de l'avoir deffandu, dont vous en remercyoit de bon cueur; et puysque luy aviez monstré ce bon tesmoignage de vostre droicte intention en ses affères, qu'elle correspondroit de mesmes aulx vostres de ne pourter aulcune faveur à ceulx de la Rochelle, ny souffrir que les siens leur en portassent; et encor que aulcuns luy incrèpent le désir qu'elle a à la paix de vostre royaulme, comme ung désir qui admènera la guerre au sien, qu'elle n'en veult rien croyre, ny ne veult cesser de la desirer; qu'elle estoit bien ayse que l'homme de son ambassadeur et ses pacquetz n'eussent esté arrestez, bien qu'il avoit esté unze jours sans qu'on sceût de ses nouvelles; que pour le regard de ma négociation, je ne vollusse aulcunement doubter qu'elle ne luy fût bien fort agréable; et usa de toute l'expression qu'il est possible pour me le donner ainsy à cognoistre; et que j'avois bien veu en quelle peyne elle avoit esté pour mes pacquetz perduz; dont me feroit fère si bonne rayson meintennant de l'argent de mon secrétaire, que j'en demeureroys contant.
Et, en toutes sortes, sa responce a esté si honneste que, l'en ayant remercyée, j'ay suyvy à luy dire que j'avois d'aultres choses à luy faire entendre, lesquelles je la supplioys prendre la peyne elle mesmes de les lyre aulx propres termes que Vostre Majesté me les mandoit, qui estoient si bons que je n'y voullois rien adjouxter, ny rien diminuer; et ainsy, luy ay monstré celle partie de vostre lettre du IIIe du présent, dont vous renvoye l'extraict, laquelle elle a leue bien fort curieusement; et puys ay adjouxté que vous expliquiez là dedans si à clair vostre intention, que je n'avois à y fère aultre office envers elle que de bien recuillyr ce que, pour satisfère à trois choses principallement, il luy plairroit de m'y respondre: la première, quelle opinion elle avoit des honnestes condicions que vous offriez à vos subjectz; la segonde, quelle elle l'auroit de voz subjectz, s'ilz estoient si durs et si obstinés de ne les accepter; et la troysiesme, si, en ce cas de leur obstiné reffuz, elle non seulement les exclurra de sa faveur et de celle de son royaulme, mais si elle ne se unyra pas avec Vostre Majesté pour réprimer leur témérité et le pernicieulx exemple qu'ilz s'esforcent de relever au monde contre l'authorité des princes souverains: car, quant à la levée qu'on disoit se fère en Allemaigne pour elle, et aulx deniers qu'on dict encores qui s'y espèrent et d'aultres qui s'espèrent aussi à la Rochelle d'elle et de son royaulme contre vous, je ne la vouloys suplier, sinon de vous en esclarcyr si bien une foys qu'il ne vous en peult plus rester aulcun doubte.
La dicte Dame, après m'avoir par beaulcoup de bonnes parolles et en plusieurs façons donné à cognoistre qu'elle avoit ung très grand contantement de ceste confiance, que vous monstriez avoir d'elle sur la paciffication de vostre royaulme, m'a respondu qu'elle vouloit très fermement croyre que le contenu ez articles, que je luy avois dernièrement monstrez, estoit proprement ce que vostre Majesté avoit intention d'accorder et meintenir de bonne foy à ses subjectz pour parvenir à une bonne paciffication, et qu'elle me diroit de rechef le mesmes qu'allors, que, si eulx de leur costé ne monstroient rayson suffizante pourquoy ilz ne puyssent avec cella vivre soubz vostre authorité, leur conscience saulve, et leurs vyes asseurées, que non seulement elle ne les vouldra favoriser, ains les réputera pour traistres et rebelles, dignes d'estre chassez de tout le monde; et que si, pour entendre à quoy ilz se pourroient arrester, il vous playsoit luy donner congé qu'elle s'en meslât, qu'elle y procèderoit avec aultant de considération de l'authorité qui vous est deuhe sur voz subjectz, comme s'il estoit question de saulver la sienne sur les siens; et que si, par voz lettres, je cognoissoys que vous l'eussiez agréable, qu'elle s'y employeroit tout incontinent.
Je luy ay respondu que je ne pouvois ny voulois m'advancer à rien de plus que ce qu'elle venoit de lyre; car n'en avois aultre commandement, dont tornasmes relyre le dict extret de la lettre mot à mot; puys, me pria que je vous vollusse asseurer de la continuation de sa bonne vollonté et grande affection à la paix de vostre royaulme, et que s'il vous playsoit qu'elle s'en meslât, qu'elle envoyeroit devers Vostre Majesté, ou bien là où il seroit besoing, ung personnaige de qualité correspondante à ung si grand négoce, comme elle estime cestuy cy, pour y besoigner, ainsy que vous adviseriez, ou bien tretteroit icy avec Mr le cardinal de Chatillon; lequel elle cognoissoit très desireux de la paix, et l'avoit toutjours cogneu très respectueulx à Voz Très Chrestiennes Majestez; et qu'elle estimoit qu'il ne vous pourroit revenir qu'à honneur, comme elle mettroit bien peyne qu'il vous revînt à proffict, qu'elle s'employât envers ceulx de sa religion à les exorter qu'ilz se veuillent contanter des offres de leur prince et seigneur, ou bien de suplier Vostre Majesté d'eslargir ung peu sa grâce envers eulx; et qu'elle sçayt bien que le différer en cecy sera pour vous rendre en brief la dicte paciffication beaucoup plus malaysée, encor qu'elle peult bien asseurer que, en Allemaigne, ny à la Rochelle, il n'est allé, ny yra rien, de sa part, qui soit contre Vostre Majesté.
Je luy ay grandement loué ceste sienne bonne intention, avec promesse de la vous fère bien entendre, et qu'elle se pouvoit asseurer que la paix de France seroit la paix d'Angleterre; et que, si l'occasion de ceste guerre, laquelle faisoit toutjour mal passer quelque chose entre voz deux royaulmes et voz communs subjectz, estoit ostée; et que d'ailleurs elle vollût donner quelque accommodement aulx affères de la Royne d'Escoce, elle se pouvoit asseurer que nul prince ny princesse de la terre n'auroit son règne plus estably ny reposé que seroit le sien; et que Vostre Majesté avoit acepté l'offre qu'elle faisoit de vouloir entendre à quelque bon expédiant entre elles deux, si vous le leur métiez en avant; que vous aviez estimé, si les propres offres de la Royne d'Escoce ne luy sembloient suffizantes, que c'estoit à elle d'en adviser de plus grandes, et que, si elles n'estoient par trop disraysonnables, vous croyés fermement, que la dicte Dame les accorderoit, et que vous, comme son principal allié, non seulement les confirmeriez, mais métriez peyne de les luy fère accomplyr.
Elle a répliqué que la Royne d'Escoce n'avoit jamais parlé que en général, et qu'il failloit venir aulx choses particullières, dont, s'il luy en estoit miz en avant quelques unes, que pour l'honneur de Vostre Majesté elle les suyvroit; ayant néantmoins à se pleindre encores de nouveau de la dicte Royne d'Escoce, qu'estant, ainsy qu'elle est, entre ses mains, elle n'avoit toutesfoys layssé, par ceulx qui tiennent son party en Escoce, de fère retirer ses fuytifz; et que, en toutes sortes, elle estoit résolue de chastier et poursuyvre ses dicts fuytifz, et ceulx qui les soubstiennent, me signiffiant aulcunement qu'elle entreprendroit de fère entrer des forces dans le pays.
Je luy ay respondu qu'elle advisât de ne contrevenir aulx trettez, et que, s'il luy plaisoit de mettre en liberté l'évesque de Roz, luy et moy adviserions de luy ouvrir des moyens pour esteindre toutz ces différantz d'entre elles deux et leurs deux royaulmes.
«Il n'est pas, dict elle, tant prisonnier qu'il ne puysse tretter par lettres avecques sa Mestresse, et n'est retenu que _pro formâ_ pour quelque démonstration contre la pratique qu'il a meue avec ceulx du North; mais bientost il sera en liberté.» Et ainsy gracieusement s'est achevée ceste audience, laquelle je vous ay bien vollu ainsy au long réciter, Sire, affin que l'intention de la dicte Dame vous soit mieulx cogneue, et remectz les aultres choses au Sr de Vassal, présent porteur, auquel je vous supplie très humblement donner foy: et sur ce, etc.
Ce XXVIIe jour de mars 1570.
A LA ROYNE.
=Chiffre.=--[Madame, je n'ay peu contanter l'homme, duquel je vous ay naguière escript par mon secrétaire, de la responce que mon dict secrétaire m'a raportée, bien que je la lui aye baillée en la façon que ce mien gentilhomme vous dira; par lequel il vous plairra, Madame, me mander comment je l'en debvray résouldre, car il me presse bien fort de le fère, et si, a des considérations telles qu'il ne peult penser que ne le debviez accepter. Au reste, Madame, la Royne d'Angleterre, pour me tenir la promesse qu'elle m'avoit faicte de m'advertyr des choses qu'elle entendroit se fère en Allemaigne contre Voz Majestez, m'a dict que, dans trois sepmaines, ceulx de la religion doibvent envoyer gens exprès devers les princes protestans pour résouldre l'entreprinse de France, si la paix ne sort à effect; et que pourtant elle seroit bien ayse de pouvoir ayder à la conclurre bientost; de quoy je vous ay bien vollu fère ce mot et le vous escripre ainsy à part, parce que la dicte Dame m'a dict qu'elle m'en advertissoit soubz sacrement de confession, en ce temps de caresme, affin que je ne la nommasse pas; car, si les aultres se plaignoient qu'elle m'eust donné cest adviz, elle serait contraincte de dire qu'elle ne m'en avoit point parlé; et bien que ce ne soit ung faict de grand importance, je ne vouldrois toutesfoys l'avoir mise en peyne de me désadvouher.] Sur ce, etc.
Ce XXVIIe jour de mars 1570.
OULTRE LES SUSDICTES LETTRES, le dict Sr de Vassal pourra dire à Leurs Majestez:
Qu'il a esté naguières remonstré à la Royne d'Angleterre qu'elle et son royaulme estoient pour tumber en ung prochain inconvéniant, pour la multitude des difficultez, ès quelles elle se trouvoit embroillée avecques le Roy, avecques le Roy d'Espaigne, avecques la Royne d'Escoce, avec les Irlandoys, et avec les naturelz de ce royaulme, qui sont prisonniers, fuytifz, ou mal contantz, si elle s'opinyastroit de les vouloir toutes en ung temps surmonter par la force ou par la despence; dont, induicte par le conseil des plus modérez d'auprès d'elle, avoit advisé d'y procéder par les gracieux expédians qui s'ensuyvent:
En premier lieu, pour le regard du Roy, que, pour effacer la mémoire des choses qui pourroient avoir mal passé contre luy du costé de ce royaulme, despuys ses derniers troubles, elle s'employeroit tout ouvertement de luy procurer une paix tant advantaigeuse et honnorable avecques ses subjectz, qu'elle le se randroit bienveuillant, et luy offriroit au reste quelque honneste accommodement ez affères de la Royne d'Escoce; dont, par ces deux poinctz, elle se conserveroit la paix avecques luy;
Que, du costé du Roy d'Espaigne, elle envoyeroit des depputez en Flandres, ainsi qu'on luy en faisoit encores lors grande instance, affin d'accorder les différans des prinses, et que ces mesmes depputez essayeroient d'entrer plus avant en matière pour voir s'ilz pourroient parvenir à ung général accord de toutes aultres choses.
Au regard de la Royne d'Escoce, qu'elle luy escriproit une bonne lettre, et que, jouxte ce qu'elle m'avoit naguières promis, elle l'exorteroit de mettre en avant quelques bons et honnestes expédians entre elles deux, et luy promettroit d'y entendre et les recepvoir de bon cueur.
Quant aulx choses d'Irlande et de ce royaulme, qu'elle rapelleroit gracieusement aulcuns des seigneurs qui sont les moins offancez, et par le moyen de ceulx là, elle essayeroit de radoulcyr les aultres et les remettre en leurs degrez et estatz; et puys, avec l'unyon et conformité de leurs bons conseilz, et de leur ayde, elle pourroit ayséement remettre les choses en ung paysible et bien asseuré estat; dont luy fut sur ce proposé une forme de rémission pour les fuytifz, et la comtesse de Vuesmerland s'aprocha en ceste ville pour poursuyvre le rapel de son mary.
Suyvant laquelle délibération, parce que ceulx qui vouldroient le trouble n'eurent de quoy suffizamment la débattre, aulcunes des dictes choses ont esté despuys commencées, aultres ont esté en aparance accomplyes, mais nulles n'ont sorty à bon effect; ains les ont ces gens là tornées en aultre et quasi contraire sens de ce qu'on espéroit.
Car, touchant la paix de France, estant la dicte Dame sur le poinct d'envoyer ung personnaige de grande qualité devers le Roy pour ayder à la conclurre, ilz ne luy ont pas ozé oster ce sien honneste desir, parce qu'ilz ont pensé que la dicte paix se pourroit conclurre de deçà comme dellà, et possible à leur dommaige; mais ilz luy ont bien persuadé, qu'ayant la dicte Dame esté mal ouye, la première foys qu'elle s'est offerte d'en parler, qu'elle debvoit meintennant attendre que le Roy l'en pryât, ce qui se raporte au propos qu'elle m'en a tenu en ceste audience.
Et des choses de Flandres, ilz luy ont persuadé de deffandre aulx depputez, qui alloient par dellà, de ne s'ingérer à rien davantaige qu'au simple faict, duquel la dicte Dame estoit maintennant recerchée, qui estoit des merchandises; aultrement ce seroit faire amande honnorable au duc d'Alve; et que pourtant leur commission debvoit estre leue publicquement en présence du Sr Thomas de Fiesque; et à icelle adjouxté la restriction de ne parler ny tretter d'aultre chose que des merchandises d'Angleterre, et de pouvoir simplement accorder que personnaiges de semblable qualité puissent venir par deçà pour tretter de celles d'Espaigne, ce qui a esté ainsy faict.
Et pour l'importance des affères d'Escoce, affin que la dicte Dame ne s'obligeât trop par ses lettres à la Royne d'Escoce sa cousine, le secrétaire Cecille les a escriptes et a contrefaict la main de sa Mestresse, avec plusieurs parolles de consolation et de commémoration des bénéfices passez, mais tellement couchées qu'on ne peut comprendre où va son intention; toutesfoys la Royne d'Escoce ne laysse d'y respondre.
Quant à radoulcyr et rappeller les seigneurs mal contantz, l'on a, à la vérité, miz en plus grande mais non en entière liberté millord de Lomellé; et le comte d'Arondel, qui estoit, plus de six sepmaines a, sur le poinct d'estre rappelé, demeure encores confiné en sa mayson de Noncich, et n'y a nulle apparance de la liberté du duc. Par ainsy la noblesse reste aussi mal satisfaicte que auparavant, et le comte de Pembroc, qui estoit ung médiateur en cella, est naguières trespassé.
Or, sur la grande instance que le sir Randolf, despuys qu'il est en Escoce, a toutjours faicte à la dicte Dame, de vouloir, par les meilleurs et plus promptz moyens qu'elle pourroit, assister ces seigneurs de dellà, qui veulent dépendre d'elle, lesquelz, pour establyr l'authorité du petit prince, et oster celle de la Royne d'Escoce, demandent avoir le comte de Lenoz pour régent, ou aultrement, que la part de la Royne d'Escoce va prévaloir dans le pays; la matière en a esté avec grande contention débattue entre ceulx de ce conseil, qui enfin ont miz en considération que le dict comte de Lenoz estoit suspect de la religion catholique, et qu'il n'estoit de suffisance ny d'expériance pour conduyre, à l'intention de la dicte Dame, les grandz affères qui se présentent meintenant en Escoce; ains seroit pour y aporter plus de retardement que d'advancement: par ainsy, ont résolu qu'on se déporteroit de plus luy pourchasser la charge ny la régence du dict pays, et que, estant le comte de Sussex desjà dépesché, avec tout ample pouvoir, au pays du North, il luy seroit encores commis cest affère d'Escoce, car c'estoit tout vers ung mesmes quartier.
Dont, à sa commission des choses du dict pays du North, laquelle portoit de marcher seulement jusques à la frontière d'Escoce, avec quatre mil hommes de pied et douze centz chevaulx; et de faire procéder au jugement des coulpables de la première ellévation et exécuter les condampnez, et poursuyvre par deffault les absentz, confisquer leurs biens et prendre possession d'iceulx au nom de la dicte Dame, et en vendre ce qu'il pourroit; a esté adjouxté qu'il pourra lever jusques à dix mil hommes, et qu'il procèdera aulx affères d'Escoce tant contre les rebelles qui s'y sont retirez que au faict de l'estat; qu'il marchera en pays, s'il est besoing, et ainsy que l'occasion s'en présentera; et qu'il pourvoirra surtout que nulz Françoys ny Espaignolz, ny aultres estrangiers preignent pied par dellà; et, pour cest effect, ordonné luy estre forny contant XX mil {lt} d'esterlin, c'est LXVII mil trois centz escuz, et que, dans six sepmaines, il luy en sera envoyé aultant. Despuys, la dicte Dame m'a résoluement déclaré qu'elle envoyera poursuyvre et chastier ses fuytifz et ceulx qui les soubstiennent, jusques dans l'Escoce.
L'on faict aller fort secrètes et fort déguysées les nouvelles qui viennent du dict pays d'Escoce; néantmoins l'on m'a dict que le duc de Chastellerault, et les comtes d'Arguil, d'Honteley, d'Atil et toutz les principaulx du pays estoient à l'Islebourg au commencement de mars, et les comtes de Northomberland, de Vuesmerland et aultres fuytifz d'Angleterre avec eulx; qu'ilz estoient après à tenir une assemblée d'Estatz, remise du IIIIe au Xe du dict moys, pour regarder à ce qu'ilz auroient à fère pour la restitution de leur Royne; que cependant ilz avoient faict proclamer par tout le pays l'authorité de la dicte Dame; que, parce que le comte de Mar faisoit difficulté de se joindre à eulx, ilz avoient proposé de marcher en armes vers Esterlin pour le dessaysir du gouvernement du petit prince; que despuys il s'estoit rallyé avecques eulx; qu'on ne sçavoit qu'estoit devenu le comte de Morthon, et sembloit qu'il se fût retiré en Angleterre; que quelques navyres, avec gens de guerre, avoient apparu au North d'Escoce, dont aulcuns disoient que c'estoit le secours de Flandres, que le frère du comte d'Honteley admenoit, les aultres disoient que c'estoit le comte de Bodouel qui venoit de Danemarc, avec quelques gens qu'il avoit ramassez.
SECONDE INSTRUCTION A PART AU DICT SIEUR DE VASSAL.
L'ambassadeur d'Espaigne m'a dict, despuys huict jours, que le duc d'Alve luy avoit escript deux notables considérations qu'il avoit mandées au Roy par le mesmes gentilhomme, que Sa Majesté luy avoit expressément dépesché pour avoir son conseil sur la paix de son royaulme; la première, que d'octroyer liberté de conscience ou exercisse de religion à ses subjectz, de tant que c'estoit pure matière éclésiastique, il ne s'en debvoit entremettre aulcunement, ains le remettre du tout au Pape; la seconde, que de pardonner aulx ellevez, il le trouvoit bon, pour le désir qu'il avoit à la paix de France, si cella en estoit le moyen, mais en lieu d'establyr ses affères, ce seroient eulx qui les establyroient et se fortiffieroient par la dicte paix, et guetteroient le temps de reprendre les armes à leur advantaige, lorsqu'ilz cuyderont mieux emporter la couronne; par ainsy qu'il estoit nécessaire qu'il y mit meintennant une entière fin:
Que le dict ambassadeur trouvoit ce conseil fort prudent, et que le Roy, suyvant icelluy, se debvoit résouldre à la guerre, non de donner souvant des batailles, car c'estoit trop hazarder l'estat, mais de myner les ennemys à la longue, et qu'aussi bien la paix n'estoit près d'estre faicte, parce qu'ung de ses amys de ce conseil l'avoit adverty que la Royne d'Angleterre avoit promiz au cardinal de Chatillon de secourir l'Admyral, son frère, de deux centz mil escuz; et que le dict cardinal luy avoit obligé sa foy, et celle de son dict frère, qu'ilz ne permettroient qu'en nulles conditions la dicte paix se conclûd.
Je luy ay respondu, quant au premier, que le duc d'Alve estoit ung si prudent et si entier et modéré seigneur qu'il ne faudroit de conformer toutjours ses adviz sur les affères de France à celluy de Leurs Majestez Très Chrestiennes, et des saiges seigneurs de leur sang, et de leur conseil, qui les entendoient très bien et sçavoient comme il les failloit manyer, et qui auroient toutjours le soing qu'il ne s'y fît, pour paix ny pour guerre, rien qui ne fût sellon Dieu, à l'honneur du Roy et repos de la Chrestienté:
Et quant à l'aultre, de l'obligation du cardinal à la Royne d'Angleterre, que je le prioys de vériffier davantaige ce qu'on luy en avoit dict, et où, et commant se feroit le payement des deux centz mil escuz.
Mais voulant, de ma part, descouvrir si cella estoit vray, car, quant à la promesse des deniers, j'en avois desjà quelque adviz, mais non de ceste obligation du cardinal, ny d'une si malle volonté de ceste Royne, j'ay, par une interposée personne, faict toucher la matière au comte de Lestre et au secrétaire Cecille, desquelz deux se comprend toute l'intention de la dicte Dame, et l'ung et l'aultre ont monstré que eulx et leur Mestresse desiroient la paix; dont, oultre la conjecture des propos, que je sçay qu'ilz en ont tenu à celluy par qui je les ay faictz sonder et à d'aultres, voycy ceulx que Cecille a dictz à ung mien gentilhomme tout exprès pour me les raporter:
Que, par les adviz de Mr Norrys et par aultres conjectures, il cognoissoit que la paix demeurait d'estre faicte en France, parce que le Roy n'y vouloit permettre l'exercisse de la religion, et que ceulx de la Rochelle ne combattoient ny pour terres, ny pour empyres, ny pour aultre chose quelconque que pour cella; dont il s'advanceroit de dire un mot, que possible l'on ne l'estimeroit sage de me l'avoir mandé, que, s'il plaisoit au Roy leur ottroyer le dict exercisse en leurs maysons, il pensoit fermement qu'il conclurroit quant au reste la paix, tout ainsy qu'il la vouldroit; et que, s'il avoit agréable que la Royne, sa Mestresse, s'y employât, laquelle y pouvoit possible aultant que prince ny princesse de la terre, qu'elle le feroit aultant à l'honneur et advantaige de Leurs Majestez Très Chrestiennes, et à la tranquillité de leur royaulme, comme si c'estoit pour elle mesmes.
Le comte de Lestre, par ung gentilhomme italien catholique, qui est commun amy entre luy et moy, m'a mandé que la dicte Dame estoit bien disposée à la dicte paix, et qu'il estoit d'adviz que, comme de moy mesmes, je l'en misse en propos, la première foys que je parleroys à elle, pour l'exorter de tenir la main à ce qu'on la pût conclurre à l'advantaige du Roy, et que les subjectz eussent à se contenter de ce que leur prince leur pourrait, avec son honneur, ottroyer, sans en vouloir tirer davantaige par la force; et que je luy remonstrasse que la paix de France serait la paix d'Angleterre, voyre de toute la Chrestienté, et luy toucher à ce propos le restablissement de la Royne d'Escoce; et comme, par l'accomplissement de ces deux choses, si elle s'y vouloit bien employer, elle pourrait régner très paysiblement en son royaulme: