Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième

Part 7

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Ce qui est advenu de nouveau en la frontière entre millord Dacres et millord de Housdon, joinct les façons dont l'on continue de procéder de plus en plus fort rudement contre ces seigneurs qui sont arrestez, et d'observer de près le reste de la noblesse, descouvre assés qu'il y a une grande contrariété dans ce royaume tant sur la religion, et sur le faict de la Royne d'Escoce, et sur les divers tiltres de la succession de la couronne, et sur l'emprisonnement des grandz, que pour ung général malcontantement contre ceulx qui gouvernent.

Et semble que le duc de Norfolc est plus que jamais désiré d'ung chacun, mais il demeure fermement résolu en soy mesmes de ne pourchasser sa liberté par nulle aultre voye que par celle de l'équité de sa cause; en quoy il se persuade d'avoir ung très bon et très asseuré fondement, lequel il ne veult aucunement altérer; mais les aultres seigneurs, qui ne sont si resserrez que luy, sont dellibérez que, si, dans quinze jours, ilz ne se peuvent prévaloir, ou pour le dict duc ou pour eulx; de leurs amys et moyens de court, qu'ilz se résouldront à cercher d'aultres expédians, et m'ont faict remercyer du reffuge et retrette que je leur ay dict que le Roy leur donroyt en son royaume.

Or, se trouvans les comtes de Northomberland et de Vuesmerland et millord Dacres, qui sont trois bien principaulx personnaiges de ce royaume, et quelque nombre de gentilshommes de ce pays avec eulx, meintennant fuytifz en Escoce, toutz bien affectionnez à la Royne d'Escoce et bien fort catholiques; et desirant le duc de Norfolc, de sa part, que les affères de la dicte Dame y soient secouruz, nomméement du costé de France, il est à espérer que, s'il playt au Roy de les favoriser en quelque bonne sorte, non suspecte à ces seigneurs angloys partisans de la dicte Dame, qu'elle et son royaulme pourront estre préservez contre les entreprinses de l'Angleterre à honneur et utillité de la France, et la Royne d'Angleterre et les siens divertys de ne pouvoir tant nuyre, comme ilz font en aultres endroicts, aulx affères du Roy, non sans que Sa Majesté se forme, par ce moyen, ung bon nom, et possible quelque bonne part en l'affection de ceulx de ceste isle.

Le duc d'Alve, à la vérité, a des ambassadeurs escoçoys, et anglois devers luy pour avoir secours, et il a escript par deçà qu'il est tout prest de le bailler, mais que nul de ceulx qui sont venuz ne luy sçayt donner compte du temps, du lieu, de la forme et des condicions qu'ilz veulent avoir le dict secours, et qu'il ne veult advanturer l'honneur et les affères de son Mestre, de mettre en évidence un telle entreprinse, sans y voyr bon fondement. Par ainsy, il sollicite que quelcun des principaulx le vienne trouver pour conclurre avecques luy de toutes les particullaritez du dict secours; et, de tant que le duc de Norfolc a suspect ce qui vient de ce cousté là, il me faict solliciter de haster l'assistance du Roy en faveur de la Royne d'Escoce.

Le comte de Lestre, en une privée conférance qu'avons heu ensemble, m'a dict que la Royne, sa Mestresse, avoit esté naguières pressée par ceulx de son conseil de prendre party, affin de remédier tout à ung coup à plusieurs difficultez qui se présentent en son royaulme, et qu'elle, de son costé, s'estoit monstrée, encores ce coup, aussi dégoustée de mariage, comme toutes les aultres foys qu'on luy en avoit cy devant parlé; mais enfin elle leur avoit respondu que, si pour annuller les divers tiltres qu'on prétend à sa succession, lesquelz mettent en division son royaulme, elle estoit contraincte de se maryer, qu'elle est toute résolue de n'espouser point de ses subjectz.

Je luy ay respondu qu'il sçavoit bien que Leurs Majestez Très Chrestiennes avoient toutjours heu désir que ce fût luy qui tint ce lieu, et que ceste leur bonne vollonté continue encores, dont ne failloit sinon qu'il regardât comment les y employer; que de ma part je luy serviray de bon cueur; que le temps sembloit fère pour luy, parce que tout le royaulme plyoit meintennant au désir de la dicte Dame, et les principaulx qui estaient travaillez concouroient toutz à luy complayre, pourveu qu'il fit quelque chose pour eulx; et la Royne d'Escoce, qui pouvoit assés dans ceste isle, favorisoit ses nopces, s'il favorisoit sa restitution; et quoy qu'il y eust, puysqu'il estoit ainsy advancé en la bonne grâce de la dicte Dame, qu'il advisât de prendre ce premier lieu, et à tout le moins de ne le laysser aller à nul, qui ne luy sache le bon gré de l'y avoir miz.

Il m'a rendu plusieurs bonnes parolles de mercyement, pour les mander de sa part à Leurs Majestez, et, après m'avoir touché ung mot de l'extrême déplaysir, que la Royne, sa Mestresse, avoit du mariage de la Royne d'Escoce avec le duc de Norfolc, il m'a prié qu'en une de mes audiences, je face venir à propos à la dicte Dame que, pour obvier aulx inconvénians où elle et son royaulme pourront tumber par les diverses prétencions de sa succession, qu'ung chacun estime qu'elle feroit bien de se maryer, et que le Roy avoit toutjour desiré que, s'il ne pouvoit pour luy ou les siens avoir ce bien, que au moins, pour évitter la jalouzie de quelque aultre party estrangier, ce fût quelque bien heureulx de ce royaulme qui y parvînt, ce que je ne luy ay reffusé de fère; mais j'attendray là dessus le commandement de Leurs Majestez.

XCIVe DÉPESCHE

--du IXe jour de mars 1570.--

(_Envoyée exprès jusques à Callais, par Olyvier Cambernon_.)

Affaires d'Écosse.--Crainte de l'ambassadeur que tous ses efforts ne puissent empêcher la guerre d'éclater.--Son désir de voir donner satisfaction sur les diverses plaintes d'Élisabeth contre la conduite tenue à l'égard des Anglais en France.--Mission du Sr de Garteley.--Arrêt prononcé contre milord de Lomeley.--Nouvelles des Pays-Bas.

AU ROY.

Sire, quant j'ay dépesché le Sr de Sabran devers Vostre Majesté, le IIIIe de ce moys, je l'ay instruict, le plus particullièrement que j'ay peu, de l'estat des choses qui se passent icy, lesquelles continuent en l'apareil de guerre, qu'il vous aura dict, de lever toutjours soldatz en ceste ville de Londres et ez envyrons, pour les envoyer au North; et dilligenter l'aprest des navyres; et fère les provisions pour iceulx; et cercher deniers de toutes partz, bien que la malladie, intervenue là dessus, de Mr le comte de Lestre, a donné quelque peu de retardement aulx dellibérations de ce conseil, lequel ne s'est assemblé durant son grand mal, mais à présent il se porte bien; et aussi que toutz en ces choses ne se sont trouvez d'accord en ceste court, néantmoins j'entends qu'on y a résoluement conclud l'entreprinse d'establyr, par toutz les moyens qu'on pourra, le gouvernement d'Escoce ez mains de ceulx qui ont relevé la part du comte de Mora, parce qu'ilz se monstrent fort contraires aulx fuytifz d'Angleterre; et se soubmettent à la protection de ceste Royne; et luy demandent le comte de Lenoz pour régent; qui sont choses qu'elle trouve bonnes, et qui sont conformes à ce qu'elle desire pour tenir le dict royaulme divisé, et avoir toutjour l'une des partz à sa dévotion. Je ne sçay si l'assemblée des Estatz, qu'on attandoit au dict pays le IIIIe du présent, aura esté tenue, et si elle aura heu nul effect; il ne s'en dict encores rien, et croy qu'il sera bien tard, quant j'en auray des nouvelles, car l'on tient les passaiges bien fort serrez.

Cependant la Royne d'Angleterre est entrée en grand deffiance sur ce que Mr Norrys son ambassadeur luy a escript que Voz Majestez Très Chrestiennes luy ont tenu quelque propos fort exprès sur les affères de la Royne d'Escoce et de son royaulme; duquel je n'ay encores entendu le particullier, sinon qu'on m'a dict que la dicte Dame en est fort fâchée, joinct que, par le mesmes pacquet, le dict ambassadeur luy a envoyé ung discours, imprimé à Paris, sur les troubles de son royaulme, qui ne parle à l'advantaige d'elle ny de ceulx qui gouvernent ses affères; et d'abondant elle a sceu qu'un homme de son dict ambassadeur a esté naguyères arresté à Amiens, et que son pacquet, qu'elle luy avoit baillé à porter, luy a esté osté; desquelles choses il n'est pas à croyre combien elle s'en trouve offancée, et combien les siens en sont mutinez, jusques à dire qu'il vauldroit mieulx venir à une guerre déclairée, et que leur ambassadeur s'en retornât, et que je me retirasse, que d'user de tels déportemens; dont, de tant que je les ay fort asseurez que la publication du dict discours, ny la détention du pacquet ny du messagier, ne sont aulcunement procédées du vouloir ny commandement de Voz Majestez, je vous suplie très humblement, Sire, qu'il vous playse luy en fère donner quelque satisfaction, comme d'accidens que vous n'aviez ny préveuz, ny pensez, et luy fère aussi satisfère sur une pleinte, qu'elle m'a faicte renouveller, de certains pescheurs de Dièpe et aultres de dellà, qui abusent en la coste de deçà de leur forme de pescher et de leurs filetz contre l'ordonnance du pays, affin de ne mesler si petites choses avec les plus grandes, qu'avez à démesler ensemble.

Le Sr de Garteley s'en est revenu très contant en toutes sortes de Voz Majestez; il a heu congé de passer en Escoce, mais non d'aller veoir la Royne sa Mestresse, à laquelle toutesfoys nous avons trouvé moyen de fère entendre tout l'effect de son voyage, de quoy je m'asseure qu'elle aura receu grande consolation.

Millord de Lomellé a heu ampliation de son arrest, luy ayant esté permiz d'aller demeurer avec le comte d'Arondel son beau père à Noncich, et de pouvoir jouyr de l'air et de l'esbat des champs deux mil à l'entour, ce qui donne espérance de veoir bientost quelque modération ez affères de ces seigneurs.

Les depputez de Flandres, estantz prestz à partir, ont trouvé quelque deffectuosité en leurs charges et pouvoirs qui les a retardez huict jours, mais j'entendz qu'ilz s'acheminent demain, et le Sr Thomas Fiesque avec eulx, avec opinion de pouvoir accorder facilement le faict des merchandises, mais difficilement celluy des deniers. Sur ce, etc.

Ce IXe jour de mars 1570.

XCVe DÉPESCHE

--du XIIIIe jour de mars 1570.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet_.)

Contentement de la reine d'Angleterre au sujet de la satisfaction qui lui a été donnée sur l'une de ses plaintes.--Impossibilité de connaître quelles sont ses véritables intentions à l'égard de la France.--Continuation des apprêts maritimes et des préparatifs contre l'Écosse.--Nécessité de prendre des mesures pour empêcher le capitaine Sores de continuer ses courses sur mer.--Départ des députés envoyés dans le Pays-Bas pour traiter des différends de l'Angleterre avec l'Espagne.

AU ROY.

Sire, le jour d'après ma précédante dépesche, laquelle est du IXe du présent, j'ay receu celle de Vostre Majesté du XXIe du passé, en laquelle j'ay trouvé l'honneste satisfaction qu'il vous a pleu donner à la Royne d'Angleterre sur celle de ces trois pleinctes que je vous ay mandé qu'elle avoit le plus à cueur, qui est du discours des troubles de son royaulme imprimé à Paris; de laquelle satisfaction, despuys que Mr Norrys luy en a donné adviz, elle et les siens ont monstré qu'ilz n'estoient plus si offancez comme auparavant: ce qui me sera ung argument, la première foys que j'yray trouver la dicte Dame, de la prier qu'elle veuille user de pareille sincérité et correspondance d'ung bon cueur envers Voz Majestez Très Chrestiennes, comme par cest acte vous luy avez monstré que vous l'avez clair et droict, et entièrement bien disposé envers elle; et luy continueray la mesmes instance, que je luy ay ordinairement faicte, de ne porter ny souffrir estre apporté par les siens aulcun secours ny assistance à ceulx qui troublent vostre royaulme, et qu'il n'est possible qu'ilz en puissent tirer d'Angleterre, sans qu'elle tumbe en l'infraction des trettez et en une manifeste ropture de la paix.

Plusieurs parlent diversement de l'intention de la dicte Dame sur le présent estat de voz affères; les ungs, qu'elle l'a bonne et qu'elle incite à la paix ceulx de la Rochelle; les aultres, au contraire, qu'elle l'a très mauvaise et qu'elle les sollicite à la guerre. Vostre Majesté pourra assés juger ce qui en est par la condicion de ceulx qui m'en ont donné les adviz, desquelz je réserve vous mander les noms, et la façon des propos qu'ilz en ont tenu, par l'ung des miens que je dépescheray bientost devers Vostre Majesté.

Je n'ay encores rien entendu de l'effect de l'assemblée que les seigneurs d'Escoce debvoient tenir à l'Islebourg, le IIIIe de ce moys, ny s'ilz ont prins nul bon expédiant entre eulx sur l'ordre et gouvernement du pays. Bien m'a l'on dict que le comte de Morthon et le sir Randolf ont escript à ceste Royne, que, si elle ne faict bientost aparoistre son assistance par dellà, que toutz les Escouçoys cryeront _France_ et que le nom de Vostre Majesté y est bien ouy et bien receu, et qu'ilz demandent d'avoir leur Royne; par ainsy, que le jeune prince s'en va déboutté de l'authorité, et du nom de Roy qu'on luy a attribué, si elle n'y remédye. Dont quelcun m'a adverty que la dicte Dame y a envoyé en dilligence six mil {lt} d'esterlin, c'est vingt mil escuz, et que le comte de Sussex, lequel a esté mallade trois sepmaines en ceste court, mais à présent se porte bien, partyra du premier jour pour s'aller présenter sur la frontière d'Escoce, avec quatre mil hommes de pied et douze centz chevaulx, lesquelz sont desjà bien avant; et ce, principallement parce que de la dicte frontière, despuys que millord Dacres s'y est retiré, l'on a faict cinq ou six courses en celle d'Angleterre, et brullé des villaiges, et admené plusieurs prisonniers: dont le dict Dacres a esté déclairé traistre et rebelle.

J'entendz que les seigneurs de ce conseil ont fait dépescher cinq ou six centz lettres missives à des particuliers, gentishommes du North, pour les prier de se pourvoir en toute dilligence de quelques hommes, et d'armes, et de chevaulx, chacun le mieulx et le plus advantaigeusement qu'il pourra, oultre l'obligation de l'ordonnance, affin de fère promptement ung bien relevé service à la Royne leur Mestresse, sellon l'expécialle fiance qu'elle a en eulx. Et en ceste ville de Londres l'on lève de nouveau cinq centz harquebouziers pour les mettre sur les cinq navyres premier pretz, qu'on dellibère getter dehors dans huict jours; et en prépare l'on aultres dix pour les getter, à la my apvril, dont l'argent pour les avitailler est desjà dellivré au pourvoyeur de la marine, et ne cesse l'on d'aprester aussi toutz les aultres pour estre prestz à l'entrée de l'esté.

Je viens d'estre adverty que quatre vaysseaulx du cappitaine Sores ont de rechef investy ung aultre navyre vénicien, qui partoit de ce royaulme chargé de draps, et qu'ilz l'ont prins; et, encor qu'il ne soit si riche que les premiers, il y a néantmoins pour cinquante mil escuz de merchandise, oultre l'artillerye et le vaysseau, qui est des meilleurs qui se puissent trouver; et semble, Sire, qu'il est expédiant que Vostre Majesté se dellibère de pourvoir à ces grandz désordres de la mer, en quoy pourra estre que ceste princesse concourra d'y ayder de son cousté, s'il vous playt que je luy en face instance.

Les depputez, qui vont devers le duc d'Alve, sont partys despuys devant hier, et croy qu'ilz passent aujourduy la mer. J'entendz que, oultre la commission qu'ilz portent ouvertement par escript, il leur en a esté baillé une à part, pour entrer, s'ilz peuvent, en ung général accord de toutes choses; et le Sr Thomas Fiesque, qui m'est venu dire adieu, m'en a touché quelque mot, et qu'il espère avoir charge de retourner bientost pour cest effect par deçà. Aulcuns pensent qu'il s'y trouvera beaulcoup de difficultez; ce que je croyrois, n'estoit qu'il semble que le Roy d'Espaigne sent si fort la prinse qu'on dict que le roy d'Argel a faicte de la ville de Tunis[3], et crainct tant que ce soit ung commancement d'attirer les entreprinses du Turc en ces quartiers là, qu'il sera bien ayse d'accommoder gracieusement ceste querelle qu'il a avecques ceulx-cy. Sur ce, etc. Ce XIVe jour de mars 1570.

[3] Au commencement de 1570, Aluch-Aly, dey d'Alger, s'empara de Tunis, et chassa de ses Etats Muley Homaidah, dernier roi de Tunis de la dynastie des Hafsides, qui s'était reconnu feudataire de l'Espagne. Les Espagnols, sous la conduite de don Juan, reprirent Tunis, en 1573.

XCVIe DÉPESCHE

--du XIXe jour de mars 1570.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Monyer_.)

Nouvelles de la Rochelle et d'Allemagne.--État des affaires du Nord.--Succès remporté par les révoltés d'Irlande.--Nouvelles de la reine d'Écosse.

AU ROY.

Sire, il n'y a que quatre jours qu'ung navyre de la Rochelle est arrivé, dedans lequel sont venuz aulcuns françoys qui ont esté incontinent devers Mr le cardinal de Chatillon à Chin; et luy, à ce que j'entendz, despuys avoir parlé à eulx, a faict démonstration en ceste court, de désirer plus la paix que de l'espérer; et sont arrivez aussi, dans le mesmes vaysseau, sèze allemans qui s'en retournent en leur pays assés mal contantz. Cependant le dict sieur cardinal a envoyé solliciter la subvention des esglizes protestantes de ce royaulme, avec grand instance d'avoir promptement celle que les estrangiers ont offerte, de laquelle il a desjà retiré quelque somme; mais celle des Flamens, qui est la plus grande, ne luy est venue entière comme il pensoit, parce qu'ilz l'avoient accordée principallement pour le prince d'Orange, en intention qu'il descendît en Flandres; dont, voyantz à ceste heure que c'est pour la guerre de France, aulcuns reffuzent de payer, et m'a esté raporté que aus dicts Flamens est venu ung adviz d'Allemaigne que le dict prince a bien des forces, mais qu'il ne les peult bonnement employer durant la guerre de France, sinon en la Franche Comté, sur le chemyn du secours qui va trouver monsieur l'Admyral, affin de ne s'esloigner les ungs des aultres; et m'a l'on asseuré que, le neufvième de ce moys, ung facteur du sir Grassein a esté dépesché en Hembourg, pour aller donner ordre aulx deniers, qui doibvent estre payez en Allemaigne sur le crédit des merchans de ceste ville. Ung homme du comte Pallatin est freschement arrivé, et encores, despuys luy, ung capitaine itallien nommé Roc, lequel, quatre moys a, avoit esté dépesché en Allemaigne, mais je n'ay sceu encores au vray ce qu'ilz raportent.

Le comte de Sussex est sur son partement pour aller au North, et les quatre mil hommes de pied et douze centz chevaulx, qu'il doibt mener, sont desjà devant. L'on a tenu plusieurs assemblées de conseil sur sa dépesche, dont bientost se pourra entendre quelque chose de ce qu'y aura esté résolu. Il semble que des cinq cens harquebouziers qu'on levoit de nouveau en ceste ville, l'on n'en fornyra encores les navyres, et qu'ilz seront envoyez en Irlande, où j'entendz que les saulvaiges ont donné une estrette aulx gens de Millord de Sydenay; mais ceulx cy le tiennent fort caché.

J'ay obtenu enfin de la Royne d'Angleterre de pouvoir envoyer les lettres de Voz Majestez, que Mr de Montlouet m'avoit laissées, à la Royne d'Escoce, par un secrétaire de Mr l'évesque de Roz qui les luy à dellivrées bien clozes en ses mains, en présence du comte de Cherosbery; et la dicte Dame a envoyé la response, laquelle est encores devers le secrétaire Cecille, qui ne la dellivrera jusques à ce que le dict sieur évesque de Roz ayt esté ouy et examiné, lequel pour cest effect a esté mené despuys devant hyer à la court, soubz la garde de six serviteurs de l'évesque de Londres; et la dicte Royne d'Escoce a trouvé moyen de me fère tenir en chiffre le petit mémoire cy encloz[4], où Vostre Majesté verra ce qu'elle continue de vous requérir. Elle se porte bien de sa santé, mais craint bien fort d'estre remise ez mains du comte de Huntinthon ou du visconte de Harifort, desquelz deux elle se craint comme de ses grandz ennemiz. Nous espérons avoir en brief quelque certitude des choses d'Escoce. Sur ce, etc.

Ce XIXe jour de mars 1570.

[4] A partir de cette époque, les pièces jointes aux dépêches ont cessé d'être transcrites sur les registres de l'ambassadeur.

_Par postille à la lettre précédente_.

Le comte de Pembrot morut hyer en ceste court; l'on ne dict encores qui sera son successeur en l'estat de Grand Mestre, mais cy devant à esté parlé du comte de Betfort.

XCVIIe DÉPESCHE

--du XXVIIe jour de mars 1570.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Vassa._)

Détails circonstanciés d'audience.--Bonnes dispositions d'Élisabeth envers le roi.--Explication donnée par l'ambassadeur sur les articles proposés pour la pacification.--Nouvelle insistance de la part de la reine pour que sa médiation soit acceptée.--Sollicitations faites par l'ambassadeur en faveur de Marie Stuart.--Déclaration d'Élisabeth qu'elle est résolue à porter ses armes en Écosse pour y chercher les révoltés du Nord qui s'y sont réfugiés.--Avertissement lui est donné par l'ambassadeur que si les Anglais entraient en Écosse, le roi considérerait cet acte comme une rupture des traités.--Offre qu'il fait de la médiation de la France pour apaiser tous les différends d'Écosse.--Avis secrètement donné par Élisabeth d'une levée d'armes en Allemagne contre la France.--_Mémoire._ Résolutions prises dans le conseil tant à l'égard des troubles du Nord que des affaires d'Écosse.--Nouvelles de ce pays.--_Mémoire secret._ Avis donné par le duc d'Albe au sujet du traité de paix qui se prépare en France.--Opinion de l'ambassadeur que la reine d'Angleterre desire sincèrement la pacification.--Propositions faites séparément et secrètement à l'ambassadeur par Cécil et par Leicester.--Avis secret sur le dessein arrêté par le comte d'Arundel et milord de Lomeley de reprendre, même en recourant aux armes, l'exécution de leur projet pour rétablir la religion catholique en Angleterre, et Marie Stuart en Écosse.

AU ROY.

Sire, j'ay esté, ceste saincte sepmaine, devers la Royne d'Angleterre pour luy fère veoir que le bon ordre, que Vostre Majesté avoit miz de deffandre, pour l'amour d'elle, la publication du discours des troubles de son royaulme imprimé à Paris, luy debvoit estre ung bien asseuré tesmoignage de vostre droicte intention envers elle, et que, prenant par là toute asseurance de vous trouver toutjour franc, clair et bien disposé à ne favoriser les entreprises de ceulx qui vouldroient troubler son estat, qui mesmes ne vouliez souffrir leurs escriptz, que de mesmes elle cessât, et fît cesser ses subjectz de ne porter aulcune faveur à ceulx qui troubloient le vostre; et qu'au surplus, j'estois bien ayse que ce qu'on luy avoit raporté du serviteur de Mr Norrys, qu'on l'eust arresté à Amyens, et qu'on luy eust osté les pacquetz de la dicte Dame, ne fût vray, affin de n'estre si offancée de ces deux choses, comme, par le propos de son principal secrétaire, il sembloit qu'elle les print à cueur; luy récitant les dicts propos en la façon que par mes précédantes je les ay mandez; et que je luy voulois respondre de ma vye pour Voz Très Chrestiennes Majestez que, despuys la paix, il n'estoit en cella, ny en nulle aultre chose, rien procédé de vostre vouloir et commandement, par où vous eussiez jamais prétandu qu'elle deubt estre offancée; et que, pour mon regard, je serois à trop grand regrect une seulle heure en ce royaulme, après que j'aurois tant soit peu commancé de cognoistre que je ne luy seroys plus agréable; et que je suplieroys très humblement Vostre Majesté d'y envoyer ung aultre; mais ne lairroys pourtant de me plaindre meintennant à elle du tort qu'on avoit naguières faict à ung mien secrétaire, qui portoit vostre pacquet, de luy avoir osté son argent à Douvres, la priant de m'en fère rayson.