Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième
Part 5
Je viens, tout à ceste heure, d'estre adverty que ceulx cy sont après à ordonner ung grand armement des navyres de guerre de ceste Royne et aultres de ce royaume, pour une grande entreprinse, qu'ilz veulent exécuter avec intelligence du prince d'Orange, qui les doibt ayder de ses vaysseaulx qu'il a en mer, sous la charge du Sr de Olain et du bastard de Briderode; et espèrent aussi se prévaloir de ceulx de la Rochelle. Aulcuns soupeçonnent que ce soit sur Callais, dont j'ay réouvert le pacquet pour y adjouxter cest article, encor que je ne l'aye plus avant vériffié. J'ay aussi présentement receu les deux dépesches de Vostre Majesté, du XXVIIe du passé et du sixiesme d'estuy cy, par un mesme courrier, sur lesquelles je verray bientost ceste Royne, et ne changeray rien pour la venue d'icelles en ceste dépesche.
A LA ROYNE.
=Chiffre.=--[Madame, la division continue toutjour en ce royaume, et le malcontantement croyt de plus en plus ez cueurs des principaulx et des Catholiques, parce que les gouverneurs, qui sont des moindres et toutz protestans, procèdent insolentement contre eulx; dont ne peult estre que bientost l'altération ne s'en monstre bien grande, et que la cause de la religion, celle de la Royne d'Escoce, celle des seigneurs prisonniers, et encores celle de l'incertaine succession de ce royaulme, qui ont chacune leurs partisans, ne produyse de divers effectz; en quoy je mettray peyne de tenir le nom du Roy le plus relevé que je pourray, et qu'il n'y en ayt point de plus respecté que le sien.
X.... m'est venu trouver, sur les dix heures de nuict, pour me dire que, s'il playt au Roy de le recepvoir, il passera très vollontiers à son service, avec une si bonne entreprinse en main que, quant Sa Majesté la vouldra exécuter, il la trouvera très utille pour sa grandeur, adjouxtant plusieurs occasions de son malcontantement et de celluy des principaulx seigneurs de ce royaulme. Sur quoy, ne saichant s'il venoit pour m'essayer, j'ay respondu que je ne sçavois que le Roy eust aultre intention que fort bonne à l'entretennement de la paix avec la Royne d'Angleterre et avec son royaulme; mais, parce que toutes ses prétencions et desirs ne me pouvoient estre cognuz, je ne fauldrois de l'advertir de ce qu'il me disoit, et qu'il pouvoit bien considérer que Sa Majesté avoit à se douloir, aussi bien que luy, de ceulx qui gouvernoient en ce royaume; et qu'à ceste occasion il le pourroit bien accepter et l'employer à s'en revencher ensemble; dont il m'a dict qu'il viendra, dans quelque temps, sçavoir la responce que Vostre Majesté m'aura faicte]. Sur ce, etc.
Ce XVIIe jour de febvrier 1570.
INSTRUCTION AU SR DE JOS de ce qu'il aura à dire à Leurs Majestez, oultre le contenu de la dépesche.
Ainsy que la Royne d'Angleterre estoit après à esteindre les troubles du North, et à pourvoir qu'ilz ne se peussent plus rallumer; et qu'elle faisoit estat, que d'Escoce, d'où elle heut heu le plus à se doubter, ne luy viendroit que toute faveur et assistance, tant que le comte de Mora y commanderoit, mesmes qu'il tenoit le comte de Northumberland en ses mains; et ne cerchoit sinon comme elle et luy pourroient concourre en ung mesme intérest contre la restitution de la Royne d'Escoce; il n'est pas à croire combien la dicte Dame a vifvement senty la mort du dict de Mora.
Pour laquelle, s'estant enfermée dans sa chambre, elle a escryé, avecques larmes, qu'elle avoit perdu le meilleur et le plus utille amy, qu'elle eut au monde, pour l'ayder à se meintenir et conserver en repos, et en a prins ung si grand ennuy que le comte de Lestre a esté contrainct de luy dire, qu'elle faisoit tort à sa grandeur de monstrer que sa seurté et celle de son estat eussent à dépendre d'ung homme seul.
Et parce que l'avitaillement de Dombertran, la venue de Mr de Montlouet, quelque course du comte de Vuesmerland sur la frontière, et la retrette d'aulcuns Anglois en Escoce, sont advenues en mesme temps, la dicte Dame et ceulx de son conseil sont entrez en grand opinion que les Catholiques de ce pays, avec l'intelligence des estrangiers, ayent mené ceste practique, et qu'il y ayt bien d'aultres entreprinses en campaigne.
Et mesme l'on s'esforce de randre suspect à la dicte Dame le propos de la paix de France, comme si, la faisant, l'on debvoit incontinent luy déclairer la guerre; ce que toutesfoys elle ne se veult ayséement persuader, et pourtant ne peult laysser de la desirer, pourveu qu'il ne s'y conclue rien contre elle, ny trop au désadvantaige de sa religion; affin qu'elle demeure deschargée de tant de demandes et importunités qu'on luy faict pour l'entretennement de ceste guerre.
Mais parce qu'aulcuns luy remonstrent que des exploicts de ceste année a de résulter l'establissement ou la ruine de sa dicte religion, et pareillement le repos ou l'altération de son estat, car ilz conjoignent l'ung avecques l'aultre, j'entendz que la dicte Dame et ceulx de son conseil ont desjà résolu la plus part des choses qu'ilz estiment estre besoing d'y pourvoir, desquelles j'ay sceu en premier lieu:
Qu'ilz ordonnent de continuer la description des forces, que j'ay cy devant mandées, de quatre vingtz dix mil hommes de pied et trente mil chevaux, en trois endroictz de ce royaulme; et que la charge en sera principallement commise aulx Protestans, et qu'on regardera de si près aux Catholiques, qu'on ne leur permettra de se trouver plus de six ensemble, sur peyne de pryson: que les seigneurs, qui sont dettenuz, seront resserrez davantaige, et sera continué d'enquérir contre eulx, mesme a esté parlé de _convoquer ung parlement_ pour trois occasions seulement; l'une, pour avoir deniers; et l'aultre, pour déclairer criminels de lèze majesté ceulx qui se sont ellevez, et leurs adhérans, affin de procéder à leur confiscation; et la troisième, pour confirmer les décrectz de leur religion. Mais de peur que le dict parlement ne veuille toucher à d'aultres choses, il n'est encores résolu de le convoquer; et est, en toutes sortes, si rigoureusement procédé contre les dicts Catholiques, qu'ilz vivent en grand frayeur, dont les Protestans, qui ont toute l'auctorité, pensent que par ce moyen ilz les pourront contenir.
Pour le regard des choses d'Escoce, ayantz faict passer le mareschal de Barvich, et ung capitaine de la mesme garnyson, au dict pays, incontinent qu'on a entendu l'inconvéniant du dict de Mora, affin de relever le party qu'il tenoit, ilz y ont despuys envoyé Randof, et sont après à y dépescher encores Raf Sadeller qui est du conseil, avec lettres à huict principaulx du pays et créance de leur offrir hommes et argent au nom de ceste Royne; et ont donné charge au comte de Sussex de doubler la garnyson de Barvich, dont il emporte commission d'y mettre promptement cinq centz hommes, et trois centz chevaulx de renfort; et, à cest effect, luy a esté baillé douze capitaines de la suyte de ceste court, estimans que la dicte garnyson de Barvich, ainsy renforcée, laquelle sera de mil harquebouziers et six centz chevaulx, avec l'ayde du gardien de la frontière, suffira contre les courses de Vuesmerland, jusques à ce que cest esté, ou plus tost, ils auront dressé armée pour aller courre l'Escoce, affin d'y establyr les choses à leur dévotion, estant l'opinion d'aulcuns qu'ilz se saysiront, s'ilz peuvent, du petit prince du pays; et qu'ayantz la mère et le filz en leurs mains, il leur sera aysé de annuller le tiltre que la mayson d'Escoce prétend à la succession de ce royaulme.
Et ne deffault qui persuade à ceste princesse qu'affin qu'elle ne soit, ny par le costé de France, ny de Flandres, empeschée en ses affères de deçà, qu'elle doibt accommoder les princes protestans en leurs entreprinses de dellà, et leur donner moyen qu'ilz se puissent prévaloir d'aulcuns deniers de ce royaulme, pourveu qu'elle n'en desbource rien; dont j'entens qu'après s'en être quelque temps fort excusée, enfin elle a condescendu de dire à ceulx de son conseil qu'ilz advisent comment cella se pourra fère; dont desjà ont résolu que la dicte Dame payera, dans le moys d'apvril, une partie de ses debtes en Allemaigne, laquelle iceulx princes prendront des mains de ses créditeurs; et encor que les deniers reviegnent toutz à son acquit, ilz luy seront néantmoins remboursez, la moictié des prinses, et l'aultre moictié par les esglizes protestantes de ce royaulme; lesquelles, à ce qu'on dict, ont accordé de bailler quatre vingtz mil escuz dans huict moys, ainsy que de mesmes les aultres esglizes protestantes de France, de Flandres, d'Allemaigne, des Suisses, d'Itallie, et mesmes disent d'Espaigne, contribuent à ceste guerre: dont l'on faict compte que la contribution de toutes ensemble, comprins les dix mil escuz de ceste cy, monte envyron trente mil escuz toutz les moys.
Mais la difficulté est en ce que, sans mettre la main aux deniers d'Espaigne, la dicte Dame ne peut, ny veult payer aulcune portion de ses debtes, ceste année, en Allemaigne, affin de ne se desfornyr d'argent; et ce qui a esté cause de quoy Espinola et Fiesque ont esté mieux ouys sur les offres qu'ilz ont faictes, au nom des merchans Espaignolz et Gènevoys, de laysser les dicts deniers à la dicte Dame, ainsy que je l'ay mandé par mes précédantes. Et j'ay advis qu'on tient cella pour si accommodé, que desjà est ordonné à Me Grassein d'en distribuer quarante cinq mil livres d'esterlin aulx merchans de ceste ville, c'est cent cinquante mil escuz, pour les fornyr, à ce prochain apvril, en Allemaigne, aux dits créditeurs de ceste Royne et vingt mil {lt} aussi d'esterlin, c'est soixante douze mil escuz, ordonnez pour les affères d'Escoce.
Reste seulement que la dicte Dame demande aus dicts Espinola et Fiesque ung mot de lettre du Roy d'Espaigne, par lequel il advouhe que les dicts deniers sont des merchans, et non siens; ce que l'ambassadeur d'Espaigne, qui est ici, me promect que son Mestre ne le fera jamais. Aultres estiment que, pour sortyr hors de l'obligation et du risque des dicts deniers envers les merchantz, qu'il ne reffusera de le fère; aultres disent que, ores qu'il ne le face, qu'on ne lairra pourtant d'accorder des dicts deniers avecques les merchans, et s'en ayder en Allemaigne; néantmoins, il sera toutjour bon d'incister au duc d'Alve qu'il empesche le dict accord:
Car il est desjà nouvelles que Quillegrey sera dépesché pour aller porter les lettres de police du dict payement, et pour aller faire semblables offices, ceste année, qu'il fit la précédente envers les princes protestans; dont s'estime, qu'à son arrivée par dellà, plus qu'à celle du jeune comte de Mensfelt, les dicts princes s'esmouveront et commenceront de marcher; et que le dict de Mensfelt n'a emporté que quelques lettres d'acquit, pour vingt mil livres d'esterlin, qui avoient esté desjà prinses sur les bagues de la Royne de Navarre. Par ainsy, il fault fère estat que l'armée de Cazimir yra au secours de ceulx de la Rochelle.
Il semble qu'on ayt vollu imprimer quelque peur à ceste princesse du duc de Olstein, luy donnant entendre qu'il a esté devers le duc d'Alve à Bruxelles pour tretter quelque entreprinse contre elle, et qu'il faict une levée de gens de pied et de cheval vers Hembourg et Osterelan, de quoy elle a certain adviz, et que le duc Ery de Bronzouye a aussi la sienne toute preste; dont, encor que le dict duc d'Alve monstre que son principal prétexte soit pour résister aulx entreprinses du prince d'Orange, néantmoins la jalousie qu'elle s'est donnée de cella, et possible le desir de favoriser les affères du dict prince d'Orange, et les choses advenues par la mort du comte de Mora sont cause dont elle se laysse ainsy aller à la forniture de deniers en Allemaigne; aulcuns estiment tout le contraire du duc d'Olstein, qu'il est pour le dict prince d'Orange, bien m'a l'on dict qu'il y a desjà trois ans que ceste Royne a osté de son estat le dict de Olstein lequel souloit être son pencionnaire.
XCe DÉPESCHE
--du XXIIe jour de febvrier 1570.--
_(Envoyée par Hamberlin, chevaulcheur d'escuerye, jusques à la court.)_
Audience accordée à l'ambassadeur; communication faite à Élisabeth de l'état des négociations en France pour arriver à la pacification.--Conditions proposées par le roi.--Offre faite par la reine d'Angleterre de sa médiation.--Nouvelle assurance qu'elle n'a donné aucun secours aux protestans de France.--Affaires de la reine d'Écosse.--Élisabeth propose d'accepter la médiation du roi pour ses différends avec Marie Stuart.
AU ROY.
Sire, pour faire entendre à la Royne d'Angleterre ce qui a passé avec les depputez de la Royne de Navarre, des princes de Navarre, de Condé, et des aultres de leur party, qui vous ont très humblement requiz la paix, je luy ay récité les mesmes bons et bien convenables propos de vostre lettre du VIe du présent, avec ung peu d'expression de l'incroyable débonnaireté et infinye clémence qu'il vous playt user envers eulx, sur toutes les offances, ruynes et dommaiges, que vous et vostre royaulme avez receu de leur ellévation et de leur prinse d'armes; et que si la dicte Dame veult considérer les grâces et concessions que vous leur offrez, je m'asseure qu'elle les estimera, sinon excessives, à tout le moins telles que de plus grandes vous ne leur en pouvez bonnement concéder, sinon que pour les contanter à eulx seulz, Vostre Majesté se vollût par trop se malcontanter soy mesmes, et offancer vos aultres bons subjectz catholiques, qui sont de vostre party, qui ont toutjour suyvy vos intentions, n'ont onques contradict à icelles, ont combattu avecques vous et pour vous, et n'ont rien espargné du leur pour vous secourir; et pareillement offancer bonne partie du reste des Chrestiens, espéciallement les princes, vos alliez et confédérez, qui monstrent avoir intérest en ceste cause pour la religion catholique et pour la souveraine auctorité, qu'ilz desirent estre, l'une et l'aultre, bien conservées en vostre royaulme, comme en ung siège principal de la Chrestienté, en quoy, en lieu qu'ilz vous penseroient avoir regaigné pour bien veuillant et favorable prince, il est à croyre qu'ilz vous trouveroient à jamais offancé, irrité et bien fort ulcéré contre eulx.
La dicte Dame, d'ung visaige bien fort joyeulx et contant, après plusieurs bien bonnes parolles du mercyement, qu'elle m'a prié de vous fère, pour une tant favorable communication du pourparlé de paix avec vos subjectz, a curieusement vollu lire les articles d'icelluy, et j'ay miz peyne de les lui fère trouver plus que raysonnables de vostre costé; et que, si ceulx de l'aultre part se monstrent tant sans rayson qu'ilz ne les acceptent, que Vostre Majesté la prie de les tenir dorsenavant pour ceulx qui ne sont meuz d'aulcun desir de religion, ains d'une pure ambicion d'occuper l'authorité souveraine s'ilz pouvoient; et que, pour le debvoir de l'alliance et bonne amytié, qui est entre Vostre Majesté et la dicte Dame et voz deux couronnes, elle les veuille à jamais exclurre de sa protection, faveur et secours, et nomméement de l'assistance de deniers qu'ilz se vantent debvoir avoir ceste année d'elle ou de son royaulme; et, comme ennemye conjurée contre eulx, se veuille unyr avec Vostre Majesté pour les réprimer, et pour vous ayder de reconquérir sur eulx les droictz souverains, qu'ilz s'esforcent [d'usurper], et donner exemple aux aultres subjectz d'ozer, par prétexte de religion, entreprendre d'usurper sur leurs vrays et naturelz princes et seigneurs.
A quoy elle m'a respondu qu'elle ne doubte aulcunement que, en Vostre Majesté et en celle de la Royne, ne soit le mesmes bon desir que les dicts articles monstrent pour la réunyon et réconcilliation de voz subjectz, et comme elle le loue infinyement, ainsy vous prie elle de croyre qu'elle a grand affection de la veoir bien effectuée; et que, si ceulx de la Rochelle ont de quoy pouvoir, sans contraincte de leur conscience, vivre soubz vostre auctorité, en paix et bonne seurté de leurs vyes et de leurs personnes, elle ne voyt commant ilz le puyssent, ny doibvent reffuzer; dont, si pour la conclusion d'ung si bon oeuvre, au cas qu'il y intervienne aulcune difficulté, il vous playt qu'elle s'y employe, elle le fera droictement à l'advantaige deu à Voz Majestez, comme si c'estoit pour le sien propre; et quant à secours, elle peult jurer devant Dieu qu'il n'en est procédé d'elle, ny en argent, ny en aultre chose, dont ilz se puyssent raysonnablement vanter qu'elle leur en ayt baillé contre vous, et qu'elle n'ozeroit jamais lever les yeulx pour me regarder, si, après tant de parolles et de promesses qu'elle m'a faictes vous escripre là dessus, elle venoit meintenant à leur en donner.
J'ay esté en doubte, Sire, comment uzer de ce, qu'en lieu que je l'ay requise de leur estre ennemye, s'ilz n'acceptent les condicions de paix, elle s'est offerte d'en composer les difficultez; dont, sans en rien acepter, je l'ay seulement remercyée, au nom de Voz Majestez, et que je ne fauldrois de le vous escripre, et ay poursuyvy que j'espérois que la mesme responce conviendroit à ce que j'avoys à luy requérir très instantment de vostre part, qu'elle vous vollût tout ouvertement signiffier si une levée de huict mil reystres, qu'on vous a mandé que le duc d'Olstein et le comte d'Endein font pour elle en Allemaigne, est en faveur de ceulx de la Rochelle, ainsy qu'on le vous veult persuader, et qu'il vous semble bien que la dicte Dame doibt ceste franche et claire déclaration à la bonne amytié, que Voz Majestez Très Chrestiennes luy portent, et que le cueur ne vous peult dire que vous ayez en ce temps à espérer actes si ennemys et si contraires du costé de la dicte Dame.
Elle m'a respondu, de fort bonne façon, que Mr Norrys luy a touché ce particullier par ses lettres, et que par lui mesmes elle vous y fera satisfère: cependant me vouloit bien asseurer qu'elle ne faict point fère la dicte levée, et qu'elle ne veult jamais estre estimée Royne, s'il se trouve aultrement; et a passé oultre à me dire qu'il se parle bien de quelque levée à venir, mais qu'elle ne sçayt encores ce qui en est; et, quand elle l'entendra, s'il y a rien contre Vostre Majesté, elle me le fera notiffier.
Je croy que la dicte Dame m'a respondu assés sellon la vérité et sellon son intention en ces deux choses; mais je mettray peyne de mieulx les vériffier, et sur ce, etc.
Ce XXIIe jour de febvrier 1570.
A LA ROYNE.
Madame, ayant envoyé me condouloir à Mr le comte de Lestre du peu de satisfaction que la Royne, sa Mestresse, a vollu donner à Voz Majestez Très Chrestiennes, par Mr de Montlouet sur les affères de la Royne d'Escoce, il m'a mandé que je debvois excuser la dicte Dame sur les espouvantables conseilz qu'on luy donnoit, de la subversion de sa couronne et de son estat, si elle ne procédoit encores plus rigoureusement contre elle, ce qui n'estoit aulcunement sellon son cueur; et que, n'ozant de luy mesmes se ingérer de luy en parler, si je luy en voulois escripre une lettre à part, il la feroit si oportunément veoir à la dicte Dame qu'il espéroit que les affères de la dicte Royne d'Escoce s'en porteroient mieulx. Je luy ay escript aulcun peu de motz, lesquelz il luy a monstrez, et elle m'a faict cognoistre, en ma dernière audience, qu'elle les avoit bénignement receuz; lesquelz ont heu tant d'effect qu'elle m'a offert d'elle mesmes que, s'il playt à Voz Majestez mettre en avant ung moyen ou expédiant entre elles deux, qui soit honneste et non préjudiciable à elle ny à sa couronne, ny contraire à son honneur et conscience, qu'elle y entendra très vollontiers; et ainsy m'a elle, une et deux foys, prié de vous le mander. Dont je mettray peyne, Madame, d'entendre là dessus le désir de la dicte Royne d'Escoce, et le conseil, s'il m'est possible, de Mr l'évesque de Roz, lequel est encores bien resserré, pour en user le plus oportunément que je pourray. Cependant il plairra à Voz Majestez m'en commander ung mot par une lettre que je puysse monstrer, et sur ce, etc.
Ce XXIIe jour de febvrier 1570.
XCIe DÉPESCHE
--du XXVIe jour de febvrier 1570.--
(_Envoyée exprès jusques à Callais par Lepecoc_.)
Opinion générale répandue en Angleterre que la paix sera prochainement conclue en France.--État des affaires en Flandre.--Incertitude sur les nouvelles d'Écosse; nécessité d'envoyer un prompt secours dans ce pays.--Réclamation des Anglais contre la conduite qui est tenue à leur égard en Bretagne.--Vives instances de Marie Stuart pour obtenir un secours de France.
AU ROY.
Sire, après avoir, le XXe de ce moys, amplement discouru à la Royne d'Angleterre en quel estat estoient demourées les choses avec les depputez de la Rochelle, lorsque Vostre Majesté m'a commandé de luy en parler, et que la dicte Dame m'eust prié de luy laysser le mémoire des condicions que vous leur offriez, lesquelles elle ne fit semblant de les trouver que bien fort raysonnables, et qu'elle ne voyoit plus aulcune difficulté en cella, sinon possible ung peu de l'asseurance, à cause de l'infraction des précédantz traittez, elle manda, le jour d'après, Mr le cardinal de Chatillon pour les luy communiquer; et ne sçay encores, Sire, ce qui en fut débattu entre eulx, sinon qu'on m'a adverty que le dict Sr cardinal dict que la Royne de Navarre, plus de douze jours auparavant, luy en avoit en substance mandé le contenu, à la mesure que les depputez, durant le pourparlé, le luy escripvoient, et qu'il faisoit grand difficulté que la paix se peult conclure là dessus, qu'il ne leur fût en quelque chose mieulx satisfaict, et en quelque aultre plus seurement pourveu. Je mettray peyne de sçavoir si la dicte Dame a trouvé fondement en sa dicte difficulté, veu qu'elle m'a dict que ses plus sçavantz prescheurs maintenoient, par tesmoignages de l'escripture saincte, que nulle eslévation contre son prince, ny mesmes pour la conscience, peult estre juste ny raysonnable.
Il semble qu'on ayt icy assés d'opinion que la paix se conclurra, et néantmoins je n'entendz qu'on révoque l'ordonnance des deniers pour Allemaigne, bien qu'aulcuns estiment que les levées de gens de guerre sont retardées pour attandre quelle fin le dict traitté prendra; et se parle beaulcoup plus, à ceste heure, des aprestz du prince d'Orange que de ceulx de Cazimir, et qu'encores que en Flandres ne s'en face aulcun semblant, que néantmoins le duc d'Alve ne laysse de pourvoir secrectement à ses affères; dont ceulx cy ont quelque adviz de ses aprestz, et mesmes tiennent pour assés suspectz ceulx qu'ilz entendent qu'il faict pour la mer, qui ne peuvent, ce leur semble, estre dressez contre le dict prince; et par ainsy, doubtent que ce soit contre eulx, mais ilz monstrent de ne les craindre guières. La composition des deniers et merchandises, arrestées par deçà sur les subjectz du Roy d'Espaigne, se poursuyt toutjours. Il est vray qu'il semble qu'on attand la responce d'une dépesche, que le duc d'Alve, après le retour du Sr Chapin en Flandres, a faicte au Roy son Mestre sur ceste affère, qui n'est encores venue.