Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième

Part 4

Chapter 43,959 wordsPublic domain

Cependant elle a couppé assés court le dict propos, comme si elle s'en trouvoit pressée, pour demander curieusement des nouvelles de Voz Majestez et de celles de la paix. A quoy le dict Sr de Montlouet luy a amplement satisfaict; dont, des propos qu'elle luy a tenuz et de ses responses, et pareillement de ce qu'elle luy a dict sur le faict de la fille de Mad{e} de Mouy et sur ce que Mr de La Meilleraye vous avoit escript des désordres qui continuent encores en la mer, je laisse au dict Sr de Montlouet de le vous fère bientost entendre par luy mesmes, s'il ne va plus avant; ainsy qu'il semble qu'à grand difficulté le luy vouldra l'on permettre, ou bien de le vous escripre, si, d'advanture, il accomplit son voyage.

Et seulement adjouxteray icy, Sire, ce que la dicte Dame nous a dict de la mort du comte de Mora, comme en passant par une rue, en la ville de Lithquo, il a esté tué d'ung coup de pistollé, avec quatre balles au travers du corps, par le fils du chérif du dict lieu, lequel est des Amelthons, qui s'est despuys saulvé[2]. Duquel coup la dicte Dame n'a peu dissimuler le regrect qu'elle y avoit, ce qui la nous a (sellon mon adviz) randue moins bien disposée en ceste première audience, sentant possible debvoir advenir beaulcoup de mutation de ceste mort ez choses d'Escoce, et, possible, beaucoup en celles de toute l'isle; dont a dépesché en dilligence le Sr Randol par dellà pour deux occasions principallement; l'une, affin de solliciter l'eslection d'ung aultre régent, qui soit de mesmes disposition envers elle qu'estoit le dict de Mora; et l'aultre, pour empescher que le comte de Northomberland ne soit mis en liberté sur ce changement, et fère beaulcoup d'offres et promesses là dessus.

[2] Cet évènement arriva en plein jour, le 23 janvier 1570, au moment où le régent traversait la petite ville de Linlithgow, à dix-sept milles d'Édimbourg. Jacques Hamilton de Bothwell-Haugh, qui se vengea par ce meurtre des relations que Murray avait entretenues avec sa femme, trouva moyen de s'échapper et de se réfugier en France.

Ung certain capitaine alleman, nommé Oulfan d'Arnac, est despuys naguières arrivé de la Rochelle; par la venue duquel le jeune comte de Mensfelt haste son partement; et toutz deux sont pretz de s'embarquer pour passer en Allemaigne, affin de se trouver bientost avec le Cazimir; lequel ilz cuydent se debvoir, dans peu de jours, mettre en campaigne; et cependant la subvention des esglizes protestantes de ce royaulme commence à se lever ainsy que je l'avois desjà préveu, et possible que par mes premières, je vous pourray mander combien elle se montera. Sur ce, etc.

Ce IIe jour de febvrier 1570.

A LA ROYNE.

Madame, ayant la Royne d'Angleterre remiz à fère, d'icy à quatre jours, responce à Mr de Montlouet et à moy sur les choses qu'il luy a proposées de la part de Voz Majestez, il n'y auroit guières lieu de vous dépescher ce pacquet jusques alors, n'estoit la nouvelle qui cependant est survenue de la mort du comte de Mora; laquelle je ne vous veulx aulcunement retarder, pour l'aparance qu'il y a que d'icelle ayt à naistre bientost beaulcoup de nouvelletez en Escoce, et possible assés de mutation ez choses de ce royaulme, où ce coup se faict desjà tant sentyr, qu'il semble qu'en la court, et par tout le pays, ung chacun en soit bien fort esmeu; et n'a la dicte Royne d'Angleterre, après l'avoir sceu, différé que bien peu d'heures de dépescher Randolf en Escoce, pour fère en toutes sortes qu'on y substitue ung aultre régent, qui soit pour persévérer aulx mesmes trettez qu'elle avoit avecques le deffunct, avec offres d'argent et de forces pour meintenir l'authorité de celluy qui le sera, et pour empescher que aulcuns estrangiers puissent estre appellez contre luy dans le pays; dont aulcuns estiment que le frère du dict de Mora tiendra meintenant ce lieu. En quoy Vostre Majesté considèrera, au cas que Mr de Montlouet n'ayt permission de passer jusques en Escosse par terre, s'il sera expédiant d'y dépescher ung aultre par mer, qui y puisse arriver avant que les choses y soient establyes à la dévotion des adversaires de la dicte Royne d'Escoce. L'on a adviz icy que Dombertrand a esté avitaillé par deux navyres françoys, dont ne fault doubter que le party de la dicte Dame ne s'en trouve grandement confirmé dans le pays, et je sçay qu'il en faict grand mal au cueur à plusieurs en ceste court. Sur ce, etc.

Ce IIe jour de febvrier 1570.

LXXXVIIe DÉPESCHE

--du Xe jour de febvrier 1570.--

(_Envoyée par Mr de Montlouet s'en retornant devers le Roy._)

Nouvelle audience accordée à Mr de Montlouet.--Refus fait par Élisabeth de lui donner passage.--Motifs qui ont dû l'engager à prendre ce parti.--Arrestation de l'évêque de Ross.--Protestation de la reine d'Angleterre qu'elle veut se maintenir en paix avec le roi, et qu'elle ne donnera aucun secours à ceux de la Rochelle.--Préparatifs faits en Angleterre contre l'Écosse.--Nécessité d'envoyer sans retard, par mer, un député en Écosse, et de ne rien négliger pour arrêter l'exécution des projets des Anglais.--_Note_ remise à Mr de Montlouet sur l'état général des affaires d'Angleterre et d'Écosse.

AU ROY.

Sire, ayant la Royne d'Angleterre, au boult de huict jours, faict entendre à Mr de Montlouet et à moy, avec quelque aparat, en présence de unze seigneurs de son conseil, touchant les affères de la Royne d'Escoce, que de laysser passer le dict Sr de Montlouet jusques au lieu où est la dicte Dame, et puys de là en Escoce, elle ne le pouvoit meintennant en façon du monde consentyr, pour des occasions, lesquelles, si eussent esté bien sceues, lorsqu'il fut dépesché, elle s'assure que Vostre Majesté ne luy eust donné charge d'y aller; et que de la seurté de la dicte Dame Vostre Majesté pouvoit croyre que, quand la dicte Royne d'Escoce auroit bien machiné de la fère tuer à elle d'ung coup de haquebutte, elle pourtant ne consentyroit jamais qu'on touchât ny à sa vie, ny à sa personne; et que de son bon trettement elle le luy fesoit fère tel et à telz frays qu'elle sçayt que l'Escoce ne seroit pour y fornyr de mesmes. Au regard de sa plus grande liberté et restitution à sa couronne, qu'encor qu'elle n'eust à rendre compte qu'à Dieu seul de ses actions en cella, elle néantmoins les vous feroit entendre par son ambassadeur, ou par ung gentilhomme exprès, avec espérance, que vous les trouverez si équitables, que dorsenavant vous ne seriez tant pour la dicte Royne d'Escoce, que vous ne fussiez aussi pour elle; et de tout ce que, avec ung bien long et préparé discours et avec plusieurs démonstrations, elle a desduict là dessus, le dict Sr de Montlouet le saura trop mieulx représanter à Voz Majestez que je ne le vous sçaurois escripre, vous pouvant asseurer, Sire, qu'il a si vifvement répliqué et tant fermement incisté à la dicte Dame sur toutz les poinctz de l'instruction, que Vostre Majesté luy avoit baillée, qu'il ne s'y peult rien desirer davantaige. Et j'ay adjouxté ce que j'ay peu de plus exprès pour la presser de luy fère meilleure responce; mais le mariage du duc de Norfolc et l'ellévation du North lui sont deux offances si rescentes, lesquelles elle impute à la dicte Dame, et la mort du comte de Mora les luy a tant rafreschies, que nulle sorte d'apareil y peult encores estre bonne; mesmes, sur ce dernier courroux de la mort du comte de Mora, elle a faict resserrer l'évesque de Roz ez mains de l'évesque de Londres, qui sont deux fort différantz personnages, en meurs et en religion, l'ung de l'autre; dont semble qu'il fault qu'avec le temps vienne le remède de ce mal.

Je laisse au dict Sr de Montlouet de vous dire le contantement que la dicte Royne d'Angleterre à monstré avoir de ce que Voz Majestez Très Chrestiennes se sont vollues conjouyr avecques elle sur la paciffication des troubles de son royaulme, et les bonnes parolles qu'elle a dictes en cella, qui toutjour en use de fort bonnes ez choses qui luy sont proposées de Voz Majestez, sinon en ce qu'on luy touche de la Royne d'Escoce; et vous dira pareillement les promesses, qu'elle nous a faictes, de n'assister en aulcune sorte à ceulx de la Rochelle contre Vostre Majesté et sur ce, etc.

Ce Xe jour de febvrier 1570.

A LA ROYNE.

Madame, il n'a tenu ny à soing, ny à dilligence, ny à fère bien dignement et expressément entendre, par Mr de Montlouet, à la Royne d'Angleterre les choses de sa charge, ny encores à les avoir bien préparées et sollicitées par Mr de Roz et par moy, aultant qu'il nous a esté possible, que le dict Sr de Montlouet ne raporte une meilleure responce qu'il ne faict sur les affères de la Royne d'Escoce; mais le mariage du duc de Norfolc et l'ellévation du North y font ung très grand obstacle et, possible, y en faict davantaige la mort, naguières survenue, du comte de Mora; laquelle la dicte dame et ceulx de son conseil, qui sont protestantz, monstroient de la prendre plus à cueur que nul aultre accident qui leur eust peu advenir, et sont après à fère plusieurs grandz et nouveaulx desseings là dessus; dont desjà ont mandé renforcer bien fort la garnyson de Barvich, et crains assés qu'ilz veuillent dresser, du premier jour, armée pour l'envoyer par dellà, comme j'en ay quelque sentyment; laquelle survenant en la division, où est à croyre que ce royaulme se trouve meintennant, elle sera pour y fère des effectz, qui seront, par avanture, dommaigables à l'advenir; dont je perciste en ce que, par mes précédantes, j'ay escript que, ne voulant ceste Royne permettre que le Roy et Vous y puissiez envoyer quelqu'un des vostres par terre, qu'il sera bon que y dépeschiez promptement ung personnaige de bonne qualité par mer, qui soit pour moyenner et establyr, avec vostre auctorité, une bonne concorde entre les seigneurs du pays; et les bien disposer de résister aux estrangiers, et y relever le nom de leur Royne; en quoy semble aussi, si Voz Majestez n'y peuvent pour ceste heure envoyer forces, qu'il sera fort à propos que envoyez au moins quelques capitaines, et gens d'entendement et de valleur, qui les saichent bien conduyre. Sur ce, etc.

Ce Xe jour de febvrier 1570.

CE QUI S'ENSUIT a esté baillé à Mr de Montlouet pour luy servyr de mémoyre.

De la communicquation que Mr de Montlouet et moy avons heu ensemble, touchant ses deux instructions, il se pourra servyr de l'ordre d'icelles comme d'ung mémoire, pour tout ce que je luy ay dict sur ung chacun article, affin d'en satisfère Leurs Majestez.

Et l'extraict de la lettre, que j'escriptz au Roy, s'il luy playt de l'emporter, sera pour nous conformer l'ung à l'aultre ez choses que la Royne d'Angleterre nous a respondues sur le faict de la Royne d'Escoce.

De la continuation de la paix;--Il pourra dire que la Royne d'Angleterre monstre d'y vouloir persévérer, et semble que ceulx de la Rochelle ne tireront d'elle aulcun manifeste secours; mais ne fault doubter que, par moyens secrects et soubz aultres prétextes, les siens ne les accomodent, par mer et en Allemaigne, aultant que, sans mettre leur Mestresse à la guerre, ilz le pourront fère.

Le jeune comte de Mensfelt est desjà embarqué, lequel anticipe de deux moys son partement, parce que, par ung navyre venu du North, l'on a sceu que ceste année la mer n'a point gelé; et va descendre en Hendein, dont s'estime qu'à son arrivée en Allemaigne, avec les responces et lettres de crédict d'icy, le Cazimir et le prince d'Orange se mettront incontinent en campaigne. Les dictes lettres, à ce qu'on dict, sont pour trente mil livres esterlin en tout, c'est cent mil escuz, ce que je n'ay encores bien vériffié.

De l'estat des affères de la Royne d'Escoce et du duc de Norfolc;--J'ay monstré à Mr de Montlouet aulcunes petites lettres, qui tesmoignent ce qui en est, et ce qu'ung chacun d'eulx espère particullièrement pour soy, et ce que l'ung espère pour l'aultre.

Et pareillement ce qu'elle, pour son regard, espère du secours de Flandres, et l'instance qu'elle en faict, et ce que luy espère de celluy de France, et comme il presse de le haster.

L'estat des choses d'Escoce.--Ledinthon et milor Herys, hors de pryson, ont relevé avec les principaulx de la noblesse le nom et tiltre de leur Royne.--Le duc de Chastellerault encores prisonnier.--Le comte de Morthon et Lendzey ont juré la vengeance de la mort du comte de Mora.--S'entend que le comte de Northomberland est en liberté. Celluy de Vuesmerland a couru jusques sur quelque garnyson d'Angleterre et l'a surprinse.

La Royne d'Angleterre semble vouloir préparer une armée. Je n'ay poinct argument que ce soit contre la France, sinon par aulcuns adviz de l'année passée que une descente d'Anglois en Picardie doibt concourir, quant le Cazimir conduyra son armée vers ce quartier là, ayant promiz de s'employer à la reconqueste de Callays pour la dicte Dame; à quoy, à toutes advantures, Leurs Majestez feront prendre garde.

La plus grand opinion est que ce sera pour aller en Escoce, affin d'y establyr le comte de Morthon régent, ou bien fère intervenir le comte de Lenoz au gouvernement de l'estat, et de la personne du prince son petit filz; et le maintenir comme son subject en ce sien droict, par toutz les moyens qu'elle pourra, ou bien pour se saysir, si elle peult, du dict petit prince et le transporter en Angleterre; et, possible, pour y fère quelque conqueste; et, en monstrant de vouloir appeller à la succession de son royaulme le dict petit prince, se saysir cependant des deux, le tout par prétexte d'aller contre ses rebelles du North, qui se sont retirez au dict pays.

La détention de l'évesque de Roz et des aultres seigneurs catholiques porte grand empeschement à ma négociation de la liberté et eslargissement; desquelz ne se parle ung seul mot.

Des différandz des Pays Bas, et ce que Espinola et Fiesque en trettent d'ung costé, et ce que l'ambassadeur et Anthoneda en trettent de l'aultre, pareillement ce que Cecille cerche d'en fère mettre en avant par le Sr Ridolfy, et la remonstrance que j'ay faict au dict ambassadeur pour empescher l'accord des deniers.

Du Sr Chapin Vitel.

De ce que Leguens a mandé.

De fère administrer justice en Bretaigne aulx Angloys.

Au cas que la Royne d'Escoce se veuille retirer en France, me mander si Leurs Majestez l'auront agréable, et qu'est ce que j'auray à fère, si elle entreprend de passer en Flandres.

Parler à Monsieur le duc de la pleincte que ceulx ci font qu'on retarde par trop à Paris les passeportz à leur ambassadeur.

LXXXVIIIe DÉPESCHE

--du XIIIe jour de febvrier 1570.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais, par Olyvier Cambernon._)

Efforts faits en Angleterre pour obtenir le consentement de l'Espagne, afin de disposer des deniers saisis et déposés à la Tour.--Intérêt du roi à l'empêcher pour que cet argent ne serve pas à faire des levées d'hommes contre la France.--Affaires d'Écosse.

AU ROY.

Sire, les choses que Mr de Montlouet a vues, et entendues icy, et celles dont nous avons heu communication ensemble, il les sçaura si bien représenter à Voz Majestez, que je n'entreprendray de vous en toucher icy ung seul mot; seulement je vous diray, Sire, touchant celles qui sont venues à ma cognoissance, despuys qu'il est party, que le voyage qu'il sçayt que Mr le cardinal de Chatillon a faict à Hamptoncourt, le jour de caresme prenant, a esté pour deux occasions; l'une, pour prier la Royne d'Angleterre de permettre à Rouvrey, lequel par fortune de temps est arrivé mallade et blessé à Grènezé, qu'il y puisse demeurer quelque moys pour se guéryr, nonobstant l'estroicte deffance qu'il y a de n'y souffrir aulcun estrangier, ce qu'il a facillement obtenu; et l'aultre occasion est pour très instemment prier la dicte Dame, avec les ambassadeurs des princes protestans, et avec ceulx, qui naguières sont venuz de la Rochelle, qu'elle veuille acquiter, à ce prochain mars, certaine portion d'ung sien debte qu'elle a promiz de payer en Allemaigne, affin qu'ilz s'en puyssent ayder à fère leurs levées, prenant sur eulx la dicte portion du principal avec les intérestz _pro rata_. Mais à cecy la dicte Dame a respondu qu'elle avoit meintenant tant d'affères en son royaume, qu'elle estoit pour entrer plus tost en nouveaulx empruntz que de payer les vieulx debtes, et qu'il n'estoit possible qu'elle entendît à faire aulcun payement, si elle ne s'aydoit des deniers d'Espaigne, ausquelz elle n'avoit encores touché, attendant qu'il s'y fît quelque bon accord. Sur quoy, se trouvant que Espinola et Fiesque avoient miz en avant une composition au nom des merchans, de laysser les dicts deniers à la dicte Dame, jusques à l'entier accord des différans des Pays Bas, à intérest de dix pour cent pour l'advenir, sans payer rien du passé, et baillant seulement la chambre de Londres et mestre Grassein pour respondans, tant du principal que des dictz intérestz, il se faict une extrême sollicitation que cella s'effectue; et je inciste, de tout ce qu'il m'est possible envers l'ambassadeur d'Espaigne, qu'il le veuille empescher, luy remonstrant que ce sera accommoder d'aultant ceulx qui vous mènent la guerre en vostre royaulme, lesquelz se prévauldront de ces deniers; et il sçayt combien il y court un grand préjudice pour son Mestre: à quoy il m'a promis de fère tout ce qu'il pourra pour l'interrompre, mais il creinct que Albornoz, secrétaire du duc d'Alve, tienne la main à cella pour l'amytié qu'il a avec les dicts Espinola et Fiesque, ou pour avoir receu d'eulx un présent de douze ou quinze mil escuz, ainsy qu'on dict qu'ilz en offrent icy ung aultre de cinquante mil escuz au comte de Lestre et de vingt mil à Cecille. Mais je ne puys croyre que les dicts Espinola, Fiesque et Albornoz mènent ung tel faict, qui touche grandement l'intérest du Roy d'Espaigne, duquel ilz sont subjectz, et bien fort sa réputation et celle du duc d'Alve, pareillement l'offance de son ambassadeur, icy résidant, et des aultres deux ambassadeurs qui, à diverses foys, y ont esté envoyez, ensemble celle qui a esté faicte à leurs navyres, à leurs subjectz et merchandises, sans que le dict Roy Catholique et le duc d'Alve y soient consentans. Et j'ay freschement heu adviz, assés conforme à ce que j'ay dict au dict Sr de Montlouet, que l'on est après de tirer le Roy d'Espaigne hors de l'obligation des merchans, et du risque des dicts deniers; et qu'avec cella, il dissimulera pour ceste foys tout le reste, dont semble estre fort requis, Sire, que Vostre Majesté face instamment requérir le dict duc d'Alve de ne souffrir que les dicts deniers soyent ainsy délayssez à la dicte Dame par la composition des merchans; car, s'il s'y oppose, la dicte Dame n'y ozera toucher, et, aultrement, il est tout certain qu'il en sera envoyé une partie en Allemaigne pour fère les levées; vous suppliant très humblement, Sire, me pardonner, si je vous oze dire que, au poinct où vous et vos affères se retrouvent meintenant, une telle chose n'est aulcunement tollérable au dict duc d'Alve.

Au surplus, il semble que ceste Royne et les siens se veuillent bientost résouldre à l'entreprinse des choses d'Escoce; car ils sont toutz les jours à consulter là dessus, dont je mettray peyne de descouvrir, aultant qu'il me sera possible, leurs dellibérations, et de fère que les partisans de la Royne d'Escoce par dellà en soyent advertys; et suys toutjours d'adviz, Sire, que debvez envoyer promptement ung ou deux personnaiges de bonne qualité par dellà pour confirmer le pays à vostre dévotion, ainsy que ceulx cy y dépeschent de leur part aulcuns de leur conseil, pour le disposer, s'ilz peuvent, à la leur; et cependant j'ay advyz qu'ilz ont mandé armer promptement deux grandz navyres à Bristo, et mettre cent cinquante bons hommes dessus, pour surprendre les deux navyres françoys qui sont allez avitailler Dombertran, ainsy qu'ilz s'en retourneront. A quoy Vostre Majesté advisera du remède qui s'y pourra donner. Sur ce, etc.

Ce XIIIe jour de febvrier 1570.

LXXXIXe DÉPESCHE

--du XVIIe jour de febvrier 1570.--

(_Envoyée par Joz, mon secrétaire, exprès jusques à la court._)

Nécessité de se prémunir en France contre l'expédition qui se prépare en Allemagne.--Secours d'argent et de munitions que l'on se dispose à envoyer d'Angleterre à la Rochelle.--État des affaires en Écosse après le meurtre du comte de Murray.--Armement fait à Londres que l'on pourrait craindre de voir diriger contre Calais.--Divisions qui se continuent entre les seigneurs d'Angleterre.--Offre faite au roi de la part d'un seigneur anglais.--_Mémoire_ sur les affaires générales d'Angleterre et d'Écosse.--Regret éprouvé par Élisabeth de la mort de Murray.--Dispositions prises en Angleterre pour mettre le royaume en état de défense, et fournir de l'argent aux protestants de France.

AU ROY.

Sire, ayant miz peyne de vériffier l'adviz que, par mes précédantes, du XIIIe du présent, je vous ay mandé touchant certains deniers, qu'on presse la Royne d'Angleterre de fornyr en Allemaigne sur l'acquit de ses debtes, afin que les princes protestans s'en puyssent accommoder au payement de leurs levées, je tiens pour asseuré, (nonobstant que la dicte Dame et les siens facent démonstration toute au contraire, et que Mr l'ambassadeur d'Espaigne, qui n'a moins suspect en cest endroict ce qui s'en pourchasse au nom du prince d'Orange, que moy la sollicitation de ceulx de la Rochelle, n'en ayt encores rien descouvert,) que néantmoins la chose est desjà toute conclue, ainsy que j'ay baillé, par instruction, à ce mien secrétaire, de le fère particullièrement entendre à Voz Majestez; et semble, Sire, que ne debvez plus demeurer sur le doubte si les Allemans descendront ou non, mais vous préparer comme pour leur résister et pour leur empescher l'entrée de vostre royaulme; à laquelle dellibération, de fornyr deniers, j'entans que la dicte Dame a beaulcoup résisté, comme celle qui ne s'en vouloit auculnement despourvoir; mais elle n'a sceu comment enfin s'excuser de n'acquicter son debte et fère tout ensemble playsir à ses amys, sans qu'il luy coste que la seule advance de l'argent qu'elle doibt, dont elle demeure quiete; et néantmoins luy sera dans quelques moys rembourcé. J'ay d'ailleurs envoyé soigneusement enquérir, par les portz de ce royaulme, s'il y auroit aulcun congé, ou permission, d'enlever pouldres et monitions pour la Rochelle; et m'a l'on raporté qu'à la vérité il n'y a nulle expresse permission de cella, mais qu'aulcuns merchans ont bien achapté secrectement des bledz et des chairs en ce pays, et ont faict venir de Nuremberg, de Hembourg et d'Anvers, des pouldres, des armes, des beuffles et choses semblables pour les envoyer à la Rochelle, afin de faire leur profict; à quoy j'essaye bien de les empêcher, mais ils nyent que ce soit pour la Rochelle; néantmoins j'ay adverty ceulx de ce conseil que Vostre Majesté déclairera de bonne prinse tous les vaysseaulx qu'on trouvera retournans du dict lieu. Les choses d'Escoce se racontent en diverses façons, mais l'on tient pour la plus vraye que le comte de Morthon s'est vollu ingérer au gouvernement du pays en qualité de régent; et que plusieurs des grandz s'y sont opposés, et ont si bien relevé le nom de leur Royne que son auctorité y est pour ceste heure la plus recogneue; et que le duc de Chatellerault est encores prisonnier et resserré davantaige pour la souspeçon du murtre du comte de Mora; que Ledinthon est hors de pryson; que les principaulx des deux factions ont convenu de laysser courir, pour ceste heure, le seul exercisse de la religion nouvelle dans le pays, et que pour l'establissement des affères l'on assemblera les Estatz, où s'espère que le retour et restablissement de leur Royne sera requiz.

J'entans que ceulx cy arment plus de vaysseaulx que les deux que j'ay mandé par mes précédantes, tout au long de la coste d'ouest, pour garder que nulz navyres estrangiers puissent aller ny venir en Escoce, espéciallement à Dombertran. Sur ce, etc.

Ce XVIIe jour de febvrier 1570.