Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième
Part 38
Au surplus, Sire, aulcuns seigneurs catholiques de ce royaulme me viennent d'advertyr qu'ilz ont tout freschement receu nouvelles de Rome, comme le Roy d'Espaigne a envoyé proposer au Pape l'offre que Estuqueley luy a faicte du royaulme d'Yrlande, de la part de ceulx du pays, qui sont prestz de le recepvoir, et comme il n'y a vollu entendre, sans la concession de Sa Saincteté, comme de celluy, de qui relève, de droict, icelle couronne; et que Sa dicte Saincteté luy en a desjà envoyé son consens avec permission d'entreprendre, au nom de Dieu, ceste conqueste, en ce qu'il restablyra la religion catholique au dict pays; et que le dict Roy est dellibéré d'y faire descendre bientost, ou du costé d'Espaigne ou de Flandres, dix mil hommes. Je ne sçay encores si les dicts seigneurs catholiques ont encores descouvert rien de cecy à leur Royne; tant y a que je ne vois pas qu'il se face nul préparatif pour y résister: et l'ambassadeur d'Espaigne m'a curieusement enquiz comme il alloit de ces Brethons, qui estoient descenduz au dict pays, et en quoy en estoit la plaincte, que la Royne d'Angleterre m'en avoit faicte. A quoy je luy ay respondu, sellon l'intention que j'ay estimé qu'il me le demandoit. Et a l'on opinion, Sire, qu'affin que ceulx cy ne souspeçonnent rien de l'entreprinse, et qu'ilz ne preignent nulle deffiance du Roy d'Espaigne, le duc d'Alve les va entretenant d'ung grand artiffice sur l'accord des merchandises, lequel pourtant se monstre enveloupé chacun jour de nouvelles difficultez. Sur ce, etc.
Ce VIe jour de febvrier 1571.
A LA ROYNE.
(_Lettre à part._)
Madame, j'ay sceu que des quatre seigneurs que je vous escripviz, par ma précédante petite lettre, qui s'estoit assemblez pour dellibérer de ce qu'ilz avoient à conseiller à leur Mestresse touchant le party de Monseigneur vostre filz, le premier l'a plainement aprouvé comme très bon et très honnorable; le second l'a entièrement contradict, comme suspect à la religion protestante, plein de jalouzie aulx aultres princes, et très dangereux pour ce royaume; le tiers a assez suyvy ceste seconde opinion; et le quatriesme s'est joinct au premier, mais avec ung conseil assés dangereux: c'est qu'il a dict qu'il falloit, en toutes sortes, suyvre le propos, car si leur Mestresse estoit résolue de se marier et de ne vouloir point des siens, il n'y avoit nul prince si commode au monde pour elle que Monsieur, et qu'il ne falloit doubter que le mariage ne s'en ensuyvyst, avec l'honneur et advantaige d'elle et de son royaume: si, d'advanture, elle n'en avoit nul desir, encores sçavoit il le moyen comme, avecques le mesmes honneur et advantaige, après qu'on se seroit servy du propos, l'on le pourroit rompre sans offancer Monsieur, qui n'en demeureroit que bien affectionné à la dicte Dame, mais que tout le mal gré en tumberoit sur le Roy, par ce qu'il n'auroit vollu accomplyr les condicions; et s'en engendreroit une division entre les deux frères, qui ne seroit que utille à l'Angleterre. Ce n'est pourtant, Madame, que celluy, qui a donné ce conseil, n'ayt bonne affection au party, mais il est anglois, et possible il a proposé cella, affin qu'il se trouve tant moins de contradisans au présent desir de la dicte Dame, laquelle monstre cercher bien fort qui le luy veuille aprouver; et c'est cependant un adviz à Vostre Majesté pour divertyr que tel inconveniant n'adviegne.
J'ay cerché de sçavoir qu'est ce qui avoit réussy du dict conseil, et aulcuns de ceulx, qui ne sont encores bien résoluz s'ilz debvoient trouver le dict party bon ou mauvais, m'ont mandé que toutes les parolles et démonstrations de la dicte Dame et des siens ne sont que simulation, affin de pouvoir bientost tenir ung parlement là dessus, et tirer de l'argent des subjectz, et se meintenir en quelque réputation vers eulx et vers les princes estrangiers; et que pourtant l'on ne se doibt haster d'en parler plus avant, jusques à ce que l'on y voye quelque meilleur fondement; et que mesmes le comte de Lestre s'estoit de nouveau faict proposer à sa Mestresse par aulcuns des principaulx du conseil, qui avoit fort réfroydy le propos. D'aultres m'ont mandé que la dicte Dame persévéroit, et à bon esciant, et pour causes nécessaires, à se vouloir marier; et que, sur le partement de milord Boucard, entendant les diverses opinions que ceulx de son conseil avoient là dessus, elle les avoit assemblez pour leur dire, la larme à l'oeil, que, si nul mal venoit à elle, à sa couronne et à ses subjectz, pour n'avoir espousé l'archiduc Charles, il debvoit estre imputé à eulx et non à elle; qui aussi estoient cause que le Roy d'Espaigne avoit esté offancé, et que le royaulme d'Escosse estoit en armes contre le sien, et qu'il n'avoit tenu aussi à eulx que le Roy n'eust esté beaucoup provoqué davantaige par leurs déportemens en faveur de ceulx de la Rochelle, si elle ne les eust empeschez; dont les prioit très toutz de luy ayder meintenant à rabiller toutz les maulx par ung seul moyen, qui estoit de bien conduyre ce party de Monsieur; et qu'elle tiendroit pour mauvais subject, et ennemy de ce royaulme et très déloyal à son service, qui aulcunement le luy traverseroit. Dont me vouloient bien asseurer que nulz, à présent, n'y ozoient plus contradire.
Je n'ay layssé, pour cella, de tenir fort suspect le comte de Lestre, à cause de l'adviz précédant, jusques à ce que luy mesmes, lundy dernier, s'est convyé à dyner en mon logis avec le marquis de Norampthon, le comte de Sussex, le comte de Betfort, milord Chamberlan, et aultres seigneurs de ceste court, tout exprès pour me venir compter comme les partisans d'Espaigne, qui craignent infinyement le mariage de Monsieur, et aussi le secrétaire-Cecille qui ne veult en façon du monde que sa Mestresse ayt ny luy, ny nul aultre mary que soy mesmes, qui est roy plus qu'elle, l'avoient fort instantment sollicitée de vouloir accepter le dict comte de Lestre comme celluy qui seroit de très grande satisfaction à tout le royaulme, et qu'elle mesmes l'avoit pryé de les en remercyer; mais il luy avoit respondu que, quant le temps luy estoit bon, ils luy avoient esté contraires, et meintenant que le temps ne luy servoit plus ilz monstroient de luy ayder, et qu'ilz ne faisoient cella, ny comme bons serviteurs d'elle, ny comme vrays amys à luy, ains pour interrompre le propos de Monsieur; par ainsy, qu'elle l'excusât s'il ne leur en sçavoit nul gré, ny leur en randoit nul mercys. Et a adjouxté qu'il espéroit que les amys pourroient plus en cecy que les adversayres. J'ay donné instruction, Madame, d'aulcunes aultres particullaritez là dessus au Sr de Vassal, comme à ung gentilhomme, que je tiens fort secrect et fidelle, qui vous en rendra bon compte; et sur ce, etc.
Ce VIe jour de febvrier 1571.
DIRA LE SR DE VASSAL A LEURS MAJESTEZ, oultre les choses susdictes:
Que, despuys quelque temps en çà, la Royne d'Angleterre a déclaré qu'elle se vouloit maryer, et a monstré que ce sien desir estoit fondé sur une tant raysonnable et quasi nécessaire occasion que plusieurs, qui souloient opinyastrer le contraire, commencent d'en parler, à ceste heure, aultrement; néantmoins, sur ce qui ne se peult bien dicerner encores, si elle le veult à bon esciant, ou bien si elle le veult ainsy donner à croyre, et sur la diversité des partys ausquelz elle pourroit entendre, et des condicions qui auroient à se requérir, non seulement ceulx de son conseil, mais ceulx de sa noblesse, et presque toutz ses principaulx subjectz en sont en grand contention entre eulx, et se bandent desjà en plusieurs conseils et assemblées secrectes pour en tretter, sellon que le desir, ou de pourvoir à la religion protestante; ou d'ayder à la catholique; ou de préjudicier aulx tiltres prétendus de la succession de ce royaulme; ou de favoriser les affaires de la Royne d'Escosse; ou de nourryr amytié avec la France; ou bien de confirmer plus que jamais celle de Bourgoigne; ou de n'innover rien au présent estat de ce royaulme, qui est doulx à plusieurs, pousse les ungs et les autres à interrompre ou bien advancer le propos.
Néantmoins, pour estre encores ceste matière trop peu meure, la dicte Dame réserve la tenue de son parlement jusques en may ou juing, pour en mieulx dellibérer, lequel aultrement debvoit estre convoqué en ce moys de janvier, sur la nécessité d'avoir argent; car l'Allemaigne et l'Escosse, despuys deux ans, luy ont assés espuysé ses finances; et l'interruption du commerce n'a permiz qu'elle les ayt peu remplyr, bien que, en certain propos, elle m'a naguières donné entendre qu'elle avoit heu si peu de nécessité, que encores n'avoit elle aulcunement touché aulx deniers du Roy d'Espaigne.
Par lettres, naguières venues de dellà la mer, de divers lieux, l'on est en diverses opinions, en ceste court, des choses d'Allemaigne; car les ungs mandent que le duc d'Alve a intelligence avec le duc de Sualsambourg, pensionnaire du Roy d'Espaigne, contre la ville de Hembourg, parce qu'elle a receu le commerce des Anglois, et est encores pleyne de leurs merchandises, et si, a favorisé les pratiques du prince d'Orange, et forny argent pour icelles contre les Pays Bas.
Les aultres escripvent que les princes et capitaines, qui lèvent gens en Allemaigne, s'entendent avec le dict de Sualsambourg et avec le comte de Vuandeberc, et que, soubz colleur, l'ung d'assiéger Hembourg pour le roy de Danemarc, et l'aultre de recouvrer ses terres, ilz se préparent toutz deux, et le roy de Dannemarc aussi, à l'entreprinse des Pays Bas, avec le secours que le Prince d'Orange, beau frère des trois, doibt admener d'Allemaigne; et que icelluy roy de Dannemarc dellibère d'interrompre toutz les trafficz d'Ostrelan, et des régions froydes, aulx Flamans; et mesmes leur serrer une rivière, par où ilz ont accoustumé de recouvrer leurs bledz et aultres provisions, affin de commancer, de bonne heure, à leur retrancher vivres.
Et adjouxtent que Monsieur, frère du Roy, n'est que bien disposé à ceste entreprinse pour recouvrer ceste portion des dicts Pays Bas, qui apartient à la couronne de France; et qu'il a suplié le Roy de luy permettre de faire ung essay pour en agrandir son appanaige, et d'y employer la gendarmerye, et ce grand nombre de gens de guerre, qui sont meintennant en France, mesmes que les Françoys ne desirent rien tant que cella; s'apercevans enfin des tromperies et simulations du Roy d'Espaigne et de ses ministres, et murmurans que les jours ont esté advancez à sa dernière femme, Fille de France, par mauvais trettement qu'elle a reçeu avecques luy, dont j'ay merveilleusement rejetté tout le contenu de cest article, quant on m'en a parlé;
Et que le duc d'Alve, craignant ung si grand orage, commance de mettre ung grand ordre à ses affaires, à recueillyr deniers et armes de toutz costez, et faire secrecte description de gens de guerre. Néantmoins l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, monstre de ne croyre, en façon du monde, qu'il y ayt nulz aprestz contre les Pays Bas, ains tout le contraire, ainsi que je l'ay mandé par ma précédante dépesche, qu'encor qu'il pense bien qu'il ne tiendroit aulx Anglois que telles choses ne fussent mises en avant et exécutées, que néantmoins la Royne d'Angleterre n'y veult advancer ses deniers contans, ni aultre chose que parolles et promesses, qui ne sont suffizantes pour mouvoir les Allemans, ni pour faire marcher une armée.
Comme, à la vérité, j'entendz que le capitaine, qui est icy pour le duc Auguste, et qui asseure n'y avoir aulcune certitude de la mort de son maistre, mais bien qu'il estoit fort mallade, n'a esté encores guières bien respondu sur la pratique qu'il mène d'avoir deniers pour les dicts aprestz d'Allemaigne; et si, semble qu'il n'inciste pas fort que la dicte Dame veuille entrer en nulle ligue avec les princes protestans, s'estant layssé entendre que le dict duc Auguste aussi n'y entrera pas et qu'il ne cerche que fère amys de toutz costez, pour s'en ayder au besoing; néantmoins qu'il favorisera et assistera la dicte entreprinse d'iceulx princes.
Le susdict ambassadeur d'Espaigne a heu adviz que Mr le cardinal de Chatillon a proposé à ceste Royne, et à ceulx de son conseil, s'ilz trouveroient bon que le comte Ludovic de Naussau vînt avec aulcuns bons navyres de guerre de la Rochelle pour se joindre à ceulx du Sr de Lumbres, affin de tenir ceste mer subjecte contre le duc d'Alve à la dévotion toutesfoys de ce royaulme, et que cella a esté bien receu du dict conseil et favorisé du comte de Lestre, et qu'il entend qu'on arme à cest effect à la Rochelle plusieurs navyres, chose qu'il estime ne pouvoir estre trouvée bonne du Roy.
Les depputez de la Royne d'Escosse sont venuz plusieurs fois prandre familièrement leur disner en mon logis, et m'ont, entre aultres choses, remonstré qu'ilz sont envoyez, de la part des principaux seigneurs de leur pays, pour assister au tretté et y procurer la restitution de leur Mestresse, avec charge de procéder en tout sellon qu'elle leur ordonnera, et avec article espécial de ne faire rien au préjudice de l'alliance de France; et qu'ilz supplient très humblement le Roy, qu'au cas que le dict tretté ne succède, qu'il veuille avoir souvenance d'eulx; car ilz disent avoir esté toutz essayez, l'ung après l'autre, par grandes offres et présens, de la part de la Royne d'Angleterre, pour suyvre son party, et qu'ilz ont tout rejetté, et ont choysy de souffrir plustost toutes extrémitez que de quicter ung seul point de l'alliance et dévotion qu'ilz ont à la couronne de France;
Et que les dicts seigneurs requièrent une chose de l'évesque de Roz et de moy, c'est que nous les veuillons advertyr, de bonne heure, s'il y aura apparance que le tretté ne succède, affin de se pourvoir; et que, sans mettre le Roy en nulle guerre ouverte, s'il luy playt les ayder, quelque temps, de quatre mil escuz par mois, pour entretenir trois cens hommes dans le chasteau de Lislebourg, et sept cens hommes en la campaigne, ilz promettent de faire ce qui s'ensuyt:
Sçavoir, le lair de Granges, capitaine du dict chasteau de Lislebourg, de surprendre les comtes de Lenoz et de Morthon, et les mettre dans son dict chasteau, pour en faire ce que leur Mestresse commandera, et de randre paysible et obéyssante la ville de Lislebourg à la dicte Dame; les aultres seigneurs qu'avec les sept centz hommes, ilz chasseront les Anglois de tout le pays, estandront leur ligue, remettront partout l'authorité de la Royne d'Escosse, de sorte qu'il ne se parlera plus que de luy obéyr, et de demeurer fermes en l'alliance de France, et qu'ilz réduyront, tout entièrement, le royaulme en l'estat qu'il estoit auparavant, estantz toutz les principaulx de la noblesse de ce desir, sinon le dict Lenoz, qui n'a, à présent, cinq cens escuz de rante au dict pays, et Morthon, qui est homme nouveau et sordide.
Le Roy d'Espaigne a escript à son ambassadeur, qui est icy, qu'il le résolve clairement, et en brief, de ce qui se doibt espérer de la restitution de la Royne d'Escosse, et en quoy l'on est du tretté, monstrant qu'il a bien fort à cueur la matière; et icelluy ambassadeur a dict à l'évesque de Roz que son Maistre ne regarde sinon comme le Roy commancera d'y procéder, car, de sa part, il y est tout prest et tout résolu. Et par lettre de Rome s'entend que le Pape a desjà miz une provision de deniers ez mains du duc d'Alve, pour ayder l'entreprinse sellon que l'ordre en sera mandé par Ridolfy; lequel Ridolfy et les seigneurs catholiques de ce pays, me recerchent fort de mettre en avant que les deux Roys se veuillent entendre et se unyr à la dicte entreprinse; ce que j'ayme mieulx qui me soit proposé par le dict ambassadeur, qui ne m'en a parlé, longtemps y a, que non pas par eulx.
Je ne puis encores juger au vray si la dellibération de la dicte entreprinse est bien certaine, et moins encores quel événement elle pourra avoir. Tant y a que, pour la conformité de celle d'Yrlande, elle me semble trop esloignée du vraysemblable, et je sens bien que les Escouçoys, doubtans du secours de France, commancent fort d'espérer en cestuy cy; et le duc d'Alve leur a desjà advancé quelques deniers, ainsy que je l'ay desjà escript.
AULTRE MÉMOIRE ET INSTRUCTION A PART:
Que le propos de maryer Monsieur avec la Royne, a prins son commancement de ce que, ayant, en une mienne audience, parlé à la dicte Dame des fianceailles du Roy, qui se debvoient faire à Espire, après qu'elle se fût retirée avec ses dames, elle se plaignit que, se faisans plusieurs honnorables mariages en la Chrestienté, nul de son conseil ne luy parloit à elle de prandre party, et que, si le comte de Sussex fût présent, au moins luy ramentevroit il l'archiduc Charles.
Ce que ayant l'une des dames raporté au comte de Lestre, il s'esforcea, le lendemain, affin de luy complayre, de luy remettre si bien le dict archiduc en termes, que le voyage de Coban en fut incontinent dressé; et, de là en avant, elle monstra, de plus en plus, estre résolue de se maryer, et de parler d'affection de l'archiduc, de sorte que le dict comte se repentyt assés d'en avoir meu le propos.
Sur quoy arrivant le vydame de Chartres pour prandre congé d'elle, il luy parla de Monsieur, frère du Roy, et en parla aussi à plusieurs de son conseil, qui en furent les ungs bien ayses pour traverser l'aultre propos, et les aultres marrys, qui ne vouloient qu'on mit, en façon du monde, cestuy cy en avant.
Dont, après que le dict Coban fût de retour avec la responce de reffuz, elle commança lors d'ouyr, avec plus d'affection, ceulx qui luy proposoient Monsieur; et arrivant là dessus quelque responce du vydame, et survenant, peu après, Mr le cardinal de Chatillon, la matière s'est si bien eschauffée que la dicte Dame ne parle plus que de luy, et a dict, tout hault, «que les siens l'avoient souvant pressée de se maryer, mais puys après ilz y avoient adjouxté tant de dures condicions qu'ilz l'en avoient engardée, et qu'elle cognoistroit meintenant qui seroient ses bons et fidelles subjectz, et les sauroit bien remarquer, et qu'elle tiendroit pour desloyaux ceulx qui luy traverseroient ce tant honnorable party».
Et comme l'une de ses dames regrettoit que Mon dict Seigneur n'eust quelques ans davantaige, elle respondit:--«Il a vingt ans qui en vallent vingt cinq, car il n'y a rien en son esprit, ny en sa personne, qui ne soit d'homme de valleur.»
Et à milord Chamberland qui luy faisoit ung compte, comme Mon dict Seigneur avoit faict une course jusques à Roan pour voir une jeune flamande fort belle, que le père, craignant qu'elle ne se derrobât pour le suyvre, l'avoit jettée en haste hors de la ville et conduicte à Dièpe, où n'attendoit que le vent pour la passer en Angleterre, l'une des dames respondit:--«Et bien c'est qu'il n'est point paresseux pour aller voir les dames, il ne craindra guières de passer la mer.»--«Ce ne seroit, respondit la Royne, à mon proffict qu'il fût si dilligent, mais il n'en est pourtant moins à priser.»
Et au baron de Vualfrind, lequel je luy présentay de la part du Roy, après qu'elle luy eust assés amplement parlé du mariage de l'archiduc, en une façon pleyne de jalouzie et de desdein, réprouvant bien fort les nopces d'entre si prochains, comme l'oncle et la niepce:--«Bien que le Roy d'Espaigne, disoit elle, comme grand prince, eust possible estimé que son exemple servyroit de loy au monde, mais c'estoit une loy contre le ciel;» luy dit:--«Que l'archiduc luy estoit grandement obligé de ce que, l'ayant reffusé, elle luy avoit faict trouver mieulx qu'elle, et où l'amytié ne deffauldroit, car, s'ilz ne s'aymoient comme espouzés, ilz s'aymeroient comme parans; et qu'elle espéroit aussi trouver mieulx que luy, dont le regrect cesseroit des deux costez.» Puys se corrigea que;--«A la vérité elle ne l'avoit pas reffuzé, mais elle avoit bien différé la responce, et il ne l'avoit vollue attandre; néantmoins elle ne lairroit d'aymer et honnorer toutjour l'Empereur, et toute sa mayson, sans aulcun excepter.»
Et, au retour de là, le dict sieur baron me demanda si je pensois qu'elle eust parlé d'affection et avec jalouzie du dict archiduc, ou bien par manière de deviz, et qu'il se repentoit de ne luy avoir proposé le prince Rodolfe, qui a desjà dix sept ans. Je luy respondiz que «le voyage, que le jeune Coban avoit dernièrement faict devers l'Empereur, monstroit que, si l'archiduc eust vollu, à ceste heure, entendre à ce party, qu'il eust esté accepté.»--Il répliqua «qu'il en auroit doncques beaucoup de regrect, et qu'il s'estoit trop hasté de s'obliger à celle de Bavière, bien qu'il me vouloit dire que les conditions, sur lesquelles on le vouloit maryer avec ceste Royne, estoient, à ce qu'il avoit ouy dire, si dures et iniques qu'il eust esté trop plus subject que Roy.»
L'on me vient d'advertyr que, sabmedy dernier, se plaignant la dicte Dame à l'admyralle Clinton et à milady Coban des difficultez, qu'aulcuns des siens trouvoient au party de Monsieur, comme trop jeune, elle les avoit conjuré de luy en dire librement leur opinion, et que, comme les deux plus loyales, et où elle se fyoit plus qu'en dames de ce monde, elles ne luy en vollussent rien dissimuler; et que la dicte Clinton, luy ayant fort loué ses perfections et confirmé grandement son opinion de se maryer, avoit aprouvé entièrement qu'elle deût espouser Monsieur; et que sa jeunesse ne luy debvoit faire peur, car il estoit vertueux, et elle, pour luy en donner, en toutes sortes, plus de satisfaction que nulle aultre princesse du monde ne sçauroit faire. Ce que la dicte Dame avoit accepté avec tant de démonstration de playsir, que milady Coban, n'y ozant rien contradire, avoit seulement dict que les mariages estoient toutjour mieulx faictz et plus plains de contantement, quant l'on espousoit personne de âge pareil, ou aprochant au sien, que quant il y avoit grande inégalité. A quoy elle avoit respondu:--«Qu'il n'y avoit que dix ans de différant entre deux, et qu'il eust esté fort à propos que ce eust esté luy qui les heût davantaige; mais, puysqu'il playsoit à Dieu qu'elle fût la plus vielle, elle espéroit qu'il se contenteroit des aultres advantaiges.»
Il semble que milord Boucard va par dellà fort pourveu de bonne intention en cest endroict, et qu'il desire infinyement d'y estre employé; et le secrétaire, qu'il mène, qui luy a esté ordonné par la dicte Dame, s'est venu offryr à moy de servyr, en tout ce qu'il pourra, jusques à la mort; et le Sr Cavalcanty y est plus ardant que nul, mais je ne sçay s'il a encores descouvert en quelle intention en est Cecille; tant y a que deppendant entièrement de luy, il sera bon d'aller ung peu réservé en son endroict, et néantmoins s'en servyr en ce que Leurs Majestez cognoistront qu'il leur y pourra estre ministre commode et opportun; car, oultre qu'il se dict très dévot à la France, et péculier serviteur de la Royne, il est fort bien entendu ez humeurs de deçà. Il n'a vollu partyr avec le dict Boucard pour n'estre veu aller aulcunement pour ce fait, et m'a dict qu'il n'est pas expressément commandé de faire le voyage, mais qu'on est bien fort ayse qu'il le face, et il part demain matin.
CLIXe DÉPESCHE
--du XIIe jour de febvrier 1571.--
(_Envoyée exprès par Jehan Volet jusques à Calais._)