Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième
Part 37
Elle me respondit qu'encores que ses intelligences n'estoient plus telles vers l'Allemaigne, ni avec l'Empereur, comme elles souloient, néantmoins elle y en avoit encores d'assés bonnes pour pouvoir asseurer Vostre Majesté qu'il s'y préparoit une levée; laquelle elle ne sçavoit encores si viendroit à effect, mais croyoit que ce n'estoit pour vous nuyre, car elle le vous diroit, et y opposeroit le crédit qu'elle y pourroit avoir, mais c'estoit en faveur du prince d'Orange; et qu'elle estoit fort marrye qu'on poursuyvît ainsy les affaires de la religion par les armes, de quoy ne pouvoit revenir, à la fin, que une grande ruyne à la Chrestienté; et qu'elle me prioit de vous exorter, Sire, qu'avec la bonne intelligence, qu'avez meintenant avec l'Empereur, vostre beau père, avec lequel elle continuoit aussi toutjour une bien fort estroicte amytié, et avoit naguières receu de ses lettres, il vous pleust, à ceste heure, mettre en avant quelque favorable moyen d'accord et de réunyon en l'esglize; et que, de sa part, elle vous y assisteroit, et ne s'y monstreroit aulcunement opiniastre.
Je luy louay grandement cestuy sien très vertueux desir, et, sans toutesfois accepter ny reffuzer aussi d'en faire rien entendre à Vostre Majesté, affin que vostre intention en cella soit réservée au temps et moment qu'il vous semblera bon de la manifester; je la priay seulement, en ryant, qu'elle ne vollust observer l'extrémité de ne concéder aulx Catholiques l'exercice de leur religion en Angleterre, comme il n'en estoit permis pas ung aulx Protestans en Espaigne, ny en Flandres, et qu'elle suyvist l'exemple de Vostre Majesté, qui estiez au milieu, qui avez permiz le cours des deux en vostre royaulme.
Elle respondit que les Catholiques ne se pouvoient pas beaucoup plaindre d'elle, et qu'elle cognoissoit le Roy d'Espaigne d'ung si bon naturel qu'il ne vouldroit aussi retenir la Chrestienté en ce dangereux suspend, où elle est, s'il y ozoit procurer les remèdes, mais que les passionnez l'en empeschoient, lesquelz elle vouldroit qui en sentissent seulz le mal.
Et se continua assés longtemps ce propos entre la dicte Dame et moy, au millieu duquel, me venant à toucher des différans, qu'elle accusoit le duc d'Alve luy avoir succité avec le Roy son Maistre, me dict que je serois tout esbahy si je sçavois quelles choses le dict duc, despuys ung mois, avait vollu tretter avec elle, au préjudice de ses voysins, ce qu'elle réservoit à une aultre foys, et que néantmoins c'estoit une parenthèse digne de noter.
Or, Sire, touchant les dicts différans, le depputé d'Angleterre, qui est aulx Pays Bas, a escript, ceste foys, à la dicte Dame qu'il avoit présenté à icelluy duc les derniers articles, qu'elle luy avoit envoyez; qui les avoit cognuz si raysonnables que, ne luy restant plus que contredire pourquoy il ne les deubt accepter, il avoit respondu qu'il y vouloit penser: et ainsy le faict en demeure là, qui se conforme assés à ce que Vostre Majesté m'en a mandé, en chiffre, par ses dernières du IIIe du présent, que j'ay bien notté. Et sur ce, etc. Ce XXIIIe jour de janvier 1571.
A LA ROYNE.
(_Lettre à part._)
Madame, s'estant Mr le cardinal de Chatillon, jeudy dernier, convyé à disner en mon logis, il m'a compté la favorable expédition, qu'il a obtenue de Voz Majestez, sur le recouvrement de ses biens, et comme il s'en est venu conjouyr avec la Royne d'Angleterre; et puys m'a parlé du faict de la petite lettre en bien fort bonne sorte, et que ce dont je m'estois plainct au comte de Lestre, que le propos en estoit trop divulgué, n'estoit procédé d'ailleurs que du peu de discrétion, que le vydame y avoit tenu, qui en avoit parlé et escript icy et en France à trop de gens, et que, de sa part, il n'en avoit jamais faict rien sçavoir qu'à Voz Majestez; desquelles, après qu'il avoit heu responce, il y avoit procédé le plus secrectement qu'il avoit peu; et que les choses en estoient en assés bons termes, et ceux du conseil en beaucoup de diverses opinions là dessus entre eulx, mais qu'il n'y avoit encores rien de conclud. Sur quoy luy ayant aprouvé grandement son intention et les sages moyens, qu'il tenoit, pour la bien conduyre, je l'ay sondé de plusieurs endroictz pour voir s'il y avoit nulle aultre fin et prétention en luy que celle qu'il monstroit en aparance; mais toutz ses propos sont revenuz à la considération de la grandeur que ce seroit pour Monsieur, et combien elle accroistroit celle du Roy et de sa couronne, et ravalleroit d'aultant celle d'Espaigne; ne me touchant toutesfois tant de particullaritez de l'affaire comme j'en sçavois, et comme je vous en ay desjà escript; dont j'ai fait semblant d'en sçavoir encores moins, attendant si Vostre Majesté (pour y procéder avec plus de lumyère, par les adviz que pourrons avoir de divers lieux) trouvera bon que nous nous communiquons secrectement l'ung à l'aultre, car je croy bien que les Protestans reçoipvent mieulx ce propos, venant du dict sieur cardinal que ne feroient de moy. Et il y va, à mon opinion, d'une droicte et bien bonne vollonté.
Les Catholiques, qui sont la partie la plus grande, plus noble et plus forte, et où y a plus d'asseurance, le tiennent fort suspect, et vouldroient avoir quelque asseurance de Voz Majestez par mon moyen. La dicte Dame nous oyt fort bien, et avec grande affection, l'ung et l'aultre, dont Vostre Majesté me commandera comme j'en auray à uzer; et seulement vous suplie très humblement, Madame, de réserver, entre le Roy et Vous, et Monsieur, ce que je vous ay escript par ma petite lettre de devant ceste cy, et ce que, cy après, je vous pourray escripre ou mander des propos, que la dicte Dame tiendra en privé, ou avec ceulx de son conseil, sans qu'il se puysse jamais cognoistre qu'ilz vous viennent de moy. J'ay dict à Mr le cardinal que si le propos alloit en avant, qu'il estoit bien besoing de le conduyre à ce poinct qu'on ne s'advançât de le publier, ny de faire aulcune ouverte démonstration, du costé de Voz Majestez, d'y vouloir entendre, jusques à ce qu'on le vît tout conclud et bien arresté; car, puys après, l'on y adjouxteroit bien toutz les honnorables actes et respectz, qu'on vouldroit; et que surtout il n'y fût usé de longueur ny de remises. A quoy il m'a respondu que, le lendemain, il estoit convyé en court et qu'il verroit ce qu'il y pourroit advancer.
J'ay sceu, Madame, que, pendant que nous estions ensemble, la Royne d'Angleterre estoit enfermée avec ceulx de son conseil pour prandre résolution de ce qu'elle debvoit respondre au dict sieur cardinal, et qu'elle a la matière si à cueur qu'elle ne prend playsir de parler, ny ouyr parler, d'aultre chose; et, de ma part, Madame, tant plus je considère le party, plus il me semble estre grand, honnorable et advantageux pour le Roy, et pour Monsieur; dont je ne desire sinon qu'il soit exempt de tromperie, comme je prendray bien garde, du plus prez qu'il me sera possible, qu'il n'y en ayt point, et que Dieu le veuille bien achever. Et sur ce, etc. Ce XXIIIe jour de janvier 1571.
Millord de Boucard est bien fort affectionné à ce propos, et desire y estre employé. Sa Mestresse luy a dict qu'elle réserve de lui bailler son instruction à l'heure qu'il partyra. J'entendz que le comte de Lestre, si cella va en avant, est desjà désigné à passer en France pour l'aller conclurre. Je suys convyé aujourduy avecques la Royne; sur ceste bonne occasion, je notteray ce qu'elle me dira.
ADVIZ SUR LES CHOSES D'IRLANDE:
Que on auroit suborné certaines gens pour pratiquer et suciter une rébellion en Yrlande, dont ung d'eulx se nomme de La Roche, gouverneur de Morlays en la Basse Bretaigne, qui s'en est allé là, avecques quatre navyres, pour se randre en l'endroict où le comte de Desmond se tenoit, et qu'il s'en est retourné de là et a admené avecques luy ung gentilhomme, nommé Fitz Maurice, qui, pour le présent, se tient secrectement en la Basse Bretaigne, et sollicite d'avoir des forces pour les mener ce printemps en Yrlande.
Que le capitaine de Brest auroit prins ung fort, nommé d'Ingin, et une petite isle, non guières loing de là, en Yrlande.
CLVIIe DÉPESCHE
--du dernier jour de janvier 1571.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Monyer._)
Réjouissances faites à Londres pour célébrer la rentrée d'Élisabeth.--Conversation de la reine et de l'ambassadeur au sujet de cette fête.--Affaires d'Écosse.--État de la négociation des Pays-Bas.--Nouvelles d'Allemagne et d'Espagne.--_Lettre secrète à la reine-mère._ Négociation du mariage du duc d'Anjou.
AU ROY.
Sire, le jour que j'ay esté convyé, pour accompaigner la Royne d'Angleterre au festin de la Bource, n'a esté guières moins solemnel en Londres, que celluy du couronnement de la dicte Dame, car on l'y a receue avec concours de peuple, les rues tandues, et chacun en ordre et en son rang, comme si ce eust esté sa première entrée; et elle a heu grand playsir que j'y aye assisté, parce qu'il s'y est monstré plus de grandeur, ainsy soubdain, que si la chose eust esté préméditée de longtemps; et n'a obmiz la dicte Dame de me faire remarquer l'affection et dévotion qui s'est veue en ce grand peuple; lequel, despuys le matin jusques à l'heure qu'ayant donné le nouveau nom de _Change Real_ à la Bource, elle s'est vollue retirer, envyron les huict heures de nuict, il ne s'est lassé d'estre par les rues, les ungs en leur rang, les aultres à la foule, avec force torches, pour l'honnorer, et luy faire mille acclamations de joye, chose qu'elle m'a demandée si, au petit pied, ne me faisoit pas souvenir des resjouyssances, qu'on faisoit à Paris, quant Vostre Majesté y arrivoit; et qu'elle me confessoit tout librement qu'il luy faisoit grand bien au cueur de se veoir ainsy aymée et desirée de ses subjectz, lesquelz elle sçavoit n'avoir nul plus grand regrect que, la cognoissant mortelle, ilz ne voyoient nul certain successeur, yssu d'elle, pour régner sur eulx, après sa mort; et que la France estoit très heureuse de cognoistre ses Roys, et ceulx qui, par ordre, debvoient, les ungs après les aultres, succéder à la couronne.
J'ay respondu, le plus au contentement et satisfaction de la dicte Dame, à toutz ses propos, qu'il m'a esté possible, louant beaucoup ce que je voyois de sa grandeur, qui estoit à priser, sans rabattre néantmoins rien de ce qu'on sçait assés estre de plus en la vostre; et qu'au reste, il me sembloit qu'elle auroit bien à faire à s'excuser envers Dieu et le monde, si elle frustroit ses subjectz de la belle postérité, qu'elle leur pouvoit bailler, et qu'ilz attandoient d'elle pour les gouverner; qui a esté ung article, sur lequel elle s'est prinse à discourir plusieurs aultres choses, avec playsir et avec modestie, lesquelles je vous puys asseurer, Sire, que ne se sont passées sans qu'elle ayt monstré, en plusieurs endroictz, de vouloir persévérer en grande amytié avec Vostre Majesté; et, le soir mesmes, la résolution du voyage de milord Boucard a esté du tout prinse, luy commandant la dicte Dame ne faillyr d'estre prest à partir demain, qui est le premier jour de febvrier, ainsy qu'il faict.
Or, Sire, nonobstant l'acclamation du peuple, la dicte Dame et ceulx de son conseil ne layssent de craindre la division et sublévation du pays: car ayans les filz du comte Dherby essayé d'obtenir leur congé pour retourner vers leur père, il leur a esté dict qu'ilz n'en parlassent poinct, s'ilz n'en vouloient estre du tout reffuzez, jusques à ce que les affaires de la Royne d'Escosse fussent accommodez, qui monstre que, par iceulx, ilz entendent acquiéter les leurs. Et le semblable a esté dict au duc de Norfolc, de ne presser sa plus ample liberté, jusques à ce qu'il ayt esté ordonné de celle de la Royne d'Escosse et de sa restitution, de laquelle l'on nous faict toutjour espérer de bien en mieulx; et qu'il n'y a retardement que de ces depputez de l'aultre party, desquelz le comte de Lenoz a, de rechef, escript qu'ilz estoient partys, et qu'il avoit surciz la tenue du parlement, ainsy que la Royne d'Angleterre le luy avoit mandé, pour remettre toutes choses à ce qui seroit ordonné par le tretté.
Hyer, on tenoit en ceste court la pratique des différans de Flandres pour toute désacordée, non sans beaucoup d'indignation contre le duc d'Alve et contre l'ambassadeur d'Espaigne; mais, ce matin, par aulcunes lettres d'Envers, s'est entendu que le dict duc avoit condescendu à la pluspart des choses, que le depputé de Londres avoit desirées; et que le Sr Thomas Fiesque seroit en brief par deçà pour entièrement les conclurre. Je ne sçay s'il est ainsy, ou si c'est artiffice: tant y a que cella ne pourra estre que pour le regard des merchandises; car, quant à l'entrecours et commerce, j'entendz qu'il n'en est, pour encores, faict aulcune mencion.
Il est nouvelle icy que le duc de Sualsambourg a quatre mille chevaulx et six mil hommes de pied ez environs d'Hembourg, et que c'est en faveur du roy de Dannemarc, pour se rescentir d'aulcuns mauvais déportemens, que icelle ville a uzé contre luy, durant la guerre contre le roy de Suède, et m'a dict l'ambassadeur d'Espaigne que le duc d'Alve est très bien adverty que ce n'est à aultres fins que pour branqueter la dicte ville; et que ce que le comte de Vuandeberg a aussi entreprins, de retourner en quelcune de ses terres en Frize, n'a esté qu'une légière course, laquelle ne luy a bien réuscy; et que le dict duc craint si peu, pour ceste année, les mouvemens d'Allemaigne, qu'il renvoye une partie de sa cavallerie au secours des Vénitiens contre le Turq, estimant qu'il n'eust peu rien succéder plus à propos pour le repos de la Chrestienté que la mort soubdainement advenue du duc Auguste[25]. Néantmoins il m'a confessé que, pour quelque souspeçon de guerre aulx Pays Bas, le dict duc ne parloit plus de s'en retourner en Espaigne, et que le propos du duc de Medina Coeli estoit réfroydy, s'estans desjà expédiez les princes de Bohesme de Leurs Majestez Catholiques pour s'en retourner par Gennes en Allemaigne, sans qu'il fût nouvelles que le dict duc les accompaignât; qu'au reste toutz les articles de la ligue contre le Turc estoient accordez; ne restoit plus que celluy de la création du lieuctenant de général: que le Pape vouloit que ce fût Marc Anthonio Collonna, et le Roy d'Espaigne, puisque dom Joan d'Austria estoit le général, desiroit que le commandador major de Castille ou bien Joan André Doria eussent à commander soubz luy. Sur ce, etc. Ce XXXIe jour de janvier 1571.
[25] Cette nouvelle était fausse. Auguste, duc et électeur de Saxe, est mort seize ans après, le 14 mars 1586.
A LA ROYNE.
(_Lettre à part._)
Madame, estant en ce festin, où j'ay esté convyé pour accompaigner la Royne d'Angleterre, le XXIIIe de ce mois, elle a prins playsir de deviser l'après dinée, fort longtemps avecques moy; et, entre aultres choses, elle m'a dict qu'elle estoit résolue de se maryer, non tant pour ne s'en sçavoir passer, (car elle en avoit assés faict de preuve), comme pour satisfaire à ses subjectz; et aussi pour obvier, par l'authorité d'ung mary, ou par la nayssance de quelque lignée, s'il playsoit à Dieu luy en donner, aux entreprinses qu'elle sentoit bien qu'on feroit contre elle, et sur son estat, si elle devenoit si vieille qu'il n'y eust plus lieu de prendre party, ny espérance qu'elle deubt avoir d'enfans. Il est vray qu'elle craignoit grandement de n'estre bien aymée de celluy qui la vouldroit espouser, qui luy seroit ung second inconvénient plus dur que le premier, car elle en mourroit plustost; et que, pourtant, elle y vouloit bien regarder.
Je luy ay respondu que à si prudentes considérations et si vrayes, comme celles qu'elle disoit, je n'avois que adjouxter, sinon qu'elle pouvoit, dans ung an, avoir bien pourveu à tout cella, si, avant les prochaines Pasques, elle se maryoit à quelque prince royal, dont l'ellection s'en pourroit aiséement faire; et j'en cognoissoys ung qui estoit nay à tant de sortes de vertu, qu'il ne failloit doubter qu'elle n'en fût fort honnorée et singulièrement bien aymée, et dont j'espèrerois qu'au bout de neuf mois après, elle se trouveroit mère d'ung beau filz; par ainsy, en se rendant très heureuse de mary et de lignée, elle amortyroit, par mesmes moyen, toutes les malles entreprinses qui se pourroient jamais dresser contre elle.
Ce qu'elle a aprouvé bien fort, et à suivy le propos assés longtemps, avec plusieurs parolles joyeuses et modestes; et estoit Mr le cardinal de Chatillon au mesmes festin, auquel elle n'a point parlé à part; mais, le lendemain, il a demandé audience, et a esté quelque temps avec elle; puys, au retour, il m'est venu dire adieu, parce qu'il partoit le lendemain pour Canturbery, et m'a compté l'estat où il layssoit l'affaire, qui luy sembloit estre en termes d'y pouvoir commancer quelque fondement, mais non qu'il y en vît encores nul pour s'y debvoir arrester; dont dépescheroit Dupin pour le vous aller représanter tel qu'il estoit, affin que Vostre Majesté, sellon sa prudence, nous vollût commander, à luy et à moy, ce que nous aurions à faire.
Je luy descouvriz quelques choses que j'avois aprinses de sa négociation, pour luy donner plus grand lumyère comme elle estoit receue, et avons advisé d'user de bonne intelligence ensemble, mais secrectement, affin d'obvier aulx soupeçons de ceste court, qui bientost seroient si grandz en ce faict, que plus ne se peult dire; et n'ay point faict semblant au dict sieur cardinal que Vostre Majesté m'en ayt encores faict mencion; mais ceulx qui m'ont donné les premiers adviz de ce qu'il en a proposé, m'ont adverty qu'à la vérité il n'a point monstré lettre de Voz Majestez, qui luy en donnast expresse commission; dont la dicte Dame s'estoit retirée, et avoit dict que, quant vous y vouldriez entendre, vous m'en commanderiez quelque chose, comme vous fiant beaucoup de moy. Et ceulx là mesmes m'ont mandé qu'elle a parlé de ce faict à plusieurs des siens, à part l'ung de l'aultre, et mesmes a vollu avoir le conseil du duc de Norfolc, qui a respondu qu'il avoit esté le principal autheur d'induyre les Estatz de ce royaulme à la suplyer de se maryer, et de laysser à sa liberté de prendre le party que bon luy sembleroit: dont ne vouloit changer d'opinion; que quant à Monsieur, toutes choses estoient grandes en luy, mais qu'il falloit regarder aux condicions, sur quoi le mariage se pourroit conclurre, qui fussent honnorables pour sa Mestresse et heurées pour son estat.
D'aultres m'ont mandé que les quatre principaulx, qui guydent les intentions de la dicte Dame, se sont assemblez pour résouldre qu'est ce qu'ilz luy en conseilleroient. Je vous manderay bientost leur conseil, et vous adjouxteray cependant, Madame, cestuy cy du mien, qu'encor que ceste princesse soit bonne et vertueuse, je ne la tiens toutesfois esloignée du naturel de celles qui veulent monstrer de fouyr, lorsque plus elles sont recerchées; et ceste nation a aussi cella de péculier que, plus on desire quelque chose d'eulx, encor qu'à leur proffict, plus ilz la souspeçonnent; dont sera bon de ne descouvrir trop d'affection de vostre costé, Madame, jusques à ce qu'ilz se soyent layssez clairement entendre du leur. Je vous escripray bientost d'aultres choses plus importantes de ce propos par le Sr de Vassal, qui vous pourront assés esclayrer: et sur ce, etc. Ce XXXIe jour de janvier 1571.
CLVIIIe DÉPESCHE
--du VIe jour de febvrier 1571.--
(_Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Vassal._)
Négociation concernant Marie Stuart.--Congé accordé par la reine aux fils du comte de Dherby.--Concession faite par le pape au roi d'Espagne du royaume d'Irlande, sous la condition d'y rétablir la religion catholique.--Entreprise préparée par les Espagnols pour s'emparer de ce pays.--_Lettre secrète à la reine-mère._ Négociation du mariage du duc d'Anjou.--_Mémoire._ Nouvelles d'Allemagne.--Projet des protestans de faire une entreprise contre les Pays-Bas.--Affaires d'Écosse.--_Mémoire secret._ Détails circonstanciés et confidentiels sur la proposition de mariage du duc d'Anjou.
AU ROY.
Sire, s'estant la Royne d'Angleterre bien trouvée de sa santé en ceste ville de Londres, d'où le grand yver a chassé toute souspeçon de peste, elle s'est résolue d'y passer le reste du caresme prenant, et, à ceste cause, s'est allée loger en sa mayson de Ouesmestre, où l'on radresse les lisses pour le tournoy, dont je vous ay cy devant escript; ayant remiz la dicte Dame de ne descendre à Grenvich jusques à environ la my mars, que noz amys de ceste court nous donnent grand espérance que les affaires de la Royne d'Escosse seront, entre cy et là, accommodez, nonobstant les grandz empeschemens que les comte et comtesse de Lenoz s'esforcent d'y mettre; qui, despuys huict jours, ont donné entendre qu'il y avoit une entreprinse dressée en Escosse pour venir enlever la dicte Dame du lieu où elle est, et l'aller remettre par force en son estat. De quoy est advenu que le comte de Cherosbery l'a faicte despuis fort observer, et luy a usé ceste rigueur qui l'a faicte recheoir en fiebvre, mais l'on y a remédié le mieulx et par le plus sage moyen qu'on a peu. Les depputez de l'aultre party s'espèrent en ce lieu, dans cinq ou six jours, et n'est possible que plus tost qu'ilz arrivent nous puissions aulcunement advancer le tretté. Ceulx qui portent icy ce faict m'ont prié, Sire, de vous advertyr en dilligence que milord Boucard a commission expresse de vous en parler et de remander incontinent par deçà vostre responce, et tout ce qu'il aura pu noter de vostre intention en cella, affin que, sellon qu'il vous y aura cogneu ou remiz, ou affectionné, l'on procède icy ou froydement, ou bien avecques effect, au dict tretté; dont Vostre Majesté luy pourra user des mesmes parolles vertueuses et modestes qu'il a faict jusques icy, affin de consommer l'honnorable oeuvre, qu'avez commancé, de la restitution de ceste princesse, qui touche assés à Vostre Majesté et à la réputation de vostre couronne; et aussi pour obvier aulx inconvéniens qu'à faulte de ce pourroient cy après survenir.
Les deux filz du comte Derby, nonobstant qu'on les ayt advertys de ne demander leur congé, n'ont layssé d'instantment le pourchasser; et leur est advenu ce qu'ilz avoient pansé, qu'on ne le leur auzeroit reffuzer, dont, après que la Royne leur a faict quelque réprimande, et les a heu admonestez de se mieulx déporter pour l'advenir, avec quelque difficulté de ne leur bailler sa main à bayser, elle les a licenciez.