Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième
Part 36
[24] Il s'agit ici de Jean-Frédéric II, mis au ban de l'empire pour avoir donné retraite à Guillaume de Grumbach et à ses complices, meurtriers de l'évêque de Wurzbourg. Le duc Auguste, chargé de l'exécution du décret, l'avait assiégé et pris par famine, le 13 avril 1567. On négociait alors sa liberté, mais elle ne lui fut pas rendue: il est mort en prison, à Neustad, le 9 mai 1595, après vingt-huit ans de captivité. Le duc Jean-Guillaume, son frère, loin de partager sa disgrâce, avait, au contraire, été appelé à profiter de la confiscation de tous ses biens.
Et pour la fin, il y a ici ung advis, venu de Gennes, comme par lettres de Thurin, du IIIIe du passé, l'on mande que les armes se vont reprandre pour deux occasions: l'une, parce que la Royne de Navarre use en Béarn d'une extrême rigueur contre les Catholiques; et l'aultre, par la difficulté que Mr de Savoye faict à la comtesse d'Autremont de luy randre quelques chasteaulx; et qu'encor que Vostre Majesté ne puisse mais de l'une ni de l'aultre, que le feu néantmoins s'en ralumera plus fort que jamais en vostre royaulme. Sur ce, etc.
Ce XIIIe jour de janvier 1571.
A LA ROYNE.
(_Lettre à part._)
Madame, je puys asseurer Vostre Majesté que le faict de la petite lettre commance d'aller bien chauldement en ceste court, duquel ayantz les dames de la privée chambre heu quelque sentyment, elles l'ont desjà descouvert à quelques seigneurs de ce royaulme, qui y font diverses interprétations; et aulcuns d'eulx m'ont mandé que, de tant qu'il semble que le cardinal de Chastillon le conduict sans moy, qu'on n'y cerchoit guières de faire le proffict du Roy ni de son royaume. J'ai monstré que le propos m'estoit nouveau, et que je ne pensois qu'il y en eust rien en termes auprès de Voz Majestez; et de faict, Madame, je travailleray, aultant qu'il me sera possible, qu'il soit mené par le plus secret et destorné cheming que faire se pourra; car je sentz qu'il en est besoing. Je suys adverty que celluy qui va en France aura charge de suyvre bien curieusement ce qui luy en sera touché, et que mesmes quelcun neutre sera possible pryé de passer en mesme temps affin d'en entamer le propos. Je croy que Mr le comte de Lestre m'a envoyé prier de disner demain avecques luy pour m'en parler, et que Mr le cardinal de Chastillon revient expressément en court pour ce faict, et que mesmes il y est, à ceste occasion, bien desiré, possible qu'il se plaindra, par mesmes moyen, de la détention de ses biens en France; dont de tout ce qui succèdera, et que j'en pourray entendre, je ne fauldray d'en advertyr incontinent Vostre Majesté. Sur ce, etc.
Ce XIIIe jour de janvier 1571.
CLVe DÉPESCHE
--du XVIIIe jour de janvier 1571.--
(_Envoyée jusques à Calais par homme exprès._)
Audience.--Vives démonstrations d'amitié de la part d'Élisabeth au sujet du mariage du roi.--Son intention de procéder au traité avec la reine d'Écosse.--Nouvelle que les Gueux ont repris les armes en Flandre.--_Lettre secrète à la reine-mère_ sur l'état de la négociation relative au mariage du duc d'Anjou.--Confidence de Leicester à l'ambassadeur.--Proposition faite au nom du roi par le cardinal de Chatillon à la reine d'Angleterre.--Discussion dans le conseil.--Divisions causées en Angleterre par ce projet.
AU ROY.
Sire, j'ay esté trouver la Royne d'Angleterre à Hamptoncourt le XIIIIe de ce mois, laquelle n'a failly de me demander incontinent quelles nouvelles j'avois de Vostre Majesté, et comme vous vous trouviez en mariage. A quoy je luy ay respondu que vous me commandiez de luy continuer encores le mesmes propos, que je luy avois desjà commancé, de vostre conjoyssance touchant la Royne; et que, si vous aviez receu ung singulier playsir de sa venue, il s'estoit despuys redoublé et devenu si grand, par les vertueuses et excellentes qualitez qui se trouvoient en elle, que vous en demeuriez le plus content prince de la terre; mesmes qu'elle se faisoit merveilleusement aymer et bien vouloir de la Royne, vostre mère, de Messieurs voz frères, de Mesdames voz soeurs, de Monsieur de Lorrayne et de toutz les princes et seigneurs de vostre court, et générallement de toute la France; ce que vous mettiez en compte d'une grand félicité; oultre que, à l'ocasion d'elle, les princes d'Allemaigne, (lesquelz je lui ay nommez, sellon le contenu de vostre lettre), s'estoient despuys, par leurs ambassadeurs, conjouys avec Vostre Majesté de ce que Dieu avoit en ce temps réuny et renouvellé le sang de l'ancienne alliance de la Germanye avec la France; et que, pour ceste occasion, ilz vous avoient envoyé offrir, et à Messeigneurs voz frères, toutz leurs moyens et forces pour vous en servyr, ainsy qu'il vous plairoit les employer, et que leurs dicts ambassadeurs n'avoient obmiz de se conjouyr pareillement de la paix de vostre royaulme, et de ce qu'ilz l'y avoient trouvée très bien establye, et vous avoient suplyé de l'y vouloir entretenir. Qui estoient choses qui vous avoient apporté beaucoup de satisfaction; desquelles vous vouliez bien faire part à la dicte Dame, pour le playsir que vous estimiez qu'elle en recepvroit.
A quoy, par parolles fort expresses, elle m'a respondu qu'elle se sentoit grandement obligée à Vostre Majesté de la communication qu'il vous playsoit luy faire de ce propos, lequel elle réputoit très honnorable et vrayement digne d'estre tenu entre princes, qui avoient bonne et vraye amytié ensemble, comme elle vous suplyoit de croyre que, de son costé, elle la vous portoit entière et parfaicte, et de bien bonne soeur; et qu'à ceste occasion elle se resjouyssoit, non guières moins, du beau serain que Dieu monstroit meintennant en voz affères, après tant de divers orages que vous y aviez souffertz, que si c'estoit pour elles mesmes, car aussi pensoit elle y participer. Et a suyvy à parler de ceste ambassade d'Allemaigne comme d'une chose qu'elle réputoit authoriser bien fort vostre grandeur: et puys est retournée à ce qu'elle avoit entendu de la louable et vrayment royalle norriture de la Royne; chose que je luy ay asseurée qui demeuroit très confirmée par les exemples qu'elle en monstroit, et que, non moins par effect que en tiltre, elle estoit Royne Très Chrestienne et Très Dévotte, et au reste tant de bonne grâce, doubce et débonnaire, et sans cérémonye, que Vostre Majesté n'avoit nul plus grand playsir que d'estre, jour et nuict, en sa compaignye.
A quoy elle m'a respondu que la recordation des amours du père et grand père luy faisoient ung peu craindre que vous les vouldriez imiter, et m'a révellé ung secrect de Vostre Majesté, lequel je confesse, Sire, que je n'avois pas sceu; et que néantmoins si vous continuez de rendre ainsi vostre parolle certayne et véritable, et estre bon mary, comme vous en avez desjà la réputation, qu'elle ne faict doubte que vostre règne n'en soit très heureux et éloigné de ces inconvénians et disgrâces, qui ont accoutumé de venir aux princes qui ne tiennent leur parolle, et à ceulx qui ne gardent leur loyaulté. Et a continué ce propos et plusieurs aultres, en termes bien fort honnorables de Voz trois Majestez très Chrestiennes et de Monseigneur vostre frère; lesquelz j'ay suyviz sans rien obmettre de ce que j'ay estimé convenir à vostre honneur et grandeur.
Et pour la fin, je luy ay faict voir vostre lettre, qui portoit sa satisfaction, laquelle elle a entièrement leue, et n'y a heu nulle partie qu'elle n'ayt bien considéré, et où elle ne se soit arrestée pour m'y faire de fort bonnes responces; lesquelles, en somme, sont: qu'elle remercye Dieu que Vostre Majesté commance de cognoistre son intention, laquelle elle peult jurer n'avoir jamais esté de vous vouloir offancer ny nuyre; ains d'avoir toutjours désiré la conservation de vostre authorité et l'establyssement de vostre grandeur comme d'elle mesmes; et que son malcontantement est seulement procédé de ce qu'elle ne s'est trouvée si aymée et bien vollue de Vostre Majesté comme elle pensoit le mériter, et qu'elle n'advouera jamais, quant bien on la mettroit sur la roue, qu'elle n'ayt heu occasoin de se douloir; mais la satisfaction en est meintenant si ample qu'elle vous en doibt de retour beaucoup de grandz mercys, et ne vouldroit n'avoir esté offancée; qu'elle vous remercye bien grandement du compte que vous voulez tenir de son parant, lequel elle a desjà dépesché pour se trouver à vostre entrée; (et le comte de Lecestre aussi a faict harnacher les haquenées, qui s'aschemineront devant;) et que ce luy est ung singulier playsir, que vous veuillez bien recepvoir son nouveau ambassadeur; que quant à celluy qui s'en retourne elle vous prie de croyre qu'il a faict toutjours toutz les meilleurs offices, pour l'entretennement de l'amytié, qu'il est possible, et qu'il en sera pour ceste occasion mieulx receu d'elle à son retour; qu'au surplus elle vous veult asseurer de la convalescence et bonne santé de la Royne d'Escosse, et que desjà elle a donné audience à ses depputez, avec lesquelz elle procèdera à faire le traicté aussitost que ceux de l'aultre party seront arrivez, qui sera dans huict ou dix jours au plus loing; et qu'il luy tarde, plus qu'à nulle personne qui vive, que cest affaire soit bientost accommodé.
Lesquelles siennes responces, Sire, j'ay miz peyne de luy gratiffier le plus que j'ay peu au nom de Vostre Majesté, et me suys ainsy licentié d'elle bien fort gracieusement. Et parce que j'ay trouvé une conformité de tout ce dessus en ceulx de son conseil, je ne puys sinon bien juger de la présente intention d'elle et d'eulx envers Vostre Majesté; et néantmoins cella sera cause que j'observeray de plus prez toutes choses pour voir si, soubz ceste apparance, il y auroit quelque chose de caché, qui soit contre vostre service; car, à ce que j'entendz, le mesmes comte de Lenoz, celluy de Morthon, et le lair de Glannes, viennent pour se trouver au traicté.
Au regard des différandz des Pays Bas, il n'en est rien venu par le dernier courrier, dont ceulx cy ne sont contantz, sinon qu'on a escript que le duc d'Alve n'a encores rien respondu au depputé d'Angleterre sur sa dernière proposition, parce qu'on pense qu'il est attendant sur icelle quelque ordre d'Espaigne. Sur ce, etc.,
Ce XVIIIe jour de janvier 1571.
Présentement l'on me vient de donner adviz que les Gueux ont recommancé la guerre en Flandres; ce qui feroit prendre assés de nouveaulx desseings à ceulx cy. Le Sr Guilhaume Lesley, bon subject de la Royne d'Escosse, parant de l'évesque de Roz, est venu avec les depputez de la dicte Dame; il estime avoir de bonnes intelligences icy, et se dict très dévot au service de Vostre Majesté.
A LA ROYNE.
(_Lettre à part._)
Madame, avant que monsieur le comte de Lestre me menât, dimanche dernier, en la présence de la Royne d'Angleterre, il m'entretint quelque temps sur le faict de la petite lettre, et je me plaigniz à luy qu'il estoit desjà trop divulgué, ce qu'il m'asseura n'estre procédé de la court, ains de ce qu'on voyoit n'y avoir rien de plus convenable; et, par ainsy, ung chacun en parloit; dont il vouloit sonder, à la vérité, l'intention de la dicte Dame et de ceulx de son conseil, affin de dresser, puys après, l'affaire en si bonne sorte que, s'il venoit à succéder, ou bien qu'il demeurast sans effect, il n'eust à raporter sinon contantement à chacun des costez; et qu'il me voulloit dire tout librement, que la dicte Dame ne s'estoit jamais monstrée disposée à prendre party, comme elle faisoit meintenant, par ce, possible, qu'elle s'y voyoit contraincte, pour les nécessitez de son royaulme; et que sur les privez propos, qu'il luy en avoit tenuz, elle n'avoit rien objecté que l'eage; à quoy il avoit respondu qu'il ne layssoit pourtant d'estre desjà homme: «Mais aussi, respondit elle, ne laisseroit il d'estre toutjour plus jeune que moy.»--«Tant mieulx sera ce pour vous,» avoit il respondu, en ryant. Et me pria le dict comte d'en toucher quelque mot à la dicte Dame, laquelle, à la vérité, a prins de fort bonne part toutz les motz que je luy ay proposez aprochans de cella; car je ne luy en ay poinct touché de plus exprès que de luy avoyr dict, sur le contantement que le Roy avoit de vivre en grand amytié et privaulté avecques la Royne, que je conseillerois à une princesse, qui vouldroit rencontrer un très parfaict et accomply bonheur de mariage, d'en prendre de la mayson de France.--A quoy elle m'a respondu que madame d'Estampes et madame de Vallantinois luy faisoient encores peur, et qu'elle ne vouldroit un mary qui ne l'honnorast seulement que pour Royne, s'il ne l'aymoit aussi pour femme.--A quoy j'ay réplicqué que celluy, dont j'entendois parler, entre les exellantes qualitez, dont il abondoit aultant que nul prince de la terre, il avoit celle péculière qu'il sçavoit extrêmement bien aymer, et se randre de mesmes parfaitement aymable.--«A la vérité, m'a elle respondu, il a tant de perfections en luy qu'on n'en ouyt jamais parler qu'avec grand louange.» Et, peu après que je fuz party d'avec la dicte Dame, Mr le cardinal de Chastillon vint parler longtemps à elle, dont je n'ay sceu ce qu'il luy dict; car, ny auparavant, ny despuys, nous n'avons conféré ensemble: mais voycy madame ce que j'ay aprins d'ailleurs et de fort bon lieu:
Qu'après qu'il fût retiré, la dicte Dame assembla ceulx de son conseil pour leur dire que le dict sieur cardinal luy avoit demandé trois choses: l'une, si elle estoit point libre de toute promesse pour se pouvoir maryer où elle vouldroit; l'aultre, si elle en vouloit prandre de ceulx de son royaulme ou bien ung estrangier; et la troisiesme que, au cas que ce fût ung estrangier, si elle vouldroit point accepter Monsieur, frère du Roy; et qu'elle luy avoit respondu qu'elle estoit libre, qu'elle ne vouloit point espouser de ses subjectz, et qu'elle vouloit de bon cueur entendre au party de Monsieur avec les condicions qui se pourront adviser. Sur quoy le dict sieur cardinal luy avoit dict qu'il avoit donques charge de luy en parler, et luy avoit présenté à cest effect une lettre de créance du Roy, et l'avoit priée que, de tant que l'affaire estoit de grande conséquence au monde, qu'elle le vollust communiquer à son conseil, premier que passer oultre; de quoy elle leur vouloit bien dire qu'elle n'avoit trouvé cella bon, et luy avoit respondu qu'elle estoit Royne Souverayne, qui ne deppendoit de ceulx de son conseil, ains eulx toutz d'elle, comme ayant leurs vies et leurs testes en sa main, et qu'ilz n'auseroient faire que ce qu'elle vouldroit; mais, de tant qu'il luy avoit représanté les inconvéniantz, qui avoient cuydé survenir à la feu Royne, sa soeur, d'avoir vollu tretter son mariage avec le Roy d'Espaigne sans ceulx de son conseil, elle luy avoit promiz de le leur proposer; dont vouloit que eulx toutz luy en donnassent promptement leur adviz.
Sur quoy, iceulx du dict conseil bayssans la teste, n'en y eust pas ung qui respondit ung seul mot, parce que le propos estoit nouveau à la pluspart d'eulx, sinon, au bout de pièce, ung des principaulx s'advancea de dire que Monsieur sembloit estre bien jeune pour la dicte Dame:--«Commant, respondit elle, prenant le mot en aultre sens, suys je pas encores pour luy satisfaire.» Et puys, suyvit à dire que le dict sieur cardinal, oultre la lettre de créance, avoit des articles à proposer, sur lesquelz elle estimoit estre bon de l'ouyr pour voir si les condicions pourroient estre acceptées; ce que ung chacun aprouva. Et pour lors, n'y eust rien davantaige sinon que, le lendemain, Dupin et le ministre du dict sieur cardinal furent là dessus en privée conférance plus de trois heures avec le secrétaire Cecille.
Duquel propos l'on me vouloit bien advertyr qu'il commançoit à courir une merveilleuse contention dans ce royaulme sellon les parciallitez de Bourgoigne, et sellon celles de la religion, et que aulcuns estimoient que la dicte Dame ne se servoit d'icelluy sinon pour la commodité de ses affaires, sans qu'elle eust aucune affection de se maryer; et, par ainsy, que je prinse garde que le Roy ne fût trompé et moqué. Et d'aultres, qui sont bien affectionnez au Roy, et portent le faict de la Royne d'Escosse, et mesmes les seigneurs catholiques, m'ont mandé qu'ilz demeuroient fort escandalizez que cest affaire se menast par le dict sieur cardinal, et qu'ilz voyoient bien que c'estoit plus pour accommoder le faict de ceulx de la Rochelle, que non celluy d'entre ces deulx royaulmes, à l'intérest des catholiques; dont ilz vouloient penser à leurs affaires, me priantz seulement de leur vouloir estre toutjours tel comme je sçavois qu'ils s'estoient, en temps et lieu, monstrez bons amys et serviteurs du Roy; et se sont esforcez de m'imprimer une grand jalouzie de ce que je n'estois participant de ce propos.
Sur quoy, pour leur faire prendre bonne espérance et les retenir toutjour en la dévotion, qu'ilz ont esté jusques icy vers Voz Majestez, et pour descouvrir plus avant toutes choses par leur moyen, je leur ay mandé que j'avois esté toutjours réputé si fidelle à vostre service, et si loyal à voz intentions, que si cest affaire estoit en telz termes qu'ilz dizoient, il ne passeroit guières que Voz Majestez ne m'en fissent entendre leur intention, et que la conclusion ne se feroit sans que je y fusse employé; dont je les asseurois que Voz dictes Majestez ne consentyroient jamais le passaige de Monsieur en ce royaulme, sans qu'il eust bonne intelligence avec eulx, et sans que les affaires de la Royne d'Escosse, et les leurs, n'en demeurassent bien accommodez, et que de cella vous leur en donriez la main et vostre promesse; chose, Madame, que, comme elle semble nécessaire et fort importante pour bien asseurer le négoce, ainsy est il requis qu'elle soit tenue fort secrecte et menée bien dextrement.
Il est venu quelque sentyment de ce party à la notice de l'ambassadeur d'Espaigne, et de celluy, qui est agent icy pour le Pape, dont en ont escript chauldement dellà la mer. Je sçay aussi que l'évesque de Roz en a escript à Mr le cardinal de Lorrayne, dont ne luy fauldra dényer le faict, s'il vous en parle, mais luy donner meilleure espérance par là des affaires de la Royne d'Escosse que jamais. Le Sr Cavalcanty a grand désir de passer en France pour servyr d'un tiers neutre à mouvoir ce propos entre Vostre Majesté et milord de Boucard, parce qu'il estime ne se pouvoir avec dignité entamer par l'ung ny l'aultre party, sans ung tel moyen; et sur ce, etc.
Ce XVIIIe jour de janvier 1571.
Il semble fort requis que Vostre Majesté ne se haste de dépescher message ny ambassade par deçà sans voir que l'affaire soit comme tout asseuré.
CLVIe DÉPESCHE
--du XXIIIe jour de janvier 1571.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)
Retour d'Élisabeth à Londres après la cessation de la peste.--Affaires d'Écosse.--Audience.--Plainte de la reine au sujet de la descente d'un parti de Français en Irlande.--Avis donné par elle d'une levée qui se prépare en Allemagne.--Son désir de voir la réunion des églises proposée par le roi.--Négociation des Pays-Bas.--_Lettre secrète à la reine-mère._ Conférence de l'ambassadeur avec le cardinal de Chatillon sur le projet de mariage du duc d'Anjou.--Avis sur l'entreprise faite en Irlande par des Bretons.
AU ROY.
Sire, ceulx de ceste ville de Londres ont monstré beaucoup de resjouyssance à la venue de leur Royne, laquelle, pour cause de la peste, n'y avoit esté, il y a deux ans. Elle va aujourduy veoir ung bastyment nouveau qu'on y a édiffié, fort commode, et de grand ornement, affin de luy donner le nom; qui, jusques à ceste heure, a esté appellé par provision la _Bource_. Le festin luy est préparé en la maison de maistre Grassein. L'on dict qu'après demain elle descendra à Grenwich pour y passer le reste de l'yver, où se dresse desjà le lieu pour faire ung tournoy à ce caresme prenant; duquel le comte d'Oxfort et sire Charles Havard doivent estre les tenans.
Les affaires de la Royne d'Escosse demeurent toutjour en bonne disposition, attendant l'arrivée des depputez de l'aultre party, lesquelz, parce que j'avois incisté qu'on ne les debvoit attandre, le secrétaire Cecille m'a opiniastrément débattu que l'honneur de sa Mestresse n'estoit de procéder sans eulx, mais, que je ne fisse nul doubte que les choses n'allassent bien; et encores que, despuys quatre jours aulcuns de ce conseil se soient plainctz à l'évesque de Roz d'une entreprinse, qu'on a vollu faire en Escosse, pour tuer le comte de Lenoz; et de ce qu'ilz ont entendu qu'on fornyst de l'argent dellà la mer aulx rebelles d'Angleterre, ilz n'ont guières répliqué à ce qu'il leur a respondu, qu'il estoit esbahy comme le dict de Lenoz duroit tant au dict pays, veu les viollances et désordres qu'il y faisoit; et, quant aux fugitifs d'Angleterre, qu'il croyoit que rien ne leur manqueroit, mais que ce n'estoit de sa Mestresse qu'ilz estoient secouruz, parce qu'elle n'avoit de quoy le faire.
Et hyer, la Royne d'Angleterre, m'ayant envoyé quéryr, me dict que, si l'on faisoit nul oultrage au dict de Lenoz, qu'elle ne procèderoit aulcunement au dict tretté; dont j'ay conformé ma responce à celle du dict sieur évesque de Roz, adjouxtant que rien n'en debvoit estre imputé à la Royne d'Escosse, parce qu'elle n'en pouvoit mais, et que mesmes l'on avoit de sa part desjà dépesché ung gentilhomme en Escosse pour obvier à cest inconvénient.
Et suyvyt la dicte Royne d'Angleterre à me dire que la principalle occasion, pour laquelle elle m'avoit prié de venir, estoit pour me communiquer ung adviz par escript, qu'on luy avoit envoyé d'Irlande, lequel elle me prioit de faire tenir à Vostre Majesté; et que, pour ne faire voir au monde que les armes fussent prinses entre les Françoys et les Anglois, et ne rompre aulcunement la paix avec la France, elle avoit faict gracieusement remonstrer au capitaine La Roche et à ceulx, qui sont avec luy en Irlande, de se retirer; ce que, trois moys a, ilz avoient promis de faire; mais monstrans à ceste heure qu'ilz ont une aultre dellibération, elle vous en vouloit bien advertyr, affin qu'il vous pleust, Sire, y pourvoir sellon que les bons trettez de paix, qui sont entre Voz Majestez, le pouvoient requérir.
J'ai respondu que ce propos m'estoit nouveau, comme celluy, duquel je n'avois cy devant ouy parler, et que je le vous représanterois le mieulx que je pourrois, avec l'exprétion des mesmes parolles, et de l'intention, que j'avois cognue en elle, de vouloir évitter toute occasion de différand avec Vostre Majesté; et luy en ferois tenir vostre responce, aussitost que je l'aurois receue.
Et s'exaspéra bien fort la dicte Dame contre celluy Fitz Maurice, qui est en Bretaigne, disant que luy et son père avoient usurpé, comme traystres, le tiltre du comte d'Esmont, bien que le vray comte soit encore vivant en ce royaulme.
Après ce propos, il en succéda ung aultre, par lequel nous vinsmes à parler des aprestz d'Allemaigne, qui seroient longs à mettre icy, mais je prins par là occasion de demander tout librement à la dicte Dame si elle entendoit qu'il y eust rien de dressé contre Vostre Majesté, ny contre vostre royaume, ainsi que, d'aultre fois, elle vous avoit bien faict ce bon tour, de vous en réveller quelque chose par moy.