Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième

Part 35

Chapter 353,824 wordsPublic domain

Que milord de Sussex a proposé, à son arrivée, de fort mauvais conseilz contre les affères de la Royne d'Escoce, remonstrant qu'avec quatre centz mil escuz, qui ont esté employez ceste année, par ses mains, contre les Escouçoys, il a bien chastié ceulx d'entre eulx, qui avoient osé offancer la Royne, sa Mestresse, en retirant et supportant ses rebelles; et qu'il avoit estably aulx aultres un régent à sa dévotion; et relevé si bien la part du jeune Roy, que ceulx de l'aultre party ne faisoient plus que ce qu'il leur ordonnoit, et les avoit presque rengez à se soubsmettre à luy; et que, pendant que le Roy Très Chrestien estoit encores bien laz des guerres civiles de son royaulme, et les aultres princes de dellà la mer assés empeschez, chacun en son estat, il s'esbahyssoit comme la Royne, sa Mestresse, se retranchoit ainsy court à elle mesmes son entreprinse, de ne se saysir de l'Escoce, comme il luy avoit facillité la voye de ce fère, et de pouvoir establyr par là ung repos en ceste isle; lequel aultrement il n'espéroit l'y veoir jamais bien asseuré, mesmement si la Royne d'Escoce estoit restituée; et qu'on ne pouvoit donner ung plus loyal conseil à la Royne, sa Mestresse, que d'interrompre ce propos encommancé, et de luy fère poursuyvre chauldement, à ce prochain printemptz, son entreprinse de renvoyer l'armée en Escoce; car s'asseuroit dans peu de jours, la randre maistresse de Lislebourg, Esterlin et Dombertrand, et de forclorre aulx Françoys leur descente et retrette au dict pays; lesquelz aussi, sellon son opinion, n'avoient, à présent, guières à cueur les choses de deçà la mer, se trouvant seigneurs de Callais.

Auquel conseil s'estantz joinctz ceulx, qui avoient toutjours heu le mesmes adviz, ilz ont euydé traverser grandement toutz noz affères; mais la Royne mesmes n'a monstré qu'elle y inclinast; et aulcuns seigneurs plus modérez ont remonstré au dict de Sussex qu'il y avoit plus de dangier et d'inconvéniant, en ceste entreprinse qu'il n'y en voyoit, de sorte qu'il n'est demeuré bien ferme en son opinion. Il est vray que l'abbé de Domfermelin est fort ordinaire en sa compaignye, ce qui le nous rend toutjour assés suspect, mais l'évesque de Roz, avant partyr, luy est allé remonstrer plusieurs choses, par lesquelles il l'a ramené à ceste rayson que, s'il se pouvoit establyr quelque bonne seureté entre les deux Roynes, il confessoit, veu la proximité d'elles, et le droict de la future succession à celle d'Escoce, que le plus expédiant seroit de la restituer; mais n'a parlé que condicionnellement, et par difficultez, avec un désir très ambitieux de demeurer en charge; et qu'en tout événement, il failloit que la dicte Dame quictast l'alliance de France pour en fère une nouvelle et perpétuelle avec la Royne d'Angleterre.

A quoy le dict évesque luy a remonstré qu'il estoit impossible de ce fère, et qu'il ne seroit honneste ny proffittable à la Royne d'Angleterre de le requérir, joinct que, si elle pressoit de cella sa Mestresse, elle la presseroit à elle de renoncer à l'alliance de Bourgoigne. A quoy il a soubdain respondu que Dieu vollust garder sa Mestresse d'un si dangereux conseil, comme de quicter les anciennes alliances de sa couronne, mais qu'il n'estoit de mesmes à ceste heure, en l'endroict de la Royne d'Escoce, parce qu'il falloit qu'elle print la loy de la Royne d'Angleterre. Tant y a que, despuys, il semble que, à cause du duc de Norfolc, le dict de Sussex se soit ung peu modéré; et toutjour le comte de Lestre et le secrétaire monstrent persévérer droictement à vouloir que l'accord succède par le traicté; dont nous vivons en meilleure espérance.

Et ceste honnorable ambassade, que la Royne d'Angleterre envoye meintennant en France, monstre qu'elle n'a le cueur esloigné de cella; mesmes Mr le cardinal de Chastillon m'a asseuré, ceste dernière foys qu'il m'est venu visiter, qu'il sçavoit certainement que la résolution estoit prinse, entre la dicte Dame et ceulx de son conseil, de restituer la Royne d'Escoce, mais que je ne m'esbahysse de la longueur; car elle estoit naturelle à ceulx cy, sellon que luy mesmes l'avoit esprouvé; et que, despuys l'aultre foys qu'il avoit esté avecques moy, ayant considéré, par les choses que Mr de Roz et moy luy avions desduictes, que le Roy avoit grand intérest à la restitution de la dicte Royne d'Escoce, il en avoit parlé si à propos à la Royne d'Angleterre qu'il l'avoit fort disposée d'y prendre quelque bon expédiant. Ceulx aussi, à qui cest affère est aultant à cueur en ceste court comme leur propre vie, m'asseurent qu'il ne tient plus qu'à la venue des depputez d'Escoce qu'on ne passe oultre à conclurre le traicté, et m'ont faict advertyr de suplier Leurs Majestez Très Chrestiennes de fère, en cest endroict, l'office que j'ay donné charge au Sr de Sabran de leur dire.

Le sire Thomas Stanlay a esté ouy et examiné eu ce conseil sur les mouvemens de Lenclastre; et puys son frère Édouart après luy, et le sir Thomas Gérard, après, en présence de toutz deux, leur estant remonstré qu'ilz proposoient ung très mauvais exemple d'eulx au dict pays de ne se ranger à la forme de religion, qui estoit ordonnée, sellon les parlemens, à la tranquillité publique du royaulme; et que, s'ilz ne s'y déportoient plus sagement, la Royne, leur Mestresse, ne pourroit de moins que procéder contre eulx par la voye de justice; et, pour ceste foys, ne leur ont touché que ce point de la religion. A quoy ils ont respondu qu'ilz estoient personnaiges qualiffiez, et bien cautionnez en ce royaulme, et que, s'ilz se fussent sentys coulpables d'aulcune chose envers la Royne et son estat, qu'ilz ne fussent point venuz, et qu'ilz avoient, en toutz leurs actes, toutjours procédé en fort gens de bien, dont les requéroient qu'ilz ne vollussent prendre aulcune mauvaise opinion d'eulx, ny rien ordonner à leur préjudice, que leurs accusateurs ne fussent présens, car ils s'asseuroient de leur bien respondre, et de se bien justiffier devant eulx. Ilz sont encores à la suyte de la court, et cependant est venu nouvelles que celluy, qui les avoit defférèz, est mort de quelque accidant fort soubdain et fort estrange.

J'ay faict dire, de loing, à aulcuns, qui ont parfaicte cognoissance des choses de ce royaulme, que j'avois entendu que la Royne d'Angleterre et ceulx de son conseil avoient toutjours heu pour suspect le retour de l'armée d'Espaigne, et qu'il sembloit qu'à ceste heure ilz en fussent en plus grand doubte que jamais; dont je les pryois de me mander en quoy ilz estimoient que les choses en fussent. Lesquelz m'ont respondu quasi conformément, de plusieurs endroictz, qu'à la vérité l'on estoit en assés de deffiance du costé d'Espaigne et de Portugal, tant à cause des prinses de l'an 1569, que de ce que les fuytifz de ce royaulme s'étoient retirez vers le duc d'Alve; et que Estuqueley estoit passé devers le Roy Catholique pour l'inviter à quelque entreprinse en l'Yrlande, ainsy qu'il estoit homme pour le luy sçavoir imprimer et pour se offrir à la conduyre; et que ung itallien, nommé Lotini, lequel ceste Royne entretennoit en Yrlande, avoit esté naguières chassé pour souspeçon, qu'on avoit heu, qu'il s'entendit avec le dict Estuqueley; néantmoins que la dicte Dame et toutz ceulx de son conseil demeuroient fermement persuadez que le Roy d'Espaigne ne romproit jamais avec eulx, tant qu'ilz seroient saysys des merchandises et deniers qu'ilz ont prins sur luy, car il auroit aultant perdu; joinct qu'ilz estoient si avant en traicté avec le duc d'Alve, qu'ilz attendoient plustost accord que guerre de son costé; et que l'on estoit après à y regarder de si près, qu'on estimoit bien qu'il ne seroit rien layssé en différand, d'où l'on en peult venir cy après aulx armes. Par lesquelles responces se peult assés cognoistre que ceulx cy ne sont bien aperceuz des appareilz d'Espaigne ni de Portugal; ce qu'ilz monstrent encores mieulx par le peu de prévoyance qu'ilz donnent aulx choses de la guerre; car je n'ay entendu qu'ilz ayent, pour encores, ordonné aultre chose que aulx pourvoyeurs de la marine de sçavoir où prendre l'avitaillement pour vingt cinq navyres, dans quinze jours, quant il leur sera commandé.

Tant y a que le duc d'Alve, par les difficultez qu'il faict naistre, l'une après l'aultre, en ces différans des prinses, et qu'il ne se haste de parler guières expressément de l'accord du commerce, et de l'entrecours, monstre qu'il vouldroit, en quelque façon, s'asseurer des dictes prinses, lesquelles montent à grand somme; et puys essayer de se revencher; dont il va temporisant et entretennant ceulx cy de parolles et de bonnes espérances, affin qu'ilz n'y preignent garde. Et je sçay, à la vérité, qu'il a naguières envoyé, par le jeune Coban, une lettre du Roy, son Maistre, à la Royne d'Angleterre, en laquelle son dict Maistre rend seulement ung fort grand et fort exprès grand mercys à la dicte Dame pour l'honnorable convoy qu'elle a faict fère par ses grandz navyres à la Royne, sa femme, passant en ceste mer; et ne touche nul aultre poinct, ni mesmes luy faict aulcune mencion des trois lettres, que la dicte Dame luy a escriptes, despuys les dictes prinses; et, par mesme moyen, le duc d'Alve luy en a escript une, de sa part, pour accompaigner celle de son Maistre, et pour prendre congé d'elle, et l'exorter à l'entretennement de la paix et de l'alliance avec son dict Maistre, avecques grandz offres de s'employer droictement à le randre de mesmes bien disposé envers elle.

Quant au voyage du dict jeune Coban à Espire, l'on m'advertyt, avant son partement, qu'il y alloit pour renouveller le propos de l'archiduc Charles, mais ce n'estoit que une démonstration, que la Royne d'Angleterre vouloit faire pour s'en prévaloir en ses présens affères de dehors et de dedans son royaulme, et qu'en effect l'envye ne luy estoit crue de se maryer; mesmes que n'y ayant le comte de Sussex rien advancé, quant il y alla, encores estoit il à croyre que ung jeune gentilhomme de nulle authorité, qui à peyne avoit poil en barbe, y feroit à ceste heure encores moins.

Tant y a qu'avec plusieurs aultres propos d'amytié le dict Coban a proposé à l'Empereur que sa Mestresse l'avoit envoyé vers luy pour continuer la mesmes négociation, que, trois ans a, le comte de Sussex luy avoit commancé; à laquelle elle n'avoit, plus tost qu'à ceste heure, peu randre responce, pour avoir esté souvent despuys assés mallade, et pour les guerres de France, Flandres et aultres empeschemens, qui estoient jusques en son propre pays survenuz; mais qu'elle n'avoit toutesfoys, en différant la responce, pensé de rien interrompre au propos de l'archiduc son frère, et que, s'il luy playsoit de passer meintennant en Angleterre, il y seroit le très bien venu, et qu'estant resté tout le différant sur sa religion, elle espéroit que ses subjectz y consentyroient qu'il eust, pour luy et les siens, si ample exercice d'icelle qu'il en demeureroit contant.

Lequel propos le dict Empereur monstra recepvoir de bonne part, et print temps de luy respondre, affin d'advertyr l'archiduc son frère; et enfin la responce a esté que luy et son dict frère estoient bien marrys que la bonne intention de la dicte Dame leur eust esté si tard notiffiée; de laquelle ilz luy demeureroient néantmoins bien fort obligez; et que son dict frère n'avoit peu penser de moins, luy différant, elle, trois ans sa responce, sinon qu'il n'estoit accepté; dont il avoit regardé à ung aultre party, et desjà s'y estoit obligé avec une princesse, sa parente, catholique, avec laquelle il n'auroit point de différent pour sa religion; qu'il luy vouloit dire, encores une aultre foys, qu'il avoit grand regrect que l'ocasion n'eust esté acceptée de toutz deux, quant elle s'estoit présentée, et qu'il ne lairroit pourtant de demeurer très bon amy et comme frère à la dicte Dame; laquelle il vouloit au reste exorter, pour son bien, de vivre en bonne paix avec les princes, ses voysins; dont estant meintennant les deux plus grandz ses gendres, il auroit grand playsir qu'elle se déportât comme bonne soeur avec eulx, et qu'il la vouloit advertyr que de là dépendoit sa seureté et celle de son estat. Et avec ces honnestes parolles, et quelque présent de vaysselle d'argent, il a licencié le dict Coban.

Laquelle responce n'a peu, en façon du monde, estre bien goustée ny bien prinse de la dicte Dame, laquelle en demeure offancée jusques au cueur; et ne s'est peu tenir de dire que l'Empereur luy faisoit injure, et que, si elle estoit aussi bien homme comme elle est femme, qu'elle le luy redemanderoit par les armes. Sur quoy il m'est tombé entre mains une lettre d'ung seigneur de ceste court qui mande aussi à ung aultre:--«La cause du dueil et fâcherie de nostre Royne est asseuréement le mariage de l'archiduc Charles avec la fille de sa soeur, la duchesse de Bavière, soit ou que véritablement elle eust assis son amour et fantasie en luy; ou bien qu'elle est marrye que sa beaulté et sa grandeur n'ayent esté plus instantment requises de luy; ou bien qu'elle a perdu, à ceste heure, l'entretien qu'elle donnoit par là à son peuple, craignant qu'elle soit pressée par ses Estatz et par son parlement de ne différer plus à prendre party, qui est le principal poinct que tout son royaulme luy requiert.»

Despuys ce que dessus escript, j'ay esté adverty qu'il vient d'arriver ung navyre de Cadix, qui porte des lettres du IIe de ce mois, par lesquelles l'on mande le grand aprest de guerre, qui se faict en Espaigne; et que aulcuns l'interprètent estre contre le Turc; aultres disent que c'est pour parachever la guerre des Mores, qui encores se renouvelle; et aultres que c'est pour descendre en Yrlande. Je prendray garde comme ceulx cy le prendront et comme ilz y pourvoyrront.

CLIIIe DÉPESCHE

--du VIe jour de janvier 1571.--

Nouvelles d'Espagne.--Pompe déployée pour le mariage du roi.--Mouvemens dans les Pays-Bas et en Irlande.

AU ROY.

Sire[22]

............................................................... Il se continue icy que le duc d'Alve partira en mars pour s'en retourner en Espaigne, et qu'il prendra le chemyn d'Itallye, où il layssera quelques compaignies italliennes, qui l'accompaigneront jusques là; lesquelles pourront servyr à la guerre contre le Turcq, au commancement du printemps; et que le duc de Medina Coeli s'embarquera, à ce prochain febvrier, pour passer en Flandres, et qu'il admènera les deux filz aysnez de l'Empereur; ne se faisant icy aulcune démonstration qu'on se doubte de luy, ny de l'armée de mer, qui le vient conduyre, parce que plusieurs vaysseaux de la dicte armée ont passé, et qu'il est desjà arrivé en Flandres plus de deux centz voyles d'Andelouzie ou de Portugal; qui faict encore discourir à aulcuns que le dict duc et iceulx petitz princes pourront s'acheminer par la France, puysqu'ilz ont layssé venir tant de vaysseaulx par deçà.

[22] Le premier feuillet du registre, qui contient les dépêches de l'année 1571, se trouvant déchiré, le commencement de cette lettre manque: c'est au reste la seule lacune que présente le manuscrit.

L'on a heu en admiration en ceste court l'ordre, l'apareil, les riches habitz, les présens et la despance, dont a esté usé aulx nopces de Vostre Majesté, ainsy soubdain après la guerre passée, et de ce qui se prépare encores pour une entrée à Paris; qui leur faict bien juger que la grandeur de vostre estat a ung bien solide fondement, et que si Vostre Majesté joue ung peu son jeu couvert, et commance de s'aquiter et de fère les affères, il n'est pas à croyre combien il demeurera d'impression au monde des grandes forces et oppulance de vostre royaulme, et de la merveilleuse ressource qui est en icelluy. Sur ce, etc.

Ce VIe jour de janvier 1571.

L'on me vient d'advertyr qu'au soir arrivèrent deux nouvelles en ceste court: que ceulx de la nouvelle religion des Pays Bas ont surprins un chasteau près de Groninguem, où le duc d'Alve y a envoyé huict centz Espaignolz pour le reprendre; et que, en Irlande, sont descenduz quelques soldats françoys, en moindre nombre de deux centz, appellez par les saulvaiges du pays, et que desjà le comte d'Ormont s'est esforcé de les combattre; mais ilz se sont faictz lascher. Si ainsy est, cella troublera assés les affaires de ce royaume.

CLIVe DÉPESCHE

--du XIIIe jour de janvier 1571.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voie du Sr Acerbo._)

Affaires d'Écosse.--État de la négociation de lord Seyton en Flandre.--Nouvelles d'Espagne et d'Allemagne.--Projet de Walsingham de traiter avec les protestans d'Allemagne.--Bruit répandu en Angleterre que les armes ne tarderont pas à être reprises en France.--_Lettre secrète à la reine-mère_ sur la proposition du mariage du duc d'Anjou.

AU ROY.

Sire, bien peu d'heures après que je vous ay heu faict ma dépesche du VIe du présent, mon secrétaire est arrivé avec celle de Vostre Majesté du XXVIe du passé, en laquelle j'ay trouvé deux de voz lettres; desquelles l'une répond fort bien aux particullaritez que je vous avois auparavant mandées, et l'aultre est pour la faire voir à la Royne d'Angleterre, qui en recepvra une très acomplye satisfaction, laquelle luy sera davantaige confirmée par les bons propos et démonstrations, pleynes de faveur, qu'avez usé à son ambassadeur. De quoy je mettray peyne, Sire, d'en faire icy le proffict de vostre service, et n'obmettray de toucher à la dicte Dame les principaulx poinctz de vos dictes lettres; et ceulx mesmement qui concernent l'honneur et grandeur de Vostre Majesté, dont, de ce qu'elle m'y aura respondu je ne fauldray de le vous mander par mes premières; vous voulant au reste bien dire, Sire, touchant la mainlevée qu'avez donnée aux merchans escossoys, qu'encor que la Royne d'Escosse se soit tenue ung peu opiniastre à ne vouloir que cella se fît, si, étions après, Mr de Roz et moy, à luy en oster l'opinion, parce que le comte de Lenoz acrochoit le tretté à ce seul poinct, disant qu'il ne passeroit jamais oultre sans que les merchans jouyssent de l'abstinence d'hostillité, aussi bien que les aultres subjectz, et qu'elle leur estoit viollée quand on leur faisoit saysir leurs biens et navyres. Les députez de la dicte Dame commencent [d'arriver] aujourduy, et nous avons nouvelles que ceulx [de l'autre parti sont] desjà en chemin; par ainsy, j'espère que bientost [il sera procédé] au dict tretté, sellon que j'ay aussi entendu que la Royne d'Angleterre [a] ordonné six depputez pour y vaquer de sa part, assavoir [lord Quiper] garde des sceaulx, le marquis de Norampthon, le comte de Lestre, le comte de Sussex, le secrétaire Cecille, et le sixiesme reste à nommer, qu'on pense sera maistre Mildmay.

Cependant est advenu à Lislebourg qu'ayans deux soldatz du chateau esté saysiz par l'autorité du comte de Lenoz, ainsy qu'ilz s'en retournoient du Petit Lict, et menez ez prisons de la ville, le capitaine Granges, qui en a esté offancé, a, le soir mesmes, sur le tard, faict lascher toute l'artillerie du chasteau par dessus la ville; et, à l'instant mesmes, a faict sortir cinquante soldatz qui sont allez forcer les dictes prysons, et ont ramené leurs compagnons avec eulx. De quoy le dict de Lenoz se plaint grandement, comme d'une infraction d'abstinence d'armes, mais non sans avoir tant de peur qu'il a cuydé habandonner Lislebourg pour se retirer à Esterling.

J'estime, Sire, que le Sr de Sethon est maintenant devers Vostre Majesté, ayant prins congé du duc d'Alve dez le XVIIIe du passé, après avoir obtenu de luy les dix mil escuz, que je vous ay ci devant mandé; desquelz j'entendz qu'il a envoyé les sept mil en Escosse, par le frère du secrétaire Ledingthon, qui est party, le mesme jour, pour s'aller embarquer à Fleysinghes; il en a miz deux mil en Envers pour faire tenir à sa Mestresse, et mil pour luy; et semble qu'il n'a esté respondu sur ce qu'il demandoit, de faire serrer le trafic aux Escouçoys en Flandres, parce que l'ordre n'en étoit encores arrivé d'Espaigne. Je croy, Sire, qu'il sera bon de luy temporiser aussi, avec bonnes parolles, la responce des propositions qu'il fera à Vostre Majesté, attandant ce qu'il succédera de ce traicté, et attandant aussi que je vous aye mandé deux particullaritez fort considérables qui se presentent maintenant en cest affaire. J'ay adviz que le duc d'Alve est fort marry de ce qu'on vous a rapporté qu'il avoit envoyé deux gentishommes en Escosse, et néantmoins l'on m'a asseuré qu'il y en a encores despuys renvoyé ung troisiesme, mais j'eusse bien desiré que dom Francès d'Allava n'eust pas sceu que je vous en eusse adverty.

Le voyage que les gallaires ont faict, l'esté passé, en Levant, a sonné fort mal icy pour la réputation du Roy d'Espaigne, mais son ambassadeur s'esforce de luy donner beaucoup de raysons et de couleurs, qui seroient longues à mettre en ceste lettre, dont je les réserve à une aultre foys; tant y a qu'elles tendent toutes à rejetter les faultes sur la malle pourvoyance et peu de conduicte des Véniciens au faict de la guerre, ainsy que eulx mesmes, à ce qu'il dict, l'advouhent meintenant; et sur ce qu'on s'estoit esbahy que la ligue tardoit tant à se résouldre, il asseure qu'elle se conclurra bientost sellon les propres chappitres, que le Roy, son Maistre, a desiré y estre apposez; et publie encores la généralle victoire des Mores[23] et plusieurs aultres prospéritez de son Maistre.

[23] Cette victoire se rapporte aux divers avantages remportés à cette époque, qui amenèrent la réduction de tous les Mores. Voyez _note_ p. 183.

Au reste, Sire, il s'entend, par lettres freschement venues d'Espire, que la diette s'en alloit finyr, et que le jour estoit desjà indict, auquel l'on la conclurroit, qui seroit sans que l'Empereur y eust faict passer en décrect guières des choses qu'il y avoit proposées; desquelles encor les déterminations ne seroient divulguées jusques à ce qu'il arriveroit en Prague, qu'on les auroit cependant réduictes par ordre et faictes imprimer; et que la liberté du duc Jehan Guilhaume de Saxe[24], encor qu'elle fût très agréable aux princes d'Allemaigne, elle monstroit néantmoins d'avoir quelque chose de suspect contre le duc Auguste; et par ce, Sire, que je vous en ay desjà mandé quelles responces le jeune Coban avoit rapportées du dict Empereur, je ne vous en toucheray icy rien davantaige; seulement vous diray que, suyvant la négociation, qu'il avoit commancée par dellà avec aulcuns princes protestans, le Sr de Vualsingan a esté dépesché, de quelques jours plus tost, pour rencontrer encores en France leurs ambassadeurs, avec lesquelz ne faut doubter qu'il ne traicte, s'il peult, avec affection et véhémence les choses qui concernent sa religion, car il est des plus passionnez; dont sera bon, Sire, de le faire ung peu observer: et a l'on aussi hasté davantaige son partement parce que le frère du comte de Sussex, qui est ung des fugitifz du North, s'estant retiré à Mr Norrys, pour retourner par son moyen à l'obéyssance et grâce de sa Mestresse, et ne l'ayant le dict Sr Norrys vollu ouyr, sans l'exprès congé d'elle, le dict de Vualsingan a heu commandement de l'accepter, et luy offrir sa rémission, et mesmes de l'employer, s'il est possible, à regaigner le comte de Vuesmerlan et les aultres, qui sont dellà la mer: ce qui sera bon, Sire, de trouver moyen d'empescher pour quelque temps, attandant que les affaires d'Escosse soyent accommodez.