Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième

Part 34

Chapter 343,899 wordsPublic domain

Sire, j'ay fort dilligemment cerché de sçavoir si ceulx cy avoient nul sentyment de l'aprest, que Vostre Majesté m'a mandé par sa lettre du premier de ce mois, mais je trouve qu'ilz ne se deffient à ceste heure, peu ny prou, de cest endroict, estans en termes de bien accorder leurs différans avec le duc d'Alve; et ayant la Royne d'Angleterre receu, par le retour du jeune Coban, qui a repassé par Flandres, une lettre du Roy Catholique et une aultre du dict duc, desquelles, à la vérité, je ne sçay encores la teneur; tant y a que le dict duc luy faict espérer beaucoup de l'amytié de son Maistre, et luy promect plusieurs bons offices de sa part; sur quoy elle et les siens sont à présent endormys. Il est vray qu'ayant la responce, que icelluy duc a faicte au depputé d'icy, (laquelle, du commancement, avoit semblé fort raysonnable), esté baillée à examiner aulx gens de lettre de ceste ville, ilz l'ont en quelque part trouvé captieuse, de sorte qu'on estime qu'il y aura encores bien à débattre. Le dict jeune Coban a faict ung honnorable rapport des fianceailles de Vostre Majesté, lesquelles il a veues cellébrer à Spire, et de la bonne grâce, vertu et débonaireté de la Royne, des vertueulx déportemens de Mr le comte de Retz aus dites fianceailles, avec honneur et dignité, et pareillement de monsieur le comte de Fiesque, et de toutz les Françoys, qui estoient en leur compaignie; et s'est loué des honnorables propos, que le dict Sr comte de Retz luy a tenuz de la Royne d'Angleterre, sa Mestresse, et de la faveur qu'il luy a faicte particulièrement à luy; mais quant aulx aultres contantemens, qu'il a raporté de la cour de l'Empereur, j'entendz que sa dicte Mestresse ne les a aulcunement goustez, ains qu'elle demeure offancée des responces, que l'Empereur luy a faictes; lesquelles j'espère que, par mes premières, je les vous pourray mander.

Lundy dernier, Mr de Valsingan me fit ung somptueulx festin, auquel il appella milord de Boucart, le comte de Rotheland, et une trouppe des plus habilles hommes de bonne qualité de ceste ville, qui me vinrent quérir fort honnorablement en mon logis; il me dict qu'il estoit du tout dépesché pour aller succéder à Mr Norrys, et qu'il me donnoit parolle, en homme de bien, de se comporter en telle sorte, en sa légation, que Vostre Majesté en auroit tout contentement; et me fit toute ceste compaignie une fort honneste démonstration de bienveuillance envers la France. Le dict Sr de Boucard me dict, à part, que sa Mestresse luy avoit commancé de bailler son instruction, et que, sans les choses que son ambassadeur luy avoit escriptes, elle eust faict fère le voyage par le comte de Lestre, lequel, à présent, ne pouvoit plus estre ainsy bien prest comme elle le desireroit; bien que je luy eusse, à ce qu'elle disoit, desjà interprété en si bonne sorte ce que Vostre Majesté avoit faict et dict, en l'endroict de son ambassadeur, qu'elle en demeuroit fort satisfaicte, mais qu'elle vouloit que le dict de Boucart accomplyst si honnorablement ceste légation au lieu du dict de Lestre, que Voz Majestez Très Chrestiennes, et toute la France, en puissiez recepvoir le contantement, qu'elle desireroit; et luy avoit parlé en une façon qu'elle monstroit ne vous porter moins bonne affection, que si elle vous estoit propre soeur germayne, et qu'elle fût vrayement fille de la Royne, vostre mère; et qu'il y en avoit, qui luy conseilloient de composer aultrement son langaige, quant il seroit en France, mais qu'il n'avoit garde, et qu'il vous représenteroit droictement les propos de sa Mestresse. Il est, à la vérité, ung bien modeste gentilhomme, et aussi bien intentionné que j'en cognoisse poinct en ceste court, il eust desiré que le terme de vostre entrée à Paris n'eust pas esté si court, affin d'avoir plus de loysir de se préparer; et luy ay donné quelque espérance qu'elle pourra estre prolongée jusques au VIIIe ou Xe de janvier.

Je vays demain trouver la Royne, sa Mestresse, et espère, puysqu'elle a commancé de bien prandre mes raysons, que je la ramèneray aulx premiers termes de la bonne amytié, que Vostre Majesté desire continuer avec elle, sellon le bon argument que je luy en feray voir par vos lettres du XXIIe du passé; et ne larray de luy toucher des affères de la Royne d'Escoce, encores qu'ilz luy soyent toutjours fort espineux; et la remercyerai de la consolation, qu'elle luy a donnée par ses lettres, en ceste grande malladye où elle a esté, de laquelle l'on pense icy qu'elle ne soit encores bien hors de dangier; mais, tout présentement, ung sien serviteur, qui est son fruytier, et faict l'office d'apoticquaire, et qui la servyt vendredy dernier à son disner, m'a apporté certaines nouvelles qu'elle se trouve mieulx. La Royne d'Angleterre est après à l'envoyer visiter par ung gentilhomme des siens, et luy envoyer une bague, qu'elle a faicte fère exprès, pour renouveler quelques merques d'amytié entre elles; et semble qu'il ne tient plus qu'aulx depputez d'Escoce qu'on ne procède au traicté. Sur ce, etc. Ce XXIIIe jour de décembre 1570.

CLIIe DÉPESCHE

--du XXIXe jour de décembre 1570.--

(_Envoyée jusques à la court par le Sr de Sabran._)

Audience.--Explication sur le mauvais accueil dont s'est plaint l'ambassadeur d'Angleterre.--Satisfaction de la reine.--Discussion des affaires de la reine d'Écosse.--Plainte d'Élisabeth au sujet des menaces faites par le roi.--_Lettre secrète à la reine-mère._ Conférence du cardinal de Chatillon avec l'ambassadeur; projet de mariage du duc d'Anjou avec Élisabeth.--Commencement de cette négociation.--Déclaration de Leicester qu'il favorisera ce projet.--Propos tenu à ce sujet par l'ambassadeur à la reine d'Angleterre.--_Mémoire._ Proposition du comte de Sussex sur les affaires de Marie Stuart.--Efforts des Anglais pour enlever à la France l'alliance de l'Écosse.--Poursuites dirigées au sujet des troubles du pays de Lancastre.--Affaires d'Espagne et des Pays-Bas.--Confiance des Anglais dans les promesses du duc d'Albe.--Négociation de sir Henri Coban en Allemagne.--Mécontentement d'Élisabeth contre l'Empereur.--Nouvelle d'un grand armement fait en Espagne.

AU ROY.

Sire, j'ay dict à la Royne d'Angleterre que sur la dépesche que je vous avois faicte par le Sr de L'Aubespine, touchant le malcontantement qu'elle avoit des choses, qui avoient esté faictes en l'endroict de son ambassadeur, Vostre Majesté ne m'avoit guières vollu différer sa responce, en laquelle j'avois trouvé tout ce qui s'étoit passé avecques luy, le jour dont il se pleignoit; dont me commandiez de le représanter à elle par le menu, et que, s'il luy restoit nul bon desir, ni aulcune bonne affection envers Vostre Majesté, et si elle ne vouloit condempner la franchise et sincérité, dont vous desiriez uzer en son endroict, vous espériez qu'elle n'interprèteroit que à bien tout ce qui vous estoit advenu de fère et dire, lors, à son dict ambassadeur: et néantmoins, parce que je vous avois mandé qu'elle desiroit d'en estre satisfaicte, vous n'aviez vollu différer d'en mettre la satisfaction dans vostre lettre, et y aviez adjouxté l'intention, dont vous aviez parlé, des affères de la Royne d'Escoce, et ce que vous en aviez encores sur le cueur; à quoy vous la supliez toutjour de pourvoir, et puys veniez, en vostre lettre, à d'aultres particullaritez, qui estoient toutes à son contantement; dont, de tant que vous y expliquiez si bien vostre intention, que je craignois d'offusquer beaucoup la clarté d'icelle, si je la rédigoys en mes propos, j'avois aporté le propre extraict de vostre chiffre, pour le luy monstrer, après toutesfoys avoir impétré d'elle qu'elle ne prendroit, sinon en fort bonne part, tout ce qui y estoit contenu.

La dicte Dame, me remercyant de la communication que je luy vouloys fère de vostre dépesche, affin d'y comprendre mieulx vostre intention, la leust fort curieusement du commancement jusques à la fin, et considéra de prez toutes les particullaritez qui y estoient contenues; et puys me dict qu'elle vouloit bien demeurer contante et satisfaicte de ce qu'il vous playsoit, et prendre de bonne part les bons argumens, qu'elle voyoit dans vostre lettre, de vostre bonne amytié vers elle; mais cella luy faisoit mal que vous l'y colloquiez segonde, après la Royne d'Escoce, bien qu'elle méritast d'estre première, et que, si vous y aviez touché aulcunes honnestes et bien gracieuses particullaritez pour elle, vous y aviez encores plus amplement poursuyvy les affères de la dicte Royne d'Escoce; dont eust desiré que, au moins ceste foys, vous eussiez oublyé d'y mettre le mesmes langaige, que vous aviez escript à son dict ambassadeur, mais il y estoit tout semblable; et qu'elle voyoit bien que vous ne l'aviez peu dire, ny escripre, à luy, ny à moy, sans que vous ne l'eussiez heu ainsy dans le cueur; néantmoins qu'elle estimoit que vous luy réserviez toutjour une très bonne affection, ainsy que vous l'escripvez; et que, pour le regard de la Royne d'Escoce, elle avoit esté très desplaysante de sa malladye, et de ce qu'il sembloit qu'elle ne fust encores hors de dangier, néantmoins elle l'envoyeroit visiter par ung gentilhomme, affin de luy donner toute la consolation qu'il luy seroit possible; qu'elle espéroit que ses depputez seroient bientost icy, luy ayant néantmoins mandé d'en fère venir de plus capables que ceulx qui avoient esté nommez, car c'estoit derrision d'envoyer ceulx là; et, qu'aussitost qu'ilz seroient venuz, des deux partys, qu'on procèderoit au tretté, auquel, quant à ce que Vostre Majesté me commandoit de prendre garde qu'il n'y fût rien faict à vostre préjudice, qu'elle ne le prétandoit aulcunement, mais seulement de fère que la Royne d'Escoce ne luy nuysît poinct à elle; au regard de voz nopces, qu'elle avoit receu ung singulier playsir d'en entendre l'honnorable récit, que je luy en avois faict, et qu'elle se délectoit de les ouyr cellébrer et magniffier, comme les plus honnorables de nostre temps; (ès quelles n'avoit esté besoing de dispence, ainsy que aulx aultres, où sembloit qu'enfin le Pape permettroit de se mesler avec les propres soeurs); et qu'elle les envoyeroit honnorer et aprouver encores de sa part, par ung de ses barons, qui estoit son parant fort prochain du costé de sa mère, lequel elle avoit expressément choisy à cest effect pour vous contanter; et vous pryoit, Sire, de le vouloir bien recepvoir, et l'accepter avecques faveur; et vous remercyoit, au reste, de tout son cueur, de ce que, pour vous avoir desiré toute félicité en vostre mariage, et avoir invoqué la bénédiction de Dieu sur icelluy, vous luy en avez souhayté ung pour elle, qui fust à son contantement, chose qu'elle s'asseure que vous luy vouldriez procurer de bonne affection, et elle aussi y vouldroit suyvre très vollontiers vostre jugement, sellon qu'elle s'asseuroit que vous luy vouliez beaucoup de bien, si elle en venoit à cella; et qu'au reste elle n'avoit poinct doubte de l'establissement de la paix de vostre royaulme, néantmoins qu'elle estoit infinyement bien ayse de vous voir bien résolu de la maintenir, et que toutz vos subjectz se rangeassent, comme ilz faisoient, à bien exactement l'observer.

Toutz lesquelz bons propos, Sire, elle a estenduz en plusieurs honnestes termes d'amytié et de bonne affection envers Voz Majestez Très Chrestiennes et au plaisir, qu'elle disoit participer avec celluy qu'elle jugeoit fort grand, et quasi incroyable, de la Royne, vostre mère, sur les prospéritez qu'elle voyoit aujourduy en ses enfans et en la France; ce que j'ay suyvy avec les meileures parolles, que j'ay estimé convenir à vostre grandeur et à l'honneur et dignité du présent estat de voz affères; et me suys ainsi licencié d'elle.

Or, Sire, le comte de Lestre m'a faict une ouverte démonstration de la bonne intelligence, en quoy la dicte Dame veult demeurer avec Vostre Majesté, mais que voz ennemys luy objectent que ce n'est de la dignité de sa couronne, ny de l'honneur de son royaume, qu'elle se laysse aller à voz menaces sur les affères de la Royne d'Escoce, et qu'il me vouloit dire que la dicte Dame avoit heu mille et mille foys plus de respect à vous pour la Royne d'Escoce, que non pas à elle, et que je pouvois dire qu'en vostre nom j'avoys tiré son affère hors des abismes, néantmoins qu'elle en vouloit bien avoir le gré et l'honneur, et que tout seroit gasté, si l'on y procédoit par rigueur; dont ayant Vostre Majesté à procéder en cella avecques une femme, desiroit qu'il vous pleust luy uzer de toutes agréables parolles, et encores de gracieuses prières, et qu'avec ceste courtoysie le dict sieur comte espéroit de vaincre les adversayres de ceste cause, lesquelz il estoit incroyable combien ilz lui avoient donné de peyne jusques icy. Et sur ce, etc. Ce XXIXe jour de décembre 1570.

A LA ROYNE.

(_Lettre à part._)

Madame, j'ay à dire à Vostre Majesté touchant le particullier de la petite lettre du XXIe de novembre que, quant Mr le cardinal de Chastillon a repassé en ceste ville, en s'en retournant d'Amptome, il m'est venu visiter pour satisfère, à ce qu'il dict, à son debvoir envers Voz Majestez, et a curieusement examiné de quelle intention Elles et Monseigneur estoient en l'entretennement de la paix, et si elles se vouloient poinct tirer hors de la subjection du Roy d'Espaigne et des aultres princes, qui tirannisent vostre couronne, et si Mon dict Seigneur estoit si avant au party de la princesse de Portugal qu'il ne peult entendre à celluy de la Royne d'Angleterre, lequel, s'il le vouloit, se pourroit meintennant conduyre, estendant son propos en plusieurs aultres choses, lesquelles revenoient toutes à ces trois poinctz.

Je luy ay respondu, quant à la paix, qu'il ne doubtât que Voz Majestez et Monseigneur ne la rendissiez stable et de durée, jouxte l'édict, qui en avoit esté faict, pourveu que eulx, de leur costé, l'observassent; que vostre dellibération estoit de fère voz affères, sans dépendre de nul aultre prince, mais qu'il seroit bien dangereux, à la fin de ceste guerre des Protestans, d'en laysser renoveller une des Catholiques, veu l'intelligence que luy mesmes disoit que les aultres princes avoient dans le royaume; par ainsy qu'il vous failloit laysser bien establyr, et qu'il considérât combien il avoit esté besoing que Voz Majestez et Mon dict Seigneur eussiez usé d'une ferme et constante vertu, et d'une grande magnanimité, à fère ceste paix, estant assez contradicte de toutz les aultres princes catholiques; que, touchant la Royne d'Angleterre, elle avoit toujour monstré ne vouloir poinct de mary, ou de ne vouloir entendre à nul autre que à l'archiduc; mais si, à ceste heure que Mon dict Seigneur estoit en fleur d'eage, et florissant en toutes vertuz, aultant et, possible, plus que nul prince de la Chrestienté, elle trouvoit bon de l'espouser, je ne faisois doubte que luy et Voz Majestez, et toute la France, embrassissiez ce party avec toute affection, comme le plus grand et le plus honnorable de toutz les aultres, et duquel j'estimois qu'adviendroit plus de réconcilliation au monde, plus de paix à la France, et plus de terreur aulx ennemys d'icelle, que de nulle chose, qu'il se peult aujourduy mettre en avant.

Ce qu'il monstra de recepvoir avec affection et d'en demeurer bien fort consollé; et s'en retourna, puys après, au logis du comte de Lestre, où il fut tout le soir en privée conférence avecques luy: puys, le matin, il me manda qu'il espéroit que noz propos produyroient quelque bon effect.

Peu de jours après, ainsi que j'étois bien mallade, le Sr Guydo Cavalcanty me vint, par forme de visite, en mon lict entretenir d'ung grand circuyt de bonnes parolles; lesquelles il fit tumber sur Mon dict Seigneur, et que le mariage de l'archiduc avec la fille de Bavière, l'indignation, que la Royne d'Angleterre en avoit prins, et ce qu'elle vouloit bien monstrer qu'elle estoit pour trouver aussi bon party que le sien; et puys les différans des Pays Bas, ceulx de la Royne d'Escoce, la paix de la France, l'accommodement qui se pourroit fère de Callais, s'il y avoit enfans, la disposition venue de Monsieur, qui estoit desjà homme, celle qui commanceroit doresenavant de passer de la dicte Royne d'Angleterre, estoient toutes influances pour fère effectuer, ceste année, ung bien heureux mariage entre eulx; et que, si je le trouvois bon, il en mettroit quelque chose, comme de luy mesmes, en avant au secrétaire Cecille, avec de si bonnes considérations, qu'il espéroit qu'elles auroient effect, me priant de fère entendre ceste sienne bonne intention à Vostre Majesté.

Auquel Cavalcanty, parce que je le cognoissois fort de ceste court, et que c'estoit luy qui avoit toutjour entretenu le party de l'archiduc, je respondiz que le propos me sembloit si honnorable et si advantaigeux pour Monseigneur, que j'avois ung grand playsir qu'il me l'eust miz en avant, et que je ne fauldrois d'en donner adviz à Vostre Majesté, ne voyant qu'il y peult avoir que tout bien d'en entamer telz propos, comme il les sçauroit bien penser et bien sagement conduyre, car je le réputois pour ung expécial serviteur de Vostre Majesté et bien affectionné à la France; que, pour ma part, ne saichant, à présent, en quelle disposition vous en pouviez estre, je ne luy pouvois dire sinon que, de toutz les partys, dont je vous avois ouy fère grand cas; mesmes pour le Roy vostre filz, vous aviez toutjour estimé le plus grand et le plus digne celluy de la Royne d'Angleterre; et que sur ung tel fondement se pourroit bien establyr une bonne alliance, si l'on s'y disposoit du costé de deçà.

A trois jours de là, le dict Cavalcanty me revint trouver, qui me dict avoir desjà ouvert ce bon propos au dict secrétaire, et qu'il l'avoit receu avec affection, mais que, ayant esté longtemps mallade, sans avoir veu sa Mestresse, il ne l'avoit peu suyvre; mais il l'avoit pryé de l'aller trouver à Amthoncourt, aussitost qu'il y seroit, et qu'ilz en tretteroient plus amplement.

Despuys cella, Madame, j'ay esté au dict Amthoncourt, où me trouvant à part avec le comte de Lestre, après d'aultres discours, je luy ay dict tout ouvertement qu'ung personnaige de bonne qualité, lequel toutesfoys je ne luy ay point nommé, m'avoit tenu le susdict propos, lequel j'avois receu avec honneur et respect, mais que je n'en voulois user sinon ainsy qu'il me conseilleroit; car je sçavois que Voz Majestez le réputoient comme conseiller et protecteur de tout ce que vous auriez à fère en ce royaulme, et que, si quelque chose debvoit advenir de cella, vous ne vous en vouldriez jamais adresser qu'à luy. Lequel me respondit qu'il y avoit plusieurs jours qu'il avoit desiré de conférer avecques moy de cest affère, sur ce qui en avoit esté desjà miz en termes par le vydame de Chartres et par d'aultres, mais, plus expressément que par nul, par Mr le cardinal de Chastillon, qui avoit parlé si haultement des grandes qualitez de Monsieur, comme le cognoissant bien, qu'il l'avoit faict le plus desirable prince de la terre; que, de sa part, il s'estoit toutjour opposé au party d'Austriche bien que, en aparence, utille à sa Mestresse, mais puysqu'elle estoit résolue de n'entendre à celluy de nul de ses subjectz, qu'il se vouloit sacriffier pour conduyre celluy de Monsieur; et qu'il y vouloit procéder en telle façon que ung esgal et mutuel advantaige fût gardé aulx deux, affin de ne fère naistre d'ung tel pourchaz d'amytié aulcune matière d'offance, comme il voyoit bien qu'il en restoit quelcune assés grande du propos de l'archiduc, et qu'on estoit pis que jamais avec le Roy d'Espaigne, nonobstant les bonnes lettres, que luy et le duc d'Alve avoient naguières escriptes; et que, en brief, il viendroit exprès à Londres pour me festoyer en sa mayson, et pour tretter amplement de cest affère avecques moy; duquel il estoit d'adviz que je touchasse cependant quelque mot à la Royne, sa Mestresse; et qu'il espéroit que, sur ceste occasion, se dresseroit ung voyage pour luy en France, puysqu'il avoit failly ceste foys d'y aller; et qu'il avoit ung infiny desir d'aller bayser les mains à Voz Majestez, comme recognoissant le Roy pour son supérieur, à cause de l'honneur, qu'il luy avoit faict, de son ordre.

Et de ce pas il me mena en la chambre privée de sa Mestresse, où je la trouvay mieulx parée que de coustume, et qui monstra qu'elle s'attandoit bien qu'en luy parlant des nopces du Roy, je luy en desirerois une pour elle; à quoy elle m'achemina, par aulcuns siens propos, sur lesquelz enfin je luy diz qu'il me souvenoit bien de ce qu'elle m'avoit asseuré de n'avoir poinct faict de veu de ne se maryer pas, et que le plus grand regrect qu'elle eust estoit de n'avoir pensé de bonne heure à sa postérité, et qu'elle ne prendroit jamais party, qui ne fût de mayson royalle, convenable à sa qualité; sur quoy je serois marry qu'elle m'estimât si mal abille que je n'entendisse bien que cella quadroit merveilleusement bien en Monseigneur, frère du Roy, comme en celluy, lequel j'osois (sans passion ny flatterye) réputer le plus acomply prince, qui aujourduy vesquit au monde pour mériter ses bonnes grâces; et que je me réputerois le mieulx fortuné gentilhomme de la terre, si je pouvois intervenir à quelque commancement d'une si heureuse alliance, qui peult revenir à bon effect; car j'en demeurerois cellèbre à toute la postérité.

La dicte Dame receust merveilleusement bien ce peu de motz, et me respondit que Monsieur estoit de telle estime et de si exellante qualité qu'il estoit digne de quelque grandeur qui fût au monde, et qu'elle croyoit que ses pensées estoient bien logées en plus beau lieu qu'en elle, qui estoit desjà vieille, et qui, sans la considération de la postérité, auroit honte de parler de mary, et qu'elle estoit desjà de celles dont on vouldroit bien espouser le royaume, mais non pas la royne, ainsy qu'il advenoit souvent entre les grandz, qui se maryoient la pluspart sans se voir; et que ceulx de la mayson de France avoient bien réputation d'estre bons marys, à bien fort honnorer leurs femmes, mais à ne guières les aymer. Et suyvyt assés longtemps ces propos avec toutes les plus honnestes et favorables parolles, qui se pouvoient respondre à ung, qui monstroit ne parler aulcunement que de luy mesmes, et sans aulcune charge. Dont ne fault doubter, Madame, que ce qui en seroit meintennant miz en avant ne fût receu d'elle, et embrassé de tout son royaulme, avec affection; mais je ne puys juger encores si elle l'acomplyroit par après, car souvent elle a promiz à ses Estats de se maryer, et puys elle a trouvé moyen d'en prolonger et interrompre les propos. Néantmoins, de tant qu'on imputera à une très grande faulte à la France d'avoir layssé eschapper ung si grand party, comme est cestuy cy, qui semble se présenter à Monseigneur, je desirerois que vous l'eussiez desjà disposé de le vouloir; et que, sur ce qui en est desjà entamé entre Mr le comte de Lestre et moy, Vostre Majesté me commendast de passer oultre, et me prescript la forme comme j'aurois à le fère: car il me semble bien que ce sera à nous (si l'on en vient là) de parler les premiers, mais qu'il fauldroit qu'ilz y respondissent si clairement que l'affère fût plus tost conclud que divulgué, à cause des jalouzies, traverses et inconvénians, qui y pourroient survenir; et puys après, l'on y pourroit bien adjouxter les cérémonyes et respectz qui y seroient nécessaires pour honnorer l'acte; surtout je prendray garde, aultant qu'il me sera possible, que n'y soyez trompez ny remiz à nulle longueur. Sur ce, etc.

Ce XXIXe jour de décembre 1570.

Encores tout présentement, je viens de recepvoir adviz, de bon lieu, que le susdict propos commence de prendre icy grand fondement; dont je continueray d'en escripre toutjour quelque mot, à part, à Vostre Majesté; mais il n'y a rien plus requis que de tenir la matière secrecte.

ADVERTYRA LE DICT DE SABRAN LEURS MAJESTEZ, oultre le contenu des lettres: