Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième
Part 3
Duquel acte de l'évesque de Roz la dicte Dame a prins argument que la Royne d'Escoce, sa Mestresse, a bien peu estre mellée en cella, et par conséquent moy à cause d'elle; car, aultrement, elle n'a aulcune conjecture que je m'en soys entremiz, ny que deçà ny dellà la mer il y ayt esté mené aulcune pratique au nom du Roy; et le dict acte n'est suffizant pour luy en fère prendre guières grande opinion, parce qu'il ne se trouve que j'aye rien escript, ny mesmes que j'aye dict une parolle, ny heu aulcune conférance, avec personne qu'elle ayt occasion de souspeçonner.
Elle reçoit assés souvant lettres d'aulcuns siens secrectz serviteurs, qui sont en Flandres, qui l'advertissent que le duc d'Alve prépare des entreprinses contre ce royaulme; et que la plus part de la noblesse d'Angleterre sont de son party; et que plusieurs d'icelle ont desjà receu force escuz au soleil de luy; dont j'entends que milord de Coban, depuys naguières, a envoyé quatre des dictes lettres tout à la foys en ceste court, les deux signées de noms supposez et les aultres non signées lesquelles estant leues; au conseil auquel s'est trouvé le comte de Pembrot, toutz les Protestantz ont incontinent jetté les yeux sur luy, et il a fort hardyment répondu que ceulx qui escripvoient telles lettres estoient toutz meschantz d'accuser ainsy en général la noblesse d'un royaulme, et, s'ilz avoient cueur ny valleur, ilz debvoient nommer ceulx qui ont prinz ces escuz et se nommer eulx mesmes pour le leur maintenir, mais que ce n'estoient que menteries, et que, quant la Royne, sa Mestresse, aura ses subjectz bien uniz, les effortz du duc d'Alve luy seront bien aysés à repousser.
Pour l'occasion de ces advertissements, l'on dict que la dicte Dame et ceulx de son conseil ont advisé de dresser une grand milice, d'envyron quatre vingtz dix mil hommes de pied et trente mil chevaulx en trois endroictz de ce royaulme; sçavoir: trente mil hommes de pied et dix mil chevaulx du costé de France vers le Ouest; aultant en Suffoc, Norfolc et Germue, qui regarde le pays de Flandres; et le tiers restant vers le costé du North contre l'Escoce; de quoy l'on asseure que les rolles et descriptions sont desjà bien avancez, et que surtout l'on s'esforce de dresser grand nombre de pistolliers, et mettre à cheval beaulcoup plus d'hommes qu'on n'a oncques faict de nul aultre règne.
Tout cest ordre est conduict par ceulx de la nouvelle religion, lesquelz, pour l'occasion des victoires du Roy et des batailles que Monsieur, son frère, a gaignées, et des préparatifs du duc d'Alve, et de ce qu'il leur semble qu'il se va trop establissant en Flandres, aussi pour la réduction du nouveau roy et du royaulme de Suède à la religion catholique, et pour le mouvement des Catholiques de ce pays, ilz sont entrez en grandes délibérations, et ont tenu plusieurs conseils comme ilz pourront conserver et maintenir leur nouvelle religion.
Et, bien que ceste Royne n'est d'elle mesme mal affectionnée à la partie des Catholiques, ains seroit pour requérir fort vollontiers la réunyon de l'esglize et ne s'opposer guières à ce qu'elle se fît par ung bon concille; néantmoins les Protestans la retiennent par une véhémente persuasion qu'ilz lui ont donné de la perte de son estat, si elle n'est toujours opposante à l'authorité de l'esglize romaine.
Ce que je conjecture par le propos qui s'ensuyt, lequel elle m'a naguières tenu, c'est qu'elle dict avoir deux grandes occasions de regarder de bien prez au faict de la Royne d'Escoce; l'une, parce que la dicte Dame ne s'est pas attribuée le tiltre de ce royaulme sans une bien profonde dellibération, et sans une fort grande opinion de son droict; l'autre, qu'elle voyt bien que la dicte Dame se veult prévaloir de la division de la religion, et cerche de s'insinuer par là ez cueurs de la noblesse d'Angleterre, et que desjà plusieurs briefz du Pape ont été interceuz, par lesquelz il déclare absoulz ceulx qui cy devant ont obéi à elle, bien que illégitime et scismatique, pourveu qu'ilz veuillent dorsenavant recevoir la Royne d'Escoce pour leur Dame et Princesse. Et a adjouxté qu'on se trompoit bien en cella; car, encor que le feu Roy, son père, eust espousé la Royne, sa mère, à la religion protestante, il a toutesfoys obtenu le rescript du Pape là dessus; par laquelle persuasion des dictz briefz, que je croy estre chose supposée, les Protestants retiennent bien fort le cueur de ceste princesse contre les Catholiques et contre la Royne d'Escosse, bien que j'ay miz peyne de luy en diminuer l'opinion tant que j'ay peu.
=>Chiffre.= [Le premier jour de ceste année 1570, et le Xe ensuyvant, monsieur l'ambassadeur d'Espaigne et moy avons esté en conférance en mon logis sur l'estat des choses de ce royaulme, et avons considéré que, puysque les Catholiques n'ont heu le cueur de s'ozer prévaloir de la première prinse d'armes qu'ilz avoient faicte avec une assemblée de quinze mil hommes, où y en avoit bon nombre de pied et de cheval bien armez et en bon équipage, et avec ung assés heureux commancement, sans que les Protestans fussent préparez ny pourveus pour leur résister, qu'il sera bien mal aysé, qu'à ceste heure qu'ilz les ont comme advertys, ilz puissent rien plus entreprendre; et qu'estant, au reste, le duc de Norfolc prisonnier, le comte d'Arondel fort réfroydy, celluy de Pembrot retourné à la court pour servir à ses amys, et conserver ses estatz et les estatz de ses enfans, milor de Lomelé encores en arrest et toutz les Catholiques en général fort inthimidez, qu'il est dangier que les Protestans, qui sont seulz en authorité, viegnent à tumultuer plus que jamais, et mener leurs pratiques, icy et en Allemaigne, et pareillement leurs entreprinses par mer et par terre, plus ouvertement qu'ilz n'ont encores fayct. Dont le dict ambassadeur, après que nous avons heu accordé l'ung à l'aultre ce que chacun de nous avons peu sentir que les dictz Protestans menoient contre l'intérest de nos Mestres, il m'a dit que le sien et pareillement le duc d'Alve avoient une très grande affection que ce royaulme fust réduict à la religion catholique, parce qu'on ne peult espérer que oltraiges et indignitez d'icelluy, tant qu'il demeurera entaché de ceste nouvelle religion; et, de tant qu'il s'asseuroit que le Roy, Mon Seigneur, avoit le semblable desir, il me prioyt fort affectueusement de lui persuader qu'il voulût escripre promptement une lettre au Roy Catholique, son beau frère, par laquelle il luy mît en avant la commune entreprinse d'entre eulx deulx contre l'Angleterre pour la restitution de la Royne d'Escosse, seulement, comme pour cause juste et apartenant proprement à Sa Majesté Très Chrestienne, et en laquelle il le pryât d'y vouloir employer ses forces; ce que le dict ambassadeur asseuroit que le dict Roy, son Mestre, accorderoit de fère plus vollontiers qu'il n'en seroit requis, et qu'après cella, les deux ensemble tinsent leur armement prest pour l'heure que nous, qui sommes sur les lieux, leur manderons; car, si les choses d'Angleterre n'étoient prinses sur le poinct qu'elles se présentent, elles estoient si soubdaines qu'on les perdoit incontinent;
Et que j'advertisse aussi Leurs Majestez Très Chrestiennes d'envoyer promptement devers le comte de Mora, pour le garder de ne randre les comtes de Northomberland et Vuesmerland à la Royne d'Angleterre; et que, pour la confédération que la France a non tant avec la Royne d'Escosse que avec sa couronne et avec toutz les Escossoys, ilz le voloient bien admonester de son debvoir en ce qui se offre, affin qu'il ne face ce tort à l'honneur de ce royaulme, où les dictz comtes ont heu leur reffuge, que de les randre au mandement des Anglois; et que mesmes, pour estre les biens et estats de toutz deux en la terre débattable, ou en celle de la conqueste faicte sur l'Escosse, qu'il se présente occasion, par leur moyen, de la recouvrer.
Ces mesmes choses m'a il faict despuys remonstrer par l'évesque de Roz, lequel toutesfoys ne les a prinses, pour luy mesmes, en suffisant payement de ce que, au nom de sa Mestresse, il a pryé le dict Sr ambassadeur de fère meintenant descendre en Escosse le secours de quatre mil hommes, et cent mil escuz, que le duc d'Alve a mandé avoir toutz prestz pour envoyer aulx deux comtes, s'ilz eussent peu meintenir encores quinze jours les armes; et qu'à cest effect, elle fera passer quelques seigneurs d'Escosse devers le dict duc pour adviser avecques luy de leur descente et réception dans le pays, et, si besoing est, elle envoyera un gentilhomme jusques au Roy d'Espaigne pour avoir son commandement; en quoy le dict ambassadeur a seulement promiz d'en escripre, mais qu'il failloit que, de mon costé, je fisse en dilligence ce qu'il m'avoit dict, et que surtout l'on fût bien advisé de ne toucher entre Leurs Très Chrestienne et Catholique Majestez ung seul mot du faict de la nouvelle religion de peur de mouvoir les Allemans.]
Je n'ay monstré aux dictz sieurs ambassadeur et de Roz que toute bonne affection en ce qu'ilz m'ont proposé, sinon que je leur ay allégué aulcunes difficultez pour les présentes guerres de France, et que, pour le dangier des pacquetz, j'estimois qu'il seroit meilleur que le duc d'Alve envoyât sur le lieu tretter par quelq'un des siens ou bien par Dom Francès [le faict de l'entreprinse contre l'Angleterre] que non que le Roy en escripvît au Roy, son Maistre; et que, d'empescher la reddition des deux comtes, de tant que celluy de Mora s'est monstré trop adversaire de la Royne d'Escosse, mal vollontiers le Roy le vouldra requérir, ny de cella ny d'aultre chose, sans toutesfoys que je leur aye reffuzé, ny accordé aussi d'en rien escripre à Leurs Majestez; vray est qu'auparavant il avoit esté desjà donné tout l'ordre qu'on avoit peu [pour envoyer empescher en Escosse que les deux comtes ne soyent rendus].
L'ambassadeur d'Espaigne a très bonne affection à la religion catholique, et procède fort droictement en tout ce qui est pour l'advancement d'icelle; il fault considérer aussi qu'il peult bien en ces choses estre aultant esmeu du desir qu'il sçayt que le Roy, son Maistre, a de recouvrer l'argent et merchandises de ses subjectz, prinses et arrestées par deçà, et de se vanger des offances receues en cella, et pareillement de celles que le duc d'Alve se sent en particullier fort picqué, pour les indignitez usées à luy mesmes et à ceulx qui sont venuz de sa part, que non de l'intérest de la couronne d'Escosse, ny pour vouloir diminuer la grandeur de celle d'Angleterre, qui est alliée de la maison de Bourgogne; ou bien qu'il cognoist que, si ceste Royne sent que le Roy conviegne avec le Roy d'Espaigne contre elle, qu'elle sera plus facille de se réconcillier avec le duc d'Alve, dont Leurs Majestez Très Chrestiennes adviseront ce qui sera le plus expédiant pour leur service.
Il est bien certain que, despuys le commancement des différans des Pays Bas, et lors mesmement que le Sr d'Assoleville et puys le Sr Chapin Vitelly sont passez de deçà, que ceste princesse m'a toutjour faict sonder de quelle intention le Roy et la Royne seroient en son endroict, affin de s'accommoder avec celle des parties qu'elle cognoistra luy estre de meilleure disposition; de quoy ayant heu cognoissance, et encores quelque adviz, je me suys conduict de telle façon envers elle, que luy donnant bonne espérance du costé de France, sans luy parler toutesfoys qu'en très bonne et advantaigeuse façon des choses d'Espaigne, je l'ay retenue en quelque dévotion envers Leurs Très Chrestiennes Majestez, et je croy qu'elle s'est de tant monstrée plus difficille et contraire au duc d'Alve.
Davantaige conférans le dict sieur ambassadeur et moy noz adviz sur la négociation que faict le secrétaire du comte Pallatin en ceste court, il nous a esté raporté à toutz deux qu'il poursuyt argent affin de lever gens en Allemaigne, tant pour envoyer au secours de ceulx de la nouvelle religion en France, que pour fère une descente contre le duc d'Alve aulx Pays Bas; et de tant que le Sr de Lombres, flamant, qui a esté envoyé icy par ceulx de la Rochelle, sollicite vifvement ce fait au nom du prince d'Orange, le dict ambassadeur l'a pour plus suspect, et me presse pour cela fort vifvement que nous veuillons [induyre conjoinctement noz deux Maistres d'entreprendre promptement quelque chose contre ce royaulme], bien que, à propos du dict prince d'Orange, il m'a dict qu'il sçavoit que ce qu'il préparoit en Allemaigne estoit pour retourner en France. Sur quoy luy ayant respondu qu'il n'avoit receu aucune offance du Roy pour le debvoir fère, il m'a seulement demandé si le Roy ne lui avoit pas confisqué son estat qu'il a en France; à quoy je lui ay respondu que ce n'estoit chose qu'il dût tenir en tant, pour en commancer une guerre, quant bien le Roy le luy auroit confisqué: et, là dessus, il m'a faict ung discours comme si l'Allemaigne n'estoit pour plus luy consentyr de retourner à main armée aulx Pays Bas, mais bien de procurer son retour en ses biens par le pardon et bonne grâce du Roy son Seigneur.
LXXXVe DÉPESCHE
--du XXVIIIe jour de janvier 1570.--
(_Envoyée jusques à Callais exprès par Pierre Bordillon._)
Arrivée de Mr de Montlouet à Londres.--Mission dont il est chargé pour l'Écosse; état des affaires dans ce pays.--Projets du comte de Westmorland, qui prépare une nouvelle prise d'armes.--Avantage remporté en Irlande par mylord Sidney.--Espoir d'Élisabeth que les différends avec les Pays-Bas pourront s'arranger à l'avantage de l'Angleterre.--Préparatifs du duc Casimir qui se dispose à entrer en campagne.--Efforts de l'ambassadeur pour empêcher que des secours d'argent soient donnés aux protestans de la Rochelle.--Réclamation de la république de Venise afin d'obtenir la restitution des prises faites par le capitaine Sores.
AU ROY.
Sire, je n'avois rien entendu de la venue de Mr de Montlouet, quant, le XXe de ce moys, il m'a esté mandé de ceste court qu'il avoit desjà passé la mer, et qu'il estoit à Douvres; au quel lieu l'on l'a arresté deux jours et demy, sans luy permettre de passer plus avant; et croy que c'est le filz de Mr Norrys qui, ayant passé avecques luy, et laissé madame de Norrys sa mère à Boulloigne, a advisé les officiers de fère ceste difficulté, afin qu'il eust loysir d'en advertir la Royne sa Mestresse, laquelle a mandé tout aussitost qu'on le laissât venir, monstrant d'estre marrye qu'on l'eust aulcunement retardé. Par ainsy, Sire, il est arrivé en ceste ville le XXIIIe, et, le lendemain XXIVe, nous avons envoyé à Hamptoncourt, où la dicte Dame est à présent, pour demander son audience; laquelle elle nous a incontinent accourdée au XXVIe; mais ceulx de son conseil, qui avoient à se trouver toute ceste sepmaine en ceste ville pour l'ouverture du terme de la justice, la luy ont faicte prolonger jusques à dimanche prochain, qui sera le XXIXe; et semble, Sire, que monsieur Norrys ayt donné adviz à la dicte Dame que le voyage du dict Sr de Montlouet est pour les affères de la Royne d'Escoce, dont elle s'est desjà préparée, ainsy que j'entendz, de la responce qu'elle luy doibt fère; et je doubte assés qu'elle luy veuille accorder de passeport pour aller en Escoce; car, oultre que l'ordinaire souspeçon et jalouzie qu'elle a de l'auctorité de Vostre Majesté en ce pays là luy administre assez inventions pour y trouver toujour quelque excuse, il luy semblera, à ceste heure, qu'elle en ayt une fort aparante pour les troubles naguières suscitez en son pays du North, et pour la retrette qu'ont faict les chefz et autheurs d'iceulx avec leur cavallerye vers ces quartiers de terres débattables d'entre les deux royaulmes; où, à la vérité, l'on dict que le comte de Vuesmerland se va refaysant, et assemblant une trouppe, qui ne sera moindre de quatre mille chevaulx anglois ou escouçoys, lesquels il pourra joindre toutes les foys qu'il vouldra, en moins de quatre jours; et le comte de Northomberland n'est mal tretté du lord de Lochlevyn, qui, encor qu'il soit beau frère du comte de Mora, ne monstre le vouloir randre à la Royne d'Angleterre. Néantmoins, ayant le dict Sr de Montlouet et moy desjà heu communication avec monsieur l'évesque de Roz, nous n'obmettrons rien de tout ce qui se pourra dire et fère, au nom de Vostre Majesté, envers ceste Royne, pour la liberté, restitution et advancement de la Royne d'Escoce, et pour avoir permission de l'aller veoir, et puys de parfère son voyage.
Il est certain que la retrette des comtes de Northomberland et de Vuesmerland n'a tant apaysé les troubles du North, que la dicte Royne d'Angleterre et les siens ne craignent bien fort qu'il se fasse encores une reprinse d'armes, non seulement au mesmes pays du North, où l'exécution de tant de pouvres hommes, qu'on y faict mourir, ne faict qu'endurcyr et aigrir davantage les aultres, mais aussi en plusieurs endroictz de ce royaulme; et que, si ceulx qui se sont retirez en Escoce retournent, la seconde entreprinse sera trop plus dangereuse que la première. Il est vray que ce pendant la dicte Dame se trouve dellivrée de deux aultres grands soucys, l'ung du costé de l'Irlande, et l'aultre des Pays Bas; car milord Sideney luy a mandé qu'en une course, qu'il a faicte sur les saulvaiges au plus fort de l'hyver, lorsqu'ilz s'en doubtoient le moins, il a reprins vingt huict lieux fortz sur eulx, et a ramené de prisonniers cent soixante des plus principaulx des leurs, de sorte qu'il se promect une briefve et fort heureuse yssue de toutz les affères de dellà. Et de Flandres la dicte Dame estime avoir ung bien asseuré adviz que les aprestz du duc d'Alve contre ce royaulme se vont réfroydissant, et vont estre remiz en ung aultre temps; ce qui lui semble estre davantaige confirmé par la dilligence que les Srs Espinola et Fiesque font icy d'accommoder le faict des deniers et merchandises d'Espaigne, bien fort à l'advantaige de la dicte Dame.
Les adviz des aprestz et mouvemens d'Allemaigne continuent en ce que, sans aulcun doubte, le duc de Cazimir sera en campaigne avec cinq mil chevaulx et huict mil hommes de pied, à la fin de febvrier ou au commencement de mars; et que desjà le payement de ses gens pour deux moys est consigné, et que le troisiesme moys se payera le jour qu'il commencera de marcher. L'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, a ung non guières dissemblable adviz, disant ouvertement que c'est pour entrer en France. Néantmoins, son parler monstre qu'il crainct assés que ce soit pour descendre en Flandres, de tant que le prince d'Orange s'entremect beaulcoup de l'entreprinse, et qu'il a esté devers le comte Pallatin à Heldelberc, et puys en poste jusques en Saxe devers le duc Auguste; dont le duc d'Alve a mandé haster la levée que luy faict le duc de Bronsouyc, affin de garnyr tout à temps le Luxembourg de bonnes forces. Tant y a qu'ayant monsieur de Lizy naguières escript que, nonobstant les grandes difficultez qu'il avoit trouvées aux princes protestans, ilz l'avoient enfin asseuré du secours qu'il leur avoit requis, il est à croyre que leur premier effort se fera en France pour ceulx de la Rochelle. Le secrétaire du comte Pallatin, et ceulx qui sont icy pour le prince d'Orange et pour les dicts de la Rochelle, n'ont encore heu résolue responce de ce conseil sur le prest des deniers qu'ilz demandent, et ceste Royne s'en excuse bien fort; mais ceulx qui ont auctorité près d'elle trouvent moyen que son crédit et celluy de son royaulme y peuvent estre de telle façon employez, sans qu'il luy coste rien, que desjà les aultres s'asseurent de tirer de cest endroict cinquante mil escuz; mais ilz incistent à plus grand somme jusques à cent cinquante mille, non sans espérance de l'obtenir, pourveu qu'il n'y aille rien de la bource de la dicte Dame; et ceulx qui mesurent les finances, dont l'on peult avoir quelque notice qu'ilz pourront fère estat ceste année, disent que c'est de cinq à six centz mil escuz. Je mettray peyne de les empescher de ce costé le plus qu'il me sera possible.
Les Seigneurs Magniffiques de la Seigneurie de Venize, qui sont icy, ont obtenu lettres de ceste Royne fort expresses à la Royne de Navarre pour le recouvrement de leurs vaysseaulx et merchandises, et m'ont prié de bailler mon passeport à l'ung d'entre eulx, qui les est allé présenter, affin que si, pour le temps, il estoit contrainct de relascher en France, ou qu'il fût rencontré par aulcuns navyres de guerres de Vostre Majesté en la mer, il puisse tesmoigner de la juste occasion de son voyage au dict lieu de la Rochelle. Sur ce, etc.
Ce XXVIIIe jour de janvier 1570.
LXXXVIe DÉPESCHE
--du IIe jour de febvrier 1570.--
(_Envoyée par Guillaume de La Porte exprès jusques à Calais._)
Audience accordée par la reine d'Angleterre à Mr de Montlouet et à l'ambassadeur.--Reproche fait par Élisabeth à la reine d'Écosse d'avoir favorisé la révolte du Nord.--Crainte qu'il ne soit permis à Mr de Montlouet ni d'accomplir sa mission vers Marie Stuart, ni de se rendre en Écosse.--Nouvelle de la mort du comte de Murray; mesures prises par Élisabeth pour conserver son influence en Écosse, malgré cet évènement.--Vives instances faites par les protestans de France pour obtenir en Angleterre des secours d'hommes et d'argent.
AU ROY.
Sire, deux jours après ma précédante dépesche, laquelle est du XXVIIe du passé, nous avons esté à Hamptoncourt devers la Royne d'Angleterre, à laquelle Mr de Montlouet a présenté voz lettres et reccomendations, et luy a d'une fort bonne et agréable façon récitté le contenu de sa charge, sans rien obmettre de ce qui a esté requis pour dignement luy porter la parolle, et la créance de Voz Majestez, et pour luy faire bien expressément entendre vostre intention sur le faict de la Royne d'Escoce: en quoy la dicte Dame a monstré que la matière luy estoit de bien grande conséquence, mais qu'elle n'estoit encores en guières de disposition d'y entendre pour des occasions, qu'elle a faict semblant d'avoir descouvertes de nouveau contre la Royne d'Escoce et contre l'évesque de Roz, d'aulcunes leurs menées avec le comte de Northomberland sur les derniers troubles du North; et n'a toutesfoys layssé de donner des responses pleynes à la vérité d'indignation envers la dicte Royne d'Escoce, mais de quelque respect envers Voz Majestez Très Chrestiennes, et s'est réservée d'en bailler, dans trois ou quatre jours, de plus amples après qu'elle aura heu le loysir d'y penser.
Le dict sieur de Montlouet luy a faict des remonstrances et réplicques, fort convenables à ce propos, avec instance de luy permettre de visiter la dicte Dame de vostre part, et de passer, puys après, jusques à ses subjectz, pour aulcunes bonnes occasions que Voz Majestez le dépeschent devers elle et devers eulx. A quoy j'ay adjouté ce que j'ay estimé convenir à ceste négociation, sellon celle que j'ay assés continuée jusques icy de ce faict, et sellon les advertissemens du dict Sr évesque de Roz; mais la dicte Dame a remis de respondre au tout, après qu'elle y aura pensé.