Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième
Part 29
Négociation concernant Marie Stuart.--Nouvelles d'Écosse.--Avis que le duc d'Albe demande à quitter le gouvernement des Pays-Bas.--Affaires d'Allemagne.--Ligue contre les Turcs.
AU ROY.
Sire, le retour des depputez de la Royne d'Angleterre ne nous faict que bien espérer du tretté, qu'ilz ont encommancé avec la Royne d'Escoce, de laquelle, et des responces qu'elle leur a faictes, semble qu'ilz ayent miz peyne d'en fère prendre beaucoup de contantement à leur Mestresse, et qu'enfin le tretté se conclurra; lequel se fût desjà advancé de dresser, avant la venue des depputez d'Escoce, si la malladie de milord Quiper ne fût survenue, laquelle est cause qu'on s'est résolu d'attandre qu'ilz soient arrivez; et que cependant icelluy Quiper pourra estre guéry. Je mettray peyne, Sire, d'entendre par Mr de Roz, aussitost qu'il sera de retour en ce lieu, les susdictes responces de la Royne d'Escose, affin de les vous mander; et vous manderay, par mesmes moyen, ce que j'auray aprins d'une dépesche, qui vient d'arriver du comte de Lenoz, laquelle aulcuns présument estre pour certaine surcéance d'armes, qui doibt estre accordée pour deux mois en Escoce. Et j'entens que le gentilhomme, qui l'a apportée, dict que le duc de Chastellerault, et ceulx du party de la Royne d'Escoce, s'opiniastrent de vouloir tenir une assemblée, sur le faict de l'estat du pays, nonobstant la dépesche de leurs depputez par decà; et que le Sr de Flemy est sorty en armes de Dombertran pour se saysir des lieux plus prochains de sa place, affin d'y dresser des logis et estables, comme pour y recepvoir la gent et cavallerie qu'il attand bientost de France; laquelle persuasion, avec le raport que le cappitaine Comberon faict de la ferme affection, en quoy il a trouvé Voz Majestez vers les choses d'Escoce, pourront aulcunement servyr à l'advancement du dict tretté.
Et y eust pareillement servy assés le doubte, auquel la Royne d'Angleterre demeuroit du retour de l'armée, qui est allé conduyre la Royne d'Espaigne, si elle n'eust receu ung adviz, (qui est assés semblable à ung aultre, que l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, en a, bien qu'il dict ne le tenir du duc d'Alve), que la dicte armée est réservée pour ramener en Flandres la princesse de Portugal, affin d'y estre régente, et le duc de Medina Celi, qu'elle admeyne pour y estre cappitaine général et superintendant des affères soubz elle; et qu'avec la mesmes armée le dict duc s'en retournera, puis après, en Espaigne, et que, despuys l'embarquement de sa Mestresse, icelluy duc a encores dépesché ung des siens, en dilligence, devers le Roy son Maistre, pour fère, en toutes sortes, résouldre son congé,[16] remonstrant son eage et son indisposition; et qu'il a remiz le pays en ung si bon et si paysible estat, et si hors de toute souspeçon de guerre, qu'on ne doibt plus rien craindre de ce costé, ayant faict exécuter les principaulx chefz de la cédition, et ruyné si bien toutz les moyens et la réputation du prince d'Orange, qu'il n'ose plus sortyr de Nausau; qu'il a miz ung si bon nombre des principaulx princes d'Allemaigne en la pencion de son Maistre, que les aultres ne luy pourront nuyre; qu'il a accreu ses revenuz de Flandres de douze centz mil escuz par an; qu'il a aschevé la forteresse d'Envers; ordonné celle de Vallenciennes; estably les évesques; confirmé la noblesse; réduict les loix, coustumes et ordonnances; et si bien pourveu à toutes choses au dict pays, qu'il ne reste qu'à y entretenir le bon ordre qu'il y layssera; et que mesmes il a acheminé en si bonne façon ce qu'il avoit à démesler avecques les Anglois, qu'on vit en une doulce surcéance avec eulx, avec grande espérance d'un fort prochain et entier accord. Lequel adviz semble que la dicte Dame tienne pour assés véritable, et quoy que ce soit, elle a fait ramener en leur arcenal accoustumé de Gelingan les dix navyres qu'elle avoit envoyez convoyer la Royne d'Espaigne, et a faict licencier les gens et mariniers qui estoient dessus, et faict cesser toutz ses aultres aprestz et apareilz de mer.
[16] Le duc d'Albe avait été investi du gouvernement des Pays-Bas en 1566. Le projet dont il est ici mention ne fut pas exécuté; il fut maintenu dans sa charge jusqu'à la fin de 1573, époque à laquelle il céda le gouvernement à don Louis de Requessens, commandeur de Castille, après avoir publié une amnistie générale, au mois de décembre de cette année.
Le sire Henry Coban escript d'Espire qu'il sera respondu sur les choses qu'il a proposées à l'Empereur, incontinent après que les nopces de la princesse Élizabeth seront faictes, et j'entans que, à la vérité, il a renouvellé le propos du mariage de l'archiduc Charles, mais l'on ne l'a suyvy ainsy chauldement qu'il espéroit. D'aultres lettres sont venues d'Allemaigne, qui font mencion de certein différant, qui cuyda arriver à Heldelberc, devant l'Empereur, entre Jehan Georges Pallatin et Jehan Guilhaume de Saxe, sur leur précédance, à qui seroit premier assiz au festin, de sorte qu'ilz furent prestz de mettre la main aulx armes; mais l'Empereur assembla soubdein les principaulx, qui estoient près de luy, et prononcea pour le dict Georges, remonstrant si bien la rayson à l'aultre, que la chose se passa gracieusement; et que le comte Pallatin avoit instamment prié l'impératrix et la princesse sa fille, qu'elles vollussent accompaigner l'Empereur en sa mayson de Heldelberc; mais la dicte Dame s'en estoit excusée en une façon si résolue de n'y vouloir aulcunement aller, que le dict Pallatin en estoit demeuré assés mal contant; que l'Empereur avoit une grande affection d'entrer en la ligue contre le Turc, et qu'il estoit après à persuader le Vayvaulde de renoncer à l'alliance et à la souverayneté d'icelluy, et de luy deffandre l'entrée de la Transilvanie, luy promettant, s'il perdoit, pour ceste occasion, rien de son estat qu'il le récompenseroit en Bohesme; et qu'on avoit opinion, s'il pouvoit conduyre le dict Vayvaulde à cella, que les Estats de l'Empyre luy consentiroient vollontiers d'entrer en la dicte ligue, et s'obligeraient à luy bailler deniers et secours pour icelle, bien qu'on souspeçonnoit assés que, n'ayantz les Vénitiens esté secouruz à propos de ceulx de la susdicte ligue, ils cercheront d'accommoder leurs affères et de procurer en toutes sortes par deniers, ou bien en accordant quelque tribut sur Chipre, de fère paix avec le dict Turc; au moyen de quoy ceste ligue demeureroit, puys après, assés froide, et bien fort foible. Sur ce, etc. Ce XXXe jour d'octobre 1570.
CXLIIIe DÉPESCHE
--du IXe jour de novembre 1570.--
(_Envoyée à la court par Mr le secrétaire de L'Aubespine._)
Audience.--Vives plaintes de la reine contre la réception faite par le roi à Mr de Norris, son ambassadeur, et contre la déclaration du roi en faveur de la reine d'Écosse.--Nécessité où se trouve le roi de réclamer la liberté de Marie Stuart.--Protestation qu'il ne veut pas rompre la paix.--Communication officielle du mariage du roi.--Compliment de la reine sur cette union.--_Lettre secrète à la reine-mère_ sur la proposition du mariage de la reine d'Angleterre avec le duc d'Anjou.--_Mémoire._ Bruits répandus en Angleterre et en Allemagne que la pacification de France n'est point sérieuse, et qu'elle cache quelque secret dessein du roi.--Détails particuliers concernant la négociation avec la reine d'Écosse.--Rapprochement entre l'Angleterre et l'Espagne.--Plainte de Walsingham au sujet de l'accueil que lui a fait le roi dans son audience de congé.
AU ROY.
Sire, estant, sabmedy dernier, avec la Royne d'Angleterre pour luy fère part de la dépesche, que Mr de L'Aubespine m'a apportée, et des aultres choses qu'il m'a sagement faictes entendre de l'intention de Vostre Majesté, j'avois advisé de luy commancer quelque gracieulx propos de vostre mariage, ainsy qu'on m'avoit adverty que je me gardasse bien de luy user d'aulcune rigoureuse démonstration, si je ne voulois donner aulx ennemys de la Royne d'Escoce l'entier gain de leur cause, et advancer grandement les affères d'Espaigne, pour d'aultaut deffavoriser toutz ceulx de France en son endroict; et que c'estoit à l'occasion de certaine deffaveur, que son ambassadeur luy avoit mandé qu'il avoit naguières receu de Vostre Majesté, meslée de quelque menace contre elle mesmes, sur les affères de la Royne d'Escoce, de quoy elle estoit fort offancée; et que noz ennemys s'esforceroient d'y semer encores du verre, pour randre la playe incurable; par ainsy, qu'il estoit besoing que je radoulcisse le faict.
Mais la dicte Dame me prévint, car aussitost que j'entray en sa chambre privée, elle s'advança de me dire qu'elle me recepvoit mieulx que son ambassadeur ne l'avoit esté en sa dernière audience en France, me remonstrant la façon dont Vostre Majesté avoit parlé à luy; de laquelle disoit estre de tant plus marrye que deux aultres gentishommes anglois, qui n'avoient jamais plus veu vostre court, luy avoient raporté, premier que son ambassadeur luy en eust rien escript, qu'elle ny ses messagiers n'estoient guières prisez ny respectez en France.
Sur quoy l'ayant escoutée paciemment, je luy respondiz que je n'avois rien entendu de cest affère, et que je sçavois, et estois bon tesmoing, que Vostre Majesté avoit toutjours bien receu, avecques beaucoup d'honneur et faveur, ses ambassadeurs, et toutz les propos qu'ilz vous avoient toutjours tenuz de sa part, aultant que de nul aultre prince ny princesse de la terre; ce qui me faisoit croyre que l'ocasion n'estoit meintennant procédée de Vostre Majesté; et j'en comprenois quelque chose parce qu'elle-mesmes disoit que vous aviez la botte, quant son ambassadeur arriva, et que vous luy aviez demandé comme est ce qu'il venoit à telle heure; et qu'au reste, elle debvoit interpréter à bien la franchise de vostre parler sur les affères de la Royne d'Escoce; mesmes que s'estant la dicte négociation continuée despuys par lettres, vous m'aviez envoyé la coppie de celle, que vous aviez escripte à son ambassadeur; laquelle je trouvois fort honnorable, et bien conforme à tout ce qui pouvoit convenir à l'entretennement de vostre commune amytié.
Elle me répliqua qu'elle ne sçavoit que penser de la dicte réponse par escript, et s'esbahyssoit assés comme Vostre Majesté y avoit vollu adjouxter de sa main, me priant de la luy monstrer, si je l'avois présente, affin que la débatissions ensemble, dont la luy ayant monstrée, elle me dict, par deux foys, qu'elle n'estoit semblable à celle qu'elle avoit desjà veue; et que néantmoins elle trouvoit en ceste cy cella bien dur, que vous disiez vouloir secourir la Royne d'Escoce en ceste sienne nécessité, et procurer sa liberté par toutz les moyens que Dieu avoit miz en vostre puyssance; et qu'estant la dicte Royne d'Escoce entre ses mains, vous infériez par là que si elle ne la restituoit par le tretté, que vous luy dénonciez desjà la guerre.
Sur quoy je luy desduysis les raysons, par lesquelles Vostre Majesté ne pouvoit moins dire que cella, ny moins fère que ce que vous en disiez; et quant elle vouldroit, d'un coeur non ulcéré, considérer l'estat de cest affère, que non seulement elle ne se tiendroit pour offancée, ains cognoistroit vous avoir beaucoup d'obligation de l'honneste et modeste façon, dont vous y aviez procédé; et que, nonobstant les lettres de son dict ambassadeur, suyvant les honnorables propos et honnestes démonstrations de contantement, dont elle vous avoit usé touchant vostre mariage, lorsque luy en aviez premièrement escript l'accord, vous me commandiez de luy dire en quoy en estoient meintennant les choses; qui espériez que son playsir augmenteroit de sçavoir qu'elles fussent ainsy bien advancées qu'elles estoient, et prestes de recepvoir ung bien prochain et bien heureulx accomplissement; et luy particularisay le voyage de Mr le comte de Retz à Espire, affin d'apporter les pouvoirs à l'archiduc Ferdinand, pour espouser, au nom de Vostre Majesté, la princesse Élizabeth sa niepce, et comme la cérémonye s'en debvoit célébrer, le XVe du passé, par l'archevesque de Mayance, et puys s'acheminer la dicte Dame, le XXIIIIe du dict moys, grandement accompaignée, en France; et que Monseigneur, frère de Vostre Majesté, et Madame de Lorrayne, vostre soeur, estoient desjà vers la frontière pour la recepvoir et pour la mener fère sa première entrée à Mézières, où toute sa mayson luy seroit présentée, et de là à Compiegne, auquel lieu Voz Majestez préparoient desjà ce qui convenoit à un si solempnel et si royal mariage, pour le XVe du présent; et puys l'on conduyroit la dicte Dame à St Deniz pour la sacrer et couronner Royne de France; et se parloit de l'entrée à Paris au premier jour de l'an, quant messieurs les mareschaulx et aultres principaulx seigneurs, qu'aviez envoyez, pour establir, sans dilay ny excuse, vostre éedict par toutes les provinces de vostre royaume, pourroient estre de retour; et que, comme Vostre Majesté et la dicte Royne d'Angleterre aviez accoustumé d'agréer, l'ung à l'aultre, la communication de voz bonnes fortunes et prospéritez, que vous luy aviez bien vollu fère part de ceste cy, pour l'asseurer que ceste vostre nouvelle alliance n'estoit pour diminuer, ains pour fortiffier et augmenter davantaige celle que vous avez, et en laquelle vous voulez bien persévérer, avec elle; et que je croyois que vous seriez bien ayse d'entendre qu'elle fust en ces mesmes termes, où à présent vous trouviez, fort allègre et bien disposé, affin que mutuellement vous vous peussiez conjoyr de son contantement, comme vous vous asseuriez qu'elle se resjouyssoit bien fort du vostre.
La dicte Dame, avec abondance de playsir, me respondit que cest agréable propos effaçoit beaucoup la dolleur qu'elle avoit pris de l'aultre, et qu'elle vous randoit le plus exprès grand mercys qu'elle pouvoit de la communication, qu'il vous playsoit luy fère, de chose si privée, et apartenant de si près à vostre personne, comme est vostre mariage; et qu'elle n'avoit pas pensé que les choses fussent si près de leur accomplissement, car eust préparé d'y envoyer de ses gentishommes pour y assister; et qu'il semble qu'encor que les espousailles du Roy d'Espaigne ayent précédé, que néantmoins voz nopces seront plustost consommées, et qu'elle vouldroit de bon cueur pouvoir estre à la feste; car monstreroit à tout le monde qu'elle se resjouyt plus véritablement de vostre prospérité et contantement, qu'il ne luy est possible de l'exprimer par parolle; que, touchant le premier propos concernant son ambassadeur, elle me prioit de vous en mander le mal qu'elle en avoit sur le cueur, et qu'elle espéroit que vous luy en donriez quelque satisfaction, qui la guériroyt, et luy osteroit tout l'empeschement, qu'elle avoit, de ne se pouvoir tant resjouyr de ce segond propos du mariage comme elle desireroit de le fère; que, touchant le dict segond propos, elle vouloit prier Dieu de bényre l'espoux, et l'espousée, et les nopces, avec toute la postérité qui en viendroit, laquelle se pourroit dire estre de la plus royalle et noble extraction de la terre; et que, touchant la Royne d'Escoce, qu'elle avoit trouvé les responces, qu'elle avoit faictes à ses depputez, fort honorables, dont n'estoient guières loing d'accord entre elles; et que les depputez d'Escoce seroient bientost icy, pour y procéder du premier jour, comme il luy tardoit, plus qu'à nul aultre de ce monde, que cella prînt bientost une bonne fin; et, au regard de ce que je luy avois touché de la pleincte de ceulx de Roan, qu'elle y feroit dilligemment regarder par ceulx de son conseil, affin de vous donner, en l'endroict de ceulx là, occasion de fère bien tretter toutz ses subjectz en France, comme elle désire qu'ilz y continuent leur traffic.
Et y a heu plusieurs aultres privez discours entre la dicte Dame et moy; lesquelz je remetz, avec plusieurs aultres choses, à Mr de L'Aubespine pour les vous fère entendre, de la mesmes suffizance, qu'il m'a très dignement raporté celles que Vostre Majesté luy avoit donné charge de me dire, et vous présentera les recommendations de la Royne d'Angleterre, comme elle l'a enchargé de ce fère. Sur ce, etc. Ce IXe jour de novembre 1570.
A LA ROYNE.
Madame, il est venu fort à propos, par l'arrivée de Mr de L'Aubespine, que j'aye heu à parler à la Royne d'Angleterre du contenu de la dépesche, qu'il m'a apportée, de Voz Majestez, du XIXe du passé; suyvant laquelle j'ay adoulcy, par les gracieulx propos du mariage du Roy, le mieulx que j'ay peu, le courroux, que la dicte Dame avoit, du malcontantement, que son ambassadeur, Mr Norrys, luy avoit mandé qu'on luy avoit naguières donné en France, ainsy que, plus au long, je l'escriptz en la lettre du Roy, vous supliant très humblement, Madame, que, la première foys que Voz Majestez verront le dict ambassadeur, elles luy veuillent dire quelque bonne parolle de faveur, et me commander, par vos premières, d'en dire quelque aultre de satisfaction icy à la dicte Dame; car, avec bien peu, j'espère que tout cella se rabillera. Elle a suyvy avecques playsir et a faict longuement durer le propos, que je luy ay commancé, du dict mariage du Roy, et est venue à parler du sien: qu'elle n'avoit faict bien de ne se maryer poinct, mais qu'elle estoit desjà si vieille que nul, de ceulx qui y pourroient prétandre, n'en avoit plus de volonté, et qu'elle n'avoit jamais pensé d'en espouser, qui ne fût de mayson royalle; que l'Empereur avoit bien employé son voyage d'avoir logé ses deux filles aulx deux plus grandz Roys; et qu'elle avoit esté bien ayse de pouvoir honorer celle qui estoit allée en Hespaigne, pour l'amour du père, qui la luy avoit recommandée, et l'avoit priée de favoriser et asseurer son passaige; et que, ayant sceu comme elle estoit arrivée, à saulvement, en Espaigne, elle avoit soubdain dépesché ung homme exprès à Espire pour l'en advertyr; qu'elle s'asseuroit que, là où l'Empereur establyroit son alliance, qu'il procureroit d'y confirmer aussi celle d'Angleterre.
Ausquelles choses je luy ay respondu que Voz Majestez recepvroient grand contantement des honnorables propos, qu'elle tenoit du mariage du Roy, et loueroient fort sa prudente dellibération d'avoir réservé franche sa vollonté pour se maryer, quant il luy plairoit, et que mesmes ce soit avec un royal prince; que, à la vérité, elle avoit favorisé et honnoré grandement le passaige de la Royne d'Espaigne, de laquelle j'entendois qu'elle se contantoit bien fort, par les bonnes parolles et honnestes lettres, que sire Charles Havart luy en avoit raporté; et que j'espérois qu'elle recepvroit encore plus de contantement de la Royne, sa soeur, et se termina pour lors le propos, et toute l'audience, avec beaucoup de plésir et contantement de la dicte Dame; laquelle, demeurant en quelque craincte de la déterminée résolution en quoy elle voyt que Voz Majestez Très Chrestiennes, pour leur honneur, persévèrent de vouloir secourir la Royne d'Escoce, et néantmoins que vous avez désir de conserver son amytié, et ne l'offancer, elle se monstre plus disposée de parachever le tretté; lequel nous poursuyvrons, avec la plus continuelle instance, qu'il nous sera possible, comme la Royne d'Escoce, de son costé, ne pert en cella heure, ny moment. Sur ce, etc.
Ce IXe jour de novembre 1570.
A LA ROYNE.
(_Aultre lettre à part._)
Madame, quant Vostre Majesté me dépescha, présent le Roy et Monseigneur, voz enfans, pour venir en ceste charge, elle me descouvrit ce mesmes désir, dont, à présent, il luy playt me fère mencion par sa petite lettre du XXe du passé[17]; et je vous suplie très humblement, Madame, de croyre que j'ay toutjour, despuys, fort soigneusement regardé s'il y auroit nul moyen de l'effectuer, sans que j'ay esté ny endormy, ny paresseux, de pénétrer, aultant qu'il m'a esté possible, ez affères de deçà et en l'intention de ceux qui les manyent, par des voyes toutesfoys bien esloignées du dict propos, pour voir s'il y auroit rien qui s'y peult bien raporter et accomoder. En quoy, si j'eusse trouvé quelque fondement, je n'eusse différé une seule heure de le vous mander, ny en eusse perdu une aultre à le bien et dilligemment poursuyvre. Mais, Madame, voycy en quoy, pour quel regard que ce soit, en sont meintennant les choses: que la Royne d'Angleterre, quoy qu'elle ayt donné charge au jeune Coban de renouveller, par motz couverts et artificieulx, le propos du mariage de l'archiduc; et que, assés souvant, elle et les siens en jettent d'aultres, bien exprès, touchant Monseigneur vostre filz, ce n'est toutesfoys, quant à l'archiduc, que pour monstrer de vouloir accepter l'alliance de la maison, d'où les deux grandz Roys se sont nouvellement allyez; et rabiller par ce moyen, si elle peult, ses différans avec le Roy d'Espaigne, et fère prendre de là quelque jalouzie à Voz Majestez Très Chrestiennes, comme aussi en fère prendre encores une plus grande au Roy d'Espaigne du propos de Mon dict Seigneur, vostre filz; et s'entretenir, par la réputation de ces deux grandz partys, en plus grande estime envers les siens. Mais le jugement d'ung chacun est conforme à celluy que faict Vostre Majesté, qu'elle ne se soubsmettra jamais à nul mary, ainsy que, d'elle mesmes, elle s'en monstre toutjour assés esloignée; et les siens l'en détournent davantaige, affin de disposer toutjour, ainsy qu'ilz font, d'elle et de son royaulme.
[17] _Lettre, escrite de la main de la Roine mère, à Mr de La Mothe Fénélon, pour lui estre rendue en mains propres_, du 20 octobre 1570:--«Monsieur de La Mothe Fénélon, monsieur le cardinal de Chastillon a faict tenir propos à mon fils, le duc d'Anjou, d'une ouverture de mariage de la royne d'Angleterre et de mon dict fils...» Voir le _Supplément à la Correspondance Diplomatique de La Mothe Fénélon_, contenant les lettres qui lui étaient écrites de la cour.
Et ung des principaulx, qui soit auprès d'elle, a naguières dict que, despuys trois moys, le vydame de Chartres a mené une secrecte pratique avec le secrétaire Cecille, pour le mariage de Mon dict Seigneur, vostre filz, avec elle; et qu'il a offert de fère, par ce moyen, advancer le tiltre de ceux de Herfort à ceste couronne, au cas que la dicte Dame ne puysse avoir d'enfans; et que le propos n'a peu estre que bien ouy, pour le regard de Mon dict Seigneur, de presque toute la noblesse; mais que la pluspart d'icelle l'a mal receu et heu fort odieux touchant ceux de Herfort; et qu'il jugeoit que le dict vydame n'y avoit pas grand moyen, mais qu'il avoit advancé cella pour complayre au dict Cecille, sachant l'extrême affection, qu'il a, à ceulx de Herfort; lesquelz sont deux petitz masles, issuz de celle madame Catherine[18], prochaine de ceste couronne, qui est morte dans la Tour. Et n'y a poinct de fille en ce royaulme, petite ny grande, qui prétande à la dicte succession, sinon une soeur de la dicte dame Catherine, qui est bossue, et a espousé un huissier de la salle de présence, ny la Royne d'Angleterre n'a la vollonté d'en adopter pas une; et croy que, quant elle le vouldroit fère, au préjudice de ceulx qui y prétandent droict, qu'elle ne le pourroit effectuer par le parlement, ny mesmes en fère déclairer ung des prétandans, tant les partz sont contraires, et les maysons principalles de ce royaulme opposantes l'une à l'aultre sur ce poinct. De quoy j'estime que le droict de la Royne d'Escoce ne s'en rendra que plus fort, bien qu'il semble qu'un tel faict ne se démeslera, sans beaucoup de débat.
[18] Catherine, soeur puînée de Jeanne Gray. Elle avait épousé le comte de Hereford, et deux enfans étaient issus de ce mariage, Henri et Édouard. Marie, dernière soeur de Jeanne Gray, avait été mariée à un simple gentilhomme nommé Keyt.