Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième
Part 20
Et ainsy, Sire, nous sommes attandans qu'est ce qu'elle trouvera par son conseil qu'elle nous debvra dire; et, de tant qu'elle nous a touché de l'armement, qu'elle dict estre encores tout prest en Bretaigne, contre l'asseurance que je luy avois donnée que vous l'aviez contremandé, et aussi de quelque personnaige qu'avez freschement dépesché par mer en Escoce; et que, parmy cella, elle nous a ramentu plusieurs offances que la Royne d'Escoce, à ce qu'elle dict, luy a faictes, avec grande deffiance d'elle et de Mr le cardinal de Lorrayne, je ne vois pas que nous soyons encores bien prez de conclurre quelque bon marché entre elles. Tant y a que comme il n'a esté, à mon adviz, rien oublyé de ce qui se pouvoit desduyre en ceste première remonstrance, nous ne dellibérons d'estre moins pressantz en la segonde. Ce poinct, au moins, nous demeure gaigné despuys dix jours, que l'armée de la dicte Dame, suyvant ce que je vous ay cy devant mandé, est entièrement cassée, et ne reste nulles aultres forces en la frontière du North que la garnison acoustumée de Barvich et celle qu'on a layssé dans les deux chasteaux de Humes et Fascastel. Il est vray que, dedans Barvych, demeure ung bien fort grand appareil de guerre, qu'on y avoit desjà préparé pour la généralle entreprinse d'Escoce, et l'armée peult, en bien peu de jours, estre rassemblée. Je ne sçay si le comte de Lenoz aura de mesmes obéy à ce que je vous ay mandé, Sire, qu'on luy avoit escript de se retirer au dict Barvych et de licentier les trois centz Escouçoys qu'on entretenoit près de luy; car, sellon les dernières nouvelles qui sont venues de dellà, il s'entend que le dict de Lenoz estoit encores à Esterlin, le XXVIe du passé, avec les comtes de Morthon et de Mar, créez lieuctenans du jeune Roy son petit filz, jusques au dixième de ce moys; auquel jour toutz ceulx de ceste faction se debvoient trouver à Lislebourg pour mettre quelque résolution en leurs affères. Ilz ont esté en termes de porter le dict jeune Roy au dict Lislebourg affin qu'avec sa présence ilz peussent recouvrer le chasteau, mais le lair de Granges a respondu que le dict Prince y seroit le bien venu; néantmoins qu'il vouloit demeurer le plus fort dedans, attandant que la Royne sa mère et luy fussent d'accord comme ilz entendroient qu'il en usast. Cependant la dicte Dame a envoyé confirmer à sa dévotion le dict de Granges, et ses aultres bons serviteurs de dellà, par le dict sir de Leviston, qui leur a apporté, de par elle, trois mil escuz, de la somme que je luy ay naguières fornye, affin qu'ilz ayent de quoy se pourvoir des choses qui sont nécessaires pour la garde du dict chasteau de Lislebourg et de celluy de Dombertrand.
Sur la fin de nostre audience, Sire, j'ay faict mencion à la dicte Dame de l'estat auquel sont encores les affères de vostre royaulme, et comme Vostre Majesté, ayant donné ung clair tesmoignage au monde de sa bonne intention à réunyr toutz ses subjectz, et esgallement les conserver, et d'avoir concédé à ceulx, qui se sont ellevez, une si grande satisfaction, pour leur religion et pour leurs affères, et encores pour la seurté de leur personnes, qu'il ne leur reste plus aulcune excuse de ne debvoir poser les armes, ny de quoy pouvoir alléguer à la dicte Dame, ny aulx aultres princes protestans, que vous pourchassiez d'exterminer leur religion, puysque permettez qu'elle ayt cours et exercisse en vostre royaulme; qu'elle veuille donques croyre que vous ne cerchez en ceste guerre que le seul recouvrement de l'obéyssance qu'ilz vous doibvent; et que leur entreprinse, s'ilz passent oultre, ne peult estre dressé que contre vostre estat et authorité; et que n'estantz naiz au pareilh degré d'honneur de Voz Majestez, il est sans doubte que, s'ilz pouvoient avoir quelque advantaige sur vous, que eulx et leurs semblables entreprendroient de fère le mesmes, par toutz les aultres estatz de la Chrestienté, pour y abattre l'authorité et esteindre le sang royal des princes souverains; dont la priez que, s'ilz diffèrent ou reffuzent d'accepter vos honnestes offres, qu'elle les veuille tout aussitost priver de toute faveur et retraicte en ses portz et pays, et employer ses bons moyens, icy et en Allemaigne, et vers les princes protestantz, desquelz ilz attandent leur secours, et partout où elle pourra, par mer et par terre, qu'ilz ne puissent exécuter leurs mauvaises et violantes intentions.
A quoy la dicte Dame m'a respondu que je luy estois tesmoing, que, entre ses meilleurs desirs, elle avoit toutjours heu bien expécial celluy de la paix de vostre royaulme, et qu'elle espéroit que voz subjectz ne se diffameroient tant que de la rejetter, si les condicions estoient telles que je disoys; et que d'autresfoys elle m'avoit dict qu'elle vouloit réserver une oreille aulx raysons que les aultres pourroient alléguer, lesquelz, si n'en avoient de si bonnes qu'ilz se peussent bien excuser de l'obéyssance et déposition d'armes que Vostre Majesté leur demande, qu'elle les tiendroit puys après pour rebelles; et qu'elle croyt que leur longueur vient de ce que les exemples du passé leur font peur; comme encore elle pense que, quant Dieu vous aura donné la paix, l'on ne cessera, avant deux ans, de vous pousser à la guerre, pour oster ceste religion, et mesmes à vous anymer contre ce royaulme comme contre ung coin de terre qui sert de retrette aulx Protestans; ains qu'elle sçayt bien qu'on a vollu imprimer au cueur de Monsieur d'aspirer par ce moyen à quelque couronne, mais qu'elle espère que vostre prudence et la sienne, et vostre modération, résisteront à si mauvais et pernicieulx conseilz; et, quant aulx choses d'Allemaigne, qu'elle m'a naguières adverty de ce que l'Empereur luy en avoit escript, et bientost elle attand lettres de dellà, desquelles elle me fera part, c'est en substance, Sire, ce qui s'est passé en la dicte audience. Sur ce, etc.
Ce XIVe jour de juillet 1570.
Tout présentement viennent d'arriver les commissaires de Flandres, que le duc d'Alve a envoyez pour venir visiter les prinses et en fère l'évaluation. Et semble que l'espérance de liberté est prolongée au duc de Norfolc encores pour trois moys.
CXXIIe DÉPESCHE
--du XIXe jour de juillet 1570.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet_.)
Audience accordée à Mr de Poigny et à l'ambassadeur.--Refus de la reine d'Angleterre de laisser passer Mr de Poigny en Écosse.--Consentement qu'elle lui accorde de se rendre auprès de Marie Stuart.
AU ROY.
Sire, la Royne d'Angleterre nous a prolongé six jours entiers sa responce, et, le septiesme, elle nous a mandé venir à Otland pour la nous fère, qui y sommes arrivez sur le poinct qu'elle estoit preste d'en desloger, à cause que, la nuict précédante, quelques ungs y estoient mortz si soubdainement qu'on eust souspeçonné que ce fût de peste. Néantmoins s'estans ceulx de son conseil incontinent assemblez, Mr de Poigny et moy avons esté premièrement introduictz vers eulx, et ilz nous ont faict entendre par milor Chamberlan ce qui s'en suyt:
Que la Royne, leur Mestresse, ne voulant aulcunement contradire la parolle de Vostre Majesté, en ce que mandiez avoir dépesché Mr de Poigny vers elle, sur l'instance que son ambassadeur vous en avoit faicte, elle a estimé avoir occasion de vous en remercyer, comme elle faict de bon cueur; mais qu'elle vous prie, Sire, de croyre que son ambassadeur n'a poinct heu ceste charge; et, quant à celle, qu'avez donnée au dict Sr de Poigny, d'assister par deçà au tretté qui se fera entre elle et la Royne d'Escoce, encor que ce soit chose apartenant à elles deux, où nul aultre qu'elles et leurs subjectz n'ont que voir, et où l'arbitrage ny l'authorité de nul aultre prince n'est requise, néantmoins elle est contante que, luy ou moy, ou toutz deux ensemble, interveignons pour Vostre Majesté en ce qui s'y fera, comme en ung acte qu'elle veult vous estre tout clair et cogneu; et au regard d'aller visiter la Royne d'Escoce, qu'ilz layssoient à la Royne, leur Mestresse, d'en tretter avecques nous; mais, quant à passer plus avant jusques en Escoce, de tant que cella leur sembloit debvoir plus aporter d'empeschement que de proffict au tretté, et possible engendrer de grandes difficultez en tout l'affère, comme desjà ung pareil exemple les en avoit faictz saiges, qu'ilz avoient tout librement dict à la dicte Dame, qu'il n'estoit besoing qu'elle l'y layssât passer; à cause de quoy ilz prioient Vostre Majesté de trouver bon que, pour n'interrompre ung si bon oeuvre, il se déportast entièrement d'y aller.
A quoy ayant le dict Sr de Poigny fort particullièrement et bien respondu, et s'estant principallement arresté à ne debvoir estre aulcunement empesché de passer en Escoce, par des raysons très aparantes, qu'il leur a sagement et fort vifvement remonstrées; et y ayant aussi fort fermement incisté de ma part, avec prière qu'ilz le vollussent acompagnier d'ung aultre gentilhomme des leurs pour pouvoir esclayrer ses actions, affin de n'en prendre point de deffiance, nous les avons fort pressez de n'uzer en chose de si petite importance, laquelle n'estoit que pour leur proffict, d'aulcun reffuz qui vous peult ou mal contanter, ou préjudicier à la liberté des trettez.
Sur quoy iceulx seigneurs, ayantz de rechef miz l'affère en dellibération, nous ont, par le secrétaire Cecille, présens toutz les aultres, faict dire que, considéré que en ceste cause les personnes qui y interviennent sont Vostre Majesté, la Royne leur Mestresse et la Royne d'Escoce, sçavoir: les deux comme principalles en intérest, et Vous, Sire, comme allyé fort estroit à l'une, et en bonne amytié avecques l'aultre; et que la matière touche principallement à leur Mestresse comme invahye en son tiltre, et au nom, armes et enseignes de son estat, par la Royne d'Escoce; laquelle n'a jamais vollu, quelque dilligence qu'on en ayt sceu fère, aprouver le tretté sur ce faict avec ses depputez, bien que légitimement authorisez du feu Roy son mary, vostre frère, non sans indignité de ceste couronne: considéré aussi que ceulx, qui tiennent son party en Escoce, non seulement ont retiré les rebelles d'Angleterre, ains se sont joinctz avec eulx pour venir assaillyr ce royaulme, et que, nonobstant tout cella, ainsy que les choses estoient en termes de quelque modération entre le comte de Sussex et les Escossoys, au moys d'apvril dernier, survenant là dessus ung gentilhomme françoys, tout fut interrompu, et commancèrent incontinent ceulx du dict party de la Royne d'Escoce de tumultuer et de devenir si insolantz, que le dict de Sussex fut contrainct de exploicter ses forces contre eulx; et encores tout freschement le sir de Leviston n'a esté sitost par dellà que ceulx de la frontière d'Escoce n'ayent incontinent entreprins de courre et piller celle d'Angleterre: considéré aussi que le dict sir de Leviston sera en brief de retour avec les aultres depputez du royaulme, lesquelz, si ne sont desjà partys, sont si près de le fère, que le mieulx qu'adviendroit au dict Sr de Poigny seroit ou de les faillyr en chemyn, ou de les rencontrer en lieu, d'où possible ilz ne vouldroient passer plus avant, jusques à ce que sa légation fût entendue de ceulx qui les envoyent, qui seroit d'aultant retarder la besoigne; joinct que; tant plus nous incisterions au dict voyage, plus nous le leur rendrions suspect, et leur donrions à penser que Vostre Majesté ne l'auroit commandé, ny pour satisfère à leur ambassadeur, ny pour l'utillité de leur Mestresse, ainsy que nous nous esforcions de le leur persuader; ilz percistoient, en ce qu'ilz avoient desjà conseillé à la dicte dame, qu'il n'estoit aulcunement expédiant que le dict Sr de Poigny passât oultre. Bien nous vouloient, quant au reste, donner seurté pour elle qu'aussitost que les dicts seigneurs escouçoys seroient arrivez, elle sera preste de procéder sur les affères d'entre la Royne d'Escoce et elle, sellon le tretté qui en a desjà esté commancé avecques moy, et dont j'en ay mis quelque forme en escript, et d'entendre à la restitution de la dicte Dame, aultant, qu'avec son honneur et sa seureté, elle le pourra fère.
Et sont demeurez si fermes en cella que, ne pouvant gaigner rien davantaige avec eulx, nous sommes allez trouver leur Mestresse; et elle nous a tenu le mesmes langaige, adjouxtant seulement, pour le regard de l'indignité et moquerie, que nous alléguions estre en cest empeschement du voyage du dict Sr de Poigny en Escoce, puysqu'il estoit si avant, qu'elle prenoit en sa charge d'en contanter Vostre Majesté; mais, quant à aller devers la Royne d'Escoce, s'il me sembloit que d'une telle visite, après les occasions que je sçavois bien qu'elle luy avoit données de beaucoup d'offances, et sur l'opinion qu'on pourroit prendre que ce fût par craincte ou par menaces qu'elle l'ottroyoit, il n'en peult advenir de préjudice à sa réputation, ny aulcun intérest à votre commune amytié, qu'elle estoit contente de le permettre.
Sur quoy je l'ay priée de prendre de bonne part l'honneste office que Vous, Sire, faisiez envers vostre belle soeur, et qu'elle layssât aux mal affectionnez, d'y donner telle interprétation qu'ilz vouldroient, car ce ne pourroit jamais estre qu'à la louange de sa bonté, et vertu, et encores à son honneur et proffict. Et ainsy, Sire, elle a donné saufconduict au dict Sr de Poigny d'aller trouver la dicte Dame; chose que nous n'espérions guyères et laquelle monstre desjà debvoir estre de beaucoup de moment pour vostre service, en ce royaulme et en celluy d'Escoce. Et avant s'acheminer, le dict Sr de Poigny a advisé de donner entier compte de toute sa négociation à Voz Majestez, ainsy qu'il vous plairra le voyr par ses lettres, ne voulant, Sire, pour quelques aultres empeschemens, qui commancent de paroistre tout de nouveau en cest affère, venantz de lieu d'où moins vous l'attandiez, laysser d'espérer que la paix de vostre royaulme ne soit pour bientost vuyder ceste, et encor d'aultres plus grandes difficultez; ainsy que ceste Royne n'a vollu finir l'audience sans monstrer une conjouyssance du bon espoir qu'elle dict avoir d'icelle, et que ce luy sera aultant de joye, de santé et de bon portement, si elle en peult bientost entendre la conclusion. Sur ce, etc. Ce XIXe jour de juillet 1570.
A LA ROYNE.
Madame, nous n'avons peu, pour ce coup, obtenir rien de mieulx en la négociation de Mr de Poigny que de luy permettre qu'il puysse aller visiter la Royne d'Escoce de la part de Voz Majestez; qui n'est si peu, Madame, qu'on ne le tienne icy en beaucoup, et que la réputation de vostre couronne n'en semble estre en quelque chose relevée, et qu'on ne commance de bien espérer de tout le reste. Nous avions, avant aller à ceste segonde audience, heu advertissement de certaynes traverses, que la communication du Sr dom Francès avec Mr de Norrys vous y faict, qui a esté cause que j'ai, avec le plus de véhémence et d'affection que j'ay peu, touché à la Royne d'Angleterre les poinctz qui la doibvent asseurer de vostre amytié, et ceulx qui la luy peuvent rendre utille et pleyne de confiance, et le mesmes aulx seigneurs de son conseil; dont le comte de Lestre et le secrétaire Cecille m'ont despuys recerché de plus estroicte conférance avec eulx; et Mr de Roz a raporté d'elle, et d'eulx, plus amples promesses sur l'advancement de toutz les affères de sa Mestresse; ainsy que plus en particullier je le vous manderay, dans quatre ou cinq jours, que je dépescheray ung des miens devers Vostre Majesté. Et vous diray cependant, Madame, que le dict Sr Norrys a mandé qu'il y avoit grand apparance que la paix succèderoit bientost, ce qui faict monstrer ceulx cy en meilleure disposition vers toutes les choses de vostre service. Ilz sont après à jetter cinq grandz nayyres avec mil hommes dehors, avitaillez pour deux moys, par prétexte d'aller réprimer les pirates, mais c'est pour le souspeçon qu'ilz se donnent de l'armement du duc d'Alve; auquel toutesfoys ceste Royne a naguières, par persuasion du dict Sr Norrys, escript une lettre pleyne d'affection, affin de prendre asseurance de luy, et luy en donner tout aultant d'elle, touchant le passaige de la Royne d'Espaigne. J'entendz qu'il est arrivé plusieurs lettres d'Allemaigne, et entre autres du comte Pallatin, qui semble inviter ceste princesse à desirer la paix de France. Sur ce, etc.
Ce XIXe jour de juillet 1570.
CXXIIIe DÉPESCHE
--du XXVe jour de juillet 1570.--
(_Envoyée exprès jusques à la court par Joz, mon secrétaire._)
Délibération du conseil sur la mise en liberté du duc de Norfolk.--Dispositions prises par Élisabeth pour apaiser les troubles de son royaume.--Préparatifs maritimes et militaires dont on doit se défier en France, malgré les assurances de paix et d'amitié données par la reine, et la bonne volonté qu'elle montre à l'égard de Marie Stuart.--Nouvelles d'Écosse et d'Allemagne.--_Mémoire général_ sur les affaires d'Angleterre.--Détail des mesures prises en Angleterre pour se défendre contre toute agression.--Bonnes dispositions montrées en faveur de Marie Stuart et du duc de Norfolk.--_Mémoire secret_. Intrigues de l'Espagne en Angleterre pour traverser tous les projets de la France.--Mission secrète de don Francès d'Alava.--Désir du cardinal de Chatillon de voir la pacification s'établir en France; conditions auxquelles les protestans offrent de se soumettre.
AU ROY.
Sire, aujourduy, et tout demain, la Royne d'Angleterre sera en la mayson du comte de Betford, à XX mil d'icy, où elle a mandé venir son garde des sceaulx et ses aultres principaulx conseillers pour dellibérer de la liberté du duc de Norfolc; de laquelle l'on luy donne grande espérance qu'il la pourra obtenir bientost, à tout le moins d'estre remiz en sa mayson. Et de là, la dicte Dame veult continuer son progrez, sans toutesfoys esloigner guières plus que de trente mil la ville de Londres vers Suffoc, Norfolc et Sussex, affin d'appayser ces trois pays, qui sont voysins d'ici, lesquels ont monstré d'estre disposez à quelque nouveaulté; et elle espère de modérer par sa présence l'affection des hommes, et fère exploicter la justice contre ceulx qui sont prins, et abattre toute l'intelligence qu'on luy faict acroyre que les estrangiers ont en ces quartiers là; et, par mesme moyen, pourvoir à la seureté de ses portz tout le long d'icelle frontière, ainsy que, à grande dilligence, elle les faict fortiffier, à cause qu'ilz sont exposez vers Holande et Zélande; d'où elle crainct les entreprinses du duc d'Alve, nonobstant que dom Francès d'Alava ayt, à ce qu'on dict, remiz elle et luy à traicter amyablement et par lettres bien gracieuses l'ung avec l'aultre, et que le dict duc luy ayt freschement envoyé des depputez sur le faict des prinses; mais ces démonstrations ne la peuvent tant asseurer, comme les aultres apparances de la sublévation, qu'elle a senty en son pays, et le raport qu'on luy faict, qu'en l'armement de Flandres se prépare d'embarquer trois mil chevaulx, grand nombre de gens de pied, force artillerye, pouldres, pionniers, monitions et tout aultre appareil de guerre, la mettent en deffiance. De quoy est advenu que la dicte Dame, despuys six jours, a faict arrester toutz les navyres tant estrangiers que aultres, qui sont par deçà, et serrer les passaiges, et envoyé son admiral à Gelingan et le long de la Tamise pour ordonner une armée de mer, du plus grand nombre de vaysseaulx et de maryniers qu'il luy sera possible, affin de l'avoir preste à tout momant, quant il sera besoing; et commande aussi qu'on tienne deux mil chevaulx et huict mil hommes de pied toutz pretz. Dont je suys après, Sire, de regarder si cest appareil se feroict poinct à quelque aultre fin contre vostre service; mais, encore que je n'en descouvre rien, je vous suplie néantmoins, Sire, très humblement que cecy vous serve d'ung adviz pour ne laysser à l'arbitre des Anglois rien du vostre, qui ne soit pourveu contre les entreprinses qu'ilz y pourroient fère; car vostre royaulme est ouvert et exposé à toutes injures, tant que cette guerre durera.
Je veulx toutesfoys bien asseurer Vostre Majesté que ceste Royne et les siens m'ont, despuys dix jours, tenu des propos plus exprès de la confirmation d'amytié entre Voz Majestez, et de la persévérance de paix entre voz deux royaulmes, qu'ilz n'avoient faict despuys que je suys en ceste charge; ny Mr de Roz, ny moy, ny toutz ceulx qui portons icy le faict de la Royne d'Ecosse, n'avons jamais mieulx espéré de la restitution d'elle que meintennant; mais il ne se fault arrester aux parolles ny aparances de ceulx cy, ains se donner garde d'eulx, puysqu'ilz se mettent en armes. La dicte Royne d'Escoce aura un singulier playsir, et une fort grande consolation, d'estre visitée par Mr de Poigny de la part de Voz Majestez, et ne vous sçaurois exprimer, Sire, combien ung chacun estime que cella luy sera ung commancement de bonheur et ung advancement au reste de toutz ses affères, ès quelz l'on nous promect toutjours une prompte expédition, aussitost que les depputez d'Escoce seront arrivez; mais je crains qu'ilz soyent retardez pour l'occasion d'une assemblée, que ceulx du party du jeune Prince se vouloient esforcer de tenir à Lislebourg, le Xe de ce moys, pour y créer ung régent; à quoy le duc de Chastellerault et le comte de Honteley délibéroient de s'oposer, et à cest effect s'estoient acheminez avecques bonnes forces vers le dict Lislebourg. L'opinion, que ceulx cy ont, que la paix se doibve conclurre en vostre royaulme les faict monstrer mieulx disposez aulx choses d'Escoce, et si d'avanture elle succède, je pense qu'ilz passeront oultre à les accommoder.