Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième

Part 2

Chapter 23,859 wordsPublic domain

Efforts que l'on fait en Angleterre pour impliquer le duc de Norfolk et la reine d'Écosse dans la révolte du Nord.--Le comte de Northumberland livré dans sa fuite au pouvoir du comte de Murray.--Mission d'Elphinstone en Angleterre.--Proposition émise dans le conseil de demander l'échange du comte de Northumberland contre la reine d'Écosse.--Préparatifs de guerre faits en Allemagne pour soutenir les protestans de France.--Forces redoutables réunies sur mer par les protestans de France et d'Allemagne.--Négociations de l'Angleterre avec les Pays-Bas.--Motifs politiques qui engagent Élisabeth à soutenir les protestans de France; espoir que cependant la paix ne sera pas troublée.

AU ROY.

Sire, il ne se faict, à ceste heure, aulcune plus grande dilligence par deçà, après avoir esteint l'eslévation du North, que de cercher d'où elle est procédée, et qui sont les principaulx, qui ont heu intelligence avec les deux comtes; en quoy s'engendrent plusieurs malcontantemens et malveuillances qui se descouvrent toutz les jours en plusieurs endroictz et villes de ce royaulme, et se continuent jusques à la court; mesmes semble que, des champs où la guerre estoit, elle se soit transférée ez cueurs et affections des hommes, et dict on que de là procède le retardement de la liberté du duc de Norfolc, lequel aultrement estoit en trein de sortir bientost de la Tour pour estre remis en son logis de ceste ville; mais les divisions et compétances de ceulx du conseil l'empeschent, lesquels veulent monstrer qu'ilz concourent toutz contre la cause de l'eslévation, et, encor que nulz manifestement ne le chargent de rien d'icelle, néantmoins les ungs s'efforcent de l'y trouver embrouillé, et les aultres de l'en déclairer exempt; ny n'est moindre leur contention sur le faict de la Royne d'Escoce, soit pour le regard de la dicte entreprinse du North, ou soit pour ses aultres affères, ès quelz ses amys et serviteurs, qu'elle a en ce royaulme, ne se monstrent, pour chose qui soit advenue, moins fermes en sa faveur, ny aussi ses adversaires moins véhémentz contre elle que auparavant. Et cependant le gouverneur de Barvich a envoyé à la Royne d'Angleterre une lettre du comte de Mora, par laquelle, de tant que la dicte Dame ne l'a vollue communiquer à personne et qu'elle a fait semblant d'y avoir trouvé plusieurs vériffications de l'entreprinse du North, quelques ungs des grandz en demeurent en peyne; et bientost après, est arrivé devers elle le ser Nicollas Elphingston, très familier et inthime du dict de Mora, lequel elle a curieusement et avec grand affection ouy, mais ne se publie encores rien de l'occasion de sa venue, si n'est qu'on dict qu'il a aporté la depposition du comte de Northomberland, lequel estant enfin tumbé ez mains du comte de Mora, il l'a faict mettre dans Lochlevin, où la Royne d'Escoce estoit prisonnière; mais je crains que le dict Elphingston ayt charge de renouveller le propos de consigner la Royne d'Escoce au dict de Mora, moyennant les ostages qu'on luy a demandé, ou bien de fère l'eschange d'elle et du dict comte de Northomberland, ce que je sçay avoir esté déjà proposé en ce conseil, ainsy que je l'avois auparavant bien préveu; mais il semble qu'il ne peult aucunement venir au cueur de la Royne d'Angleterre de le debvoir fère, et y a aulcuns des siens qui ne sont pour le consentyr, tant y a que la pouvre princesse et ceulx, qui portons icy son faict, en sommes en grand peyne; mesmement à ceste heure que le comte de Lestre, lequel a accoustumé de procéder d'une plus honneste et généreuse façon envers elle que les aultres du dict conseil, s'en est, pour quelque occasion (et croy que pour les différans de court), allé en sa mayson de Quilingourt, où, toutesfoys, l'on croyt que la Royne d'Angleterre ne le larra longtemps sans le fère revenir.

J'entendz que ung secrétaire du comte Palatin vient d'arriver, lequel fault que soit passé par Flandres (car la navigation de Hembourg et de Hendein est serrée des glaces jusques en mars) ou bien échappé par la France. Il est allé droict à Vuyndesor, et n'ay encores rien peu aprandre de sa commission, si n'est par ung qui l'a observé en passant, qui a comprins de luy qu'il vient pour avoir de l'argent, ou bien lettre de crédit et de responce à certains juifz qui ont promiz de fornir une somme en Allemaigne, et qu'il est tout certain que le Cazimir et le prince d'Orange ont une armée preste pour entrer en France, à ce prochain primtempz; dont le jeune comte de Mensfelt s'est eslargy de dire, qu'aussitost qu'il arrivera en Allemaigne avec la dépesche de ceste princesse, le dict de Cazimir commancera de marcher; ce que l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, lequel j'avois hier à disner en mon logis, m'a confirmé, bien qu'il crainct, si le propos de la paix se conclud en France, que tout cella aille tumber sur les bras du duc d'Alve; et, ce pendant, le capitaine Sores a prins une seconde nef vénicienne, plus riche que la première, et faict on compte que la charge des deux vault plus de trois cenz mil escuz, oultre quatre vingtz pièces de bonne artillerye qu'il y a dedans, et oultre les deulx vaysseaulx, qui sont les deux meilleurs de la mer; de quoy toutz les merchans, tant naturelz que estrangiers, de ce royaulme, demeurent fort scandalizez contre Mr le cardinal de Chatillon, et requièrent ceste Royne d'y pourvoir; mais, ou soit qu'elle et les siens n'ayent moyen de le fère, ou bien que, pour s'exempter de prester de l'argent à ceulx de la Rochelle, ilz leur veuillent permettre de se prévaloir de ceste riche et grande prinse, ilz dissimulent et prolongent les remèdes; et est à craindre que le dict Sores, avec tant de bons et grandz vaysseaulx, et bien artillez, qu'il a à ceste heure, et le Sr de Olain, et le bastard de Briderode, qui en ont ung aultre bon nombre, ne tiennent dorsenavant bien fort subjecte ceste estroicte mer, et mesmes qu'ilz ne dressent quelque entreprinse sur vos gallères; bien qu'on m'a dict, Sire, que le dict de Olain est allé jusques en Allemaigne porter soixante mil escuz au prince d'Orange du butin de ses prinses de mer.

Le Sr Thomas de Fiesque poursuyt d'accomoder icy le faict des deniers et merchandises, prinses et arrestées par deçà sur les subjectz du Roy d'Espaigne, au nom des merchans à qui elles appartiennent, proposant que les deniers, qui sont en espèces, et pareillement ceulx qui proviendront des merchandises, demeurent ez mains de ceste Royne jusques à ung entier accord, en ce qu'elle leur permette de les vandre, et qu'elle leur veuille bailler pour respondant la chambre de Londres, de payer le tout à bons termes, après qu'elle s'en sera servye. Sur ce, etc.

Ce XVe jour de janvier 1570.

A LA ROYNE.

Madame, le surplus que j'ay à dire à Vostre Majesté, oultre le contenu en la lettre que j'escriptz présentement au Roy, je le réserve à vous mander par le Sr de La Croix, aussitost que l'ung des miens, qui sont par dellà, sera arrivé, et n'adjousteray icy, Madame, si n'est qu'on parle diversement en ce royaulme de la paix qui se trette en France, estantz ceulx des deux religions en contraires espérances là dessus; sçavoir: les Catholiques, que des grandes et notables victoires, que Monseigneur vostre filz a gaignées, ayt à réuscyr ung accord fort advantaigeux pour nostre religion et très honnorable pour le Roy; et les Protestantz, que monsieur l'Admyral s'estant aulcunement reffect, et près d'estre, dans six sepmaines ou deux moys, secouru du prince Cazimir, n'ayt à quicter rien de ce qui apartient à la leur, ny en l'exercisse, ny en l'establissement d'icelle dans le royaulme; et estiment, les ungs et les aultres, que leur propre faict deppend du succez des choses de dellà; dont, encor que la Royne d'Angleterre et les plus modérez d'auprès d'elle dettestent assés les guerres des subjectz, néantmoins, ceulx qui ont plus d'auctorité et de manyement près d'elle, desirans que la part des Catholiques demeure fort oprimée par deçà, condamnent en toutes sortes l'entreprinse de ceulx du North comme inique, et luy coulorent de quelque équité celle de France et luy persuadent, que du maintien d'icelle deppend la seureté de son estat et du tiltre de son royaulme, et de la légitime qualité de sa personne; laquelle aultrement seroit par les Catholiques tenue illégitime. Ce qui faict, Madame, qu'encor que ceste princesse ayt grand regrect à la prinse de ces deux grandes nefz véniciennes, et qu'elle sente que, pour aulcun respect, il tourne au préjudice de sa réputation que, l'une, en partant d'icy, et l'aultre, en y arrivant, ayent esté prinses en la plaige et quasi dans les portz de son royaulme; néantmoins, pour n'incommoder ceulx de la dicte religion, iceulx de son dict conseil la contraignent de différer et dissimuler le remède, que très volontiers elle donroit aulx merchans; et le secrétaire Cecille a assés soubdain respondu à ceulx qui l'en ont sollicité, que ceulx de la Rochelle avoient guerre contre les Véniciens, parce qu'ilz ont preste de l'argent au Roy; et mesmes, aulcuns à ce propos m'ont interrogé si la Royne de Navarre n'estoit pas en actuelle possession de quelque partie de son royaulme, ayant esté proposé en ce conseil, si, comme Princesse Souveraine, elle ne pouvoit pas déclarer une guerre, après l'avoir jugée juste et légitime. Sur quoy, me doubtant bien pourquoy l'on me faisoit ceste demande, j'ay respondu que la dicte Dame n'a rien qui ne soit, ou mouvant de la couronne de France, ou tenu soubz la protection d'icelle, et ainsy n'ont rien gaigné sur moy de cest endroict.

J'ay receu l'acte de mainlevée, qui a esté faicte à Roan, des biens des Anglois, de laquelle ceste Royne et les siens se sont fort contentez, et ont, de leur part, desjà procédé de mesmes à la restitution des biens que les Françoys ont peu monstrer leur apartenir par deçà, et continuent encores toutz les jours de leur faire justice. Ilz se plaignent seulement de Bretaigne, et suplient Vostre Majesté d'y donner ordre. Il me semble qu'en toutes sortes, ceste Royne et le général de son royaulme veulent persévérer en bonne paix, et ouverte amytié, avecques Voz Majestez Très Chrestiennes; mais que, en particullier, aulcuns passionnez feront toutjour, soubz main, tout ce qu'ilz pourront, et icy, et en Allemaigne, pour ceulx de la Rochelle, et feroient davantaige si, avec vostre authorité, je ne mettois peyne de les empescher. Sur ce, etc.

Ce XVe jour de janvier 1570.

LXXXIVe DÉPESCHE

--du XXIe jour de janvier 1570.--

(_Envoyée exprès jusgues à Callais par Letorne, estant le sieur de La Croix tumbé malade, dont il est allé à Dieu._)

Intrigues à la cour de Londres; rivalités entre Leicester et Cécil.--Nombreuses exécutions faites par le comte de Sussex à la suite de la révolte du Nord.--Modération du comte de Warwick à l'égard des insurgés qui sont tombés en son pouvoir.--On croit que les Ecossais aideront le comte de Westmorland à rentrer en Angleterre.--Négociation d'Elphinstone.--Crainte que l'on doit avoir en France du côté d'Allemagne.--Sollicitation faite auprès de la reine d'Écosse par le comte de Huntingdon pour qu'elle consente à se marier avec Leicester.--Clauses d'un traité qui lui est proposé pour son rétablissement.--Préparatifs faits par le prince d'Orange contre les Pays-Bas.--_Avis_ donné au roi de divers bruits que l'on fait courir à Londres sur les mésintelligences qui se seraient élevées à la cour de France.--_Mémoire secret_. Soupçons élevés contre le duc de Norfolk, le duc d'Albe, la reine d'Écosse, et l'ambassadeur de France au sujet de la révolte du Nord.--Menées du duc d'Albe en Angleterre.--Déclaration d'Élisabeth que la reine d'Écosse a formé le projet de s'emparer de la couronne d'Angleterre pour réduire le royaume à la religion catholique.--Proposition faite par l'ambassadeur d'Espagne au roi de France de former une ligue pour rétablir Marie Stuart sur le trône d'Écosse, et la religion catholique en Angleterre.--Conduite qu'a dû tenir l'ambassadeur de France à cet égard.--Projets que l'on doit supposer à l'Espagne.

AU ROY.

Sire, pour l'occasion des troubles du North, la Royne d'Angleterre, au commancement de ceste année, a advisé d'augmenter son conseil d'ung nombre de personnaiges miz à sa dévotion, lesquelz elle a pourveuz d'aulcuns offices qui vacquoient de longtemps, qui ont lieu en son dict conseil, comme est le contrerolleur, trézorier, vychambrelan, et aultres de sa mayson; en quoy la contention n'a esté petite en sa court, entre ceulx qui aspiroient à cella, ou pour eulx mesmes ou pour y en mettre de leur faction, ou bien pour empescher qu'il n'y en entrât plus grand nombre; et est advenu, par le moyen du comte de Lestre, que le sire Jacques Croft a esté faict contrerolleur, bien qu'on ayt cryé qu'il estoit papiste; mais, possible, l'y a t on admiz plus vollontiers pour estre auculnement estimé ennemy du duc de Norfolc, et le Sr de Frocmarthon, qui y prétandoit grandement, a esté du tout descheu pour ceste foys, demeurant comme banny de court; et semble que, pour ces contentions, le comte de Lestre se soyt despuys absenté, et qu'entre luy et le secrétaire Cecille, lequel est en plus grand crédict que jamais, y ayt beaulcoup de simulté, et que néantmoins il ne sera longtemps sans revenir.

Le comte de Sussex poursuyt de fère de grandes exécutions à Durhem et Artelpoul, et aultres lieux de son gouvernement, sur ceulx qui avoient prins les armes, ayant desjà faict pendre, outre ceulx du commun, bien cent personnaiges de qualité, baillifz, connestables ou officiers, et pareillement les prestres qui estoient avec eulx, nomméement le Sr Thomas Plumbeth, estimé homme fort sçavant et de bonne vie, et pense l'on qu'il se monstre aussi véhément, pour effacer le souspeçon qu'on a heu de luy; et, au contraire, le comte de Vuarvich s'y porte fort modestement, lequel a envoyé supplier la Royne d'octroyer rémission à ces pouvres gens, ce que, en partie, elle a concédé; et l'admyral Clinton est demouré encores à Vuodderby, avec mil hommes, pour contenir le pays, et pour empescher que le comte de Vuesmerland, avec l'assistance des Escossoys, ne puisse rentrer en armes en Angleterre, ce que l'on crainct assés qu'il face, parce qu'il est avec le ler de Farnihyrst, affectionné serviteur de la Royne d'Escoce, et que les aultres principaulx de l'entreprinse sont avecques d'aultres seigneurs escossoys, leurs amiz, de ce mesme party; et que aulcuns se sont acheminez à Dumbertran. Le seul comte de Northomberland a esté prins et livré au comte de Mora, qui l'a incontinent faict mettre dans Lochlevyn; et a soubdain dépesché devers ceste Royne le Sr Elphiston, son familier, lequel, à ce que j'entendz, raporte plusieurs choses de la depposition du dict de Northomberland, et plusieurs aultres, pour fère acroyre que la Royne d'Escoce et l'évesque de Roz ont induict le dict de Northomberland de prendre les armes; à quoy semble qu'on n'adjoute grand foy: et, d'abondant, monstre excuser le dict de Mora de ne pouvoir, en bonne conscience, ny sellon son honneur, ny encores sellon les loix du royaulme d'Escoce, rendre icelluy comte, mais par mesme moyen, il faict instance à la Royne d'Angleterre de luy prester, pour chose fort importante au bien des deux royaulmes, une somme d'argent; et tout ainsi qu'on luy donne l'espérance qu'il en pourra avoir, il la donne, encores plus grande, que le dict de Northomberland pourra estre randu, et espère davantaige qu'en le rendant, il se pourra aussi tretter de randre au dict de Mora la Royne d'Escoce: dont il prépare de s'en retourner en grand dilligence devers luy.

Cependant, Sire, nous ne serons paresseulx de luy préparer toutz les obstacles qu'il nous sera possible, et pareillement au secrétaire du comte Pallatin, lequel demande en général assistance de deniers, affin de lever gens pour les secours et deffance de la nouvelle relligion en France, et pour fère une descente contre le duc d'Alve en Flandres; dont aulcuns estiment qu'il ne s'en retournera sans quelque provision, tant y a qu'il ne luy a esté encores respondu sellon son desir. Néantmoins, je vous supplie très humblement, Sire, de fère soigneusement prendre garde aulx mouvemens d'Allemaigne; car l'on tient icy pour chose fort certayne qu'il y a armée preste, et qu'elle n'est pour aller en Flandres, ny pour s'adresser ailleurs qu'en France, tant que la guerre y durera, et que le Sr d'Olain a porté au prince d'Orange plus de six vingtz mil escuz, oultre que les bagues de la Royne de Navarre sont en Allemaigne, et les nefz véniciennes, riches de trois centz mil escus, sont desjà arrivées à la Rochelle; et quant bien ceste Royne ne vouldra rien débourcer, les esglizes protestantes de son royaulme ne lairront pourtant d'y envoyer quelque notable subvention, comme celle de l'année passée, qui fut de cent mil escuz, ny la dicte Dame, quant bien ne le vouldroit, ne le pourra contredire, tant le feu de cette matière est, à ceste heure, ardemment espriz en ce royaulme comme je croy qu'il est de mesmes ailleurs.

La Royne d'Escosse est meintennant à Tutbery, accompagnée seulement du comte de Cherosbery et des siens, qui luy octroyent plus de liberté qu'ilz ne souloyent; elle se porte bien, et encores que plusieurs choses se soyent opposées aulx espérances que nous avions de ses affères, il nous en reste quelques aultres qui, possible, viendront à bon effect; et j'ay desjà quelque adviz que ceux de son party en Escosse prétendent de se mettre bientost en campaigne, remectant, Sire, au Sr de La Croix de vous faire entendre aulcunes aultres particullaritez, sur lesquelles je vous supplie très humblement luy donner foy. Sur ce, etc.

Ce XXIe jour de janvier 1570.

A LA ROYNE.

Madame, par le contenu de la lettre que j'escriptz au Roy, et par l'instruction que j'ay baillée au Sr de La Croix, je fays entendre à Vostre Majesté les principalles choses, qui me semblent regarder meintenant icy l'intérest des vostres; et ne vous diray davantaige, Madame, si n'est que le comte de Huntington, pendant qu'il a esté à la garde de la Royne d'Escosse, l'a si souvant sollicitée de se départir du propos du duc de Norfolc, pour entendre à celluy du comte de Lestre son beau frère, que, pour ne se pouvoir la dicte Dame excuser de quelque responce, elle luy a dict que, pour ceste heure, elle n'avoit rien moins à penser qu'à se marier, et qu'aussi le comte de Lestre avoit bien toute aultre prétencion, avec ce que, si elle contradisoit meintennant au desir de ces seigneurs, qui luy avoient si expressément escript en faveur du duc, elle craignoit fort de les irriter et offancer, et que le comte de Lestre mesmes, qui en estoit l'ung, prendroit une fort mauvaise opinion d'elle. De quoy l'aultre ne se contantant, et la pressant de luy fère une plus particullière responce, elle, enfin, luy a dict tout rondement, que, si la Royne d'Angleterre et les siens, lesquelz luy avoient proposé le duc, ne trouvoient bon que le propos passât en avant, qu'elle estoit toute résolue de n'espouser jamais Anglois. Sur ce il s'est advancé de dire qu'elle faisoit fort bien, car aussi tout ce royaulme inclinoyt à ce desir, et qu'il voyoit que, nonobstant toutz empeschemens, avant ne fût deux ans, elle et le duc seroient maryés ensemble. Puys luy a parlé fort expressément de quatre choses; la première, de tretter conjoinctement, entre l'Angleterre et l'Escosse, de l'establissement de la nouvelle religion; la segonde, de fère une bien seure et perpétuelle ligue entre les deux royaulmes; la troisiesme, de consentyr que, par décrect de parlement, ce royaulme soit, après elle, toutjour transféré aulx mâles plus prochains de la couronne, parce que le dict de Huntington vient de l'estoc d'iceulx; et la quatriesme, que Voz Majestez Très Chrestiennes veuillez depputter aulcuns pour assister, de vostre part, icy, aulx choses qui seront proposées, entre la dicte Dame et ses subjectz, sur la restitution d'elle, et sur le faict du feu Roy d'Escoce son mary. Et a adjouxté que monsieur le cardinal de Lorrayne feroit bien, comme prochain parant, d'intervenir au jugement d'une si grande cause.

Nous sommes après pour sçavoir d'où sont parvenus ces propos, et semble que le dict comte de Lestre ne les advouhe, et que mesmes il pense que la Royne d'Angleterre sera fort courroucée contre le dict Huntington, quant elle les saura, et que tout cella est party de l'invention du secrétaire Cecille. La dicte Royne d'Escoce a tiré ung adviz du dict de Huntington, que le prince d'Orange praticque de fère descendre dix mil Anglois en Flandres, et qu'avec cella, et ce qu'il prépare en Allemaigne, joinct l'intelligence du pays, il espère d'en chasser le duc d'Alve et les Espaignols, ce qui a esté notiffié à l'ambassadeur d'Espaigne. Sur ce, etc.

Ce XXIe jour de janvier 1570.

AULTRE LETTRE A LA ROYNE

(_du dict jour, écrite en chiffres_).

Madame, parce qu'on publie, icy, à mon grand regrect, qu'il n'y a bon accord entre le Roy et Monsieur, son frère, voz enfantz, et que douze des principalles citez de France s'opposent à ce que Voz Majestez ne puissent aulcunement accommoder, par voye de paciffication, les guerres de vostre royaulme; qui sont deux choses dont Vostre Majesté auroit, de la première, le plus extrême desplaisir, et nous, le plus notable dommaige qui nous pourroit onques advenir; et la segonde seroit pour torner à une fort pernicieuse conséquence contre l'auctorité du Roy, et droictement contre la vostre; mesmes qu'on m'a dict qu'en quelques endroictz du monde l'on faict desjà des desseings là dessus, et que ceste Royne m'en pourra possible toucher quelque mot, je vous suplie très humblement, Madame, me commander ce que j'auray à luy en respondre, ensemble à plusieurs seigneurs de ce royaulme, et mesmement aulx Catholiques, qui envoyent souvant m'en interroger, lesquelz demeurent toutz esbahys et desconfortez de ce que, sept sepmaines a, je n'ay nulles nouvelles de Voz Majestez; ausquelz toutesfoys j'ay bien desjà desnyé l'une et l'aultre de ces nouvelles, comme les tenant toutes deux fort faulces, et sur ce, etc.

MÉMOIRE ET INSTRUCTION de ce que le Sr de La Croix a à dire à Leurs Majestez, oultre le contenu de la dépesche.

De ces troubles du North, qu'encor qu'ilz ayent esté bientost apaysez, néantmoins, parce que, en mesme temps, s'est descouvert qu'en Norfolc l'on avoit entreprins de se saysir des armes, qui estoient ez maysons du duc de Norfolc, et de contraindre le sire Henry Hemart, son frère, d'estre chef d'une troupe de douze mil hommes qui se tenoient prestz pour marcher droict à la Tour de Londres, affin de tirer icelluy duc de pryson; et que, en Galles, les choses ne se monstroient guières plus paysibles, ceste Royne est demeurée en plusieurs doubtes et deffiances de ses subjectz.

Ce qui luy est augmenté par l'opinion, qu'elle a, que l'intelligence du duc d'Alve y soit bien avant meslée, sellon que, par l'examen d'aulcuns du North, qui ont esté exécutez, et de la depposition du comte de Northomberland, laquelle celluy de Mora a envoyée, il semble que cella luy ayt esté confirmé.

En laquelle depposition, oultre que le dict de Northomberland charge les plus grandz de ce royaulme, l'on dict qu'il affirme, qu'ainsy que luy et le comte de Vuesmerland furent en campaigne, l'ambassadeur d'Espaigne et l'évesque de Roz envoyèrent devers eulx ung homme exprès, avec lettres, pour les conforter à leur entreprinse, et leur promettre un prochain secours du duc d'Alve, et pareillement de France, s'ilz se saysyssoient de quelque port.