Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième

Part 19

Chapter 193,685 wordsPublic domain

Mais comme la dicte Royne parle toutjour en fort bonne façon de la dicte paix, aulcuns m'ont asseuré que, à bon escient, elle la desire, et qu'elle vouldroit en toutes sortes que la querelle des subjectz fût bien esteincte au proffict et advantaige du Roy, ny les affères d'Escoce ne la peuvent mouvoir au contraire, parce qu'elle veult, commant que soit, sortir d'iceulx; et seulement elle crainct que le Roy et le Roy d'Espaigne s'accordent à sa ruyne, car aultrement elle estime bien que, se concluant la paix en France, le Roy recepvra en grâce ceulx de ses subjectz, qui ont senty quelque faveur et support d'elle, et que ceulx là seront toutjour moyen que la dicte paix soit aussi entretenue entre la France et l'Angleterre.

Et la cause de luy fère ainsy souspeçonner, que l'intelligence des deux Roys soit à son dommaige, procède de la bulle; car ne peult croyre que, sans leur consentement, le Pape l'ayt ozé expédier ainsy rigoureuse contre elle comme elle est; joinct que le duc d'Alve se tient à ceste heure trop plus ferme sur l'accord des prinses qu'il ne faisoit, et a monstré une très grande anymosité contre les Anglois par une ordonnance, qu'il a faicte tout de nouveau publier contre eulx; et si, voyent les dicts Anglois qu'il se pourvoyt de beaulcoup plus de forces par mer et par terre, qu'il ne leur semble estre besoing pour la réception ou conduicte de la Royne d'Espaigne; ce qui leur donne occasion de croyre qu'il ayt quelque entreprinse sur ce royaulme; entendans mesmement que le Roy d'Espaigne est fort à bout de ses Mores, et que toutz les Catholiques, qui s'absentent d'icy, vont à recours à luy.

A l'occasion de quoy j'ay prins, entre deux, l'oportunité de fère recepvoir, le mieulx que j'ay peu, à la dicte Dame les honnestes expédians et moyens, que le Roy luy a offertz, sur ce qu'ilz peuvent avoir à démesler l'ung avecques l'aultre; dont semble que enfin elle se lairra conduyre à quelque rayson, et m'a l'on asseuré que, en l'endroit des Françoys, Allemans et Flamans, de la nouvelle religion, qui sont icy, elle a faict, despuys cinq ou six jours, des démonstrations assés expresses qu'elle desiroit la paix de France; et pareillement a monstré, touchant les choses d'Escoce, qu'elle vouloit contanter le Roy; et a commandé à ceulx de son conseil de me donner satisfaction sur les choses raysonnables que je leur pourray demander pour les subjectz de Sa Majesté.

Non que, pour tout cella, je cognoisse que ceulx du dict conseil, qui portent le faict de la religion nouvelle, aillent en rien plus froidz ny plus remiz que de coustume, ny que les principaulx agentz, qui sont icy pour ceste cause, intermettent une seule sollicitation ny dilligence vers eulx, ny à tenir souvant conseil avecques les ministres, pour envoyer lettres et messaigiers de toutz costez et pour recouvrer pollices de crédit pour Allemaigne, ensemble pour pourvoir, par mer et par terre, à tout ce qu'ilz pensent estre besoing pour continuer la guerre, me venans confirmez de plus en plus les adviz, que j'ay desjà mandez, qu'il s'apreste ung nouveau secours d'Allemans pour eulx, et qu'ilz préparent une descente par mer en quelque lieu de Normandie, Picardie ou Bretaigne; dont je crains bien que ung des serviteurs de Mr de Norrys, nommé Harcourt, qui est Françoys, lequel a esté naguières dépesché d'icy vers son maistre, ayt heu commission de passer pour cest effect plus avant jusques en Allemaigne, ou jusques au camp des Princes.

Néantmoins la démonstration de la dicte Dame est, pour ceste heure, de vouloir trop plus entretenir l'espérance des Catholiques en son royaume que d'essayer de la leur rompre, ny de les mettre en aulcune souspeçon des Protestans, ayant par son garde des sceaux, en l'audience du dernier jour du terme passé, faict dire à l'assemblée qu'elle avoit ung très grand regret de veoir que ses subjectz catholiques se monstrassent intimidez pour leur religion, ny qu'il y en eust qui, pour cause d'icelle, s'absentassent, comme ilz faisoient, de son royaulme; et qu'elle les vouloit toutz admonester de bon cueur de déposer ceste peur, et de prendre telle asseurance d'elle, qu'elle n'innoveroit ny permettroit estre innové rien des ordonnances sur ce establyes par ses Parlementz et Estatz, soubz lesquelles son royaulme avoit desjà vescu plusieurs ans en grand repos, et qu'elle n'entendoit en façon du monde que les Catholiques fussent forcez en leurs consciences.

Dont despuys, la dicte Dame, entendant qu'on avoit rigoureusement examiné et tenu assés estroict le sir Jehan Cornouaille, jadis conseiller de la Royne Marie, et trois aultres personnaiges d'assés bonne qualité, qu'on avoit envoyé à la Tour pour estre cognuz affectionnez catholiques, elle s'en est asprement prinse à ceulx qui l'avoient osé fère; et, pour leur fère plus de honte, elle a ottroyé que le dict Cornouaille puysse venir luy baiser la main, pour le renvoyer libre en sa mayson, et a commandé que les aultres soyent tirez de la Tour.

Et, encor qu'on luy ayt vollu imprimer beaucoup de nouvelles souspeçons du comte d'Arondel, de milord Lomeley, du viscomte de Montégu et d'aulcuns aultres seigneurs réputez catholiques, qui, pour ceste cause, s'estoient tenuz retirez, elle n'a layssé de les envoyer quérir avecques faveur; et n'a rejetté les propos que eulx mesmes et d'aultres luy ont meu sur la liberté du duc de Norfolc, nonobstant que, ez quartiers de son duché, ayent esté naguières surprins deux gentishommes, assés familiers et serviteurs de sa mayson, qui pratiquoient de soublever le peuple et se saysir du chasteau de Farlin, qui est la principalle forteresse du pays.

Et semble que le dict duc seroit desjà délivré, sans la compétance où en sont le comte de Lestre et le secrétaire Cecille, lesquelz veulent chacun en avoir tout le gré, et estime l'on que le comte soit marry de ce que n'ayant peu conduyre ce faict avant son partement, il ayt trouvé, à son retour, que le dict Cecille l'avoit bien fort advancé, lequel, à ce que j'entendz, a tenu un tel moyen vers sa Mestresse: c'est de luy avoir persuadé qu'elle debvoit concéder l'eslargissement du dict duc, s'il luy déclaroit par une lettre, escripte et signée de sa main, qu'il confessoit l'avoir offancée en ce que, sans son sceu, il avoit presté l'oreille au mariage de la Royne d'Escoce, bien qu'il eust toutjours estimé que c'estoit pour la seurté d'elle et pour le repoz de son royaulme, mais puysqu'elle n'estimoit qu'il fût ainsy, et qu'il s'apercevoit à ceste heure qu'il estoit assés aultrement, il s'en despartoit entièrement et pour jamais, et promettoit de n'entendre à cestuy, ny à nul aultre mariage, en sa vie, que ce ne fût avec le congé et bonne grâce de la dicte Dame: lequel expédiant je croy qui sera suyvy.

Estant ce dessus escript, j'ay heu adviz comme un pacquet du docteur Mont, agent pour ceste Royne en Allemaigne, estoit arrivé, dez hyer au soyr, par lequel il mande que le Pape faict bien fort presser l'Empereur de commancer la diette et de procéder à la privation et désauthorisation des trois ellecteurs laycs, pour substituer trois princes catholiques à leur lieu; sçavoir: l'archiduc Ferdinand, le duc de Bavière et le duc de Bronsouyc; mais que, se trouvans les aultres accompaignés de dix ou douze mil chevaulx, et le dict Empereur seulement de douze ou quinze centz, il faict grand difficulté de se trouver à la dicte diette.

Et que, par lettres du comte Pallatin venues en mesmes pacquet, le dict sieur comte escript que le Pape s'esforce de troubler l'Allemaigne, ainsy qu'il a troublé le royaulme de France; et que Dieu lui est tesmoing que, de sa part, il desire la tranquillité et le repoz de la Chrestienté et singulièrement du dict royaume, en ce toutesfoys que la paix s'y puisse fère estable et à la seurté de sa religion, aultrement il promect qu'il ne sera rien obmiz de ce qui sera besoing pour réprimer ceulx qui la veulent empescher. Il semble que, sur ceste altération d'Allemaigne, le dict Pallatin s'employeroit assés vollontiers à procurer la dicte paix, dont le Roy pourra essayer de se prévaloir de leurs mesmes divisions, et je mettray peyne de fère sonder icy, parmi les Protestans, s'ilz sentent que d'icelles leur vienne nul retardement ou changement en leurs affères; car j'estime bien qu'on attandra de veoir que pourra produyre ceste diette, qui est si suspecte aux princes protestans, premier qu'ilz se divertissent à nulles aultres entreprinses, et cella donra quelque loysir à Sa Majesté.

DIRA DAVANTAIGE, DE MA PART, A LEURS MAJESTEZ:

Que ne sachant comme la Royne d'Angleterre eust peu prandre ce que Leurs Majestez me commandoient de luy dire, touchant la ligue d'entre la Royne d'Escoce et elle, comme le Roy estoit contant d'y entrer, j'ay estimé que, pour réserver tout l'advantaige à Leurs Majestez, et obvier qu'on n'y puisse rien calompnier, que j'en debvois parler en la façon que j'ay faict:

C'est que j'ay dict à la dicte Dame qu'ayant le Roy entendu les trois poinctz, ausquelz s'estoit restreinct tout le premier pourparlé d'entre les seigneurs du conseil d'Angleterre et l'évesque de Roz; sçavoir: de la religion, du tiltre de ceste couronne et de la ligue; que, quant au premier, de la religion, estant desjà certain ordre receu là dessus en Escoce, lequel la Royne n'a jamais enfrainct, il vouloit tant seulement prier à ceste heure la dicte Dame de ne fère force ny viollance à la conscience de la dicte Royne d'Escoce, ny innover rien en ceste matière qui peult admener plus d'altération au monde qu'il n'en y a:

Et du segond, qui est le tiltre de la couronne d'Angleterre, qu'il desiroit que la dicte Royne d'Escoce luy en fît toute la cession et transport, qu'elle et son conseil estimeroient luy estre besoing pour sa perpetuelle seurté et pour ceulx qui pourroient provenir d'elle:

Au regard du troisiesme, qui concerne la ligue, qu'il ne seroit marry qu'elle se fît entre elles, pourveu que ce ne fût contre luy, ny au préjudice des aultres ligues qu'il a avec la dicte Royne d'Angleterre et son royaume, et pareillement avec la Royne d'Escoce et le sien; et layssay là dessus amplement discourir la dicte Dame et estendre ses responces, sans l'interrompre de rien, ainsy que je l'ay desjà mandé.

Mais reprenant, puys après, le propos, je luy diz que, ayant considéré de moy mesmes combien il sourdoit à toute heure de grandes espines et de nouvelles difficultez en ce faict de la restitution de la Royne d'Escoce, à cause qu'on la luy proposoit toutjours fort suspecte du costé de France, j'avois suplié le Roy de vouloir luy mesmes intervenir en la ligue deffencive, qui se feroit entre elles deux, affin qu'en lieu de se deffyer de luy, elle en print dorsenavant toute asseurance et seurté; et que le Roy m'avoit respondu qu'il le vouldroit bien, mais qu'il ne voyoit pas le moyen commant cella se pourroit fère; toutesfoys, si je le voyois icy sur le lieu, qu'il s'en remettait bien à moy de passer oultre;

Et que je pensoys qu'il avoit regardé à la jalouzie, que les aultres princes en pourroient prendre, et possible encores à la diversité de la religion; dont, de tant qu'il ne m'avoit commandé d'en déclairer si avant à la dicte Dame, et que néantmoins c'estoit chose que je ne pouvois effectuer sans elle, je prenois sa parolle pour garant que le propos seroit réservé et ne passeroit plus avant qu'entre nous deux, ou bien, si elle en vouloit communiquer à son conseil, qu'elle me promettait de ne dire jamais que cella fût procédé de moy.

La dicte Dame, ayant très agréable le dict propos, lequel a esté cause que tout l'affère est retourné en bons termes, et néantmoins, estant marrye que je y allois si réservé, me demanda, trois ou quatre foys, si j'avois poinct pensé nul bon moyen en cella. Je ne luy volluz soubdain respondre, affin de luy en laysser à elle mesmes mettre quelcun en avant; mais enfin je luy diz que celluy que je voyois le plus honeste estoit que la Royne d'Escoce le requist, et que le Roy, pour le bien et considération d'elle, auroit plus grande ocasion d'y entendre: et n'en est encores la chose plus avant.

CXXe DÉPESCHE

--du IXe jour de juillet 1570.--

(_Envoyée exprès jusques à Dièpe par Me Allexandre._)

Arrivée de Mr de Poigny en Angleterre.--Affaires d'Écosse et d'Allemagne.--Nouvelles apportées de la Rochelle; combat de Sainte-Gemme près Luçon.--Déclaration du duc d'Albe que les préparatifs maritimes faits dans les Pays-Bas n'ont d'autre but que d'assurer la conduite en Espagne de la nouvelle reine.

AU ROY.

Sire, estant Mr de Poigny arrivé le IIIIe de ce moys en ceste ville de Londres, j'ay envoyé, le jour d'après, fère entendre sa venue à la Royne d'Angleterre, et la prier de nous donner audience, laquelle la nous a prolongée jusques aujourduy, dimenche, que nous l'allons trouver à Otland, assés incertains que pourra réuscyr de son voyage; car il semble que la dicte Dame ayt escript à son ambassadeur par dellà qu'il s'estoit trop advancé de vous requérir de l'envoyer, et que desjà il s'est excusé de n'avoir onques pensé de vous parler de telle chose. Et encores est advenu que les Escouçoys ont freschement couru et pillé le bestial en la frontière d'Angleterre, à l'ocasion de quoy le comte de Sussex, non seulement n'a séparé son armée, mais a faict grande instance qu'il luy fût permiz de rentrer encores une foys en Escoce, et a retenu pour ceste occasion quelques jours davantaige à Auvyc le sir de Leviston, que nous envoyons en Escoce. Toutesfoys l'on nous asseure qu'il est meintennant passé; dont n'estant encores les choses qu'en assés bons termes, nous incisterons, aultant qu'il nous sera possible, qu'elles soyent effectuées ainsy qu'on a commancé de les tretter.

Et cependant, Sire, je diray à Vostre Majesté qu'il y a quelque aparance, parmy ceulx de la nouvelle religion qui sont icy, que la nouvelle, qu'ilz ont despuys trois jours d'Allemaigne, leur jette l'espérance de leur secours ung peu plus loing qu'ilz ne pensoyent, entendans comme l'assemblée de Heldelberc s'est séparée; et que le duc Auguste, estant allé devers l'Empereur, luy a parlé en si bonne sorte de l'ocasion qui le pressoit de s'en retourner chez luy, que non seulement l'Empereur le luy a permiz, mais ne luy a reffuzé son excuse, de ne se pouvoir sitost trouver à la diette; et que despuys, le comte Pallatin l'est semblablement allé saluer, qui luy a offert d'intervenir luy mesmes à icelle diette, si les aultres princes y viennent; et que, contre l'opinion qu'on avoit que, pour craincte de ceste assemblée de Heldelberc, le dict Empereur ne passeroit oultre, l'on mande qu'il est arrivé le XVIIIe de juing à Espire, accompaigné seulement, oultre ceulx de sa court, du duc Jehan Georges Pallatin, qui monstre de vouloir asprement quereller une quarte part du Pallatinat; et que le dict Empereur est allé descendre à l'esglize principalle, au grand contantement des Catholiques, se descouvrant de plus en plus que icelle diette est principallement indicte pour procéder contre les trois ellecteurs protestans, desquelz n'ayant leur dignité prins aultre origine ny fondement que de l'authorité du Pape, par la bulle jadis sur ce expédiée, il semble n'estre sans rayson que, par la mesmes authorité, puysqu'ilz s'en sont substraictz, joinct celle de l'Empereur, ilz en puissent meintennant estre fort légitimement privez; non que les dicts de la religion se tiennent pour cella moins asseurez que devant d'avoir leur secours, ains plus, à ceste heure qu'ilz disent que, parce que les dits princes ont descouvert ceste entreprinse, ilz se veulent plus évertuer, qu'ilz n'ont encores jamais faict, pour la deffense de la religion; bien pensent qu'affin qu'ilz se puissent mieulx opposer à tout ce qui se pourroit décretter contre eulx, ils vouldront retenir les forces dans le pays jusques à la fin d'icelle diette; et aussi que n'ayantz les draps de ceste dernière flotte d'Angleterre heu encores assés bonne vante en Hembourg, leurs lettres de crédit, qui sont assignées là dessus, n'ont peu estre si tost employées; et le payement est retardé d'ung moys: mais ilz n'intermettent cependant aulcune poursuyte ny dilligence en cella, mesmes qu'on leur a escript que les deniers, pour la levée de Vostre Majesté, sont desjà arrivez par dellà.

Et j'entendz, Sire, que jeudy dernier, arriva ung soldat de la Rochelle, qui magniffie bien fort quelque routte que les Huguenotz ont donnée aulx capitaines La Rivière et Puygaillart près de Lusson[10], où est demeuré, à ce qu'il dict, plus de cinq centz des nostres sur la place, et dix sept capitaines avec plus de deux centz aultres prisonniers; et, sellon les lettres que le dict soldat a apportées, lesquelles ont esté veues en ceste court, le comte de La Roche Foucault, qui estoit party pour s'aller joindre au camp des Princes, s'en est retourné d'Angoulesme, à cause de la blessure du Sr de La Noue, de qui l'on n'espère guyères la guéryson, affin de ne laysser la Rochelle et le pays sans gouverneur; et que le dict sieur comte est après à mettre aulx champs envyron cinq mil hommes de pied et cinq centz chevaulx, avec trois pièces d'artillerye, pour aller reprendre Xainctes, et de là marcher en Brouaige; et que le capitaine Sores estant adverty que deux très riches flottes revenoient des Indes, l'une pour Espaigne, et l'aultre pour Portugal, qui doibvent arriver à ce moys d'aoust, est allé essayer s'il en pourra piller quelque une, ayant, comme il semble, pour ceste occasion remiz l'entreprinse de leur descente, dont vous ay ci devant escript, jusques à son retour; et cependant les vaysseaulx du prince d'Orange et ceulx de quelques pirates françoys, qu'ilz nomment le capitaine Joly, du Mur, Bouville et aultres, ont combattu, vendredy dernier, dans ceste mer estroicte, une flotte de douze grandes ourques, lesquelles, soubz la conserve de deux aultres grandz navyres de guerre, passoient de Flandres en Espaigne, et ont prins l'admyralle et une aultre des plus riches.

[10] Combat livré à Sainte-Gemme-la-Plaine, en Poitou, dans lequel la Noue, qui commandait les Protestans dans la Saintonge, remporta une victoire signalée sur les troupes royales. La blessure qu'il reçut quelques jours après, à l'assaut de Fontenay, nécessita l'amputation du bras gauche, mais il ne tarda pas à reprendre son commandement.

Le duc d'Alve a fait déclairer icy par l'ambassadeur d'Espaigne que l'armement, qu'il prépare en Flandres, n'est pour aultre effect que pour conduyre la Royne, sa Mestresse, devers le Roy son mary, avec l'apareil qui convient à une si grande princesse comme elle est, pour le dangier des pirates; ce que j'estime, qu'il a fait expressément pour garder que les Anglois n'arment de leur costé; car ilz ne pourroient, puys après, se tenir qu'ilz n'allassent se présenter en mer au passaige de la dicte Dame, en dangier qu'il y peult survenir quelque accident, ce qu'il veult bien évytter; et a mandé que ceulx qu'il a faict depputer sur le différant des merchandises, sont desjà partys pour venir par deçà. Sur ce, etc.

Ce IXe jour de juillet 1570.

CXXIe DÉPESCHE

--du XIIIe jour de juillet 1570.--

(_Envoyée exprès jusques à Dièpe par Jehan Girault._)

Audience accordée par la reine d'Angleterre à Mr de Poigny, envoyé vers elle pour négocier la mise en liberté de Marie Stuart, et son rétablissement.--Nouvelles d'Écosse.--Insistance de l'ambassadeur pour qu'Élisabeth refuse toute protection aux protestans de France, s'ils ne consentent pas à accepter les conditions offertes par le roi.

AU ROY.

Sire, nous avons esté, despuys quatre jours en çà, trouver la Royne d'Angleterre à Otland, laquelle a monstré de recepvoir, avec playsir, les lettres et recommendations, que Voz Majestez lui ont faictes présenter par Mr de Poigny, et l'a receu à luy mesmes bien fort favorablement; dont, après aulcuns bien honnestes propos, de l'ayse qu'elle avoit d'entendre de voz bonnes nouvelles et vostre retour en bonne santé vers les quartiers qui sont plus près d'icy, elle a commancé de lyre assés hault voz lettres; sur lesquelles monstrant de s'esbahyr de l'occasion que luy mandiez du voyage du dict Sr de Poigny, que ce fût à l'instance de son ambassadeur, elle nous a dict, tout clairement, qu'elle n'avoit point donné ceste charge à son ambassadeur, ainsy qu'il se pourroit bien vériffier par la minute des lettres que, despuys deux moys, elle lui avoit escriptes: et le Secrétaire Cecille, lequel elle a appellé là dessus, n'a failly de le confirmer de mesmes.

Puys, elle a suyvy à dire qu'il estoit advenu l'ung de deux; ou qu'on avoit équivoqué sur ce qu'elle avoit accordé que la Royne d'Escoce et moy peussions envoyer ung gentilhomme jusques en Escoce pour voir comme les armes s'y poseraient, et comme elle feroit retirer ses forces hors du pays, ainsy que, pour cest effect, le sir de Leviston estoit desjà par dellà, mais non de fère venir exprès ung gentilhomme de France; ou bien qu'il y avoit de l'artiffice; mais, d'où que peult venir la faulte, elle n'estoit que heureuse, puysqu'elle luy estoit moyen de pouvoir mieulx entendre l'estat et bonne disposition de Voz Majestez.

A quoy ayantz vifvement incisté qu'il n'y avoit, ny pouvoit avoir, nul mescompte ny artiffice de vostre costé, le dict Sr de Poigny a allégué qu'il avoit veu son dict ambassadeur estre longtemps en l'audience avec Voz Majestez à vous discourir et monstrer plusieurs papiers; et que, au sortir de là, vous luy aviez commandé de s'en venir, qui ne pouvoit estre, sans que le dict ambassadeur l'eust ainsi requis. Et a poursuyvy de réciter à la dicte Dame bien particulièrement tout le contenu de sa charge, en si bonne et gracieuse façon, qu'elle a monstré d'en avoir tout contantement.

Il est vray, Sire, qu'elle a commancé de respondre par une plaincte, qu'elle nous a faicte, de l'affection que Vostre Majesté monstre de se souvenir trop plus de la Royne d'Escoce et de ses affères que des bons tours de bonne soeur et vraye amie, qu'elle vous a monstrez en ces troubles de vostre royaulme; mais que pourtant elle ne veult laysser, sur la considération qu'avez heue de n'envoyer voz forces en Escoce, de vous en randre ung bien fort grand mercy, et non moindre pour l'amour de vous que pour l'amour d'elle mesmes, car l'honneur est égal à toutz deux; et qu'au reste, encores qu'on dye que les femmes ont toutjours des responces et deffaictes toutes prestes, qu'elle n'en usera en cest endroict, ains prendra temps pour bien consulter l'affère, affin de nous donner, par après, plus grande satisfaction.