Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième
Part 17
Madame, de ce que Mr l'évesque de Roz, deux jours après que la Royne d'Angleterre luy eust ottroyé sa liberté, a esté trouvé partant de nuit avec le comte de Southanton, jeune seigneur catholique; et de ce qu'on se persuade que la bulle du Pape n'a esté expédiée sans le consentement de Voz Majestez Très Chrestiennes et du Roy d'Espaigne; et qu'en mesmes temps milord de Morlay, principal seigneur d'Angleterre, beau filz du comte Derby, estant appellé en ceste court n'y est vollu venir, ains est passé delà la mer à Doncquerque; plusieurs choses en ce royaume monstrent tendre à quelque altération, mesmes que, pour les dicts accidentz, icelluy comte de Soutanthon a esté mandé et aussitôt miz en arrest ez mains du capitaine de la garde; et maistre Cormuaille, ancien conseiller, et plusieurs aultres Catholiques ont esté examinez et aulcuns d'eux miz en la Tour; et le duc de Norfolc, qui attandoit quelque eslargissement, a esté resserré. Dont je crains aussi que les affères de la Royne d'Escoce, qui commançoient de s'acheminer, en soient de mesmes bien fort esloignez et retardez, mais je feray, pour le regard de ce dernier, le mieulx que je pourray envers la dicte Dame pour la fère passer, oultre en ce qu'elle m'a commancé d'accorder: et j'espère, Madame, que j'en descouvriray demain assés son intention, bien que, pour l'absence du comte de Lestre, ny elle ne vouldra m'en donner sa résolution, ny moy cercher de l'avoir, si je sentz qu'il n'y face bon. Sur ce, etc.
Ce XVIe jour de juing 1570.
CXVe DÉPESCHE
--du XIXe jour de juing 1570.--
(_Envoyée exprès jusques à la court par Jacques Tauriel._)
Détails d'audience.--Changement de conduite de la reine d'Angleterre.--Ses plaintes contre le pape.--Sa colère contre Marie Stuart et l'évêque de Ross.--Insistance de l'ambassadeur pour que le traité touchant l'Écosse reçoive son exécution.--Déclaration d'Élisabeth qu'elle va donner les ordres nécessaires à l'effet de faire retirer ses troupes, et qu'elle consent à traiter de la restitution de Marie Stuart.--Motifs secrets qui font agir la reine d'Angleterre.--Nouvelles des protestans de France; leur désir d'en venir prochainement à une bataille décisive.
AU ROY.
Sire, il n'est advenu sinon, ainsy que je l'avois pencé, que je trouverois à ceste heure la Royne d'Angleterre aultrement disposée que lorsque je parlay à elle, le XXe du passé, non toutesfoys ez choses qui sont particullières de Vostre Majesté, car en celles là m'a elle respondu comme les aultres foys; c'est de desirer toutjour la paix de vostre royaulme et que son ambassadeur luy puisse bientost mander la conclusion d'icelle, estant bien marrye qu'on la va ainsy prolongeant; et qu'elle vouldroit bien sçavoir si tout ce que les aultres, de leur costé, disent que Vostre Majesté leur a offert est vray; et, quoy que soit, que, comme Chrestienne, elle desire que vous les accommodiez en leur religion, et, comme Royne, qu'ilz vous randent entièrement ce qu'ilz doibvent à vostre authorité.
A quoy je luy ay satisfaict, sellon que la lettre de Vostre Majesté, du dernier du passé, m'a baillé ample argument de respondre au tout, avec ung sommaire récit de l'estat de votre armée, soubz la conduicte de Mr le mareschal de Cossé, et des exploictz que Mr le mareschal de Danville a faictz du costé du Languedoc; ce qui n'a esté sans parler des aprestz d'Allemaigne et des nopces du Cazimir, par manière toutesfoys de me demander ce que j'en sçavois: et je n'ai obmiz de mencionner aussi les levées du duc Jehan Guillaume de Saxe et de Bronsouyc, comme elles commançoient de bransler pour Vostre Majesté.
Et a la dicte Dame faict venir, par deux foys, à propos de me dire que l'Empereur luy a naguières escript avec aultant d'abondance, d'affection et de bienveuillance, comme au contraire le Pape s'est esforcé de luy donner ung bien mauvais salut par une sienne bulle, en laquelle il l'appelle _flagiciorum serva_; mais que c'est chose de quoy elle ne se soucye guières, sinon qu'elle pense que tant d'estranges et insolantz désordres, qu'on voyt advenir, présagent bientost la fin du monde; et, avec un rire extraordinaire, m'a compté la façon dont mylord de Morlay, estant désembarqué à Donquerque, a demandé de parler au bourgemestre de la ville, se faisant ung des plus avancez et des plus illustres seigneurs d'Angleterre.
Et se sont jusques là toutz noz propos passez bien fort gracieusement; mais, quant c'est venu à toucher du faict de la Royne d'Escoce, il est bien mal aysé, Sire, que je vous puisse dire en combien de façons la dicte Dame a monstré qu'on l'avoit de nouveau exaspérée et aigrie contre elle et contre l'évesque de Roz; car luy ayant seulement suyvy la teneur de voz lettres avec les honnestes satisfactions qui y sont, elle, en commémorant ses bienfaictz vers sa cousine, m'a récité les offances vieilles et nouvelles qu'elle a receu d'elle et de ses ministres, et qu'elles luy estoient si griefves que, si elle les eust tenues aussi vériffiées, il y a ung moys, comme elle faict meintennant, elle n'eust heu garde d'entrer en nul tretté des affères de la dicte Dame avec moy; et qu'elle entendoit que, nonobstant le dict tretté, Vostre Majesté faisoit embarquer quelques gens en Bretaigne pour envoyer à Dombertrand, ce qu'elle remettoit bien à vostre discrétion, et vouldroit qu'il fût vray, car ne fauldroit plus parler d'accord; toutesfoys qu'elle pence que c'est parce que je vous ay mandé l'acheminement de ces harquebuziers, que le comte de Sussex avoit envoyez au comte de Morthon, en quoy je eusse bien faict de ne me haster de le vous escripre sans en parler à elle ou à son secrétaire, qui m'eussent faict entendre que ce n'estoit aulcunement pour se mesler des droictz du royaulme entre la Royne d'Escoce et son filz, mais pour s'opposer à ceulx qui favorisoient et recepvoient ses rebelles, et pour donner ayde à ceulx qui les vouloient chasser; que, en ce que je lui avois dict que les Escouçoys estoient après à vous sommer de leur envoyer secours par vertu de voz alliances, qu'elle croyoit bien que Ledinthon, qui avoit esté le plus traystre de toutz à sa Mestresse, conseilloit meintennant de ce fère, mais qu'elle pense que Vostre Majesté n'escoutera de si meschantz subjectz que ceulx là, et ne vouldra pour eulx oublyer une si rescente preuve d'amytié, comme est celle qu'elle vous a monstrée ez présentes guerres de vostre royaulme, d'avoir rejecté toutes les persuasions qu'on luy a faictes, et toutes les occasions qu'on luy a offertes, d'y pouvoir fort incommoder voz affères, et porter ung grand proffict aulx siens; que, de ce que son ambassadeur vous avoit requiz de n'envoyer voz forces en Escoce avec l'asseurance qu'elle n'y envoyeroit point les siennes, que je croye fermement que tout ce qu'elle vous aura mandé ou qu'elle vous mandera par luy, elle l'acomplyra, mais qu'il fault considérer la distance des lieux, et qu'il n'est possible de si tost exécuter une parolle comme elle est dicte; qu'elle remercye Vostre Majesté du commandement que m'avez faict de ne m'espargner d'aller jusques vers la Royne d'Escoce, s'il est besoing, pour l'exorter qu'elle luy veuille fère d'honnestes offres, et icelles acomplyr et inviolablement observer; qu'elle ne fait doubte qu'elle ne promette assés, mais qu'elle ne tiendra jamais; et que l'évesque de Roz est desjà allé devers elle pour luy parler, qui me relèvera de ceste peyne, duquel toutesfoys elle ne peult plus espérer aulcun bon office, et que hardyment la Royne d'Escoce envoye ung aultre ministre, car celluy là ne parlera jamais plus à elle.
De toutz lesquelz propoz de la dicte Dame, plains de courroux, voyant que je ne pouvois recuillyr rien de certain, je luy ai demandé s'il luy playsoit point accomplyr les deux choses, qu'elle m'avoit naguières promises; de procéder dilligentment à la restitution de la Royne d'Escoce et de retirer ses forces hors de son pays.
La dicte Dame, intermélant plusieurs aultres propos, m'a enfin respondu que, pour l'honneur de Vostre Majesté, elle continuera et paraschèvera le tretté avec la dicte Dame aussitost qu'elle luy aura faict entendre son intention sur ce que l'évesque de Roz luy aura dict; me touchant, en passant, que d'aultres foys elle luy avoit escript que, s'il n'estoit trouvé bon de la remettre avec magnifficence et aparat en son pays, qu'elle estoit contante qu'on l'envoyât privéement comme une qui retournoit aulx siens; en quoy elle a toutjours vollu pourvoir que ce fût avec seureté de sa vie: et quant à retirer ses forces, que je donne toute asseurance à Vostre Majesté que, suyvant sa promesse, le comte de Sussex les a desjà révoquées à Barvych, hormiz quelque peu de gens, qu'il a miz à la garde de deux chasteaux; lesquelz elle ne dellibère randre, qu'elle ne soit satisfaicte des outraiges que luy ont faict ceulx à qui ilz apartiennent.
A cella je luy ay répliqué que ce ne seroit retirer ses forces que de laysser garnyson dans deux chasteaulx, et que je la pouvois asseurer que Vostre Majesté ne s'armeroit jamais pour maintenir les rebelles d'Angleterre, ainsy qu'elle, de son costé, disoit ne s'armer aussi contre les droictz de la Royne d'Escoce: néantmoins de tant que ceste alliance d'Escoce, qui a duré neuf centz ans à vostre couronne, vous abstreinct d'assister meintennant l'auctorité de la Royne d'Escoce, vostre belle soeur, contre ses propres rebelles; et y voulant elle, en mesmes temps, poursuyvre les siens, qu'enfin vous viendriez aulx armes et à la guerre entre vous contre votre propre vouloir et intention; et que vous aviez trop plus de rayson de mettre garnyson dans Dombertrand que elle d'en tenir dans Humes et Fascastel.
Elle allors m'a respondu qu'elle ne sçavoit, à la vérité, comment le comte de Sussex en a usé, ny quelles gens il a layssé dans ces chasteaulx; mais que tout cella se pourra accommoder par le tretté, et qu'elle desire bien sçavoir quelle responce Vostre Majesté me fera, et ce que vous aurez respondu à son ambassadeur sur ce qu'elle, a dernièrement tretté avec moy.
Et layssant ainsy ces propos, nous sommes passez à d'aultres plus gracieulx, avec lesquels s'est finye ceste audiance, despuys laquelle m'estant pleinct au secrétaire Cecille de la dicte garnyson des deux chasteaulx, il m'a respondu que ce n'estoit chose de conséquence; car n'y avoit que quarante hommes en l'ung, et vingt en l'aultre; et que le tretté mettroit fin à tout cella; me priant de continuer à fère tousjours bons offices entre Voz Majestez, et qu'il contendra avec moy de les fère encores meilleurs, s'il peult. Sur ce, etc.
Ce XIXe jour de juing 1570.
A LA ROYNE.
Madame, les propos, que Vostre Majesté verra, en la lettre du Roy, que la Royne d'Angleterre m'a tenuz, procèdent, à mon adviz, de l'une de trois occasions et, possible, de toutes trois ensemble: la première, des véhémentes inpressions qu'on luy a données, et qu'on luy donne encores, de ne se debvoir jamais tenir bien asseurée de la Royne d'Escoce, dont aulcuns me disent que, quoy aussi que la dicte Dame me promette, son intention, ny celle des siens, n'est de se despartyr aucunement des premières dellibérations qu'ilz ont faictes sur ceste paouvre princesse et sur son pays, sinon qu'ilz y soyent contrainctz par la force; la seconde, qu'on l'asseure que le capitaine La Roche et le capitaine Puygaillard sont desjà embarquez à Suscivye, avec cinq centz harquebouziers brethons, pour passer en Escoce: ce que la dicte Dame m'a dict le sçavoir bien au vray, mais qu'elle est bien advertye aussi que, le IXe de ce moys, ils n'estoient encores bougez, et, possible, a elle vollu ainsy braver lorsqu'elle s'est trouvée en plus grand peur; et la troisiesme est qu'on luy a fort magniffié les forces, qui sont en l'armée des Princes de Navarre et de Condé, l'asseurant qu'elles sont suffisantes de travailler assez toutes celles de Voz Majestez, sans qu'en puyssiez envoyer dehors.
Car, voycy, Madame, ce que j'entendz qu'on a miz par escript et monstré à la dicte Royne d'Angleterre et puys publié, de main en main, de la créance qu'a aportée le messagier de Mr l'Amyral. C'est que le dict sieur Amyral fortiffie Roane, pour estre ung lieu très oportun et commode à maintenir la guerre, et y fère son magazin, et pour y retirer ses mallades; et avoir ce passaige de Loyre à son commendement, pour y pouvoir sans difficulté recuillyr les secours d'Allemaigne et incommoder grandement toutz les aultres pays d'alentour; que, oultre qu'il a avec luy les viscomtes, et les troupes de gens de cheval et de pied qui estoient en Gascoigne, qui ne sont petites, il a recuilly en Languedoc ung grand nombre de bien bons soldatz, et que le comte de La Rochefoucault l'est venu trouver avec huict centz chevaulx et deux mil harquebuziers, toutz gens d'eslite; que de la Charité est arrivé dans son camp une troupe de quatorze centz bons hommes, toutz à cheval; que Mr de Lizy y est aussi arrivé d'une aultre part, avec douze centz harquebuziers et cinq centz chevaulx, lesquelz il a recuilliz en revenant d'Allemaigne; et que tout cella ensemble faict la plus brave armée de Françoys qui de longtemps ayt esté veue en France, oultre les reytres qu'il a, qui ne sont guyères diminuez; et qu'il ne désire rien tant que de venir à une journée, laquelle il cerchera de donner bientost par toutz les moyens qu'il luy sera possible; et que l'armée du Roy, que Mr le mareschal de Cossé conduict, est composée de huict mil Suisses nouvellement levez, car des vieulx n'en y a guières plus, et de quatre mil Françoys, d'ung nombre de reytres, qu'on paye à trois mil, qui ne sont que dix huict centz, soubz la charge du jeune comte de Mensfelt, duquel il ne se deffye pas trop, et d'envyron quatre mil chevaulx françoys; et qu'il a esté mandé à Mr le mareschal de Damville de se joindre au sieur mareschal de Cossé, affin de donner la bataille, laquelle néantmoins semble qu'il la vouldra évitter; car s'est logé vers Dun le Roy, et se couvre de la rivière d'Allyé. Lesquelles nouvelles, comme elles mettent en grand suspens les opinions des hommes, aussi suspendent elles les dellibérations des affères; et croy qu'elles retarderont ceulx que nous traictons icy meintennant, attendant ce qui pourra succéder; mesmes que j'entendz que, parmy leurs esglizes, il est desjà ordonné de fère prières et jeunes pour ceste prochaine bataille, tant ilz pensent que les choses en sont prez; et encores que je m'asseure, Madame, que si cecy est vray, Voz Majestez l'auront bien entendu d'ailleurs, toutesfoys, pour l'inportance de l'affère, et pour le dangier qu'aulcuns personnaiges d'honneur et de bien, qui conférons quelquefoys ensemble, avons peur que puysse avenir, je n'ay vollu différer de le vous mander incontinent par ce courrier exprès, avec les responses de la dicte Royne d'Angleterre. Et sur ce, etc.
Ce XIXe jour de juing 1570.
CXVIe DÉPESCHE
--du XXIe jour de juing 1570.--
(_Envoyée jusques à la court par Groignet, l'un de mes secrétaires._)
Message de la reine d'Angleterre, afin que le roi soit sur-le-champ averti qu'elle se considérera comme dégagée de sa parole si l'expédition française, destinée à porter des secours en Écosse, sort des ports de Bretagne.--Désir de l'ambassadeur que l'on ajourne cette expédition.--Nouvelles d'Allemagne, où tout se prépare pour donner d'importans secours aux protestans de France.--_Lettre secrète à la reine-mère._ Dispositions prises par les protestans de France, en Angleterre et en Allemagne, dans le but de continuer la guerre avec vigueur.
AU ROY.
Sire, les responces et adviz, que je vous ay escript despuys trois jours, m'ont semblé estre assez pressez pour les vous debvoir fère sçavoir par ung courrier exprès, comme j'ay faict; et meintennant, Sire, je suys instantment requiz par la Royne d'Angleterre de vous en dépescher encores ung, tout présentement, pour vous notifier ce que, par ung sien secrétaire, nommé maistre Sommer, elle m'a envoyé dire jusques en mon logis: c'est qu'elle avoit bonne souvenance des choses naguières accordées entre elle et moy, touchant la Royne d'Escoce, et qu'elle estoit preste de les acomplyr tant à continuer et paraschever le tretté avecques elle, que à révoquer ses forces hors de son pays, comme desjà elle les avoit faictes retirer à Barvyc; mais que, ayant très certain advertissement comme il s'embarquoyt des compaignies en Bretaigne pour les envoyer de dellà, qu'elle vouloit bien déclairer à Vostre Majesté que, si elles y passoient, elle se tenoit, d'ors et desjà, quicte et deschargée de la promesse qu'elle m'avoit faicte, et qu'elle exploicteroit dans le dict pays par son armée, qui est encores entière et en estat, tout ce qu'elle verroit estre expédiant et à propos pour son service; et qu'elle continueroit de retenir la Royne d'Escoce là où elle est, sans plus entendre à nul tretté avecques elle; et, de tant que cella importoit beaulcoup à vostre commune amytié, à laquelle elle avoit regrect d'y veoir intervenir ceste altération, me prioit que je vous en voulusse promptement advertir par homme exprès, qui peult retourner en dilligence, affin que je l'en peusse résouldre.
Et bien, Sire, que j'aye respondu au dict Somer que j'avois freschement reçeu une responce de Vostre Majesté, laquelle j'yrois aporter à la dicte Dame, et j'espérois qu'elle la contenteroit, il n'a layssé pourtant de percister que je debvois dépescher promptement devers Vostre Majesté; qui est l'occasion du voyage de ce mien secrétaire, par lequel je vous suplieray très humblement, Sire, que, en voz propos à l'ambassadeur d'Angleterre et en voz apretz de Bretaigne, il vous playse monstrer toutjour que vous estes prestz d'entretenir ce qui a esté accordé en vostre nom à la dicte Dame, et de différer l'embarquement et passaige de vostre secours en Escoce, jusques à ce qu'aurez veu ce qui succèdera du tretté qu'elle a commancé avec la Royne vostre belle soeur; et qu'elle veuille achever de retirer la garnyson qui est demeurée dans Humes et Fascastel, comme elle a desjà retiré le principal de ses aultres forces du pays, nonobstant que vous rescentiez beaucoup ce dernier exploict de ses gens, qui ont abattu quatre maysons du duc de Chastellerault et brullé toutz ses villaiges.
Et après, Sire, que j'auray parlé à la dicte Dame sur la bonne responce, que m'avez commandé luy fère par vostre dépesche du Xe du présent, je feray entendre ce que j'auray peu comprendre de ses propos, tant sur ce faict de la Royne d'Escoce que sur ce que la dicte Dame peult avoir sceu des choses d'Allemaigne: d'où j'entendz qu'elle a freschement receu lettres, qui lui parlent de l'acheminement de l'Empereur à Espire pour la diette; et comme la Royne d'Espaigne passe oultre vers les Pays Bas, laquelle deux mil chevaulx allemans viennent accompaigner jusques à Nimeguen, où le duc d'Alve la doibt aller recepvoir, et qu'elle meyne deux de ses petitz frères pour les passer en Espaigne, (au lieu des deux aisnez) qui s'en retourneront sur les mesmes vaysseaulx, qui la seront allez conduyre; et que les nopces du Cazimir ont été accomplyes, où se sont trouvez trèze mil chevaulx, lesquelz on tient pour chose asseurée que s'acheminent incontinent en France, au secours de Messieurs les Princes et Amyral; que les trois électeurs laycs se sont liguez ensemble pour s'oposer aulx décrectz qui pourroient estre faictz ou contre leur religion, ou contre les libertez d'Allemaigne; et qu'il semble encores que c'est principallement pour empescher que l'Empereur ne puysse fère créer son filz roy des Romains, non sans quelque esbahyssement commant celluy de Brandebourg s'est joinct à cella, veu qu'il est pensionnaire à six mil escuz par an du Roy d'Espagne, et qu'il s'est toutjours monstré amy et serviteur de la mayson d'Austriche; et que aus dictes nopces du dict Cazimir a appareu quelque désordre de l'ung des deux ducz Jehan de Saxe, Frédéric ou Guillaume, qui sur quelque débat a vollu tuer le comte Pallatin; et que quelque homme Gantoys a esté prins et exécuté pour avoir confessé qu'il estoit venu à la dicte assemblée, pour donner un coup de pistollé au prince d'Orange. De toutes lesquelles nouvelles, Sire, celle de la descente de ces Allemans en votre royaulme me semble considérable, parce qu'il y a grand aparance qu'on l'exécutera, si la paix ne se conclud bientost; et j'en ay icy de grandz indices, et pareillement d'une armée de mer, qui se prépare par ceulx de la nouvelle religion, de bon nombre de vaysseaulx pour fère une descente de deux ou trois mil hommes en quelque lieu de Normandie, Bretaigne ou Guyenne; et ne monstrent qu'ilz espèrent encores, en façon du monde, la dicte paix, bien que, tout à ceste heure, l'on me vient de dire qu'il a esté semé quelque bruict à la bource de ceste ville qu'elle est desjà conclue. Sur ce, etc.
Ce XXIe jour de juing 1570.
A LA ROYNE.
(_Lettre à part du dict jour._)
Madame, ce n'est tant pour satisfère à la Royne d'Angleterre, que je vous envoyé présentement ce mien secrétaire, comme pour vous aporter ceste mienne lettre à part, par laquelle je veulx bien asseurer Vostre Majesté que, sur la créance du messagier de Mr l'Admyral, duquel je vous ay naguières faict mencion, il a esté tenu, dez dimanche dernier, entre les principaulx, qui sont icy, de la nouvelle religion, Françoys et Flamans, ung conseil bien fort secrect; duquel, à la vérité, je n'ay pas bien descouvert toutes les dellibérations, mais ceulx cy sçay je bien de certain, c'est que, incontinent après la tenue du dict conseil, il a esté dépesché de par eulx, coup sur coup, deux messagiers en Hembourg, pour y aporter les lettres de responce et de crédict, que de longtemps ilz se sont pourveuz icy pour fère leurs payemens en Allemaigne; et que c'est pour fère incontinent marcher leurs nouvelles levées; et qu'ilz sont après à ordonner deux d'entre eulx pour les aller trouver, affin de les conduyre et leur servyr de mareschaulx de camp, jusques à ce qu'ilz seront arrivez en l'armée des Princes; et estiment le nombre des dicts Allemans non moindre que de douze à quinze mil chevaulx; et pour ordonner aussi ung général de mer, d'entre les gentilhommes qui sont icy, pour l'envoyer bientost fère une descente de deux mil cinq centz hommes, en quelque lieu de Normandie ou Bretaigne, où ilz ont intelligence; et que desjà les vaysseaulx, les vivres et tout l'apareilh de l'entreprinse est prest à la Rochelle, où s'yront joindre les vaysseaulx du prince d'Orange, qui sont en ceste coste, et encores deux toutz nouveaulx qu'ung sien serviteur a heu, despuys deux jours, permission d'aller armer et équiper à Amthonne. Et semble qu'il y ayt icy aulcuns gentishommes françoys qui, à regrect, feront ce voyage, et que, si Vostre Majesté les vouloit gratiffier et les retirer au service du Roy, ilz habandonneroient très vollontiers l'aultre party, lequel aultrement ilz sont contrainctz de suyvre; vous suppliant très humblement, Madame, de ottroyer au gentilhomme, pour qui le sieur de Vassal vous aura parlé, la seureté qu'il vous demande, laquelle j'estime que reviendra au proffict de vostre service. Et faictes semblant, Madame, s'il vous playt, que vous n'avez heu ces adviz de moy, aultrement il sera dangier que je ne vous en puysse plus mander, s'ilz cognoissent que j'aye tant de notice de ces affères; car les dicts de la nouvelle religion sont bientost advertys de tout ce que le Roy, et Vous, et Monseigneur, dictes et faictes; et mesmes l'on m'a asseuré que, en France, oultre ceulx de l'aultre party, il y en a aulcuns, lesquelz on ne m'a poinct nommez, qui ne sont point déclairez de leur costé, qui toutesfoys sont respondans de la paye de ces reytres, qui doibvent venir.