Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième

Part 16

Chapter 163,837 wordsPublic domain

Néantmoins commanceans les affères d'Escoce de s'acheminer par la gracieuse voye de la négociation, que Leurs Majestez m'ont commandé de fère, j'espère qu'elles succéderont assez sellon leur désir, sans y fère aultre effort ny despence; mais à toutes advantures, parce que la malice des ennemys, et la faulte de cueur des amys, et la jalouzie de ceste Royne contre sa cousine sont choses que j'ay toutjour fort suspectes, je désire que Leurs Majestez voyent à clair quel a esté et quel est le cours de ceste affère, affin qu'ilz puyssent juger quant, et commant, et en quelle sorte il y pourra fère bon.

Après que j'ay heu, par deux foys, résoluement déclairée à la Royne d'Angleterre qu'elle ne pouvoit, sans contravention des trettez, envoyer ses forces en Escoce, et que pourtant elle debvoit accepter les honnestes condicions et offres que la Royne d'Escoce luy faisoit, par le moyen desquelles elle obtiendroit, mieulx que par la force et sans aulcune despence, ce qu'elle prétandoit, et si, auroit conservé l'amytié du Roy, la dicte Dame a demeuré quelques jours fort incertaine comme elle en uzeroit; dont aulcuns des siens, craignantz le changement de sa dellibération, ont trouvé moyen, il y a envyron quinze jours, de luy fère signer une lettre au comte de Sussex pour le fère passer si avant en l'entreprise qu'on ne s'en peult plus retirer.

De quoy m'ayant esté donné adviz, et estant bien informé que la dicte lettre avoit esté substraicte, j'envoyay incontinent solliciter ceulx, qui avoient bonne affection en ceste cause, de le fère entendre à la dicte Dame, et de convaincre vers elle ceulx qui avoient ozé entreprendre ung tel faict, et qui la vouloient, contre toute rayson, mettre en guerre avecques le Roy.

Ce que ayant bien oportunéement sceu fère, ilz ont si bien irrité la dicte Dame qu'elle a monstré d'en estre fort courroucée, et qu'en toutes sortes elle vouloit sortir par quelque aultre meilleur moyen hors de cest affère; dont, assignant jour à ceulx de son conseil d'en venir délibérer devant elle, les ungs, pour rompre le coup, ont trouvé bon de s'absenter en ceste ville par prétexte du terme de la justice, et les aultres, ne pouvant contradire à cella, y sont venuz aussi pour le mesme prétexte, mais en effect ce a esté pour fère des assemblées séparéement avec les partisans et amys, pour voir comme ilz pourroient, de chascun costé, advancer leur intention et retarder d'aultant celle des aultres.

Et enfin milord Quiper, qui est chef de la partie contraire, après avoir bien consulté avecques les siens, avoit, au partir de ceste ville, délibéré de s'en aller en la contrée pour allonger et interrompre la matière; mais le comte d'Arondel le prévint en son propre logis, et le somma de se trouver, le IIIe jour après, devers la Royne leur Mestresse pour résouldre cestuy et aultres très urgentz affères, «qui ne pouvoient, disoit il, sans mettre la dicte Dame et son royaume en grand dangier, estre plus prolongez.»

Icelluy Quiper, en grand collère, luy respondit qu'il ne délibéroit de retourner en court, qu'il ne fût plus de trois foys fort expressément appellé, veu que la Royne tenoit si peu de compte d'observer les choses une foys arrestées, et qu'elle mesprisoit à ceste heure ses conseilz, et ne recepvoit plus sinon ceulx qui luy estoient très dommaigeables, ès quelz il ne vouloit en façon du monde intervenir.

Le comte répliqua que à la charge qu'il avoit ne convenoit bien de gouverner ainsy ce royaulme par collère, car c'estoit par rayson et justice qu'il le debvoit modérer, et qu'il se sçauroit aussi bien courroucer que luy s'il vouloit; mais qu'il prévoyoit ung si grand inconvéniant d'une généralle sublévation en ce royaulme et de tant de guerres avecques les estrangiers, qu'il ne pouvoit pour son debvoir différer plus longtemps d'en avertyr sa Mestresse, et qu'il falloit que luy, comme son premier conseiller, s'y trouvast présent pour en dellibérer, ce que, s'il reffuzoit de fère, qu'il fût asseuré qu'il luy seroit reproché; et que, absent ou présant, il ne lairroit de bien chanter les vespres au secrétaire Cecille, car ce n'estoit que d'eulx deux que procédoit le retardement de toutz les affères de ce royaume. Cella fut lors cause que le dict Quiper s'estant ung peu remiz, et estant le propos venu à plus gracieulx termes entre eulx, ilz se promirent l'ung à l'aultre de se trouver, le cinquiesme jour après, à Amptoncourt.

Pendant laquelle assignation, le secrétaire Cecille fit tout ce qu'il peult pour destourner la dicte Dame de son bon propos, et luy oza bien dire assés licentieusement, présent le comte de Lestre, qu'elle s'en alloit habandonnée de ses meilleurs serviteurs, puysqu'elle se vouloit ainsy précipiter d'elle mesmes en ung manifeste et trop certain péril de sa propre personne et estat par la restitution et dellivrance de la Royne d'Escose.

A quoy, en collère, elle luy demanda comme il cognoissoit cella, car jusques à ceste heure, elle n'avoit ouy nulle rayson de luy là dessus qui ne fût playne de passion et de hayne, et comme il ne respondoit rien, le comte de Lestre dict: «Voyez, Madame, quel homme est le secrétaire, car se trouvant hier avec nous tous à Londres, il asseura qu'il vous donroit conseil de restituer la Royne d'Escoce, et meintennant il parle en toute aultre façon.»--«Ainsy, respondit elle, me raporte il plusieurs choses assés souvant de vostre part, qui puys après est tout le contraire. Quoyqu'il y ayt, maistre Secretary, dict elle, je veulx sortyr hors de cest affère et entendre à ce que le Roy me mande, et ne m'en arrester plus à vous aultres frères en Christ.»

Sur cella, m'estant arrivée la dépesche du Roy du IIIIe de may, il a esté le plus à propos du monde que j'aye faict ceste troisième recharge, du XXIIe du dict moys, à la dicte Dame, comme je luy ay desjà mandé, par laquelle voyantz les adversayres qu'elle se layssoit conduyre à la rayson, et que desjà elle m'accordoit de retirer ses forces hors d'Escoce et de procéder à la restitution de la Royne sa cousine; après que j'en ay heu aussi parlé au conseil, ilz ont préparé l'ung d'entre eulx pour venir, en présence des aultres, tenir le merveilleux et bien insolant propos qui s'ensuyt;

C'est de dire à la dicte Dame «qu'elle estoit estrangement pipée et trompée en ceste affère, car il estoit désormais trop clair que ceulx, de qui elle commançoyt de suyvre le conseil, estoient toutz gens partiaulx et bandez contre elle en faveur de la Royne d'Escoce, et qu'il n'y avoit rien plus aparant et vraysemblable; que les propos de moy ambassadeur estoient emprumptez, ou de Mr le cardinal de Lorrayne qui m'avoit mandé d'ainsy parler, ou de la Royne d'Escoce qui m'en avoit prié; et que, veu les affères que le Roy avoit chez luy, il n'estoit pour mander et encores moins pour fère ce que je disoys; et que desjà l'on avoit passé si avant aulx choses d'Escoce qu'il n'estoit plus temps de s'en retirer, ny la dicte Dame ne pourroit désormais, sans dangier et sans perdre trop de réputation, rappeller ses forces de Lislebourg; mais que, si elle poursuyvoit son entreprinse, il estoit trop évidant que l'Escoce s'en alloit conquise, et les Escouçoys toutz renduz ses subjectz et tributaires, et son authorité establye au dict pays, et sa religion à jamais confirmée par toute l'isle;

»Que ce qu'il disoit estoit ung bon et droict conseil, et ce qu'on alléguoit au contraire estoit tout faulx et suspect, et qu'il vouloit mourir pour une si digne querelle, laquelle convenoit à la grandeur et dignité de la couronne d'Angleterre, non de se mouvoir ainsy ny de changer de délibération pour les parolles d'un ambassadeur, comme il sembloit que la dicte Dame vouloit fère, et que le Roy, Henry VIIIe, n'eust pas lasché prinse, ainsy que honteusement et misérablement l'on le conseilloit à elle de le fère; et qu'il offrait, au cas que, pour l'amour de la Royne d'Escoce, les Françoys passassent de deçà, que luy mesmes luy yroit trancher la teste, s'il playsoit à la Royne luy en bailler la commission, s'atachant particullièrement au comte de Lestre comme pour le taxer qu'il ne se monstroit fidelle en cest endroict à sa Mestresse.»

Le comte luy a respondu «que ces propos estoient d'ung homme indigne d'estre au conseil de la Royne, et que, de sa part, il l'avoit conseillée droictement sellon conscience et honneur, et sellon qu'il estoit dellibéré de vivre et mourir en l'opinion qu'il luy avoit donnée, et mesmes à maintenir, contre quiconques vouldroit dire le contraire, qu'il ne luy avoit rien dict qui ne fût digne d'ung très bon et très fidelle conseiller, serviteur et subject; et puysqu'ilz en venoient là, qu'ilz fissent tout le piz qu'ilz pourroient de leur costé, et que la dicte Dame regardât quel party elle vouldroit prandre, car luy et plusieurs aultres estoient résoluz de persévérer à jamais en leur délibération.»

La dicte Dame, se trouvant en perplexité, a respondu en collère au premier qui avoit parlé, «que ses conseilz estoient toutjour semblables à luy mesmes, qui ne luy en avoit jamais donné que de témérayres et dangereux, et que, tant s'en falloit qu'elle vollût avoir ung aultre royaulme au pris qu'il disoit de la vie de sa cousine, qu'elle aymeroit mieulx avoir perdu le sien que de l'avoir consenty; et qu'il n'entreprint sur sa teste de tenir jamais plus un tel langaige, et qu'au reste eulx toutz mettoient ses affères, et elle, et son estat, en grand dangier, de se porter ainsy tant contraires et opposans en leurs opinions.»

Sur cella, après quelque peu de silence, le comte d'Arondel a commancé de dire «que la collère, ny la passion, ny la hayne ou amytié, qu'on pouvoit avoir à la Royne d'Escoce, ne les debvoit mouvoir de donner conseilz précipitez ni dangereux à leur Mestresse, ny de venir à nulle contention entre eulx, ains procéder en tout par prudence et modération; et que luy vouloit, en présence d'elle et de son conseil, librement dire qu'il estoit trop clair qu'en l'entreprinse d'ayder une partie des Escouçoys qui estoient désobéyssantz, ou qui avoient quel autre prétexte que ce fût contre leur Royne Souverayne, ne pouvoit avoir rien de seurté, ny d'équité, ny de proffict, ny rien aultre chose que force difficultez, force despences, une très mauvaise estime des gens de bien, une grande offance des aultres princes, et une très certaine ouverture de plusieurs guerres, que la dicte Dame et son royaulme n'estoient pour pouvoir soubstenir;

«Que c'estoit mal juger des parolles miennes, qu'elles fussent empruntées, car jusques icy l'on les avoit trouvées conformes à celles du Roy Mon Seigneur, et leur mesmes ambassadeur par ses lettres les avoit souvant confirmées; et qu'on n'avoit encores veu, quant ung ambassadeur d'ung si grand prince avoit résoluement dict _ouy ou non_, qu'il se trouvât puys après aultrement; car seroit exemple fort nouveau, qu'ung ambassadeur se mît en dangier d'estre désadvouhé, et n'en fauldroit plus envoyer si l'on en venoit là; par ainsy, qu'ayant esté mon dire clair et exprès, il n'y avoit point de doubte qu'il ne fût procédé du commandement et de l'intention du Roy Mon Seigneur;

»Qu'il n'y auroit ny honte, ny dangier, de se retirer de ceste entreprinse d'Escoce; de honte, parce que cella se feroit sur l'instance et prière d'ung grand Roy pour conserver la paix et les trettez, lequel promettoit non seulement de n'attempter rien de son costé, mais d'accomplir toutes choses à l'advantaige de la Royne; et encores moins de dangier, car ne seroit mal aysé de ramener les gens qui estoient à Lislebourg jusques à Barvich, sans qu'on en perdit pas ung;

»Que possible le Roy Henry VIIIe n'eust pas vollu lascher prinse, mais de son temps l'Angleterre estoit en meilleure disposition et mieulx unye que meintennant, et si l'avoit il merveilleusement espuysée et ruynée pour les guerres de France; ès quelles toutesfoys il n'avoit jamais ozé rien entreprendre qu'il n'eust ung Empereur pour compaignon, là où tant s'en failloit qu'on peult fère meintennant estat du Roy Catholique, son filz, que au contraire l'on l'avoit bien fort offancé, et si enfin les entreprinses du Roy Henry en France estoient tornées à rien; que pourtant la dicte Dame advisât de prendre l'expédiant qui plus luy pouvoit admener de paix et de seurté en son royaulme, qui plus luy pouvoit confirmer l'amytié des aultres princes, et qui plus pouvoit justiffier la droicture de ses intentions envers Dieu et les hommes.»

A ceste opinion ayant celluy du conseil, qui est le plus homme de guerre, adjouxté qu'il se offroit d'aller luy mesmes retirer les Anglois, qui estoient à Lislebourg, en si bonne sorte que, sans aulcun dangier et à l'honneur de la Royne, il les reconduyroit toutz à Barvich, il fut conclud qu'on advertiroit incontinent le comte de Sussex de l'accord d'entre la dicte Dame et moy, pour donner ordre qu'on n'eust à fère nulle entreprinse davantaige dans l'Escoce.

Mais, le lendemain, survint ung inconvéniant qui cuyda tout gaster, car ayant l'évesque de Roz escript une fort courtoyse lettre au comte de Lestre pour obtenir de la Royne qu'elle luy vollût donner audience, affin d'avoir confirmation de sa bouche des choses que je luy avois dict qu'elle accordoit, pour les pouvoir, plus seurement escripre; elle ne se peult tenir qu'elle ne dict au dict comte que la lettre l'arguoit de souspeçon, qu'on luy imposoit, d'avoir trop prins à cueur le party de la Royne d'Escoce: laquelle parolle le piqua si fort qu'après s'estre plainct de ce qu'elle vouloit ainsy tourner l'honnesteté de la lettre à son trop grand préjudice, il luy dict: «qu'il ne luy avoit jamais donné occasion de penser aultrement de luy que comme d'ung sien bon conseiller, qui a toutes les obligations du monde de ne luy estre jamais aultre que son très obéissant et très fidelle serviteur;

«Que, en ce qu'il luy conseilloit de la Royne d'Escoce, il croyoit, comme en Dieu, que consistoit tout son repos et sa principalle seurté, et que de fère le contraire estoit sa ruyne et destruction, et qu'il ne changerait jamais d'adviz, estant en elle de suyvre lequel qu'elle vouldroit; mais que, pour ne luy donner aulcun souspeçon de luy, il se privoit désormais fort vollontiers de n'entrer plus en son conseil.» Et ainsy s'en partit pour lors, et s'en vint à Londres, bien que, incontinent après, la dicte Dame luy envoya, et au marquis de Norampton, une commission pour parler au dict évesque de Roz, affin de luy confirmer les choses qu'il desiroit, car pour encores elle ne le vouloit admettre en sa présence; toutesfois cella a esté rabillé despuys, et le dict comte mesmes a faict parler le dict évesque à la dicte Dame.

Ceste tant grande division de court, laquelle est encores plus grande dans le royaulme, est cause dont, pour ne laysser intéresser le Roy ny sa couronne d'une si ancienne alliance, j'ay ainsy entreprins de m'oposer à ceulx de ce conseil qui s'esforcent de la luy oster, qui ne sont personnaiges guières principaulx, ny bien fort authorizez, pour me joindre aulx aultres qui font tout ce qu'ilz peuvent pour la luy conserver, qui sont les premiers et plus nobles de ce royaulme, et d'en escripre ainsy que j'ay faict à Leurs Majestez.

CXIVe DÉPESCHE

--du XVIe jour de juing 1570.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Vollet._)

Nouvelle irritation d'Élisabeth contre l'évêque de Ross, Marie Stuart et le duc de Norfolk.--Changement opéré dans les résolutions de la reine d'Angleterre.--Nouvelles d'Écosse, où le traité conclu par l'ambassadeur a commencé à recevoir son exécution.--Mesures prises contre ceux qui répandraient les bulles du pape en Angleterre.--Affaires d'Allemagne.--Propositions que doit faire le pape à la diète de Spire.--Messager envoyé à Londres par l'amiral Coligni.--Motifs qui ont changé les résolutions d'Élisabeth.

AU ROY.

Sire, il n'y avoit guières plus de deux heures que le Sr de Vassal estoit party, pour vous aporter ma dépesche du XIe du présent, quand le Sr de Sabran est arrivé avec celle de Vostre Majesté du dernier du passé, sur laquelle m'ayant la Royne d'Angleterre assigné audience à demain, je mettray peyne, Sire, de fère, s'il m'est possible, qu'elle veuille bien conformer son intention à ce que me mandez estre de la vostre; et de luy oster, si je puys, une nouvelle offance, que, despuys huict jours, elle a conservé contre l'évesque de Ross avec tant d'indignation qu'elle jure de ne le vouloir jamais veoir, ainsy que le Sr de Vassal vous l'aura peu dire, chose que je crains assés que me sera bien difficile de remédier, et qui pourra possible retarder beaucoup les affères de la Royne d'Escoce; mesmement que ceulx, qui nous sont contraires, ont heu desjà de quoy fère de là ung mauvais office contre elle, c'est de changer la pluspart des bonnes dellibérations qui avoient esté faictes sur les choses du Nord et d'Escoce; et ont aussi miz tant de traverse à la liberté du duc de Norfolc, qu'il semble qu'elle soit meintennant bien fort retardée, ny ceulx qui veulent bien à la Royne d'Escoce et au dict duc n'ont peu mieulx, pour ce coup, que de céder ung peu au courroux de leur Mestresse; dont le comte de Lestre s'est absenté pour douze ou quinze jours en sa maison de Quilingourt, et le comte d'Arondel s'en est venu en ceste ville. Et cependant noz affères dorment, sinon en tant que noz ennemys les vont réveillant pour les fère eschapper; mais j'espère qu'après le retour du dict évesque et de ces seigneurs, nous y donrons telle presse qu'il nous y serra baillé une bonne ou bien une mauvaise résolution.

J'entendz que la dicte Royne d'Angleterre a heu si grand désir de contanter Vostre Majesté, sur ce qu'elle m'avoit promiz de révoquer ses gens de Lislebourg, que, l'ayant, incontinent après ma précédante audience, mandé au comte de Sussex, il les a heu retirez premier qu'on luy ayt peu fère nul contraire mandement; de sorte que Drury, avec ses quatorze centz hommes, car plus grand nombre n'en avoit il mené par dellà, a esté de retour à Barvyc le IIIIe de ce moys: j'en sçauray demain par la dicte Dame encores mieulx la certitude, et pareillement si elle aura poinct retiré sa garnyson de Humes et de Fascastel. L'on dict que le comte de Lenoz est arrivé à Lislebourg, et que ceulx du party du jeune Prince, son petit filz, l'ont associé au gouvernement; néantmoins que le duc de Chastellerault et les trois comtes d'Honteley, d'Arguil et d'Athel, lesquelz ont, dez le Xe de may, soubzsigné à l'authorité de la Royne d'Escoce, et qui se portent toutz quatre conjointement lieutenants d'elle, avec l'aprobation du reste de la noblesse et du pays, commancent de réduyre toutes choses bien fort à leur dévotion.

Cependant l'on se trouve icy en grand perplexité et en plusieurs difficultez, pour la bulle dont vous ay cy devant escript, et en ont ceulx de ce conseil miz la matière en délibération; mais ne s'en pouvans bien accorder, ilz ont faict une grande assemblée des plus sçavans de ce royaulme pour veoir comme il y fauldroit procéder; et m'a l'on dict qu'il est résolu que ceulx, qui auront ozé, ou qui auzeront cy après, entreprendre d'aficher bulles, proclamations, placartz ou aultres telles choses si expresses contre la Royne, en lieux publicz, seront attainctz et convaincuz de lèze majesté, et les aultres qui s'en trouveront seulement saisis, n'encourront pas du tout si grand crime, mais ilz n'évitteront pourtant l'indignation du prince; et semble bien que, à l'ocasion de la dicte bulle, les Catholiques sont plus durement traittez, et qu'on a plus grand aguet à les observer de près qu'on n'avoit auparavant; mesmes le dict évesque de Roz a senty que cella est venu ung peu hors de temps pour sa Mestresse.

L'escuyer du prince d'Orange arriva icy la sepmaine passée, sur les navyres qui revenoient de conduyre la flotte de Hembourg; qui a aporté lettres de son maistre à ceste Royne, et au comte de Lestre, et au secrétaire Cecille, et encores d'aultres lettres à la dicte Dame de son agent qui est en Allemaigne, en datte ces dernières du XXVIe de may; qui contiennent divers adviz, premièrement, que la diette a esté prolongée du XXIIe de may au XXIIe de juing, et que le Pape a fort conjuré l'Empereur de s'y trouver, qui aultrement s'en vouloit fort excuser, et ce, pour deux considérations, que Sa Saincteté a heues, dont l'une se publie assés, qui est pour mettre en avant ung décrect qu'il ne soit désormais plus loysible aulx Allemans d'aller travailler les estatz des aultres princes chrestiens, par prétexte de secourir leurs subjectz pour la cause de la religion; et l'aultre, laquelle on tient secrecte, est pour fère passer ung aultre décrect contre les comte Pallatin et duc de Vitemberg, et contre quelconques princes, ou aultres, qui se seroient despartys et séparez des deux religions receues en l'Empire: sçavoir, la Catholique et celle de la confession d'Auguste, affin de les priver non seulement de l'eslection, dignitez, charges, estatz et aultres leurs prééminances, mais y en subroger tout incontinent d'aultres, et les exclurre eulx, pour jamais, de la paix publicque d'Allemaigne. Ce qu'ayant le duc Auguste descouvert, et craignant que la présente désauthorisation et ruyne de ces princes ne fût puys après celle de luy mesmes, a vollu interrompre la dicte diette; mais ne le pouvant fère, les dictes lettres portent que, par prétexte de conduyre sa fille en son mesnaige, il s'est accompaigné du Lansgrave et de huict ou neuf mil chevaulx, pour s'opposer aulx décrectz, et qu'ung chacun juge, puysqu'il s'en vient ainsy à Heldelberg, qu'il se trouvera sans faulte à la dicte diette et que mal ayséement s'achèvera elle sans quelque tumulte, puysque luy et les aultres princes se vont ainsy acompaignant; qu'il s'estimoit que le Cazimir, incontinent après la dicte diette, ou bien plustost, s'achemineroit avec ses reytres au secours des Princes et de l'Admyral de France; que le duc Jehan Guillaume de Saxe avoit donné pour Vostre Majesté le alliguet[9] à ses gens pour les fère marcher par tout le moys de may; et qu'il avoit dict aulx aultres princes protestantz que ce qu'il en faisoit n'estoit que pour se maintenir en crédit vers Vostre Majesté, et en la pancion que vous luy donnez; laquelle luy faisoit bien besoing pour s'entretenir, mais qu'il ne nuyroit en façon du monde à ceulx de la nouvelle religion; et qu'au reste, l'on se resjouyssoit bien fort en Allemaigne de ce que le Roy d'Espaigne s'estoit modéré vers les Flamans de leur avoir ottroyé ung pardon général par où l'on espéroit que les Pays Bas se maintiendroient en paix; et est l'on icy après à dépescher le dict escuyer pour s'en retourner devers son maistre.

[9] La solde du mois.

Mr l'Amyral a trouvé moyen de fère passer jusques icy en grand dilligence devers Mr le cardinal de Chatillon ung messagier, qui n'a point aporté de lettres, mais seulement créance de bouche; de laquelle je n'ay encores entendu le contenu, sinon que on m'a dict que c'est pour les choses d'Allemaigne, et si n'ay rien sceu du dict homme jusques à ce qu'il a esté renvoyé, car n'a esté arresté que deux jours icy, et s'en retourne, à ce qu'on dict, par Paris soubz quelque passeport emprumpté.

Ce XVIe jour de juing 1570.

A LA ROYNE.