Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième

Part 15

Chapter 153,786 wordsPublic domain

Sire, premier que le comte de Sussex ayt sceu, ou au moins premier qu'il ayt peu fère sçavoir au capitaine Drury à Lislebourg, l'accord d'entre la Royne d'Angleterre et moy, touchant retirer les Anglois hors d'Escoce, icelluy Drury avoit desjà envoyé sommer le duc de Chastellerault et ceulx de son party, qui estoient au siège de Glasco, de luy randre les fugitifz d'Angleterre, ou bien de les habandonner, et surtout de luy donner parolle de ne recepvoir aulcuns estrangiers dans le pays. A quoy luy estant baillé pour responce par le secrétaire Ledinthon, qui eut charge de la luy fère, qu'ilz n'estoient prestz ny de randre les fugitifz, ny de reffuzer aulcun secours estrangier, ains, si les Françoys ne venoient bientost que luy mesmes les yroit quéryr, le dict Drury avec ses Anglois, et le comte de Morthon avec un nombre d'Escouçoys du contraire party, ont marché jusques au dict Glasco, là, où ne les ayant le dict duc attanduz, ilz ont estimé qu'ilz pourroient exécuter d'aultres plus grandes entreprinses, s'ilz passoient plus avant vers Dombertran. Mais estant, sur ce poinct, arrivé au dict de Sussex l'advertissement de l'accord, il l'a incontinent envoyé notiffier au dict Drury, affin d'arrester son progrès; et néantmoins parce que, par une dépesche du mesme jour, il a escrit à sa Mestresse que les siens avoient commancé de bien fère à Glasco, et que despuys ilz s'estoient acheminez à Dombertrand, et qu'en mesmes temps ce que je vous ay mandé, Sire, de la bulle du Pape estoit advenu, et aussi que de France l'on mandoit y avoir plus grande aparance de guerre que de paix, la dicte Dame a cuydé délaysser toutz nos bons propos d'accord pour retourner à celluy, qu'elle avoit auparavant, de continuer la guerre en Escoce; mais j'avois desjà sa promesse si expresse du contraire, et le fondement avoit esté miz si bon aulx bonnes dellibérations; que les mauvais n'ont peu, pour ce coup, remettre sur les mauvaises, dont avons tant faict qu'il a esté résolument escript au dict de Sussex d'acomplyr icelluy accord, quant de l'aultre costé l'on l'accomplyra. Bien luy a esté mandé qu'il ayt à entretenir toutjours ses troupes en estat de la frontière, de peur de la descente des Françoys, comme de mesmes a esté ordonné icy que, pour encores, les grandz navyres ne partent point, mais que, pour la mesmes peur du passaige des Françoys, l'on les tiegne toutz prestz à la voyle; et les seigneurs de ce conseil ont mandé à l'évesque de Roz et à moy qu'on avoit desjà bien advancé de satisfère de leur part aulx choses promises, et qu'à nous touchoit meintennant de dilligenter l'exécution du surplus.

Cependant le dict évesque a esté admiz à la présance de la dicte Dame, laquelle toutesfoys ne l'a receu sinon cérémonieusement et assés sévèrement, en présence de ceulx de son conseil, à cause des souspeçons auparavant conceues contre luy; mais après qu'en se purgeant fort honnorablement, il a heu tout librement confessé qu'il avoit une seule foys, et non plus, ouy ung messaige du comte de Northomberland, qui luy offroit de mettre la Royne sa Mestresse en liberté, et de la ramener en son royaulme, pourveu qu'on luy fornyst de l'argent, auquel il avoit respondu que sa Mestresse ne vouloit partir d'Angleterre sans le gré et bonne grâce de la Royne sa bonne soeur, ny elle n'avoit point d'argent pour luy envoyer; et qu'il a eu offert qu'au cas qu'il se peult jamais vériffier nulle aultre pratique contre luy avec ceulx du North, qu'il renonçoyt à toutz ses privilèges d'ambassadeur, d'évesque, et d'estrangier, et de son saufconduict, pour se soubzmettre aulx extrêmes punitions des plus rigoureuses loix de ce royaulme, la dicte Dame a monstré qu'elle en demeuroit satisfaicte; et l'ayant tiré à part, a receu fort humainement de ses mains les lettres que la Royne d'Escoce luy escripvoit, et a commancé de tretter privéement et fort familièrement sur icelles avec luy, de sorte que, se raportant ceste négociation aulx miennes trois précédantes, ung chacun juge que la chose s'en va si bien acheminée, qu'il s'en peult espérer ung assés prochain et assés bon succez.

Je mettray peyne, Sire, de vous expéciffier par mes premières les poinctz et particullaritez où l'on en est meintennant, et adjouxteray seulement icy que les seigneurs du dict conseil sont en ceste ville pour adviser de quelque expédiant avecques les marchantz, touchant l'accommodement des différandz des Pays Bas; et aussi pour veoir comme il faudra procéder sur le faict de la bulle du Pape, ayant esté l'adviz d'aulcuns qu'on debvoit purger et examiner par sèrement là dessus les principaulx Catholiques de ce royaulme, et procéder tout incontinent contre ceulx qui se trouveront ou coulpables, ou attainctz du faict, par la rigueur des loix mareschalles[7], qui portent condempnation de mort sans figure de procès; mais j'entendz que la prudence de la dicte Dame ne leur a acquiescé, laquelle ne s'est vollue esloigner des conseilz des modérez, qui la persuadent de n'offancer les Catholiques qui luy sont obéyssantz. Sur ce, etc.

Ce Ve jour de juing 1570.

[7] C'est-à-dire, les _lois martiales_. Voyez DU CANGE au mot _Marescalcialis_, tom. IV, col. 543.

CXIIIe DÉPESCHE

--du XIe jour de juing 1570.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Vassal._)

L'Évêque de Ross mis en entière liberté.--Négociation pour le rétablissement de Marie Stuart; conditions proposées par Élisabeth.--Espoir de l'ambassadeur que le traité pourra se conclure prochainement, et demande d'instruction à ce sujet.--Même espoir que la liberté sera bientôt rendue au duc de Norfolk; chefs d'accusation sur lesquels il a été tenu de s'expliquer.--Affaires des Pays-Bas; grand armement fait en Angleterre, où l'on craint une entreprise de la part du duc d'Albe.--_Mémoire._ Conditions que l'on dit être offertes par la reine de Navarre pour la pacification de France.--Affaires d'Écosse.--État de la négociation dans les Pays-Bas.--Sollicitations faites auprès d'Élisabeth pour obtenir la liberté du duc de Norfolk.--_Mémoire secret._ Détails circonstanciés de toutes les discussions qui ont déterminé le conseil d'Angleterre à se déclarer pour le maintien de la paix avec la France.--Intrigue de ceux du parti contraire, afin d'empêcher cette décision.

AU ROY.

Sire, pour s'aquitter la Royne d'Angleterre de la parolle, qu'elle m'avoit donnée, qu'aussitost qu'elle auroit receu une responce, qu'elle attandoit de la Royne d'Escoce, elle procèderoit au faict de sa restitution avec tant de dilligence, que Vostre Majesté jugeroit qu'avec plus grande ne se pourroit fère, elle a desjà fort amplement traitté, avec Mr l'évesque de Roz, des moyens et expédians qu'elle veult estre suyviz en cella, et des seuretez et condicions qu'elle désire luy estre gardées. A quoy le sieur évesque ne luy a contradict en rien, ny ne luy a rien reffuzé; mais luy ayant monstre les choses qui en cella se pourroient trouver facilles ou difficiles, elle a monstré de ne se restraindre tant aulx plus difficiles, qu'elle ne se veuille bien accommoder à celles qui seront en la puyssance de la Royne d'Escoce d'acomplyr; et ainsy elle a ottroyé au dict sieur évesque sa pleyne liberté, avec licence d'aller conférer librement avec sa Mestresse; lequel desjà l'est allée trouver, et a emporté ung bien ample saufconduict pour envoyer les sires de Leviston ou de Bethon en Escoce, affin d'exécuter ce qui a esté arresté, entre la dicte Dame et moy, de retirer les siens hors du pays.

J'estime, Sire, que le dict évesque de Roz aura escript toute sa dernière négociation à Mr l'archevesque de Glasco pour la fère entendre à Vostre Majesté, qui sera cause que je ne vous toucheray icy les particularitez d'icelle sinon en ce qu'il a semblé que la dicte Dame vouloit fort incister d'avoir le Prince d'Escoce en ses mains; et qu'il fût envoyé par Vostre Majesté aulcuns des parans de la Royne d'Escoce à estre icy quelque temps ostaiges, pour l'observance des choses qui seront promises; et que la ligue se conclût offancive et deffancive entre l'Angleterre et l'Escoce. Mais j'espère, Sire, qu'elle se contantera à moins; et affin que aulcune longueur n'y puysse venir de nostre costé, le dict sieur évesque m'a très expressément requis de suplier très humblement Vostre Majesté qu'il vous playse m'envoyer, par ce mesme gentilhomme présent porteur, ung pouvoir ample pour assister en vostre nom au traitté qui se fera; lequel, pendant que les choses se monstrent en assés bonne disposition, il estime estre très nécessaire de conclurre sans délay, ou aultrement il y courra ung manifeste dangier d'en perdre pour jamais l'occasion. Mais, par mesme moyen, il sera vostre bon playsir, Sire, de m'envoyer une particulière instruction des poinctz où vous desirez que cest affère se réduise pour vostre service, affin que vostre intention soit (s'il m'est possible) toute la règle de ce qui s'y fera.

Les affères du duc de Norfolc semblent prendre ung mesme acheminement que ceulx de la Royne d'Escoce, car la Royne, sa Mestresse, a enfin envoyé deux de son conseil parler à luy, qui ne luy ont touché que cinq poinctz; sçavoir: celluy de son mariage avec la Royne d'Escoce, comme est ce qu'il l'avoit ozé pratiquer sans le sceu de sa Mestresse; celluy d'une lettre qu'il avoit escripte au comte de Mora, où il disoit avoir passé si avant au mariage qu'il ne pouvoit avec son honneur et conscience s'en retirer; le troizième, s'il ne s'en vouloit point despartyr maintennant, sans jamais y entendre, sinon avec le congé de la dicte Royne sa Mestresse; le quatriesme estoit de la religion, comme souffroit il que toutz ses principaulx officiers et serviteurs fussent ou déclairez ou suspectz Catholiques; et le cinquiesme, quelle seurté vouloit il donner à la Royne sa Mestresse de luy demeurer à jamais fidelle et obéyssant subject et serviteur. A toutes lesquelles choses j'entendz qu'il a si bien et sagement respondu que la dicte Dame en est assés satisfaicte; et s'espère qu'il sera remiz, du premier jour, en sa mayson de ceste ville, mais encores soubz quelque garde, pour quelques jours.

L'espérance de la paix de vostre royaulme ayde grandement à l'advancement des affères de l'ung et de l'aultre, et estime l'on que, succédant icelle, tout yra bien pour eulx; mais aussi, si elle ne se conclud, aulcuns ont opinion que cecy n'aura esté qu'une aparance pour pouvoir passer l'esté sans trouble, et qu'ilz tremperont encores cest yver en leurs accoustumées prysons.

J'entendz que le duc d'Alve mène ceulx cy d'ung grand artiffice sur l'accord de leurs différantz; car, d'ung costé, il les brave bien fort, et les adoulcit encores plus de l'aultre, et leur donne de grandes espérances de la bonne affection que son Maistre a d'accommoder, mieulx que jamais, leur trafficqz en toutz ses pays; bien que, entendant la Royne d'Angleterre qu'aulcuns de ses fugitifz sont passez devers le dict duc, et d'aultres sont allez en Espaigne, et qu'on lève maintennant des gens de guerre en Flandres, elle souspeçonne que c'est plustost contre elle que pour la réception de la Royne d'Espaigne, comme l'on en faict le semblant; et, à ceste cause, elle a commandé de mettre encores en ordre quatorze de ses grandz navyres, oultre ceulx qui sont desjà pretz. Sur ce, etc.

Ce XIe jour de juing 1570.

INSTRUCTION AU SR DE VASSAL de ce qu'il fault fère entendre à Leurs Majestez, oultre le contenu des lettres:

Qu'après que la Royne de Navarre, en apvril dernier, eust expédié devers le Roy les Srs de Telligny et de Beauvoys, lorsqu'ilz venoient du camp des Princes, et avec eux le Sr de La Chassetière pour adjoinct, elle fit une dépesche par deçà, laquelle a esté si longtemps sur mer, qu'elle n'est arrivée que despuys huict ou dix jours: et par icelle semble qu'on ayt cogneu que la dicte Dame inclinoit à la paix;

Et que par le dict La Chassetière elle ayt faict dire à part au Roy et à la Royne qu'il ne tiendroit à elle que la dicte paix ne se fît, et qu'elle suplioit Leurs Majestez de vouloir ottroyer à ceulx de la nouvelle religion l'éedict de l'an LXVII, qu'ilz apellent l'éedict de Chartres, et encores ung presche davantaige en la prévosté de Paris, et qu'avec cella elle s'esforceroit de les fère contanter et de conclurre la dicte paix;

Qu'aulcuns icy ont esté bien ayses de ceste disposition de la dicte Dame, comme advenue contre leur espérance, car pensoient que les ministres la tiendroient la plus destornée de ce désir qu'ilz pourroient. Aultres ont estimé qu'elle s'est trop hastée de parler d'icelluy éedict de Chartres, lequel ilz disent estre fort dangereux et de nulle seureté; et qu'il eust toutjours esté assés à temps de le requérir, car les menées de court ne permettent qu'on accorde jamais les choses ainsy qu'on les demande; ou bien attendre que le Roy l'eust offert de luy mesmes, et que eulx l'eussent lors tout librement et avec humilité receu de la pure concession et ottroy de Sa Majesté;

Que despuys, ne venant de France sinon toutjours nouvelles de continuation de guerre, et comme le Roy reffuzoit de rendre les offices et bénéfices à ceulx de la dicte religion, et de ne payer leurs reytres, Mr le cardinal de Chastillon, désespérant assez, pour ceste cause, de la paix, a sollicité plus vifvement que jamais les choses qui pouvoient servyr à se maintenir et à maintenir ceulx de son party en réputation par deçà, et à se procurer toutjours nouveaulx crédictz en Allemaigne.

A quoy semble que l'ayt davantaige confirmé de fère la venue d'ung aultre messagier, qui a esté dépesché de la Rochelle après le retour des depputez; lequel a aporté une forme d'articles, lesquelz à la vérité je n'ay pas veuz, mais l'on m'a dict qu'ilz contiennent que le Roy ottroye pour seureté à ceulx de la nouvelle religion la Rochelle, Sanxerre et Montauban, plus vingt quatre villes pour leur exercisse, lesquelles il nommera après la confection de la paix; que les haultz justiciers pourront fère prescher pour eulx, leurs subjectz, et ceulx qui y pourront assister; les gentishommes, qui ont moyenne justice, auront aussi presche pour eulx et leur famille seulement; que la vendition des biens eclésiastiques faicte par les Princes sera cassée; les offices de ceulx de la dicte religion demeureront vanduz; et que les Princes payeront et renvoyeront leurs reytres; et m'a l'on dict que desjà l'on a envoyé les dicts articles en Allemaigne avec des additions au marge, qui contiennent les raysons pourqnoy on ne les peult ainsy accepter.

Ung Allemand, qui naguières est arrivé de la part du comte Pallatin pour donner compte à la Royne d'Angleterre de l'estat des choses de delà, nomméement de ce qui se présume de la diette et des nopces du prince Cazimir son filz, dict que, parce que les levées du Roy en Allemaigne ne passent en avant, celles des aultres demeurent aussi en suspens, mais qu'au reste elles se tiennent prestes pour le besoing, et que le prince d'Orange s'est retiré pour quelques jours en l'estat d'une sienne parente, attandant les nopces du dict Cazimir, auxquelles il espère de pouvoir radresser ses affères; et que Mr de Lizy ayant passé par Helderberc, où il a séjourné ung jour ou deux, après avoir heu quelque petite conférance avec le dict Sr Pallatin, a prins le chemin de Genève avec une troupe de gentishommes Françoys qui vont trouver le camp des Princes.

Desquelles apparances de guerre, parce que ceulx cy voyent qu'elles ne font poinct cesser les propos qui se mènent de la paix, et qu'il se trouve encores des difficultez sur l'accord des différandz des Pays Bas, ilz deviennent assez irrésoluz comme debvoir procéder ez choses d'Escoce, et craignent bien fort que, de les poursuyvre davantaige, la paix de France et la victoire du Roy d'Espaigne sur les Mores[8] ne se convertissent en une guerre sur eulx; ce qui les faict plus vollontiers incliner aulx remonstrances que je leur fays là dessus. Et encores que le temps et l'ocasion pressent bien fort de pourvoir aulx affères d'Escoce, ou aultrement ilz vont incliner à la part des Anglois, sans que les Anglois y facent plus grand effort, le mesme temps et la mesme ocasion néantmoins semblent se monstrer bien à propos au Roy pour pouvoir meintennant conserver, sans grand coust et quasi par moyens paysibles, ce que sa couronne a heu toutjour d'alliance et d'authorité au dict pays; et croy que mal ayséement une aultre foys y pourra il, sans viollance et possible sans une grande guerre et à grandz fraiz et difficulté, y remédier.

[8] Cette victoire se rapporte aux avantages obtenus par don Juan sur les Maures d'Espagne, qui s'étaient soulevés en 1569. Il s'agit plus particulièrement ici, soit du combat devant Finix, qui entraîna le pillage de la ville (fin avril 1570), soit du combat livré dans les montagnes de Baza et de Filabres dans les premiers jours de mai 1570. Ces victoires furent immédiatement suivies d'un traité conclu ayec Abaqui, l'un des principaux chefs des révoltés, qui se rendit auprès de Don Juan, le 19 mai, et fit le lendemain sa soumission solennelle. Cependant la guerre continua quelque temps encore, par suite de la résistance d'Aben-Aboo, qui s'était fait proclamer roi d'Andalousie, sous le nom de Muley-Abdala; elle ne finit qu'au mois de novembre suivant, après qu'Aben-Aboo eut été tué par Seniz, autre chef des Mores.

Les souspeçons ne sont légiers à ceulx cy, du costé du Roy d'Espaigne, parce que deux des principaulx hommes d'Irlande sont allez à recours à luy, et luy sont allez offrir accez, entrée et obéyssance pour la protection de la religion catholique en leur pays; et pareillement aulcuns des principaulx fugitifz Anglois, qui s'estoient retirez en Escoce, sont passez devers le duc d'Alve. A l'ocasion de quoy, le comte de Lestre a, despuys dix jours, faict fère une plaincte à Mr l'ambassadeur d'Espaigne de ce qu'on recepvoit les rebelles de ce royaulme en Flandres; et il a respondu qu'il n'en sçavoit rien, mais qu'il ne fesoit double qu'ilz ne fussent bien receuz ez terres du Roy Catholique, puysqu'ilz estaient chassez pour estre Catholiques, mais que ce ne seroit pour y mener rien par armes contre la Royne d'Angleterre.

Or, en ce qui concerne les différandz des Pays Bas, il a esté bien près d'y mettre ung bon accord, car le duc d'Alve en a faict toutes les démonstrations du monde; et en mesme temps est advenu par des intelligences, que la Royne d'Angleterre a en Flandres, qu'on luy a faict veoir la coppie d'une lettre que le Roy d'Espaigne escripvoit au dict duc, par laquelle il luy mandoit de regaigner, par toutz les moyens qu'il pourroit, l'amytié de la Royne d'Angleterre et des Anglois; dont ilz estiment que la difficulté, qu'il sentoit lors en la guerre des Mores, le faisoit parler ainsy, et qu'à ceste heure ayant quelque bon succez en icelle, il se veult tenir plus ferme sur la restitution des prinses.

Sur laquelle restitution icelluy duc, à l'arrivée des dicts commissaires, leur a dict que la demande, qu'ilz estoient venuz fère des biens des Anglois, estoit très raysonnable; mais que celle des subjectz du Roy, son Maistre, qui demandoient pareillement d'avoir les leurs, n'avoit moins de rayson, et qu'il failloit venir à une mutuelle satisfaction des deux costez. Et néantmoins, s'estant puys après laissé aller à des expédiantz qui revenoient assés à son proffict, et qui donnoient grand espérance d'ung accord, il s'en est despuys desparty par ung adviz, qu'on luy a envoyé de deçà, d'ung aultre proffict plus grand d'envyron cent cinquante mil escuz, s'il retient les biens des Anglois; lesquelz biens il a desjà, pour ceste ocasion, faictz remettre de nouveau soubz sa main, ou bien les deniers qui sont provenuz de la vante d'iceulx; et meintennant l'on est après à fère quelque évaluation des ungs et des aultres, pour veoir si l'on pourra venir à quelque compensation.

Ceulx qui ont esté les plus contraires à la Royne d'Escoce et à ses affères commancent, à ceste heure, de se fère de feste et de luy promettre toute faveur et secours; et le mesmes est du duc de Norfolc, car ceulx qui ont esté ses plus mortelz ennemys se gettent à genoulx devant la Royne, leur Mestresse, pour la suplier pour luy; et bien qu'en cella y puisse avoir de la simulation, pour plustost prolonger que pour désir d'ayder ses affères, ilz semblent néantmoins estre resduictz à ung poinct que, si quelque nouveau accidant ou quelque grand malheur ne survient, ilz seront pour estre bientost accommodez.

AULTRE INSTRUCTION A PART:

Que ce qui plus me fait incister icy aulx choses d'Escoce, et en solliciter pareillement Leurs Très Chrestiennes Majestez, est qu'il ne peult revenir que à une merveilleuse diminution de leur estime et grandeur, de se laysser ainsy arracher comme par force la Royne d'Escoce et les Escouçoys de leur protection; et de souffrir que la Royne d'Angleterre leur emporte de leur temps ceste alliance, qui a esté conservée huict centz ans à la couronne de France, et laquelle assés souvant luy a esté très utille, et quelquefoys bien fort nécessaire.

Et je considère que, de s'y opposer meintennant par Leurs Majestez, ce n'est les mettre en nouvelle guerre, ains plustost divertir celle qui leur pourroit venir d'icy; ny mettre le Roy en grandz frays de ses deniers, ains empescher que les Anglois n'envoyent les leurs en Allemaigne contre luy; ny l'attacher à de grandes difficultez, car la seule démonstration de vouloir envoyer mille harquebouziers en Escoce, ou le passaige d'iceulx seulement, rendra ceste entreprinse achevée sans aulcunement venir aulx mains, de tant qu'ung chacun juge que la Royne d'Angleterre ne les sentyra sitost joinctz aulx Escouçoys partisans pour leur Royne, lesquels à présent sont les plus fortz, qu'elle ne viegne à telle composition qu'on vouldra; et si, ne demeurera que plus ferme en la paix, joinct que je n'ay faict ceste instance, sinon après que, par la conférance de ceulx qui entendent bien l'estat de ce royaulme, j'ay comprins que c'estoit jouer à boule veue.

Et puys, je voy que ceulx qui ont persévéré jusques icy en l'affection du Roy, s'ilz ne sont entretenuz de quelque bon espoir, voyre de quelque démonstration de son présent secours, comme de celluy seul entre les princes chrestiens, qui justement et légitimement peult mouvoir ses armes en ceste cause, ilz se vont sans aulcun doubte jetter ez braz du Roy d'Espaigne, et bien que ce ne soit aultant de droict, comme ez braz du Roy, ilz ont néantmoins desjà leurs messagiers devers luy, et à ceulx là est desjà faicte promesse de secours; mesme le duc d'Alve leur donne entendre qu'il est si prest qu'il ne reste sinon que la Royne d'Escoce envoye son pouvoir et consantement pour l'acepter.

Et de ce, la dicte Dame a naguières receu ses lettres ou bien celles de son Maistre, car je ne sçay encores duquel des deux; tant y a qu'on l'asseure fort que, en toutes sortes, elle sera assistée et aydée à sa restitution par le Roy Catholique, lequel cependant l'exorte de se réserver libre de son mariage, et de ne s'obliger à nul, sinon avec l'adviz et bon conseil qu'il luy en donnera.