Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième
Part 12
Je suis attandant, sire, qu'est ce qui résultera de cette détermination de conseil, et quelle responce la dicte Dame sera conseillée de fère à Vostre Majesté. Cependant j'ay esté adverty que l'exploict du comte de Sussex en Escoce a esté d'entrer en pays par trois endroictz; sçavoir: luy avec le principal de l'armée par Barvich, et sire Jehan Fauster avec la seconde troupe par Carleil, et milord Escrup avec le reste par ung aultre endroict; et que, le XVIIe d'apvril, le comte de Sussex a commancé de fère le gast, et mettre le feu à Ware, continuant ainsy jusques à Gadenart, où il a faict miner et pourter par terre la mayson du ler de Farneyrst; et là, le sir Jehan Fauster, ayant aussi miz le feu partout là où il a passé, s'est venu rejoindre à luy; et du dict Gadenart, après l'avoir bruslé, ilz sont allez brusler la ville de Fanic, et ont pareillement miné et rasé la maison du ler de Balchenech; puys, ont passé oultre jusques à Quelso, auquel lieu le ler de Suffort leur est venu offrir pleiges pour satisfaction de ce que l'on luy pouvoit demander; et peu après, milord de Humes y est aussi venu, lequel a parlé au dict comte de Sussex et luy a offert le semblable; mais ny l'ung ny l'aultre n'ont raporté aulcune bonne responce: et ce faict, icelluy Sussex a ramené ses gens, le XXIIIIe du dict moys, à Barvich. Mais, quant à milor Escrup, qui est entré par les marches d'Ouest, les choses ne luy ont succédé de mesmes, car il a esté rencontré par les Escouçoys qui luy ont deffaict la pluspart de ses gens, et dict on que luy mesmes est blessé; et que le comte de Vuesmerland s'est trouvé au combat, qui a cuydé estre prins. Despuys, l'on m'a dict qu'ayant le dict comte de Sussex receu le reste des forces, qui estoient demeurées derrière, délibère de rentrer du premier jour au dict pays et aller assiéger le chasteau de Humes, sinon que, sur ma remonstrance, ceste Royne luy mande de ne passer oultre; tant y a que s'il le faict, je ne pense pas que les Escouçoys ne luy donnent la bataille; mais je ne vous puys mander, Sire, aulcune chose certaine de leur apareil, parce que les passaiges sont tenuz extrêmement serrez.
Il est nouvelles que le duc de Chastellerault est hors de prison, et que ceulx qui tiennent le party de la Royne d'Escoce sont en beaucoup plus grand nombre, et sont les principaulx et les plus fortz du pays. Ceulx qui les favorisent icy, m'ont faict dire que, si la paix se conclud en France, leur affère se pourtera en toutes sortes fort bien, et que ce que j'ay déclairé à ceste Royne ne sera venu que le plus à propos du monde; mais, si la paix ne se faict poinct, qu'ilz craignent beaucoup que les choses n'en aillent que plus mal; et semble, Sire, que aulcuns de ceulx de la Rochelle, qui sont icy, n'espèrent guières qu'elle se puysse fère: mesmes j'ay adviz qu'il a esté mandé en Hembourg de fournir promptement les cinquante mil escuz de la lettre de crédit qui, en janvier dernier, a esté baillée à Mr le cardinal de Chatillon, ainsy que dès lors je le vous ay escript, et que le Sr de Lombres y envoyé présentement une aultre lettre de LX mil {lt} sterlings pour le prince d'Orange, qui est une somme qu'il a levée sur les esglizes des Flamans protestans résidans par deçà, et que le cardinal de Chatillon et luy sont après à dresser des contractz et des obligations pour fère fornyr encores par dellà cent cinquante mil escuz sur la prochaine flotte qui va au dict Hembourg. En quoy me semble qu'il y aura assés de difficulté, tant y a qu'ilz n'en sont hors d'espérance; et la Royne d'Angleterre, pour recouvrer deniers pour elle, a doublé l'emprunct, dont je vous ay naguières faict mention, jusques au nombre de trois mille privé scelz, desquelz elle espère tirer jusques à six ou sept cens mil escuz.
Elle et les siens monstrent avoir une très grande affection à l'accord des différandz des Pays Bas, et parce qu'il semble que la plus grande difficulté est meintennant à contanter les merchans anglois, l'on m'a dict que le secrétaire Cecille les ayantz assemblez là dessus, et les trouvans ung peu opiniastres, leur a résoluement déclairé que les princes veulent demeurer d'accord, par ainsy qu'ilz advisent entre eulx d'accommoder leurs affères. Sur ce, etc.
Ce VIIIe jour de may 1570.
Tout meintennant l'évesque de Roz me vient de mander qu'il a esté appellé, ceste après dinée, pardevant quatre seigneurs de ce conseil; lesquelz, après plusieurs propos, luy ont dict, que si la Royne d'Escoce veult rendre les rebelles d'Angleterre, qui se sont retirez en son royaulme, que cella mouvera grandement la Royne, leur Mestresse, d'avoir son cueur bien disposé envers elle; et n'ont passé plus avant: ce qu'il voyt bien estre une invention des ennemys de sa Mestresse pour retarder toutjour ses affères, es quelz ne luy reste plus aultre espérance, tant que ceux qui sont ici en authorité gouverneront, que celle que la dicte Dame a miz en Vostre Majesté. Et viens d'estre adverty que le comte de Sussex est rentré en Escoce, qu'il a prins le chasteau de Humes, et qu'il a miz garnyson dedans.
A LA ROYNE.
Madame, saichant que la Royne d'Angleterre estoit, tous ces jours, après à dellibérer en son conseil qu'est ce qu'elle auroit à fère ou dire sur ce que je luy avois proposé, de la part de Voz Majestez, en ma dernière audience, et voyant que je ne pouvois plus intervenir à luy fère là dessus nul aultre office, que celluy que j'avois desjà faict; qui, à la vérité, m'avoit bien semblé tel que je l'avois plustost disposée à la modération que à continuer son entreprinse en Escoce, j'ay envoyé ramentevoir par lettre à Mr le comte de Lestre, et par parolle au secrétaire Cecille, les occasions qui ont meu Voz Majestez de luy déclairer ainsy vostre intention; et comme ilz cognoissent assés que c'est ung debvoir, notoirement apartenant à vostre réputation: et à l'honneur de vostre couronne; lequel, quant vous n'en eussiez rien dict, ou que vous eussiez dissimulé de ne vous en soucyer, leur dicte Mestresse et eulx n'eussent layssé pourtant de penser que vous ne le pouviez obmettre; et que partant ilz veuillent, à ceste heure, bien pourvoir, de la part d'elle, qu'il ne soit faict chose qui puisse donner commancement d'altération à ceste tant bonne et mutuelle intelligence, qui rend Voz Majestez et la dicte Dame très utilles amys les ungs aulx aultres, et de laquelle bonne intelligence vous protestiez bien de ne vouloir en façon du monde (sinon contrainct par grande nécessité du debvoir et à trop grand regrect) jamais vous despartyr.
Sur quoy l'ung et l'aultre m'ont mandé de fort bonnes parolles, et telles qu'ilz me font encores reprendre quelque espérance: tant y a, Madame, que des premières responces que la dicte Dame m'a faictes, lesquelles je vous envoye par le Sr de Sabran, il se peult aulcunement bien cognoistre où va son intention. Je ne cognois pas que, pour cella, elle ayt encores changé de désir sur la paciffication de vostre royaume; mais il me semble bien que ceulx de la nouvelle religion, qui sont icy, n'espèrent guières qu'elle se face, lesquelz font toute la dilligence qu'ilz peuvent de recouvrer deniers comme pour continuer la guerre; et j'entendz qu'il vint hyer lettres d'Allemaigne à ceste Royne, par lesquelles l'on luy mande que le duc Hery de Bronsouyc a licencyé, par faulte de payement, la levée qu'il avoit arrestée pour Vostre Majesté; et que le maréchal de Hes, tout aussitost, a commencé d'en dresser une pour luy; et que l'Empereur, estant contrainct de s'en retourner à Vienne pour mettre ordre à une grande ellévation qui s'est sussitée en Austriche pour le faict de la religion, à laquelle semble que le Vayvaude veuille tenir la main, qui a desjà chassé les prestres et pillé les esglizes de ses pays, s'est excusée d'intervenir à la prochaine diette du XXIIe de ce moys, laquelle estoit assignée à Spire; et que, si ceulx de la religion avoient deniers, il ne fit jamais si bon en Allemaigne que meintennant. Sur ce, etc.
Ce VIIIe jour de may 1570.
INSTRUCTION AU DICT SR DE SABRAN de ce qu'il aura à fère entendre à Leurs Majestez, oultre la dépesche:
Que naguières furent miz en dellibération au conseil de la Royne d'Angleterre, elle présente, les trois poinctz qui s'ensuyvent: Le premier, qu'est ce qu'il estoit besoin de fère pour se pourvoir contre le Roy et le Roy d'Espaigne, desquelz l'amytié estoit desjà si suspecte qu'ilz estoient pour se monstrer tous déclairés ennemys, aussytost que l'ung pourrait avoir la paix avecques ses subjectz, et que l'aultre seroit venu à boult des Mores révoltez; le segond est quel ordre de bien maintenir la religion protestante, et effacer la mémoire et le désir de la catholique en tout ce royaume; et le troisiesme, comment procéder si seurement au faict de la Royne d'Escoce et de son royaulme, que tout l'advantaige en demeurast à la dicte Royne d'Angleterre et au sien.
Les adviz furent divers, car, quant au premier poinct, il y en eust qui dirent que n'ayans les deux Roys aulcune juste entreprinse en ce royaulme, comme ilz n'y avoient aussi aulcune juste prétention, il estoit à croyre qu'ilz ne cercheroient que d'estre satisfaictz de quelque offance, es quelles il les falloit honnestement contanter, et par ce moyen les retenir pour amys; les aultres opinèrent qu'il ne se failloit attandre à cella, ains se pourvoir de bonnes et bien fermes ligues avec les princes protestans, qui seroit le vray rempart et maintien de ceste couronne contre leur effort. Au regard du segond, les ungs dirent qu'il estoit bon qu'avec l'exemple de la bonne vie et de la droicture des évesques protestans, il fût uzé de si bons déportemens envers les Catholiques, et les fère jouyr d'ung si paysible repos, qu'ilz n'eussent qu'à se bien contanter du présent estat de la religion, qui avoit cours en ce royaulme, sans essayer, avec le dangier de leurs vies et de leurs biens, d'attempter rien pour remettre la leur; et les aultres, au contraire, que c'estoit par toutes sortes de deffaveur et de craincte qu'il les failloit abattre et tenir réprimez: et sur le troisiesme, du faict de la Royne d'Escoce, parce que la matière estoit fort affectée, il fut seulement dit qu'il failloit, devant toutes choses, regarder à ce qui estoit plus expédiant, ou de retenir ou de délivrer la personne de la dicte Dame; et pour lors n'y eust que des remonstrances bien fort considérément desduictes pour admener, de chacun costé, la dicte Dame à leur opinion, sans qu'on en vînt rien à conclurre.
Peu de jours après, les principaulx de la noblesse avoient si bien disposé la dicte Dame qu'ilz pensoient n'y avoir rien plus près d'estre exécuté que la satisfaction envers les deux Roys et le soulaigement des Catholiques, et la liberté et restitution de la Royne d'Escoce; et de ce dernier, l'évesque de Roz en avoit conceu une si certaine espérance qu'il avoit desjà commancé de proposer des conditions et offres à la Royne d'Angleterre; et l'avoit on asseuré qu'il seroit, le lendemain, introduict vers elle pour en traicter en présence: mais s'estant huict du conseil bandez au contraire, ilz firent le matin venir milord Quiper devers la dicte Dame, garny d'une préméditée remonstrance, par laquelle il luy mit tant de dangiers et d'inconvénians devant les yeulx, et l'irrita si fort sur des livres, que le dict évesque avoit faict imprimer sur la deffense de l'honneur de sa Mestresse et sur les droicts qu'elle a à la succession de ceste couronne, que la dicte Dame, après l'avoir ouy, estima ne pouvoir, en façon du monde, estre plus Royne, si la Royne d'Escoce luy eschapoit; et qu'il falloit qu'avec le temps elle veist les choses d'Angleterre et d'Escoce en meilleure disposition pour elle qu'elles n'estoient, premier que de la délivrer. Et sur ce, les affères de ceste pouvre princesse furent remiz en surcéance, et le dict évesque de Roz resserré, et courriers incontinent dépeschez vers le North pour haster le comte de Sussex à son entreprinse.
A quelques jours de là, j'allay déclairer l'intention du Roy là dessus à la dicte Royne d'Angleterre, aulx propres termes qu'il me l'avoit mandé par sa dépesche du XIIe du passé; sur lesquelles elle fit les démonstrations de rescentymens et de courroux, que j'ay mandé par mes lettres du IIIe du présent, mais non en sorte qu'elle ne monstrât bien qu'elle tenoit en grand compte la déclaration du Roy; et comme princesse nourrye à la modération et à beaulcoup de sortes de vertu, me fit les responces qui s'ensuyvent, par lesquelles se pourra juger ce qu'elle avoit lors en son désir; dont cy après s'entendra si elle l'aura en rien changé:
Que le Roy, son bon frère, s'il l'estimoit Princesse Souveraine et légitime, et non accusée d'aulcun mauvais cryme, et estre aussi bien son alliée comme la Royne d'Escoce, laquelle n'estoit mentionnée en nulz trettez, qu'elle n'y fût premier nommée et comprinse, qu'elle s'esbahyssoit comment il voulloit meintennant procéder d'une tant diverse vollonté entre elles deux, et comme il voulloit avoir tant d'esgard à l'une, et si peu à l'aultre, qu'il trouvât bon que toutes les offances de la Royne d'Escoce luy fussent réparées, et nulles des siennes à elle; à qui toutesfoys elles avoient plustost esté commises et en si grand nombre, et tant dommaigeables que tout ce qu'elle cerchoit meintennant de la dicte Royne d'Escoce et des siens n'estoit sinon comme elle pourrait estre satisfaicte du passé et demeurer bien asseurée de l'advenir:
Car, oultre les vielles querelles, il estoit trop vériffié que c'estoit la dicte Royne d'Escoce et l'évesque de Roz qui avoient esmeu les troubles du North, et qui avoient envoyé lettres, messaiges, bagues, argent, et fère offres de grandz sommes et secours aulx comtes de Northomberland et Vuesmerland, pour leur fère prendre les armes; et, après qu'ilz avoient esté deffaictz, elle avoit donné ordre de les fère recepvoir par ceulx qui tiennent son party en Escoce, non comme fugitifz pour garentyr leurs vies, mais comme ennemys, poursuyvans une guerre contre elle, et contre ses bons subjectz, à feu et à sang, et avec tant de cruaulté sur ses frontières qu'elle seroit trop indigne d'avoir royaulme, ny couronne, ny tiltre de Royne, si elle le comportoit;
Qu'en l'entreprinse, qu'elle avoit faicte pour y remédier, elle avoit suivy l'ordre des trettez, sellon lesquelz elle avoit escript et envoyé messagiers exprès, devers les principaulx seigneurs et officiers d'Escoce, pour fère cesser les désordres et avoir réparation de ceulx qui estoient desjà commiz, lesquelz avoient respondu qu'ilz n'y pouvoient donner ordre jusqu'à ce qu'ilz auroient accommodé leurs différandz; et en avoit aussi adverty la Royne d'Escoce, bien qu'elle fût entre ses mains, qui avoit seulement respondu qu'elle n'en pouvoit mais:
Par ainsy, qu'après avoir satisfaict aux trettez, desquelz elle sçavoit bien les termes, et ne les vouloit transgresser; ains, suyvant sa proclamation sur ce faicte, vouloit droictement conserver la paix avec la couronne d'Escoce, et non moins bien tretter les bons Escouçoys, et ceulx qui ne reçoipvent ny accompaignent ses rebelles à luy fère la guerre, que les propres Anglois: elle avoit bien vollu aussi satisfère au debvoir qui l'obligeait à la deffance, tuition et conservation de ses subjectz, et qu'il n'y avoit lieu de penser qu'elle eust une plus grande entreprinse que celle là en Escoce, et, si elle l'y avoit, ce ne seroit à si petites forces qu'elle y entreroit.
Et de la dicte entreprinse, quant le Roy l'entendroit bien à la vérité, elle ne pensoit qu'il vollût condampner rien de ce qui, en semblable occasion de la deffance de ses subjectz, il est très certain qu'il en feroit davantaige; et bien qu'elle n'eust à s'en justiffier qu'à Dieu seul, si avoit elle bien vollu qu'il y intervînt tant de justice qu'elle ne peult estre raysonnablement blâmée de nul; et que le Roy, son bon frère, ny le Roy d'Espaigne, duquel je luy avois faict mencion, ny nul aultre prince du monde ne la garderoient qu'elle n'essayât toutjours tout ce qu'elle verroit et trouveroit, par conseil, estre expédiant de fère pour la deffance de son estat, et qu'elle vouloit bien dire que le debvoir obligeroit plus justement le Roy de luy ayder à repoulser ses injures, que de maintenir celles que injustement la Royne d'Escoce luy faisoit;
Que, quant à la liberté et restablissement de la dicte Dame, encores que le dangier des choses présentes, et l'espreuve des passées, et le peu de seureté qu'on pouvoit prendre de ses promesses, veu ce que son ambassadeur, en parlant d'icelles à Ledinthon avoit dit: _Quæ in vinculis aguntur, rata non habebo, et frangenti fidem fides frangatur eidem_; et nonobstant aussi que la dicte Dame se fût bien fort efforcée de se déclairer seconde personne de ce royaulme, ce que ne luy estoit loysible de fère; et que son dict ambassadeur, oultre ses aultres mauvais offices, eust freschement publié trois livres en ceste matière, qui touchoient à l'estat et honneur d'elle, et de sa couronne, et de ses conseillers; et qu'en toutes sortes la Royne d'Escoce l'eust si mal traictée, et remué tant de choses pernitieuses en son royaulme, qu'elle eust grand occasion d'estre infinyment irritée contre elle, et de ne recepvoir aulcun expédiant de sa part:
Si, ne reffuzeroit elle toutesfoys d'ouyr et recepvoir les offres et condicions qu'elle ou le Roy luy vouldroient fère, ainsy que desjà la dicte Dame et l'évesque de Roz luy en avoient escript, et luy avoient envoyé des articles assés semblables à d'aultres, que cy devant l'on luy avoit présentez; et le dict évesque luy avoit mandé qu'il avoit à luy proposer encores quelque chose davantaige, de parolle; dont seroit bientost ouy: mais cependant le Roy ne debvoit trouver mauvais qu'elle poursuyvît la vengeance des tortz qu'on luy avoit faictz, et néantmoins me prioit de luy bailler par escript ce que je luy avois proposé de sa part, affin de pouvoir mieulx dellibérer, et luy en fère, puys après, plus clayre responce.
Je luy respondiz seulement qu'elle debvoit prendre de bonne part ceste grande franchise, dont le Roy usoit envers elle, de luy ouvrir ainsy clairement son intention; et que, quant bien il ne luy en eust ainsy parlé, elle n'eust layssé pourtant de penser qu'il estoit de son honneur et de son debvoir, non seulement de le dire, mais de le fère ainsy qu'il le diroit; et que ce n'estoit d'aulcune malle vollonté envers elle, ains d'une notoire obligation envers la Royne d'Escoce, qu'il estoit contrainct d'en user ainsy; et qu'il n'en feroit pas moins pour elle, en vertu de leur commune confédération, si elle et son royaulme estoient en pareille nécessité, car la loy des aliences portoit de subvenir à ceulx des alliez qui sont oprimez, voire contre les aultres propres alliez qui les opriment;
Que le Roy, pour n'en venir là, desiroit qu'elle mesmes, par le conseil de sa propre conscience, ou par celluy de son cueur qu'il estimoit royal et droict, et encores par le conseil de ceulx, qui plus parfaictement ayment son bien et sa grandeur, vollût adviser qu'est ce que de ceste pouvre princesse, sa niepce, elle pouvoit desirer davantaige, de ce qu'elle luy avoit offert; que s'il n'y couroit ung manifeste dangier de sa conscience, ou de son honneur, ou de sa vie, ou de la perte de son estat, il s'asseuroit qu'elle l'accorderoit, et que luy, comme son principal allyé, non seulement le confirmeroit, mais mettroit peyne de le luy faire droictement accomplyr;
Et que je luy voulois bien dire qu'après cecy, si la détention de la dicte Royne d'Escoce continuoit, et l'invasion de son pays ne cessoit, que le Roy demeureroit très justiffié envers Dieu et la dicte Royne d'Angleterre, sa bonne soeur, et envers toutz les siens, comme aussi il s'en justiffieroit envers les aultres roys, et mesmes envers les princes d'Allemaigne, qu'il n'auroit tenu à luy d'obvier au mal qui pourra advenir, si ses tant raysonnables offres, sur la liberté et restitution de sa belle soeur, ne sont acceptées, et qu'il ne luy en debvra estre rien imputé.
AULTRE INSTRUCTION A PART AU DICT SR DE SABRAN.
La peur que j'ai heu que la déclaration du Roy à la Royne d'Angleterre, pour les affères de la Royne d'Escoce, mit les siens en dangier, m'a tenu en suspens si je la debvois différer, ou non, jusques après estre bien asseuré de la paix; mais, voyant que de demeurer sans fère quelque prompte démonstration, sur ce que l'armée d'Angleterre estoit entrée en Escoce, diminuoit par trop la réputation du Roy, et luy faisoit perdre les bons serviteurs qu'il a icy et au dict pays d'Escoce, je ne l'ay vollue différer; bien ay miz peyne d'user de tout l'artiffice qu'il m'a esté possible pour garder, qu'en aydant les affères de la dicte Royne d'Escoce, je n'aye poinct faict de dommaige à ceulx du Roy; car il est sans doubte qu'ilz se portent mutuelle faveur, et qu'on respecte les ungs pour l'amour des aultres en ceste court.
Et n'a esté sans que aulcuns principaulx seigneurs de ce royaulme, et l'évesque de Roz avec eulx, n'ayent cuydé monstrer un grand signe de malcontantement de ce que le secours de France ne paroissoit desjà en Escoce, et que je ne protestais tout promptement la guerre, puysque les Anglois avoient commancé d'entrer en pays, et y fère toutz actes d'hostillité.
Et disoient, tout hault, qu'il falloit que le Roy cessât d'estre amy ou des Angloys, ou des Escouçoys, car il ne pouvoit meintenir l'amytié avecques les deux, et qu'il debvoit bien considérer que si les seigneurs catholiques de ce royaulme, qui s'estoient asseurez qu'il favoriseroit et secourroit les affères de la Royne d'Escoce et les leurs, quand il seroit besoing, n'eussent tenu la main ferme à la paix d'entre la France et l'Angleterre, qu'il est très certain que ceulx de l'aultre party eussent fait déclairer ouvertement la Royne, leur Mestresse, pour ceulx de la Rochelle, sur la grand instance que les princes protestans d'Allemaigne luy en faisoient.
Disoit davantaige le dict évesque de Roz que, si la Royne, sa Mestresse, vouloit quicter l'alliance de France, il est sans doubte qu'elle et luy seroient en liberté, et toutz les affères d'Escoce se porteroient bien; et qu'il est certain que les choses estoient venues au poinct où l'on les voyoit, d'avoir les comtes du North prins les armes pour la liberté et restitution d'elle, et pour l'advancement de la religion catholique, par l'exortation de nous deux ambassadeurs de France et d'Espaigne; et que meintennant il n'aparoissoit nul secours du costé de noz Maistres; ains ceulx qui, soubz leur confiance, s'estoient déclairés, demeuroient en proye de la Royne d'Angleterre, et ceulx, qui avoient bonne intention de se déclairer, restoient, à ceste heure, bien fort descouraigés et intimidez.
Or, l'office, qu'ilz ont veu que j'ay despuys faict envers la Royne d'Angleterre a beaucoup rabillé cella, et si, a miz tant de doubte au cueur de la dicte Dame et tant de contrariété entre ceulx de son conseil, que, confessans les ungs et les aultres la déclaration du Roy estre très raysonnable, et fondée au debvoir qu'il a aulx deux Roynes de vouloir retenir l'amytié de l'une et subvenir à l'extrême nécessité de l'aultre, il semble que les choses en viendront à quelque modération.