Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième

Part 11

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En la dépesche d'Espaigne, dont, en l'aultre mémoire, est faicte mention, qui a esté intercepté, j'entendz que Mr de Forquevaulx escripvoit à la Royne que l'ambassadeur de l'Empereur l'avoit prié de fère entendre au Roy comme son Maistre, pour l'affection qu'il avoit de veoir effectuer les mariages de ses filles avec les deux Roys, desiroit que, du premier jour, il y fût procédé sans plus le dilayer;

Qu'il avoit dellibéré d'envoyer les deux Roynes ensemble, par la mer, de Gênes à Marseille, avec la moindre compaignie et le moins d'officiers qu'il pourroit, s'asseurant qu'elles en amasseroient assés en chemyn;

Que l'ambassadeur de Portugal l'avoit asseuré que le party de Madame, soeur du Roy, playsoit grandement au jeune Roy, son Maistre, et aulx deux douarières ses mère et ayeulle, et n'y avoit que ce seul différant, qu'elles vouloient que le tout se fît par le bon adviz et conseil du Roy d'Espaigne; et les Estatz de Portugal, au contraire, s'estimoient assés suffizans pour cella, sans y embesoigner aulcunement le dict Roy:

Mandoit avoir entendu que le dict Roy de Portugal estoit subject à ses opinions, et ne vouloit guières croyre conseil et qu'il n'avoit près de luy que jeunes gens;

Que les médecins et phisiciens ne l'estimoient de longue vie, pour quelque defflussion de cerveau qu'il avoit, et que les ungs conseilloient qu'on le maryât bientost affin de la divertyr et pour avoir lignée; les aultres que le mariage luy abrègeroit ses jours;

Que, quoy que ce fût, venant le dict jeune Roy à mourir, celluy qui luy debvoit succéder, par le commun consentement des Estatz, espouseroit la veufve; par ainsy que, en toutes sortes, Madame seroit longuement Royne:

Que le Roy d'Espaigne s'estoit acheminé à Courdova pour aller tenir ses cours de Castille, et pour s'aprocher de l'entreprinse contre les Mores, priant icelluy ambassadeur Leurs Majestez Très Chrestiennes de luy donner moyen de le pouvoir suyvre, et leur touchoit ung mot de sa révocation;

Que le Roy d'Espaigne faisoit tel amaz de gens et d'argent, et ung si grand aprest par mer et par terre, qu'il estoit aysé à veoir qu'il tendoit à de plus grandes entreprinses que de se deffandre des Mores;

Que s'il playsoit à la Royne d'avoir une entrevue avecques luy à Marseille; que le dict ambassadeur espéroit de l'y pouvoir facillement induyre, parce qu'il l'y trouvoit fort bien disposé, pourveu que cella fût tenu fort secrect, et quasi communiqué à nul, de peur des traverses qu'on y mettroit pour la jalouzie que plusieurs en auroient.

De laquelle lettre ceste Royne et les siens ont prins beaucoup de souspeçon, et sont, à ceste heure, tant plus desireux de raccommoder leur différans avec le Roy d'Espaigne, comme ilz en poursuyvent dilligentment l'accord, par leur depputez, qu'ilz ont à cest effect envoyé en Flandres; lesquelz, à ce que j'entendz, ont mandé qu'ilz en espèrent une bonne yssue.

Et semble que le duc d'Alve, en une façon ou aultre, y condescendra, sellon qu'on m'a dict qu'il désire bien fort esteindre ceste querelle, ainsy qu'il estime avoir si bien vaincue celle du prince d'Orange, et ensepvelye celle des Gueux, qu'elles ne se pourront, l'une ny l'aultre, jamais plus ressuciter;

Et qu'à ceste heure, il a bien fort grande affection d'aller en Espaigne, comme pour triumfer des choses qu'il a bien faictes, et bien saigement et vaillamment conduictes en Flandres, d'y avoir conservé la religion catholique, et estinct l'hérésie; d'avoir saulvé l'estat, et quasi l'avoir conquiz et estably de nouveau au Roy son Maistre, qui auparavant n'en estoit guières bien le maistre; et le luy avoir soubmiz à y pouvoir imposer tribut, comme il vouldra, là où auparavant l'on y souloit ordinairement contradire; et avoir augmenté le revenu jusques à deux millions d'or toutz les ans, qui à peyne en valloit la moytié:

Et, avec l'honneur de ces choses, retourner près de son Maistre, où la jalouzie du prince d'Enoly le tire, et près de sa femme et des siens, qui l'appellent par dellà, à la venue de la nouvelle Royne, pour se trouver à l'establissement et à la mutation de diverses choses, qui lors se pourront ordonner, mais principallement pour mettre le gouvernement de Flandres ez mains de Dom Fadrique, son filz aisné:

A quoy il a grand affection, luy ayant pour cest effect baillé tiltre et merque nouveaulx de cappitaine général des Espaignolz et gardes, ce qu'il n'estime toutesfoys pouvoir bien obtenir, s'il n'est présent avec son Maistre;

Et que, pour n'estre son dict retour empesché par la querelle d'Angleterre, qu'il la vuydera, et qu'au reste procurera, avant son partement, que la consulte et distribution des biens confisqués en Flandres se face, affin qu'il puisse entrer en possession de Brada ou d'Ostrante, ou de quelque aultre bien bon estat, que son Maistre luy donnera; et desireroit bien fort que son dict Maistre remit une partie de la dicte consulte à fère à luy, affin de pouvoir gratiffier et récompenser ceulx qui l'ont suyvy.

Toutes lesquelles choses m'ont esté dictes du dict duc par aulcuns, qui les peuvent aulcunement sçavoir, et qui les font paroistre estre vraysemblables.

CIIIe DÉPESCHE

--du XXIIIe jour d'apvril 1570.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)

Publication faite en Angleterre de la prise d'armes contre l'Écosse.--Préparatifs de défense faits par les Écossais.--Nouvelles difficultés survenues dans la négociation avec les Pays-Bas.

AU ROY.

Sire, persévérant la Royne d'Angleterre en sa dellibération d'envoyer des forces en Escoce, elle a faict, despuys trois jours, publier l'occasion de son entreprinse avec le prétexte et colleur, que Vostre Majesté verra par la teneur de sa proclamation; et a mandé au comte de Sussex qu'avec les troupes, qu'il a assemblées à Yorc et à Durem, il ayt toutjour à s'acheminer à Neufcastel, et qu'il temporise là jusques à tant qu'il ayt receu les monitions qu'elle a ordonné luy estre envoyées, lesquelles y pourront arriver envyron la fin de ce moys. Cependant, Sire, luy ayant le dict comte de Sussex naguière escript que, pour la nouvelle de sa venue, les Escouçoys prenoient de toutes partz les armes, avec intention de courre sus à ceulx qui parloient d'introduyre les Anglois dans le pays; et que desjà milor Herys estoit aproché avec quelques forces pour luy deffandre les frontières, ceulx qui ont icy la matière bien affectée ont conseillé à la dicte Dame de luy respondre que, sellon sa plus ample commission, il ayt à doubler promptement ses forces pour poursuyvre son voyage; à quoy elle a faict assés de difficulté, voyant que l'entreprinse se monstroit à ceste heure plus grande et plus difficille, et de trop plus grand coust qu'on ne la luy faisoit du commancement, tant y a qu'à leur persuasion elle le luy a mandé; et néantmoins l'on pense qu'il trouvera assés de résistance par dellà.

L'on commence à sentyr qu'il y aura assés de difficulté en l'accord des différans des Pays Bas, parce qu'on offre par dellà de restablyr toutes choses jusques à la valleur d'une maille; et demande l'on qu'il soit faict le semblable de ce costé, et mesmes que de ce qui aura esté substraict, emporté, ou qui se trouvera aultrement dépéry, des merchandises des subjectz du Roy d'Espaigne, parce que cella est advenu par la coulpe des Anglois, que le tout soit réparé par eux, en quoy très difficilement ilz veulent entendre. Néantmoins il y a très grande affection de chacun costé d'en sortyr. Sur ce, etc.

Ce XXIIIe jour d'apvril 1570.

CIVe DÉPESCHE

--du XXVIIe jour d'apvril 1570.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Gerin Marchant_.)

État des partis en Écosse.--Arrivée d'un ambassadeur de France dans ce pays avec un secours d'hommes.--Débats entre les seigneurs écossais pour la régence.--Vives sollicitations des ennemis de Marie Stuart pour presser l'entrée de l'armée anglaise.--Départ de la flotte pour Hambourg, et envoi des sommes levées en Angleterre pour l'Allemagne.

AU ROY.

Sire, après que j'auray, dimanche prochain, faict entendre à la Royne d'Angleterre les louables et vertueux propos qui sont contenuz en vostre dépesche du XIIe de ce moys, laquelle le Sr de Vassal m'a randue le XXIIIIe, je vous informeray bien particullièrement de l'intention, en quoy je l'auray trouvée sur les choses que je luy proposeray de vostre part; et cependant je diray à Vostre Majesté, touchant celles d'Escoce, que l'arrivée de vostre ambassadeur par dellà, et ce qu'on dict qu'avec luy sont arrivez à Dombertran cinq cens harquebouziers françoys et assés d'armes pour armer encores deux mil hommes, faict aultrement penser à ceulx cy de l'entreprinse qu'ilz ont au dict pays, que quant ilz l'ont premièrement délibérée; mesmes qu'ayantz les principaulx seigneurs d'Escoce desjà heu conférance avec luy au lieu de Donquel, l'on asseure qu'ilz ont prins, par les lettres et bonnes offres de Vostre Majesté, une bonne résolution; sçavoir, ceulx qui estoient demeurez en la foy de leur Royne d'y persévérer constantment, et ceulx qui se portoient neutres de se déclairer pour elle; tellement que tous ensemble se sont despuys acheminez à Lislebourg: d'où les adversayres, avec l'ambassadeur de ceste Royne, se sont aussitost despartys; et que, illec, ilz ont faict proclamer, le XIIe de ce moys, l'authorité de leur Royne, là où millord de Granges a déclairé qu'il tenoit le chasteau de Lislebourg pour elle; et le duc de Chastellerault, lequel n'est encores eslargy du dict chasteau, pour quelque occasion bien considérable, s'est aussi déclairé du costé de la dicte Dame; et, bien que le comte de Mar n'ayt du tout faict le semblable, il a promiz néantmoins de ne délivrer, en façon du monde, le jeune prince aulx Anglois, et dict davantaige qu'il ne le délivrera pas aussi aulx Françoys, ny aulx Espaignolz, ny mesmes aulx Escoussoys. Et, par ainsy, les choses ont commancé de prandre quelque train, pour le bien des affères de la dicte Royne d'Escoce, à l'advantaige et réputation de Vostre Majesté. Mais, Sire, voycy l'ordre qu'on me dict que ceulx de l'aultre party ont tenu pour y donner empeschement; c'est qu'ilz se sont incontinent assemblez au lieu de Domfermelin, où ilz ont résolu deux choses; l'une, de fère tout sur l'heure aprocher le comte de Lenoz, qui est à Barwich, pour se porter pour régent de la personne et estat de son petit filz à la faveur de l'armée de la Royne d'Angleterre qui est en campaigne; l'aultre, d'accorder et signer les articles de l'instruction qu'ilz ont baillée à l'abbé de Domfermelin de tout ce qu'il vient dire, requérir et offrir de leur part à ceste Royne.

Sur quoy l'on m'a donné adviz fort secrect, mais de bon lieu, que celle partie des dictes forces qui s'est trouvée plus advancée, et la garnyson de Barwich, en nombre de quatre mil hommes de pied et quinze centz chevaulx en tout et huict pièces de campaigne, ont desjà marché oultre les frontières pour favoriser le dict de Lenoz, et qu'il a esté mandé au comte de Sussex de parfère promptement sa levée de dix mil hommes de pied et quatre mil chevaulx, et que le susdict Domfermelin arrivera icy dans deux ou trois jours. L'on estime que les aultres seigneurs Escouçoys envoyeront millord de Sethon ou millord Boyt devers la dicte Dame pour l'effect que je vous ay cy devant mandé; mais je ne laysse pour tout cella d'espérer encores bien des affères de la royne d'Escoce.

La flotte pour Hembourg est déjà chargée, et commance d'avaller contrebas la Tamise. Elle est d'envyron cinquante voylles et n'y a que deux grandz navires de ceste Royne ordonnez pour les conduyre, mais il y en a aultres trois équipez en guerre soubz la charge de Haquens, qui y vont, le tout aulx despens des merchans; et, soubz ceste mesmes conserve, partent aussi les munitions qu'on envoye au North parce que c'est tout une mesme routte. J'entendz que desjà les lettres d'eschange, pour le parfornissement de cent cinquante mil escuz cy devant ordonnez pour Allemaigne, sont expédiées, et qu'elles vont avecques ceste flotte, oultre soixante mil escuz en espèces, cuillys sur les esglizes des Flamans qui sont en ce royaulme, que le Sr de Lombres envoye au prince d'Orange; et luy eust envoyé plus grand somme sans ce que, à mon instance, la Royne d'Angleterre a deffandu de ne fère aulcune cuillette de deniers, pour ce prétandu prétexte de la deffance de la religion, sur ses subjectz, lesquelz s'y monstrent assés vollontaires.

Ceulx cy font tout ce qu'ilz peuvent, de leur costé, pour parvenir à quelque accord sur les différans des Pays Bas, et en sont toutjour en bonne espérance. Sur ce, etc.

Ce XXVIIe jour d'apvril 1570.

CVe DÉPESCHE

--du IIIe jour de may 1570.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Antoine Grimault_.)

Audience.--Déclarations faites par l'ambassadeur, au nom du roi, tant au sujet de la pacification de France que des affaires d'Écosse.--Irritation causée à la reine d'Angleterre par la déclaration touchant l'Écosse, qui renferme une menace de guerre.--Nouvelles de l'entreprise des Anglais sur l'Écosse, où ils sont entrés en armes.

AU ROY.

Sire, prévoyant que la Royne d'Angleterre n'auroit guières agréable les deux poinctz, que j'avois à luy proposer de la dépesche de Vostre Majesté du XIIe du passé, en ce que vous n'acceptiez son offre d'intervenir à la paciffication de vostre royaulme, et que vous luy touchiez vifvement le faict de la Royne d'Escoce, j'ay miz peyne, Sire, de luy dire l'ung et l'aultre en la plus gracieuse façon que j'ay peu; et m'a bien semblé, quant au premier, qu'elle en est demeurée assés satisfaicte, par ce mesmement que j'ay monstré que Vostre Majesté acceptoit plustost qu'il ne reffuzoit son offre, mais de tant que l'affère, par la venue des depputez des princes, estoit sur sa conclusion sans qu'il fût besoing d'entrer en nouveaulx trettez, ainsy qu'ilz avoient toutjour dict qu'ilz ne vouloient aulcunement capituller avec leur Souverain Seigneur, vous estimiez que cella seroit bientost faict ou failly, par ainsy, que vous en donriez incontinent adviz à la dicte Dame; de laquelle vous requériez cependant de vouloir demeurer en son bon et honneste desir, qu'elle monstroit avoir vers vous et vers voz présens affères, avec asseurance que, en pareille ou meilleure occasion, du bien des siens vous luy feriez paroistre par effect que vous luy correspondiez en ung semblable debvoir de vostre bonne et mutuelle amytié envers elle.

A quoy la dicte Dame m'a respondu que ce luy estoit ung singulier playsir de veoir que Vostre Majesté eust prins son intention en la bonne part, que vous l'avoit offerte, de s'employer aultant droictement à la conservation de vostre grandeur et authorité sur voz subjectz comme si c'estoit pour sa propre cause; et que la satisfaction que vous luy donniez là dessus estoit si grande, que c'estoit à elle meintennant de vous en remercyer et à prier Dieu pour le bon succez et ferme establissement de vos dicts affères et de la paix que vous desirez en vostre royaulme, avec plusieurs aultres parolles, dont aulcunes, à la vérité, touchoient les difficultez qui pouvoient encores rester en cella, et d'aultres exprimoient son affection d'y estre employée: toutes néantmoins bien fort honnestes et pleynes de grande démonstration d'amytié.

Mais, quant c'est venu à l'aultre poinct, du faict de la Royne d'Escoce, bien que je ne le luy aye baillé, sinon avec les mesmes termes par lesquelz Votre Majesté monstre de vouloir, jusques à l'extrémité du debvoir, constamment persévérer en son amytié et en la paix, elle néantmoins en a heu le cueur si atteinct qu'elle n'a peu, ny en son visaige, ny en sa parolle, dissimuler l'ennuy qu'elle en recepvoit: dont, après aulcuns peu de motz assés incertains, tantost de l'esbahyssement d'ung tel propos, tantost de ce que Vostre Majesté estoit mal informée du faict: ayant là dessus appellé ceulx de son conseil, qui estoient dans la chambre, elle leur a dict que je venois de luy fère une bien estrange proposition, de la part de Vostre Majesté, et qu'elle me vouloit bien prier de la leur exposer tout de mesmes, affin qu'ilz en demeurassent mieulx instruictz. Ce que ne luy voulant reffuzer, je l'ay de tant plus vollontiers faict et avec plus d'expression de toutes les particullaritez de Vostre lettre, que je sçavois que l'armée de la dicte Dame estoit desjà entrée en Escoce, et qu'il y'en avoit là présens de ceulx qui l'avoient conseillé; lesquelz je desiroys bien qu'ilz en demeurassent confuz: et y en avoit aussi, qui n'attandoient qu'une semblable occasion, pour avoir de quoy luy parler librement du faict de la Royne d'Escoce. Dont leur ay récité, tout à plain, vostre intention, et ay miz peyne de leur monstrer qu'elle n'estoit moins fondée en toute justice, que remplye de grande magnanimité.

A quoy nul d'entre eulx n'a rien respondu, sinon le marquis de Norampthon aulcun peu de motz sur l'aprobation de l'entreprinse d'Escoce. Mais la dicte Dame, (après m'avoir dict, ung peu en collère, que Vostre Majesté avoit faict comme le bon médecin, qui, ayant à bailler des pillules bien amaires à son mallade, en faisait tout le dessus de sucre, et qu'ainsy, vostre premier propos du mercyement avoit esté bien fort gracieulx et doulx, mais celluy d'après estoit bien fort amer et piquant,) a commancé de me desduyre amplement l'occasion et justiffication de son entreprinse en Escoce; et croy qu'avec les mesmes démonstrations, que luy avoient faict ceulx qui la luy ont conseillée, en termes assés véhémentz, mais toutesfoys bien fort honnorables en l'endroict de Vostre Majesté; qui, en somme, tendent à trois poinctz: l'ung, à vous fère veoir qu'il n'y avoit que droict et rayson, en ce qu'elle faisoit et qu'elle vouloit fère, vers la Royne d'Escoce et vers son royaulme; le second, que nul ne debvoit trouver mauvais que justement elle poursuyvît de vanger les injures, que injustement l'on avoit faictes à elle et à ses subjectz; et le troisiesme, que, nonobstant tout cella, et sans s'arrester à tant de véhémentes ou bien vériffiées, occasions de malcontantement, à quoy la dicte Royne d'Escoce et son ambassadeur, et ceulx de ses subjectz qui tiennent pour elle, l'avoient extrêmement provoquée, elle ne lairroit de recepvoir les condicions qu'elle luy offriroit sur l'accommodement de ses affères, ou bien que Vostre Majesté luy feroit offrir pour elle; ains se disposerait tout présentement d'y entendre: mesmes que luy en ayant desjà la dicte Dame escript une lettre et son ambassadeur une aultre, lequel luy avoit d'abondant mandé qu'il s'estoit encores réservé d'aultres choses, pour les luy dire en présence, elle me promettoit, qu'il seroit bientost ouy, me priant au reste de luy vouloir bailler par escript ce que je luy avois proposé de vostre part, affin d'en pouvoir mieulx dellibérer, et vous y fère plus claire et plus ample responce; comme je pense, Sire, qu'elle fera par son ambassadeur.

Et parce qu'il seroit long de réciter icy toutz les propos de la dicte Dame et ceulx que je luy ay responduz, je remetz de les vous mander en ma prochaine dépesche, par ung des miens, que je dépescheray exprès devers Vostre Majesté, avec d'aultres choses, lesquelles avecques ceulx cy vous feront prendre quelque jugement des intentions de la dicte Dame. Cependant j'ay à dire à Vostre Majesté que le comte de Sussex, sire Jehan Fauster, et milor Scrup, estans entrez par trois divers endroictz en Escoce, y ont allumé des semblables feuz, que aulcuns Escouçoys, avec les fuytifz d'Angleterre, avoient auparavant allumez en la frontière de deçà, non sans que ceulx cy y ayent toutjour crainct quelque rencontre: comme il est nouvelles que le dict Scrup et sa trouppe y ont esté fort bien battuz. L'artillerye et les munitions qu'on leur envoye sont desjà hors de ceste rivière, et m'a l'on dict qu'on a adjouxté à icelles mille litz avec leurs matalas et paillasses, comme pour accommoder deux mil soldatz dans quelque place; et de tant que la dicte Royne d'Angleterre, parmy son discours, m'a dict qu'elle n'estoit si sotte qu'elle ne cognût bien que toute l'affection, que Vostre Majesté et la France ont aulx Escouçoys, n'estoit pour proffict ny pour commodité qu'on peult tirer d'eulx, mais seulement pour nuyre à l'Angleterre; et que Dombertran avoit toutjour esté le port et l'entrée des Françoys et des estrangiers dans ceste isle pour troubler le pays; (et que d'ailleurs la dicte Dame a donné la grâce à ung Escouçoys, qui avoit esté prins au North, lequel luy a baillé le pourtraict du chasteau de Lislebourg), il y a quelque souspeçon qu'elle veuille assiéger l'une des dictes places, ou bien y en fortiffier quelque aultre dans le pays pour y entretenir garnyson. Et viens d'estre adverty, Sire, qu'elle faict mettre promptement en mer quatre de ses grandz navyres et une gallère, avec commandement de tenir les aultres bien fort prestz; dont, de tout ce qui succèdera de nouveau, je mettray peyne de vous en advertir le plus promptement que me sera possible. Sur ce, etc.

Ce IIIe jour de may 1570.

CVIe DÉPESCHE

--du VIIIe jour de may 1570.--

(_Envoyée jusques à la court par le Sr de Sabran_.)

Vifs débats dans le conseil d'Angleterre sur le parti à prendre à l'égard de Marie Stuart, et sur la réponse à faire au roi au sujet de vasion en Écosse.--Ravages opérés par les Anglais dans ce pays.--Emprunt fait pour la Rochelle.--Négociation des Pays-Bas.--Espoir de l'ambassadeur que la paix ne sera pas rompue.--_Mémoire._ Détail des opinions émises dans le conseil d'Angleterre.--Réponse faite par Élisabeth à la déclaration du roi touchant l'Écosse.--Insistance de l'ambassadeur sur les motifs qui imposent au roi l'obligation d'exiger que les Anglais se retirent d'Écosse, et que Marie Stuart soit rétablie sur le trône.-_Mémoire secret._ Motifs particuliers qui ont forcé l'ambassadeur à faire connaître à la reine d'Angleterre la déclaration du roi sur les affaires d'Écosse.

AU ROY.

Sire, ayant la Royne d'Angleterre prins ce que je luy ay dict, de vostre intention touchant la Royne d'Escoce, en la façon que, par mes précédantes du IIIe de ce moys, je le vous ay mandé, elle a monstré despuys qu'elle tenoit en tant ceste vostre déclaration qu'elle vouloit bien considéréement adviser comme elle auroit à s'y gouverner; dont ayant là dessus assemblé les principaulx de son conseil, ilz ont fort vifvement débattu la matière devant elle, et aulcuns d'eulx luy ont remonstré qu'il n'y avoit nul prince de bon sens au monde, s'il tenoit ung aultre prince entre ses mains, qui se dict compétiteur de sa couronne, comme faisoyt la Royne d'Escoce de celle d'Angleterre, qui le vollust jamais lascher; et qu'il n'y en avoit poinct aussi qui vollust espargner la vie de la dicte Royne d'Escoce, si elle avoit excité en leur estat le trouble et la rébellion des subjectz, qu'elle avoit esmeu en cestuy cy. Les aultres luy ont représanté le contraire, et que la plus grande seureté qu'elle pouvoit prendre pour elle, et pour sa couronne, et pour la paix universelle de ceste isle, estoit de s'employer droictement à la restitution de la dicte Royne d'Escoce, et d'establyr une bien ferme amytié et bonne intelligence entre elles deux et leurs deux royaumes; et en est leur contention venue si avant que, les voyant la dicte Dame desjà aulx grosses parolles, les a priez d'en remettre la dispute à elle, et qu'elle cognoissoit bien que la matière n'estoit sans difficulté: néantmoins leur deffandoit fort expressément de ne parler jamais de chose qui touchât ny à la vie, ny à la personne de la Royne d'Escoce.