Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième

Part 10

Chapter 103,840 wordsPublic domain

Sire, ce que j'ay aprins de l'expédition de l'armée que la Royne d'Angleterre envoye vers le North, despuys les dernières nouvelles que j'en ay escriptes à Vostre Majesté du IXe du présent, est que le comte de Sussex, en marchant en là, a assemblé six mil hommes, tant de pied que de cheval, à Duram, dont il en eust heu davantaige, s'il n'eut renvoyé ceux des gens de cheval qui n'estoient protestans; mais n'a regardé de si près aulx gens de pied, et, avec ceste troupe, il dellibère s'acheminer vers Barvyc, non qu'il ayt encores toutes choses si bien prestes qu'il s'y puisse randre le dernier de ce moys, comme il luy a esté mandé, ny qu'il puisse, devant le XVe du prochain, entrer en Escoce. Et de tant qu'on publyoit par dellà que la dicte armée seroit de dix mil hommes de pied et cinq mil chevaulx, quelcun m'a dict que ceulx du party contraire de la Royne d'Escoce ont mandé qu'il suffiroit, pour ceste heure, de fère entrer la moictié des dictes forces dans le pays, à cause qu'on ne trouverait assés de vivres pour tant de gens et de chevaulx; et qu'avec cella le petit prince pourroit estre facilement enlevé sans aulcun empeschement, pourveu que le reste se tînt sur la frontière pour venir au secours, si besoing estoit. L'on m'a confirmé qu'il est venu adviz bien certain à ceste Royne de l'arrivée d'ung ambassadeur de Vostre Majesté par dellà, et adjouxte l'on qu'il a conduict dans Dombertran six mil harquebouzes et trois mil corseletz, et qu'il faict une grande dilligence de réunyr et mettre les seigneurs du pays en bon accord, leur promettant l'assistance et secours de Vostre Majesté; et que les fuytifz d'Angleterre qui estoient près de s'en aller par mer, se sont arrestez; bien que quelcun m'a dict que le comte de Northomberland a trouvé moyen d'eschapper de Lochlevyn, et qu'il s'est retiré en Flandres. Il est vray, Sire, que jamais nouvelles ne furent baillées plus diverses que celles qui viennent de ce quartier là, parce que la matière est affectée de plusieurs, qui les publient sellon qu'ilz y ont différante affection. L'abbé de Domfermelin n'est encores arrivé. Le comte de Lenoz poursuyt son voyage, et la liberté est promise dans trois jours à l'évesque de Roz.

Ceulx cy ont si grand désir que les depputez, qu'ilz ont envoyé en Flandres, facent quelque bon accord, que, pour garder que l'ambassadeur d'Espaigne ou aultres de deçà n'escripvent chose qui y puisse donner empeschement, ilz ont ung grand aguet sur toutes les dépesches qu'on y faict, et n'en layssent passer une seulle qui ne soit visitée. J'entendz qu'il est arrivé quelcun, assés freschement, de la Rochelle qui publie que les princes de Navarre et de Condé sont en Languedoc ez envyrons de Thoulouze, qui pillent, brullent et ruynent tout ce qui deppend des habitans de la dicte ville et non d'ailleurs; qu'ilz ont leur armée plus forte et en meilleur équipaige que jamais; qu'ilz font toutz les jours amaz d'argent et de gens, et mesmes de bandolliers, desquelz ilz ont desjà ung bon nombre, des plus mauvais garçons de la montaigne; que Mr de Biron est encores avec eulx pour tretter de la paix, mais parce qu'il ne propose nulles condicions raysonnables, l'on commence à souspeçonner qu'il n'a esté envoyé pour dire rien de particullier, mais pour espyer leurs forces et recognoistre l'estat de leur armée; qu'ilz ont d'aultres forces bien gaillardes à la Charité, qui courent ordinairement jusques à Bourges et à Orléans, et deux mil hommes de pied et cinq centz chevaulx à la Rochelle, avec lesquelles le Sr de La Noue tient tout le pays subject; qu'ilz ont reprins Maran et aultres lieux, nomméement Oulonne qui leur tenoit les vivres serrez, et qu'à présent ilz en recouvrent abondantment de toutes partz; et que Vostre Majesté estoit toujours à Angiers, sans argent et sans grand moyen d'en recouvrer. Lesquelles nouvelles aulcuns de ce conseil les magniffient, et les font encores courir plus amples affin d'intimider davantaige les Catholiques de ce pays. Néantmoins l'on m'a dict que la Royne, leur Mestresse, continue toutjour au mesmes désir que je vous ay cy devant mandé de la paix de vostre royaulme. Sur ce, etc.

Ce XIIIe jour d'apvril 1570.

CIIe DÉPESCHE

--du XVIIIe jour d'apvril 1570.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par Jos, mon secrétaire._)

Détail de ce qui s'est passé en Écosse après le meurtre du comte de Murray.--Assemblée des états à Lislebourg.--Espoir du rétablissement des affaires de Marie Stuart, si son parti est promptement secouru par la France.--Nouvelles de la Rochelle et de Flandre.--Nécessité de faire la paix en France, et de s'opposer avec vigueur aux projets de l'Angleterre sur l'Écosse.--Conséquences désastreuses qu'aurait pour la France la réunion de l'Écosse à l'Angleterre.--Avis secret donné à Catherine de Médicis.--_Mémoire._ Résolutions arrêtées dans le conseil d'Angleterre.--Dessein que l'on suppose au roi d'attaquer l'Angleterre aussitôt après la pacification.--Projet imputé au cardinal de Lorraine de vouloir faire périr Élisabeth et Cécil par le poison.--Dissensions causées dans le conseil par la rivalité des enfans de Hereford et de Marie Stuart, comme héritiers présomptifs de la couronne d'Angleterre.--_Mémoire secret._ Communications confidentielles venues des Pays-Bas sur les projets de mariage des filles de l'empereur avec le roi de France et le roi d'Espagne, et de Madame, soeur du roi, avec le roi de Portugal.--Desseins secrets du duc d'Albe.

AU ROY.

Sire, jusques à ceste heure, je n'ay peu mander rien de bien certain à Vostre Majesté du costé d'Escoce, à cause que la Royne d'Angleterre, sentant les diverses affections que les siens portent aulx choses de dellà, a miz bon ordre qu'il n'en puisse venir nouvelles sinon à elle, et de tenir icelles bien secrettes; mais ung des moyens que nous avons essayé pour en sçavoir a réuscy; par lequel une lettre est arrivée à la Royne d'Escoce, du XIXe de mars, d'ung de ses bons subjectz qui luy escript, que bientost après que le comte de Mora a esté tué, ceulx de son party se sont efforcez de tenir une assemblée à Lislebourg, le VIIe de febvrier, pour establyr de rechef la forme du gouvernement à leur poste, au nom du petit prince. A quoy aulcuns d'entre eulx, mesmes qui estoient desjà retournez en leur première bonne affection vers leur Royne, aydez du desir du peuple qui demandoit la convocation généralle des Estatz, y ont donné empeschement, estant par le layr de Granges, et sir Jammes Baffour formée une opposition, laquelle n'a esté de peu de moment: car par là l'on a cogneu que le chasteau de Lislebourg, duquel le dict de Granges est capitaine tenoit pour la dicte Dame et que les choses avoient esté conduites en façon que dès lors une assemblée généralle fut publiée, au IIIIe de mars ensuyvant, au mesmes lieu de Lislebourg, en laquelle la pluspart de la noblesse s'estoit trouvée, réservé aulcuns des Amilthons pour la souspeçon du murtre du dict de Mora, et réservé le comte d'Arguil, qui n'avoit passé plus avant que Glasco, et que les deux partz ne s'estoient pourtant guières meslée l'une avecques l'aultre; ains avoient tenu leurs assemblées séparées, sinon quelquefoys que les amys et partisans de la Royne avoient condescendu de convenir avec aucuns des aultres en la maison du secrétaire Ledinthon, qui estoit mallade, pour tretter de certaines particullaritez; et qu'enfin n'y avoit esté faicte plus grande détermination, que de assigner une aultre nouvelle assemblée au mesmes lieu, au premier jour de may prochain, de laquelle assemblée à venir les bons serviteurs de la dicte Dame ne pouvoient prendre aulcune bonne espérance, s'il n'aparoissoit premier pour elle quelque bonne faveur et assistance par dellà, ou de France, ou de Flandres, ainsy que ceulx qui estoient demeurez fermes en la foy et obéyssance de la dicte Dame, l'avoient toutjour espéré: car ceulx du contraire party s'asseuroient d'estre favorisez et secouruz, dans le temps, par la Royne d'Angleterre et d'hommes, et d'argent, pour maintenir l'authorité du jeune Roy et la religion nouvelle dans le pays, ainsy que Randolf, son ambassadeur, les en asseuroit; et qu'il estoit bien vray que le comte d'Atil, milord de Humes, le ler de Granges, le secrétaire Ledinthon, et plusieurs aultres qui avoient esté du contraire party, se déclaroient meintennant estre de celluy de la dicte Royne d'Escoce; et le dict Ledinthon pratiquoit encores d'y admener le comte de Morthon, avec lequel il en estoit bien avant en termes; et que les fuytifz d'Angleterre estoient aussi toutz déclairez pour elle et pour la religion catholique, mesmes le comte de Northomberland, qui avoit commancé de tretter de son rappel avec le dict Randolf pour sortyr de pryson, avoit, par la persuasion du dict Ledinthon, demeuré ferme en son premier propos, de sorte que les aultres restoient bien foybles dans le pays; mais qu'il estoit certain que les deniers et les forces d'Angleterre les relèveroient et leur mettroient toutes choses en leur main, si quelque aultre main bien forte ne s'y trouvoit opposante pour la dicte Royne d'Escoce; et contenoit aussi la dicte lettre que l'abbé de Domfermelin estoit dépesché par ceulx du contraire party devers ceste Royne, et que les aultres avoit advisé d'envoyer conjoinctement Robert Melin devers elle, pour la prier de moyenner par son authorité une bonne réconciliation dans le pays et en oster la division, affin que les estrangiers n'y fussent par les ungs ou par les aultres appellez, au grand détriment de la paix et du commun repos des deux royaumes.

Lesquelles susdictes nouvelles, Sire, nous tenons pour plus vrayes, que nulles aultres qu'on nous ayt encores raportées; et sur icelles la Royne d'Escoce m'a prié de fère aulcuns offices envers la Royne d'Angleterre, pour l'exorter à l'entretennement des trettez, et de ne rien attempter par son armée au préjudice d'iceulx, ce que j'ay desjà faict, et y incisteray encores bien fermement; et que je veuille aussi fère entendre de sa part à Vostre Majesté qu'elle et son royaulme, qui sont l'ung et l'aultre de vostre alliance, pourront estre facillement remédiez à ceste heure par le secours qu'il vous a pleu luy accorder, pourveu qu'il vienne promptement, sellon que les choses sont encores en fort bonne disposition; de quoy elle vous supplie très humblement, mais que si vostre dict secours luy deffault, qu'il adviendra deux grandz inconvénians, qui vous seront non guières moins dommageables qu'à elle; l'ung, que les affères siens et de ses subjectz, qui sont proprement vostres et ceulx de la religion catholique, recepvront ung préjudice et détriment perpétuel dans son pays; l'aultre, que, pour se rachapter de la pryson où elle est et recouvrer son estat et sa liberté, elle sera contraincte de mettre le prince d'Escoce, son filz, ez mains des Anglois.

Voylà, Sire, quand aulx affères de ceste pouvre princesse, qui sont si pressez par la dilligence que ceste Royne faict de haster toutjour son armée vers l'Escoce, qu'on pense que dans deux moys elle aura achevé son entreprinse, et n'est sans soupeçon qu'elle veuille fortiffier Dombarre, ou Aymontz, ou quelque aultre lieu dans le pays, veu les pyonniers qu'elle y envoye.

Au surplus, Sire, certainz petitz discours qu'on a envoyés imprimez de la Rochelle font aulcunement mal espérer ceulx cy de la conclusion de la paix de vostre royaulme. Néantmoins la Royne d'Angleterre monstre toutjour de la desirer, bien que quelcun m'a dict que si elle estoit déjà faicte, que la dicte Dame yroit plus retenue ez choses d'Escoce, et n'y procèderoit sinon ainsi que vous le vouldriez, mais qu'elle pense, durant le pourparlé d'icelle, avoir exécuté ce qu'elle prétend. Il semble par aulcuns propos qu'on m'a raporté du Sr de Lombres que les pratiques du prince d'Orange en Allemaigne ne sont mortes et que bientost il s'en manifestera quelque chose; dont les Flamans, qui sont icy, desireroient la paix de France, affin que la guerre fût transférée en leur pays. Sur ce, etc.

Ce XVIIIe jour d'apvril 1570.

A LA ROYNE.

Madame, estant les choses d'Escoce en l'estat que je les mande en la lettre du Roy, et ceulx cy sur le poinct de les aller par armes réduyre à leur dévotion, plusieurs gens de bien sont, avec grand desir, attandans quel ordre Voz Majestez Très Chrestiennes y mettront pour les remédier, et me viennent souvent alléguer qu'il pourra venir beaucoup de diminution à vostre grandeur, si vous layssez aller en proye aulx Anglois la Royne d'Escoce, et son royaume, et la religion catholique de son pays; car, oultre qu'il yra assés en cella de la réputation de vostre couronne, ilz disent qu'en la présente guerre de vostre royaulme, la réduction de toute ceste isle au pouvoir de ceulx cy et l'entière réunyon d'icelle à leur religion nouvelle sera ung très grand apuy de deniers, de munitions et aultres moyens à ceulx de la Rochelle et aulx Allemans, qui les favorisent, en dangier que ceste Royne, par après, entrepreigne elle mesmes ouvertement la guerre avec eulx, et davantaige qu'à l'advenir, se trouvans les Anglois hors de toute souspeçon de l'Escoce, laquelle s'est toutjour trouvée preste pour nous contre leurs entreprinses, mesmes l'ayant mise de leur costé, qu'ilz ne vous meuvent une perpétuelle guerre, pour leurs prétencions; ou bien que, par quelque mariage ou par aultre accession, ilz aillent joindre toute ceste isle à la grandeur de quelque aultre, parce qu'ilz craignent naturellement la vostre, qui vous sera de grand préjudice.

Sur quoy je leur répondz, Madame, que les choses d'Escoce ne sont si foibles d'elles mesmes, ny si mal apuyées de Voz Majestez Très Chrestiennes que les Anglois les puissent ayséement plyer; et, quant bien ilz se seroient prévaluz de l'oportunité de ce temps, auquel ilz vous voyent fort empeschez aulx guerres de vostre royaume, que néantmoins vennant la paix, comme Voz Majestez ne sont loing de l'avoir, que vous radresserez bien ayséement le tout; et que l'Escoce ne sera jamais à eulx, que quand ilz la cuyderont bien tenir. Je considère assés, Madame, que la Royne d'Angleterre entreprend d'une grande affection ce faict d'Escoce, et que les ennemys et malveillans, que la Royne sa cousine a dans son propre royaulme et dans cestuy cy, l'y persuadent si fort, qu'il est très difficile de l'arrester; néantmoins, je vous suplie très humblement, Madame, me commander par ce mien secrétaire ce que j'auray à dire ou fère là dessus envers la dicte Royne d'Angleterre, oultre l'office que je luy ay desjà faict; car je ne fauldray d'ung seul poinct de très humblement vous y obéyr. Sur ce, etc.

Ce XVIIIe jour d'apvril 1570.

AULTRE LETTRE A PART A LA ROYNE.

Madame, j'ay donné charge à ce mien secrétaire de vous bailler ce mot, à part, pour avoir meilleur moyen de compter à Vostre Majesté la façon, dont l'on a usé, pour fère venir en mes mains le propre original de cest escript, qu'il vous baillera en forme d'une lettre qu'on m'adressoit; où trouverez, Madame, ung conseil[5], lequel je vous suplie très humblement ne communiquer, du commancement, sinon au Roy et à Monseigneur, voz enfans, et puis à quelcun de voz plus expéciaulx et saiges serviteurs, qui, possible, vous ouvrira l'expédiant comme vous vous en pourrez servyr. Il vous pourra, par advanture, estre venu ung semblable adviz d'ailleurs, mais je vous puys bien jurer, Madame, avecques vérité, que je ne sçay ny ne puys penser d'où cestuy cy est procédé. Cella considérè je bien que, par icelluy, il y pourroit cy après avoir moins d'ellévation dans vostre royaulme et aussi moins de moyen d'oster ce qu'y auriez une foys introduict. Sur ce, etc.

[5] La pièce n'ayant pas été transcrite sur les registres de l'ambassadeur, on ne connaît pas la teneur de cet avis.

Que les choses de ce royaulme s'entretiennent encores en quelque apparence de repos, non d'elles mesmes, car tout est plein de malcontantement, mais par la dilligence de ceux qui sont en authorité; lesquelz font ce qu'ilz peuvent pour gaigner le temps, mais non pour remédier du tout au mal; car semble plustost qu'ilz le vont norrissant pour le fère cy après devenir plus grand.

Ilz s'esforcent de passer cest esté sans troubles par le moyen de l'armée, qu'ilz ont faicte dresser à leur Mestresse vers le North par prétexte des choses d'Escoce, et d'aller contre les fuytifz; en quoy ilz exécuteront, sans faulte, ce qu'ilz pourront; mais il n'y a assés de deniers en repos pour entreprendre choses si utilles, sans ce qu'on estime que la mesme armée se trouvera preste et en estat contre l'ellévation, qu'on crainct bien fort debvoir advenir avant la racolte.

Et à ceste force ilz ont adjouxté l'artiffice, car, pour donner quelque satisfaction aulx principaulx de la noblesse, affin qu'ilz ne se meuvent, et pour leur fère prendre espérance d'ung meilleur estat des choses, ilz ont rappellé en court et au conseil le comte d'Arondel, et ont miz en pleyne liberté millord de Lomelley, et ont donné espérance au duc de Norfolc d'estre en brief eslargy hors de la Tour, soubz quelque garde en sa mayson qu'il a à Londres, et que mesmes se pourra ottroyer une forme de pardon au comte de Northomberland et aultres chefz des fuytifz, pour remettre toutes choses en bonne unyon.

Mais il adviendra, possible, que l'artiffice produyra ung aultre effect que le simulé, parce que ceste princesse n'a le cueur ny l'intention esloignée de celle de sa noblesse, n'y n'est mal affectionnée à ses subjectz catholiques, pour lesquelz elle résiste assés souvant aulx conseilz, que leurs adversaires luy donnent contre eulx, affin qu'avec les ungs et les aultres elle puisse passer son règne en paix.

Et semble bien que les seigneurs catholiques seront pour tenir dorsenavant leur partie bien ferme et rellevée, de tant que le comte de Lestre se monstre entièrement pour eulx, ayant esté luy le moyen de les fère eslargir et rappeller; et il descouvre qu'il a assés d'aisne au secrétaire Cecille, pour cause de ceulx de Herfort, lesquelz le dict Cecille cherche, par toutz moyens, de les ellever à ceste couronne au préjudice du dict comte et des aultres seigneurs, qui estiment qu'il ne leur va de moins que leurs testes et de la ruyne de leurs maysons, s'ilz y parviennent.

Mais le dict Cecille, oultre ce qu'il tient meintennant sa Mestresse assés bien disposée envers les dicts de Herfort, pour la grand jalouzie qu'il luy imprime toutjour de la royne d'Escoce; de laquelle le tiltre seul précède celluy de Herfort en la succession de ce royaulme, il y bande aussi toute la part des Protestans et mesmes les évesques et officiers, et toutz ceulx qui sont en quelque authorité, et pensoit bien y avoir aussi conduict le dict comte de Lestre par le moyen de la dicte religion, et par beaulcoup d'asseurances et promesses qu'il luy avoit faictes; mais j'entendz que, lundy dernier, estantz huict les plus protestans de ce conseil assemblez, en la mayson du comte de Belfort aulx champs, pour dellibérer de ce qu'ilz avoient à fère pour la légitimation des dicts de Herfort, et pour advancer leur tiltre, ilz se plaignirent grandement du dict comte de Lestre, de ce qu'ayant faict rapeller le comte d'Arondel au conseil, il avoit préparé ung grand obstacle à leur entreprinse.

Et le dangier est que la Royne d'Angleterre (de laquelle la vollonté et disposition peult beaulcoup en cella) se mette toute de ce party pour les grandes impressions, qu'on luy donne, qu'elle est en dangier de son estat et de sa propre vie, si elle n'oste et l'estat et la vie à sa cousine.

Car, oultre les propos qu'on luy a dict que Monseigneur, frère du Roy, avoit tenuz, lesquelz j'ay naguières escriptz à mon dict seigneur, j'entendz qu'on luy faict acroyre que Mr le cardinal de Lorraine sollicite, à ceste heure, ardentment la paix en France, pour avoir plus de moyen de dresser une entreprinse contre l'Angleterre en faveur de la Royne d'Escoce, sa niepce; et que, pour y pouvoir à moindres fraiz conduyre son intention, et y trouver moins de difficulté, qu'il a convenu avec ung Itallien, dont le nom et le visaige, disent ilz, sont cognuz, de fère empoysonner la dicte Royne d'Angleterre et le secrétaire Cecille, et que les plus grands de France inclinent à fère la guerre par deçà.

Et la met on en souspeçon que le Roy d'Espaigne sera pour concourre facillement à l'entreprinse, pour revenche de l'injure de ses deniers, et des prinses de mer que ceulx cy ont faictes sur ses subjectz; et mesmes l'on s'esforce de luy en monstrer desjà quelque indice par l'interprétation d'une dépesche, que j'entendz qu'on a intercepté, de Mr de Forquevaulx, et envoyée par deçà; en laquelle, après ung propos de trois mariages, il faict mencion du grand amaz de gens, et d'argent, et des préparatifs, par mer et par terre, que le Roy d'Espaigne faict, avec aulcunes particullaritez de plus estroicte intelligence avec Leurs Majestez Très Chrestiennes. Ce que n'estimans ceulx cy que cella puysse estre pour résister seulement aulx Mores, ilz veulent inférer que c'est contre eulx.

A quoy l'on m'a dict qu'ilz sont davantaige confirmez par une lettre, qu'on a escripte de la Rochelle à la dicte Dame, en laquelle l'on l'a prié que, si le Roy vient à offrir des condicions de paix à la Royne de Navarre, et aulx princes ses filz et ses nepveux, et aultres de leur party, qui soyent raisonnables, comme Sa Majesté monstre s'en aprocher, qu'elle trouve bon qu'elles soyent aceptées; car ne les pourront bonnement reffuzer, sans se monstrer mauvais subjectz, et que la noblesse désire grandement satisfère au Roy; aussi qu'on voyt bien qu'elle et les princes d'Allemaigne sont longs et tardifz à les secourir, et néantmoins adjouxtent beaucoup de grandz mercyemens et offres à la dicte Dame, et la prient qu'elle veuille bien pourvoir à la seurté de ses affères, parce qu'il semble qu'on projecte desjà de grandes entreprinses contre elle et son estat, en faveur de la Royne d'Escoce.

Desquelz adviz aulcuns icy ont heu de quoy manifester si ouvertement leur malice, qu'ilz ont ozé dire deux choses à la dicte Dame; l'une, que si elle n'empeschoit la paix de France, qu'elle aurait certainement la guerre en Angleterre; et l'aultre, que jusques à ce qu'elle aura faict arracher du tout une si malle plante, comme est la Royne d'Escoce, qu'elle ne verra jamais bien, ny repos, en ceste isle.

Ce que m'ayant esté raporté, j'ay miz peyne, par d'aultres plus modérez personnaiges, de luy fère si bien diminuer ceste opinion qu'elle monstre, quant à la paix de France, qu'elle y a toutjour fort bonne affection, mais qu'elle desire infinyement luy estre donné moyen de s'y employer, affin de pouvoir gaigner la bienveuillance du Roy, et se confirmer en paix et amitié avecques luy; et, quant à la Royne d'Escoce, qu'elle est bien disposée envers sa personne et sa vie, comme je croy qu'elle n'y a heu jamais mauvaise intention, et que mesme elle goutte aulcunement sa restitution, et ne la rejecte plus tant qu'elle souloit; mais elle prétend à quelque entreprinse en Escoce, qui est cogneue de peu de gens, laquelle elle pense avoir exécutée plustost qu'on luy en puysse, ny de France, ny de Flandres, donner empeschement; et que le tout sera faict dans deux moys, pendant lesquelz je ne fays doubte qu'elle ne vollût que Leurs Très Chrestienne et Catholique Majestez fussent ailleurs bien fort empeschées.

AULTRE MÉMOIRE A PART.