Part 8
Nous suyvismes à luy dire, Sire, que Voz Majestez la prioient de considérer qu'il n'est en la mein des mortelz de remédier au poinct qu'elle alléguoit de l'eage, et que vous aviez ung incroyable regret que ne l'en peussiez satisfaire, dont ne vous restoit que dire là dessus, sinon ce que Mr de Montmorency, Mr de Foix et moy, luy avions desjà dict, que, tant s'en failloit que vous heussiez pensé que les jeunes ans de Monseigneur le Duc fussent quelque deffault que, au contrayre, vous estimiez que c'estoit la perfection de ce mariage, et que vous sçaviez très bien que la disposition de la dicte Dame estoit si bonne et si belle qu'elle se retrouvoit plus jeune de neuf ans qu'elle n'estoit, et aussy la vigueur et belle taille et bonne disposition de Monseigneur le Duc luy anticipoient à luy son eage d'aultres neuf ans, par ainsy, qu'ilz se rencontroient d'en avoir chacun vingt et sept; et, au regard de l'entrevue, que si Vous, Sire, et la Royne, vostre mère, cognoissiez qu'elle peût servir à vous donner le contantement que vous espériez et desiriez plus que chose du monde, que vous vouldriez que Monseigneur le Duc fût aujourdhuy plustost que demein devers elle; mais, si la dicte entrevue avoit à estre en vein, et que la dicte Dame n'eût volonté de se marier, comme ses responces vous en faysoient doubter, ny voulût avoyr Mon dict Seigneur le Duc agréable, duquel elle avoit desjà veu le pourtrêt, et avoit entendu, par beaucoup des siens, quel il estoit, ce ne seroit qu'adjouxter ung par trop grand malcontantement à celluy que vous aviez desjà bien grand de la responce qu'elle vous avoit mandée. Dont nous la voulions très humblement suplier, et la conjurer, par les mérites de la parfaicte bienveillance et loyalle amityé que Vous et la Royne, vostre mère, luy portiez, et par la dévotion et servitude de Monseigneur le Duc vers elle, qu'elle voulût, sellon sa prudence, et par l'advis des seigneurs de son conseil, avec lesquelz nous desirions qu'elle communicquât de ce faict, vous faire une meilleure responce, et telle qu'il n'en peût réuscyr qu'une bonne conclusion de propos, et non jamais fin en vostre commune amityé, sinon lorsque vous cesseriez de n'estre plus au monde.
La dicte Dame, réaulçant la teste, nous respondit, avec ung meilleur et plus joyeulx visage, qu'elle estoit contante de parler à ceulx de son conseil et faire voyr à Voz Majestez que vous ne sçauriez trouver princesse, en toute la terre, qui plus s'esforçât de correspondre à l'amityé, qu'avez tousjours monstré luy porter, qu'elle feroit. Et entrant là dessus en plusieurs devis avec Mr de La Mole, lequel je luy layssay seul pour parler à ses conseillers, elle fit toutz les semblantz du monde d'avoir fort agréable ce qu'il luy disoit de son Maistre, et luy fit reprandre à luy mesmes plus d'espérance que par ses premiers propos elle n'avoit monstré de nous en vouloir donner.
Et sur ce, se retirant pour ung peu de temps fort joyeuse en sa chambre, dict à Mr le comte de Lestre qu'il nous retînt pour souper avec elle; et elle mesmes nous convia. Puis, à bout de pièce, estantz retournés vers elle, la trouvasmes qu'elle jouoit de l'espinette, et continua, à nostre prière, d'en jouer encores davantage pour satisfaire au dict Sr de La Mole; et puis, au souper, qui fut ung festin assez magnificque, elle nous fit devant toute l'assemblée les meilleures démonstrations qui se peulvent desirer, mesmes après avoir beu à moy, et m'avoir envoyé sa couppe et son restant pour la pléger, elle voulut bien monstrer qu'elle avoit agréable le message et le messager de Mon dict Seigneur le Duc, et beut aussy au Sr de La Mole, avec plusieurs aultres honnestes démonstrations et courtoysies que, pour l'honneur de son Maistre, ung chacun s'efforça de luy faire. Et l'après soupée, sur les neuf heures de nuict, ung fort, qui estoit dressé dans une prairie, soubz les fenestres du chasteau, fut assaly par une partie de la jeunesse de la court, et soubstenu par l'aultre, où y heut tant d'artiffices à feu, si furieulx et bien conduictz, qu'il le fit fort bon voyr, et la dicte Dame nous retint jusques envyron minuict pour en attandre la fin.
Le lendemein, XVIIIe, après que le trésorier de la mayson de la dicte Dame nous heût donné à dîner, elle nous fit appeller pour nous dire que, sellon nostre réquisition du jour précédant, elle avoit mis l'affaire en dellibération de son conseil, où les lettres de son ambassadeur avoient de rechef esté leues et conférées avec nostre dire, et qu'ayant ouy l'opinion d'ung chacun là dessus, elle se trouvoit en plus de perplexité que jamais, pour s'estre tant advancée que d'avoir parlé de l'entrevue, et qu'elle desireroit avoir esté lors bien empeschée de la langue; mais ses conseillers, qui avoient plus regardé à leur affection de la voyr mariée que à sa dignité en cest endroict, luy avoient faict faire cest erreur, se persuadans que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, embrasseriez ce moyen, comme le meilleur et le plus court, pour effectuer ce que monstriez desirer; mais elle et eulx s'apercevoient, à ceste heure, encor que bien tard, que vostre intention estoit au contraire, et que ce qu'elle avoit veu par ung advis qui luy estoit venu de bien loing, que l'on avoit desjà mis ordre de faire qu'elle ne trouvât non plus de correspondance en ce segond propos qu'elle en avoit heu au premier, commançoit de s'effectuer; car, de révoquer en doubte si elle se vouloit marier, estoit ramener l'affaire à son commancement, et d'alléguer le malcontantement qui resteroit de l'entrevue, si elle réuscissoit vayne, estoit l'advertir de se garder bien de la consentir; mais ce, qui plus la mettoit en peyne, estoit qu'on avoit remonstré à son ambassadeur que de l'entrevue des princes n'estoit accoustumé de provenir guyères jamais que toute male satisfaction, et cella luy remétoit devant les yeulx que si, de l'entrevue de troys ou quatre jours, de Monseigneur le Duc et d'elle, debvoit advenir quelque mal, quel auroit à estre le reste de leur vye, s'ilz se marioyent sans quelques prémices d'amityé, qui ordinayrement s'acquièrent par la veue; et qu'elle juroit à Dieu que ces doubtes luy faysoient tant de peur qu'elle se repentoit bien fort d'avoir jamais touché ce poinct; duquel ny elle, ny ses conseillers ne se pouvoient, à ceste heure, bien résouldre.
Nous répliquâmes, Sire, qu'elle debvoit prendre de bonne part ce que Voz Majestez Très Chrestiennes aviez remonstré à son ambassadeur qui, à ce que nous pouvions cognoistre par voz lettres, vous avoit représenté les obstacles si grandz, et si esloignés de la facillité qu'aviez espéré trouver en cest affaire, qu'à vostre grand regret vous aviez interprété l'entrevue ne pouvoyr réuscyr que vayne, et pleyne de mocquerie pour Monseigneur le Duc; et que mesmes il sembloit que vous heussiez comprins qu'il heût uzé du mot d'_impossibilité_, dont elle ne debvoit que bien juger de Vostre Majesté et de la Royne, vostre mère, si, persévérans en vostre singulière affection vers elle, vous la supliez de vous rendre une meilleure responce. Et Mr de La Mole adjouxta que cella mesmes, qu'elle pouvoit creindre de l'altération de vostre mutuelle amityé, si l'affaire, après l'entrevue, ne succédoit, se debvoit creindre de ceste heure sur sa responce, au cas qu'elle ne la vous melliorât. Et luy usasmes toutz deux, là dessus, des meilleures et plus vifves persuasions que nous peusmes, de façon que la dicte Dame, après avoir confessé que, si son ambassadeur avoit usé du mot d'_impossibilité_, ou bien vous avoit faict les difficultés non esloignées de cella, que vous aviez heu, et la Royne, vostre mère, très juste occasion de doubter beaucoup d'elle.
Elle nous pria de luy donner encores le loysir d'ung jour entier pour dellibérer dans cest affaire avec son dict conseil; et, sur l'heure mesmes, monstant à cheval, elle trouva bon que nous l'allissions accompaigner à Quilingourt, où elle s'en retournoit en chassant; et l'entretinsmes, l'ung et l'autre, à diverses foys, sur la poursuite de nostre propos, tout le long du chemin, avec son grand contantement.
Le lendemein matin, nous trouvasmes moyen de luy faire voyr une petite lettre de la Royne, vostre mère, du Xe du présent, avec celle que, de mesmes dathe, Mr Pinart m'avoit escripte, qui l'assuroient fort de la persévérance de vos bonnes intentions vers elle; et fismes voyr aussy à milord trésorier, par certains motz de la vostre, comme vous n'aviez peu comprendre que les difficultez, que Mr de Walsingam vous avoit alléguées, fussent sinon impossibles.
Et ainsy, ayant, par ce moyen et par toute la sollicitation que nous peusmes, envers les seigneurs de ce conseil, ung à ung, et envers les principalles dames de ceste court, bien disposé l'affaire, ce jour se passa en de bien grandes et bien débatues dellibérations, non du tout si vives et conformes entre ceulx du dict conseil comme nous l'avions pensé. Tant y a que, le vintgiesme de ce moys, estantz de rechef mandez à Quilingourt, la dicte Dame, après nous avoir entretenu quelque temps d'aulcunes petites advantures, qui luy estoient advenues le matin à la chasse, et après nous avoyr faict ouyr, plus d'une heure, sa musicque en la chambre de présence, elle nous mena en la privée.
Et là, en présence de milord trésorier et des comtes de Sussex, de Lestre, de Lincoln, de maistre Quenolles, de sire Jacques Serofz, de maistre Smith, toutz officiers principaulx, et du conseil privé de la dicte Dame, elle nous dict qu'ayant bien examiné et fait examiner de près par ceulx, qui estoient là présentz, tout l'estat de cet affaire, elle estoit bien ayse d'avoir trouvé que le principal escrupule ne provînt maintenant que de ce qu'il sembloit que son ambassadeur ne se fût bien explicqué en la responce qu'il avoit heu à vous faire, ou bien que Voz Majestez ne l'eussent bien comprinse; car n'avoit heu charge de dire sinon que de l'inégallité de l'eage procédoit beaucoup de grandes difficultés, qui empeschoient qu'elle ne vous peût respondre sellon que vous l'espériez et sellon qu'elle l'heût bien desiré, et qu'elle estimoit qu'une entrevue pourroit beaucoup esclarcyr l'ung et l'aultre de leurs plus grandz doubtes, mais non qu'elle luy heût mandé du mot d'_impossibilité_; car heût esté chose fort absurde de parler d'une entrevue sur un affaire qu'elle heût estimé impossible, et que si Voz Majestez avoient prins l'un pour l'aultre, et qu'il vous eust représenté les difficultés comme impossibles, elle confessoit que la Royne, vostre mère, avoit heu occasion de faire ses responces ainsy aygres, comme son ambassadeur les luy avoit escriptes, et comme nous mesmes ne les luy nions pas. De quoy, par la petite lettre que nous luy avions faicte voyr le jour précédent, et par ce que nous avions communicqué à milord trézorier, elle demeuroit maintenant satisfaicte; et vouloit, devant Dieu, assurer Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, que, depuis le temps qu'elle avoit accordé à ceulx de son conseil de vouloir, pour le béneffice de ses subjectz, résoluement se marier, et qu'elle m'en heût faicte la déclaration pour la vous mander, elle y avoit tousjours persévéré, et ne s'estimeroit digne du lieu, où Dieu l'avoit mise, si elle avoit varyé; car ne pouvoit juger que ce fût ung acte d'un prince d'honneur de ne tenir sa parolle à qui qu'il l'eût donné; et tant plus, quand elle l'avoit mandée à ung très grand roy, auquel elle avoit beaucoup d'obligation; et que ceulx qui, du commancement du propos de Monsieur, frère de Vostre Majesté, avoient voulu dire qu'elle n'en entretenoit la praticque, sinon pour servir à ses affères, et pour en augmanter sa réputation, avoient esté conveincus pour menteurs et pleins de grand calomnie, pour l'espreuve de ce qui s'estoit veu depuis, qu'elle avoit passé si avant qu'elle layssoit bien maintenant à nous mesmes de juger si c'estoit par l'esprit de Dieu, ou bien de Satan, son adversayre, que leur mariage avoit esté interrompu; et que, pour la considération, non d'elle en façon que ce fût, mais pour divertir le mal qui menassoit son estat et ses subjectz d'une inévitable ruyne, par faulte de certein successeur, incontinent qu'elle seroit morte, qu'elle persévéroit, plus que jamais, de se vouloir sacriffier elle mesmes pour leur en laysser ung.
Dont avoit, de rechef, résolu avec ceulx de son conseil, et ainsy le déclaroit à nous, en leur présence, qu'indubitablement elle vouloit prendre mary; et que, touchant ce poinct, nous en assurissions ardiment Vostre Majesté: et, si nous luy demandions d'où? elle nous respondoit de grand lieu, parce qu'elle n'estoit petite; et qu'en ce que Voz Majestez luy proposoient Monseigneur le Duc, de quoy elle ne vous sçauroit jamais assez remercyer de vous estre ainsy toutz troys, l'ung après l'aultre, offertz à elle, elle vouloit bien dire que le party estoit fort honnorable; car nul aultre prince, en toute la terre, se pouvoit vanter d'estre de meilleure, ny plus grande, ny plus royalle extraction que luy, et luy mesmes estoit si royal et tant accomply en excellantes qualitez d'un gentil et valeureux prince, qu'il méritoit une trop plus grande et meilleure fortune qu'il ne la pourroit rencontrer en elle, ny en une aultre princesse qui fût plus grande qu'elle; mais, quand à ce qui pouvoit concerner à elles mesmes, encores qu'elle desirât se sacriffier pour ses subjectz, ce n'estoit toutesfoys en sorte qu'elle voulût encourir l'extrême tourmant d'ung maulvais mariage, car ce luy seroit ung perpétuel enfer en ce monde. Dont, pour s'esclarcyr de cella, en l'endroict de Monseigneur le Duc, et voyr si les difficultez de l'eage et aultres qui se trouvoient entre elle et luy, se pourroient oster par une entrevue, elle, de rechef, nous accordoit de remettre ce poinct à Voz Majestez Très Chrestiennes affin qu'il vous pleût regarder si, avec l'honneur de vostre couronne et la dignité de vostre frère et filz, vous pourriez trouver bon que eulx deux se vissent, bien que, pour la creinte qu'elle avoit que, ne s'accomplissant le mariage, l'amityé que luy portiés se vînt à diminuer, qui seroit chose qu'elle vouldroit plus éviter que la propre mort, elle n'osoit dire ce qu'elle desiroit en cella; dont suplioit Voz Majestez d'y vouloir regarder, et pour elle, et pour vous, et prendre, de bonne part, ceste sienne déclaration, qui estoit la plus clère et ouverte qu'elle vous pouvoit faire.
Et exprima la dicte Dame toutes ces choses beaucoup plus amplement, et avec ung si bel ordre de parolles, prononcées d'affection, et avec tant de grâce, et encores avec tant d'ornement, que nous deux, et les siens mesmes en restâmes bien fort esmerveillés.
Et, après nous estre conjouys avec elle d'ung si vertueux, et si digne, et vrayement royal propos, qu'elle venoit de nous tenir, fort conforme à l'affection de Voz Majestez Très Chrestiennes vers elle, et bien fort à vostre louange, et de ceulx de vostre couronne, Mr de La Mole et moy luy dismes que nous ne nous pouvions tenir que ne luy en baysissions, mille et mille foys, bien humblement, les meins; et néantmoins nous la voulions prier d'avoir agréable que nous persévérissions encores en nostre première instance d'impétrer une meilleure responce d'elle; car, de nulle part du monde, Voz Majestez n'attandoient meilleures nouvelles que de son costé, et que nous sçavions certaynement que de pires n'en pourriés vous avoir, ny qui plus vous apportassent d'affliction, que si Mr de La Mole n'avoit trouvé icy la correspondance que vous attandiez sur le propos de Monseigneur le Duc, et réputeriez à grand malheur qu'il s'y sucitât des difficultés qui peussent empescher ou retarder vostre honneste pourchas, prévoyans bien que ce seroit ung commancement de sape pour ruyner le meilleur fondement de vostre commune et parfaicte amityé; et luy ozions dire tout librement que vous n'eussiez entreprins de faire passer Mr de Montmorency par deçà, ny luy heussiez donné charge, et à Mr de Foix et à moy, par pouvoir exprès, lequel nous avions monstré à milord trézorier, de faire à la dicte Dame l'offre de Monseigneur le Duc, si vous n'eussiez bien mesuré par plusieurs grandes considérations, bien digérées en vostre conseil, et par plusieurs conjoinctes nécessités que vous avez avec elle, qu'il ne se pouvoit faire qu'elle ne fût toute résolue d'iceulx deux poinctz qu'elle avoit desduictz: l'ung, de se marier; et l'aultre, de prendre party de grand lieu.
Car, pour le regard du premier, voyantz qu'elle avoit régné quatorze ans en grande paix, et que Dieu avoit monstré qu'au milieu des plus divers temps et plus dangereulx, il sçavoit régir et gouverner une monarquie soubz l'authorité d'une princesse, qui estoit ung fort rare exemple, mais qui rendoit la dite Dame la plus cellèbre princesse qui heust guière jamais régné au monde, vous jugiés très bien que ce n'avoit peu estre sans qu'elle fût pleine de grande prudence, et de grand vertu, et de sages conseilz, et d'un parfaictement bon heur; et que, se rencontrantz encores tout cella en la personne d'une, que toutz ses subjectz recognoissoient estre fille et petite fille de leurs roys, belle princesse et pleyne de majesté, laquelle ilz voyent remplir fort dignement le siège de ceste couronne, ilz luy avoient très volontiers obéy jusques icy, et avoient déchassé bien loing toutz les empeschementz et difficultez qui aultrement se fussent trouvés en son règne, en espérance toutesfoys qu'elle leur laysseroit ung successeur après elle, ce que difficilement ilz vouldroient plus comporter quand ilz verroient qu'elle se seroit layssée surprendre d'ung temps qu'ilz ne pourroient plus espérer cella d'elle, qui seroit une sayson que vous luy jugiez si périlleuse que vous vous doulriez, dès ceste heure, de ses calamitez d'allors, plus que vous ne vous pouviez resjouir de ses prospérités présentes; et qu'il y avoit plusieurs exemples, de non trop longtemps, que les grandz roys très puissantz, et qui manioyent eulx mesmes les armes, ne s'estoient jamais trouvez plus assurez de leurs personnes ny de leurs estatz, que quand ilz s'estoient veus mariez et avoir des enfans, et que Voz Majestez n'estoient ignorantes des desseins qui avoient esté faictz contre la personne, la vye, la qualité et l'estat de la dicte Dame, en diverses partz de la Chrestienté, dont vous assuriez qu'elle n'avoit peu faire une résolution si esloignée de sa prudence et de sa vertu et de tout bon conseil, ny si procheyne de son malheur, que de ne se vouloir marier; et pourtant vous croyez, avec la confirmation que vous aviez de sa parolle en cella, sur la quelle vous faysiez plus de fondement que en tout le reste, que, sans aulcun doubte, elle prendroit mary.
Et quand à dire d'où? qu'il estoit vray qu'avant qu'elle nasquît, et après qu'elle estoit venue au monde, la couronne de France avoit tousjours heu une grande inclination vers elle, car le feu grand Roy Françoys, seul de toutz les princes chrestiens, avoit favorisé les nopces d'où elle estoit yssue, et avoit, premier qu'il aparût nul astre de sa nativité au ciel, desjà faict ce bon office pour elle, guyde possible d'ung bon présage pour Françoys, son petit filz, lequel estoit aujourdhuy son vray image au monde; et le Roy Henry, son père, l'avoit aymée et avoit heu soing d'elle, pendant qu'elle estoit princesse, comme si ce heût esté la propre Elizabeth sa fille, qui fut depuis Royne d'Espaigne; et Vostre Majesté à présent, l'aviez tousjours plus respectée et observée que princesse du monde; et, encor qu'eussiez esté assez provoqué de son costé, vous aviez tousjours paré les coups le mieulx que vous aviez peu, sans la vouloir, à vostre esciant, jamais offancer, ains aviez diverty, de vostre pouvoir, tout ce que vous aviez apperceu au monde qui pouvoit torner à son offance; et enfin Dieu avoit si bien segondé vostre bonne intention que vous aviez contracté une plus estroicte confédération avec elle; et vous trouviez aujourdhuy, si vous n'estiez bien trompé, le premier d'entre toutz ses alliez, qu'elle aymoit le mieulx, et en qui elle avoit plus de fiance, comme aussy Voz Majestez luy portoient plus de bienveillance et de cordiale amityé qu'à princesse de la terre; et que, vous retrouvant en ce degré, vous estimiez n'apartenir à nul si bien qu'à Vous et à la Royne, vostre mère, de luy pourchasser party; dont luy aviez offert Monseigneur le Duc comme ung d'entre ses plus certains amys, et de si bon lieu que de meilleur n'en estoit au monde, et lequel vous cognoissiez si garny d'excellantes qualités, de vertu, de valeur et aultres dons du ciel et de nature, que vous oziez donner ce tesmoignage à vostre frère, qu'il ne luy restoit plus qu'estre receu en la bonne grâce d'elle, pour estre ung des plus accomplis princes de l'Europe: dont n'aviez peu doubter que très volontiers elle ne l'acceptât.
Mais, de tant que vous ne vouliez rien demander en cest endroict qui ne fût pour l'advantage d'elle, et de sa réputation et honneur, nous la voulions bien suplier d'avoir le pareil esgard à vous, de ne requérir rien de Monseigneur le Duc qui semblât extraordinayre ou non accoustumé aulx plus grandz princes, car ne pouvions estimer qu'il peût comparoistre devant elle en ceste entrevue, sinon ainsy que feroit le criminel devant ung juge, duquel il attandoit la sentence de sa mort et de sa vye, ce qui luy diminueroit beaucoup de ses bonnes grâces, là où, s'il venoit bien assuré de celles d'elle, elle ne trouveroit qu'il en deffaillît une seule en luy; et avions l'exemple du Roy d'Espaigne et de la feue Royne, sa seur, qui s'estoient bien mariés sans se voyr, qui n'estoient rien de plus que les deux, dont nous traictions à présent.
A quoy elle me respondit que je n'allégasse plus cest exemple, car il n'avoit heu ung seul rencontre de bonheur; dont continuay que, puisqu'ainsy estoit, qu'elle ne vouloit changer d'opinion, que Mr de La Mole et moy luy accordions très vollontiers que le dict point de l'entrevue fût remis à Voz Très Chrestiennes Majestez; mais, affin qu'il y restât moins de difficultés, nous la voulions très humblement suplier de nous accorder que toutz les articles, qui avoient esté déterminés sur le propos de Monsieur, frère de Vostre Majesté, demeurassent entiers, et desjà toutz accordez pour Mon dict Seigneur le Duc.
A quoy elle nous respondit qu'elle en estoit contante, sinon seulement des articles de la religion, ainsy qu'elle l'avoit auparavant escript à son ambassadeur, affin qu'à toutes advantures, si le mariage n'avoit à réuscyr, cella peût servir d'honnorable excuse à toutz deux.
Nous incistâmes que les dicts articles demeurassent, mais, puysqu'ainsy luy playsoit que l'interprétation, sur laquelle l'on en estoit demeuré pour Monsieur, fût réservée pour s'en accorder allors; et que, pour ne procéder en ung si grand faict par négociations incerteynes, elle trouvât bon que le tout fût rédigé par escript; ce que la dicte Dame ne nous refuza, ny l'ung ny l'aultre.