Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Cinquième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575

Part 6

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La dicte Dame, premier que rien respondre, a voulu ouvrir les dictes lettres, lesquelles elle a lues avec son grand contantement, et a monstré prendre une singullière confiance de l'offre que luy fesiez par la vostre, et de l'honnorable soubscription et bien affectionnée que vous y aviez mise; et a curieusement nothé toutes les particullarités de celles de la Royne, sans en laysser rien, monstrant à bon esciant qu'elle n'en vouloit perdre ung tout seul mot, tant elle y trouvoit de satisfaction; et y voyoit, ainsy qu'elle a dict, une déclaration très honneste, et vrayement royalle, de tout ce qu'une si grande, et néantmoins très prudente, et vertueuse princesse pouvoit honnorablement, et sans trop considérer sa propre affection, desirer au propos de Monseigneur le Duc, son filz. Et puis, les ayant mises en sa pochète, a suyvy me dire qu'il luy venoit, chacun jour, de devers vous et de devers la Royne, vostre mère, tant de bons rencontres d'amityé, et iceulx accompaignez de tant de respect et d'honneste faveur, et aultres honnorables observances, et si esloignées, ainsy qu'elle croyoit, de toute feintise, qu'elle ne se sentoit si obligée à chose de ce monde que d'en avoir perpétuelle recognoissance; et qu'elle vous prioit, Sire, de croire qu'elle le recognoistroit, tant qu'elle vivroit en ce monde, avec dellibération, dès aujourdhuy, de souffrir plustost quelque offance que de se porter jamais vostre adversaire, ny contraire, ny se monstrer ingrate vers la Royne, vostre mère; et qu'elle vous prioit toutz deux de prendre parfaicte confience d'elle, tout ainsy qu'elle se commettoit du tout pour jamais à la vostre. Et, au regard du propos de Monsieur d'Alançon, elle vous prioit bien de considérer que la seule opinyon, que ses subjectz avoient, qu'elle fût ung peu sage, l'avoient faicte, quatorze ans, et la fesoient, encores aujourdhuy, régner heureusement et paysiblement sur eulx, et que, s'ilz la voyoient aller à ceste heure inconsidéréement en son mariage, qui estoit ung acte qui s'estendoit pour tout le cours de sa vye, et que elle, desjà vielle, prînt ung mary par trop jeune, et encores avec l'accidant que Monsieur d'Alançon avoit au visage, qu'il y avoit grand danger qu'ilz ne la tinsent pour mal advisée, et ne l'eussent à mespris, ne leur monstrant mesmement qu'en contrepois on luy eût offert quelque chose pour récompanser ces deux deffaultz; dont avoit donné charge à ceulx de son conseil de dresser la response, laquelle estoit desjà preste, et la vouloit envoyer, du premier jour, à monsieur de Montmorency, s'il luy plaisoit prendre la peyne de la vous présanter, ou sinon au Sr de Vualsingam son ambassadeur; et qu'elle vous suplioit de la prendre de bonne part, ainsy que d'une princesse qui, estant toute vostre, vous debviez penser d'elle comme d'une vostre propre seur.

Je luy ay respondu, Sire, que, à la vérité, sa prudence, avec la faveur de Dieu, l'avoient faicte et la faysoient heureusement régner, mais que nul plus prudent acte sçauroit elle faire au monde pour elle, ny pour ses subjectz, que d'accepter ce party; lequel, si ces deux deffaultz avoient à le monstrer ung peu plus judicieulx que plein d'affection, tant plus elle s'en acquerroit de louange, et que, d'y mettre le contrepoix, Vostre Majesté estimoit sa bonne grâce estre de si excellant pris que vous n'aviez avec quoy l'achepter qu'avec l'abondance d'amityé et de respect que Monseigneur le Duc luy porteroit; lequel vous luy offriez avec les mesmes condicions que luy aviez offert Monsieur, qui, estantz toutz deux voz frères, ne luy pouviez faire ung plus égal présent; dont ne failloit aussy qu'elle haulçât ses demandes, et seulement qu'en lieu d'_Henry_ elle prînt _Francoys_, sinon que l'ung se contanteroit d'ung peu moins de l'exercice publicque de sa religion, là où la conscience n'avoit peu permettre à l'aultre qu'il en peult rien laysser; et que, pour mieulx conduire son inclination à satisfaire à Vostre Majesté et à la Royne, vostre mère, en cest endroict, Mon dict Seigneur d'Alançon mesmes y adjouxtoit sa bien humble requeste, par une sienne lettre à part, qu'il me commandoit de luy présenter.

La dicte Dame a soubdain prins la dicte lettre, et l'a lue tout du long avec démonstration de contantement, et a dict que tout ce que son escript luy faysoit voyr de luy correspondoit à ce qu'elle en oyoit dire. Et puis, je l'ay supliée bien humblement qu'elle voulût encores prendre la peyne de lire ce qu'il me prioit, et me commandoit de faire, pour luy, par une aultre sienne lettre; à quoy elle n'a faict aulcune difficulté.

Et j'ay adjouxté que c'estoit affin qu'elle ne m'estimât ny présomptueux ny téméraire, si j'entreprenois de luy faire entendre quelque chose de la bonne affection que ce prince luy portoit, et si je la supliois de le réputer digne de la sienne; que, à la vérité, il estoit jeune, mais nourry en tant de meureté qu'il le failloit, quand au sens, estimer desjà homme parfaict, et quand à la personne, qu'il estoit de l'extraction de princes si bien formés et d'une si parfaictement belle taille, et si bien proporcionnés, qu'il ne failloit doubter que leur filz ne leur ressemblât, et qu'il ne vînt aussy hault d'estature et aussy beau de visage comme ilz avoient esté; et que mesmes il avoit advancé son eage de troys ou quatre ans, se trouvant en ceste sienne première puberté ung bien accomply et bien vigoureulx chevalier, et qu'il estoit filz et petit filz, et deux foys frère, de quatre grandz roys, et luy mesmes tout royal, qu'il estoit magnanime et généreulx, et remply de toutes vertueuses condicions, mais qu'il n'estoit en tout rien tant que tout à elle, et tout transformé en ung vraye et naturel amour qu'il portoit à sa grandeur, à ses perfections et à ses belles et excellantes qualités, et ne se délectoit de rien tant que d'ouyr ses louanges, d'adjouxter ce qu'il pouvoit à icelles, et de vouloir emploier sa personne pour les maintenir jusques à la mort, ne cherchant aulcune chose de meilleur cueur que de se perdre soy mesmes pour se retrouver tout en sa bonne grâce. Dont je la supliois qu'à une telle perfection d'amityé, comme elle trouvoit en Vostre Majesté, et en la Royne, vostre mère, et en luy, elle ne voulût uzer d'aulcune male correspondance en sa responce, et que vous jugiés, Sire, les choses estre passées si avant qu'il ne se pouvoit faire, oultre l'intérest des affères que vous aviez communs avec elle, qu'il n'y courût beaucoup de vostre honneur et réputation, si le mariage ne succédoit.

Elle m'a dict qu'elle vouloit estimer cella mesmes que j'avoys dict, et encores mieulx de Monsieur d'Alançon, car le rapport qu'on faysoit de luy estoit parfaict en toutes choses d'honneur, de valeur et de vertu; et qu'elle vouloit encores croire ce qu'il luy escripvoit de son amityé, et ce que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, luy en promectiez, neantmoins que les difficultés de l'eage et du visage restoient aparantes, et que ce que j'avois allégué de la religion ne se pouvoit prendre pour récompance, car ne failloit dire ny que Monsieur se fût voulu contanter de l'exercice de sa religion en privé, ny qu'elle le luy heût voulu accorder, affin que ny l'ung ny l'aultre ne se peussent maintenant advantager ny qu'il l'eût délayssée, ny qu'elle l'eût délaissé; et, quand au point que Monsieur d'Alançon m'escripvoit que, s'il n'estoit retenu d'aulcuns respectz, qu'il passeroit volontiers par deçà, que c'estoit ung faict sien, et de Vostre Majesté, et de la Royne, vostre mère, qui debvoit estre réglé par vostre conseil, dont n'en vouloit rien dire, mais qu'elle croyoit certaynement que si Monsieur luy mesmes fût venu, quand il se parloit de luy, que l'affère heût mieulx réuscy qu'il n'a; et que je pourrois encores conférer de toutes ces choses avec ceulx de son conseil, affin que la responce peût estre plus promptement expédiée.

Et ainsy, Sire, ayant esté encores quelque temps avec elle à luy respondre sur aulcunes demandes qu'elle m'a faictes de Mon dict Seigneur le Duc, s'il n'estoit pas creu depuis le pourtraict qu'elle avoit veu, et si j'avois point adverty la Royne, vostre mère, du mèdecin qui promettoit de remédier à cest inconvénient du visage; et, luy ayant satisfaict de tout cella à son contantement, je me suis gracieusement licencié d'elle pour aller traicter de ces mesmes choses avec les seigneurs de son conseil; de quoy, en la lettre de la Royne, parce que ceste cy est trop longue, je mettray comme tout le reste a passé. Et sur ce, etc.

Ce XXIXe jour de juillet 1572.

A LA ROYNE.

Madame, affin que Vostre Majesté puisse mieulx juger des choses qui concernent icy le propos de Monseigneur le Duc, vostre filz, après que les aurez entendues par ordre, je metz peyne, en la lettre du Roy, de vous bien particulariser celles qui ont passé en la dernière audience que j'ay heue de cette princesse; de la quelle, à vray dire, je suis retourné plus contant des parolles et démonstrations que j'ay notées d'elle, pendant ses discours, que des poinctz qu'elle m'a voulu toucher de la responce qu'elle a promis de mander à Mr de Montmorency. J'avoys desjà faict voyr à milord de Burgley, premier que d'aller trouver la dicte Dame, les troys lettres qui s'adressoient à elle et les deux qui s'adressoient au comte de Lestre et à luy, ensemble ce que, en particullier, vous me mandiez, par une des vostres, de luy dire, qui a trouvé le tout merveilleusement bon, et bien à propos. Et, après infinys et très humbles mercyementz de la confiance qu'il voyoit que Voz Majestez Très Chrestiennes prenoient de luy, avec assurance de s'emploier plus affectueusement pour cest affaire que pour nul aultre qu'il ayt jamais manyé, il m'a mandé que je me hastasse de porter les dictes lettres, parce que les comtes de Lestre et de Sussex, et luy, avoient desjà commandement de leur Mestresse de dresser la dicte responce, qu'elle avoit à vous faire: ce qui m'a randu encores plus dilligent de l'aller trouver.

Et, après que j'ay heu devisé avec elle, aultant longuement que je l'ay peu desirer, je suis allé parler aux dicts comtes de Lestre et de Sussex, et au dict de Burgley, lesquelz n'ont voulu entrer guyères avant à contester et débatre aulcun poinct de l'affère; ains, après avoyr escouté ce qui s'estoit passé entre la dicte Dame et moy, ilz m'ont respondu que, puisque j'avoys présenté nouvelles lettres, ilz confèreroient de nouveau avec la dicte Dame pour voyr si elle leur commanderoit de changer rien en sa dicte responce, et ont assez estendu leurz propos sur le mesmes faict; mais ilz l'ont tousjours tenu bien loing de la conclusion. Dont, ayant tiré à part le comte de Lestre, je luy ay baillé la lettre de Monseigneur le Duc, et luy ay monstré ce qui estoit en article exprès pour son bien dans celle que Vostre Majesté m'escripvoit; à quoy il m'a randu de si honnestes responces qu'il ne se peut dire mieulx. J'ay aussy exprimé à milord de Burgley ce que je luy avois auparavant mandé, lequel m'a assuré qu'il persévèreroit de solliciter sa Mestresse. Et n'ay obmis de confirmer de mesmes le comte de Sussex en la bonne affection qu'il a tousjours monstré de porter à cest affère; et puis, je les ay ainsy layssez quelques jours pour faire leurs dellibérations.

Et depuis, je les ay envoyez sonder si les lettres avoient esté d'aulcun effect, dont le comte de Lestre m'a mandé qu'il me prioit de croyre qu'il avoit parlé sur icelles de si grande affection à sa Mestresse que moy mesmes ne l'eusse peu faire davantaige, et qu'elle demeuroit en suspens, sans se sçavoir bien résouldre, monstrant d'incliner à ce qu'elle puisse voyr Monseigneur le Duc, et qu'il la voye aussy à elle, ce que le dict comte ne pouvoit trouver bon, et estimoit qu'il seroit tousjours meilleur qu'elle fît une plus certaine responce. Et milord de Burgley m'a respondu qu'il n'y avoit rien plus vray que, pour ceste heure, l'accident du visage donnoit plus d'empeschement au propos que ne faysoit la difficulté de l'eage, car sa Mestresse avoit parlé à ceulx qui estoient naguières revenus de France, et s'estoit enquise à ung chacun d'eux, à part, fort particullièrement, de Monseigneur le Duc; qui luy avoient toutz, d'une commune voix, raporté beaucoup de louanges des condicions et qualités de Mon dict Seigneur le Duc, et encores de sa taille et disposition, mais il n'y en avoit heu pas ung qui ne luy eût dict, quand au visage, qu'ilz avoient opinyon qu'elle ne s'en pourroit nullement contanter, quand elle le verroit: ce qui estoit cause que les lettres, que je luy avoys présentées, feroient peu ou guières changer la responce qu'on avoit dellibéré de vous faire mander; et que, de tant que j'avoy dict à elles mesmes qu'il y avoit ung mèdecin qui promettoit de remédier au dict inconvénient du visage, qu'il failloit que je y pourveusse, me voulant au reste bien assurer que sa Mestresse s'estoit infinyement contanté de la lettre que Vostre Majesté luy avoit escripte, qui estoit bien la meilleure qu'elle eust jamais reçue et la plus pleyne d'honnestes respectz; et qu'en effet il ne voyoit aulcune chose à présent, sur laquelle il voulût me mettre plus avant en espérance, ny aussy du tout me désespérer, cognoissant très bien que sa Mestresse procédoit d'une vraye et droicte intention en cest affère, et qu'il n'y avoit que les deux difficultés, et celle mesmement du visage, qui la retardoient.

Et de tant que la pluspart de la négociation d'entre milord Burgley et moy a esté mené par le Sr de Vassal, présent porteur, que j'ay souvant envoyé vers luy, je le vous dépesche présentement pour vous en aller rendre meilleur compte, et pour, tout ensemble, apporter à Voz Majestez le traicté tout ratiffié, qui m'a esté, depuis deux jours, dellivré de la part de ceste princesse; et vous suplier très humblement, Madame, que par luy il vous playse me faire entendre en quelz termes on vous aura faicte la susdicte responce, et, comme après icelle, vous vouldrez que je continue de la poursuivre. Et sur ce, etc.

Ce XXIXe jour de juillet 1572.

CCLXVIIe DÉPESCHE

--du IIIe jour d'aoust 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)

Arrivée de Mr de La Mole à Londres.--Entrevue avec le lord garde-des sceaux.--Nouvelles de la guerre des Pays-Bas.--Progrès du prince d'Orange.--Détails sur le combat de Mons.

AU ROY.

Sire, ayant Mr de La Mole faict si bonne dilligence qu'il est arrivé le XXVIIe du passé à Londres, j'ay incontinent envoyé faire entendre sa venue à la Royne d'Angleterre, à quarante mille de là, sur son progrès de Warvic, laquelle, se trouvant en lieu incommode et trop estroict pour nous recepvoir, et voyant encores que les quatre ou cinq premiers gittes, qu'elle auroit à faire, le seroient de mesmes, elle nous a remis jusques au lieu de Eston, où elle faysoit estat d'y arriver dès hier, et nous y donner aujourdhuy l'audience. Mais, s'estant trouvée ung peu lasse de la chasse de devant hier, au lieu de Saldon, pour y avoir suivy, tout le jour et jusques à quelque heure de la nuict, ung grand cerf, elle n'en a bougé de hier ny aujourdhuy, et nous a mandé, sachant que nous estions desjà en ce lieu de Brichil, bien près d'elle, que nous fussions les bien venus; et que, demein, qui est lundy, elle se rendroit sans aulcun doubte au lieu de Eston pour nous y recepvoir mardy, et que cepandant elle avoit commandé au sire Henry Cobhan de nous accompaigner, et nous faire accomoder à Tocester, qui est à ung petit mille du dict lieu; monstrant la dicte Dame, après qu'on luy a heu touché quelque mot de l'honneste occasion du voyage du dict Sr de La Mole, et par l'instance de qui il estoit faict, et combien l'élection de luy estoit bien fort bonne et propre en cest endroict, qu'elle en avoit grand contentement; dont nous mettrons peyne, Sire, de le luy augmanter davantage et le rendre le plus utile qu'il nous sera possible pour Vostre Majesté.

Nous avons, en venant icy, visité milord Quipper en une sienne mayson aulx champs, où la dicte Dame avoit passé, qui a monstré de nous y voir de bon cueur, et de persévérer en la bonne et droicte intention qu'il a tousjours heue à ce bon propos d'ung des Filz de France pour sa Mestresse; et nous a dict que, pour estre Monseigneur le Duc plus esloigné d'ung degré de vostre couronne que Monsieur, que de ce degré l'aprouvoit il davantage et le jugoit plus propre pour eulx, et qu'il luy sembloit que la présence sienne avoit à produire une trop plus briefve conclusion en cest affère que nulle aultre chose qu'il cognût aujourdhuy au monde. A quoy nous avons oposé que cella estoit peu requis, et nullement uzité entre grandz princes, et que, sans plus grande assurance, je ne voyois qu'il se peût faire, ny qu'il deût passer deçà, ny que Vostre Majesté, ny la Royne, vostre mère, le voulussiez jamais consentir.

Je comprans bien, Sire, qu'une partie de la responce qu'on vous a faicte tend à cella; dont Mr de La Mole et moi adviserons de modérer vers elle, et vers ceulx qui la conseillent, ceste dellibération le plus qu'il nous sera possible, et ne précipiterons rien sans réserver toutes choses à vostre disposition; qui vous suplie cependant, Sire, de nous mander par le Sr de Vassal comme, après la dicte responce, il vous semblera que nous aurons à procéder.

Le comte de Lestre, qui estoit allé devant à Quilingourt, est retourné pour se trouver à la réception du dict Sr de La Mole; mais milord de Burgley, qui est allé en une sienne mayson vers le Nort, ne sera de retour jusques à samedy, qui sera cause que nous temporiserons davantage pour l'attandre, et pour ne presser de vous rien respondre qu'il n'y soit.

Maistre Pelan est retourné de Fleximgues, lequel rapporte, à ce que j'entendz, que quatre centz françoys et aultant d'anglois, et semblable nombre de walons, sont logés dans la ville, et qu'avec ce nombre les habitans se font fort de la garder; et que le cappitaine Gilibert, avec quinze centz angloys, est logé aux environs, ayant cinq centz escuz d'entretènement par moys comme coronnel, et ses gens bien entretenus à la rayson de quatre escus la simple paye; et que tout le pays d'Olande, sinon Utrec et Ostradam, recognoissent le prince d'Orange pour légitime gouverneur, et que desjà l'on a estably à Dordrec une forme de conseil, et le lieu de la monoye pour y battre ce qui se pourra ramasser d'argent pour servir à ceste guerre; et semble que le dict Pelan persuade bien fort à ceste princesse de prendre en sa protection le dict lieu de Fleximgues, comme très oportun à l'Angleterre et fort aysé de le pouvoir deffendre.

Anthonio de Guaras a porté, ces jours passez, en ceste court, une relacion des choses advenues près de Montz[3], par lettre que le duc d'Alve luy en a escripte de Bruxelles; où il mande la défaicte sur les Huguenotz estre fort grande, et qu'il y en a envyron troys mille cinq centz de mortz, avec fort petite perte des leurs, plusieurs prisonniers de qualité et vingt cinq enseignes et huict cornettes prinses; ce qui met assez de réfroidissement à ceulx cy: bien que d'ailleurs la certitude qu'ilz disent avoir de l'arrivée du prince d'Orange, en Gueldres, avec sept mille reytres et trèze mille hommes de pied, les eschauffe. Sur ce, etc.

[3] Voir ci-dessus _note_ p. 44.

Ce IIIe jour d'aoust 1572.

CCLXVIIIe DÉPESCHE

--du VIIe jour d'aoust 1572.--

(_Envoyée jusques à Calais par Jehan Volet._)

Audience accordée à l'ambassadeur et à Mr de La Mole.--Négociation de Mr de La Mole au sujet du mariage.--Desir d'Élisabeth que le duc d'Alençon passe en Angleterre.--Suspension d'armes en Écosse.--Nouvelles de Marie Stuart.

AU ROY.

Sire, je ne doubtois nullement que la Royne d'Angleterre ne fît une bien bonne réception à Mr de La Mole, à cause de la plus estroicte amityé qu'elle a maintenant avec Vostre Majesté, mais elle la luy a faicte beaucoup meilleure que je ne l'avois espéré, et nous a donné, mardy dernier, au lieu de Sthon, une très favorable audience, de laquelle n'est besoing que je vous racompte icy ce que j'ay dict et faict pour introduire le dict Sr de La Mole et sa légation vers elle, car j'ay mis peyne de n'y rien oublier, et seroit trop long de le vous réciter; ny que je vous représante aussy, Sire, ce que luy, de sa part, et en une très bonne façon et avec parolles vifves et pleines d'efficace, et bien accompaignées de tout ce que l'honneste présence et bonne grâce et modestie d'ung gentilhomme les a peu segonder, luy a tenus, car je laysse tout cella à vous estre mieulx cognu, quand bientost il s'en retournera.

Et vous diray seulement, Sire, qu'elle a monstré d'avoir aultant agréable le message et le messager, comme Vostre Majesté le pourroit desirer, ainsy que les honnestes responces et les très grandz mercyementz, qu'elle nous a chargé de vous en faire, le nous ont témoigné; qui, entre aultres choses, elle vous prie, Sire, de vouloir croyre que l'obligation qu'elle vous a pour la suyte de tant d'amityé et de bonne affection, dont, de plus en plus, il vous plaist persévérer vers elle, la rendent non moins germayne à Vostre Majesté ny moins vraye fille de la Royne, vostre mère, que le pourroit estre à toutz deux Madame Marguerite; et qu'elle vous avoit desjà envoyé sa responce, de laquelle elle attandoit, dedans troys jours, une dépesche de son ambassadeur, pour sçavoir comme Vostre Majesté l'auroit prinse, et que, sur ce qu'il luy en manderoit, se pourroit, puis après, adviser comme passer plus avant. Et me semble, Sire, qu'elle a commancé, ceste foys, d'uzer des mesmes parolles et contenances que j'avois auparavant remarquées d'elle, quand elle dellibéroit à bon esciant d'entendre au propos de Monsieur, de sorte que je n'estime l'avoir jamais cognue mieulx disposée à la résolution de se marier que maintenant, inclinant néantmoins à vouloir estre satisfaicte de la venue de Monseigneur le Duc plus pour cognoistre, ainsy qu'elle dict, si elle luy sera agréable, et si les difficultés qu'il pourroit faire d'elle le pourroient divertir, que non pas qu'elle s'arreste à celles qu'on luy a faictes de luy; assurant la dicte Dame qu'elle le répute d'estre tel, sellon le rapport qu'on luy en a faict, qu'elle ne s'estime assez digne d'estre sienne, et qu'elle nous vouloit bien promettre, s'il venoit icy, et que le mariage ne succédât, qu'elle prandroit sur elle la plus grande moictié de la honte, d'avoir esté plustost refuzée de luy, que non pas qu'elle ne l'eust voulu accepter; et puis l'excuse de la religion pourroit servir à toutz deux: monstrant la dicte Dame une fort grande affection à ceste entreveue et de chercher elle mesmes comme elle se pourroit faire, sans qu'il y courût nul intérest de vostre grandeur, ny de celle de Mon dict Seigneur le Duc.

Et je voy bien, Sire, que ceulx de son conseil ne sont trop marris qu'elle ayt ceste opinyon, affin qu'elle mesmes face l'élection de son mary.