Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Cinquième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575

Part 5

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Madame, parce qu'en la lettre du Roy je récite assez par le menu les principaulx propos qui ont, ceste foys, esté tenus entre la Royne d'Angleterre et moy, j'ay seulement à vous dire en ceste cy que la dicte Dame s'est fort soigneusement enquise de vostre santé, luy ayant le comte de Lincoln dict que vous teniez encores le lict, quand il print congé de Vostre Majesté, dont desiroit sçavoir comme à présent vous vous portiez; et que le dict comte avoit esté si surprins de ce peu de motz, que vous luy aviez lors tenus touchant le mariage, qu'il n'avoit ozé faire semblant de les entendre: ce qu'elle prenoit en bonne part, considérant que Vostre Majesté, pour ne sçavoir en quoy en estoient lors les choses par deçà, parce que n'aviez encores receu noz lettres, et pouviez doubter de la responce qu'on vous y feroit, n'en aviez quasy voulu toucher qu'ung mot; et le Roy n'en avoit parlé en façon du monde; vray est que ses démonstrations et les vostres, et celles de Monsieur, et de Monseigneur le Duc, en avoient plus signiffié que plusieurs expresses parolles ne l'eussent sceu faire. Il me semble, Madame, que ceste princesse se conduict d'une mesmes sorte en ce propos, après le retour du dict sieur comte de Lincoln et de ceulx qui sont revenuz de France, qu'elle faysoit auparavant, et ne laysse cognoistre ou si sa disposition y est meilleure ou bien empirée, sinon que je voy bien qu'on luy a faict l'accidant du visage plus grand qu'elle ne le cuydoit, et monstre, à bon esciant, qu'elle desire qu'il y soit remédié; dont, Madame, je mettray peyne de vous envoyer pour cest effect le personnage duquel je vous ay cy devant escript, s'il vous playst de me le commander. J'ay comprins par aulcuns motz des propos de la dicte Dame, et l'ay aussy entendu d'ailleurs, que le filz de l'Empereur a esté mis en avant, et, à la vérité, Anthonio de Gouaras, l'espagnol, est plus assidu en ceste court qu'il ne souloit; dont j'auray l'œuil le plus ouvert là dessus qu'il me sera possible.

Or ayant, après mon audience, conféré avec les deux conseillers de ceste princesse, ilz m'ont confirmé cella mesmes qu'elle m'avoit dict, du rapport que le comte de Lincoln, et Me Smith, et Me Milmor, avoient faict de Monseigneur le Duc. Et m'a le comte de Lestre fort incisté que je fisse bientost venir de ses lettres, ainsy qu'il me l'avoit desjà dict; et que, de sa part, il ne manqueroit d'aulcun debvoir qu'il peût rendre à l'advancement du bon propos. Milord de Burgley m'a dict que je pouvois avoyr cognu, aux propos de la dicte Dame, combien il s'estoit esforcé de la persuader, sur l'accidant du visage, qu'il se pourroit remédier; et qu'il y avoit deux de ceulx, qui estoient naguières revenus de France, qui avoient fermement assuré à elle mesmes que quand elle le verroit, elle ne s'en pourroit nullement contanter; dont, estant à ceste heure tout ce faict en la pure volonté d'elle, il falloit attandre ce que Dieu luy en vouldroit inspirer, et que, de sa part, il voyoit encores toutes choses pour ce regard si incertaynes, qu'il ne m'en vouloit rien promettre ny assurer jusques à ce que la résolution s'en manderoit par Mr de Montmorency à Leurs Très Chrestiennes Majestez; et que cepandant il persévèreroit en ses accoustumées remonstrances de louer et approuver ce party, aultant qu'il luy seroit possible de le faire. Sur ce, etc.

Ce XVe jour de juillet 1572.

Tout maintenant, Mr le comte de Lincoln m'est venu visiter, et m'a signiffié ung très grand desir de servir à cest affaire, et ne m'a point donné à cognoistre que sa Mestresse n'ayt prins playsir d'ouyr bien dire de Monseigneur le Duc. Il y a heu quelque rencontre en Escoce, dont j'en sçauray bientost la particullarité.

CCLXIVe DÉPESCHE

--du XXe jour de juillet 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Pierre Gautier._)

Conférence de l'ambassadeur avec le comte de Lincoln.--Irrésolution d'Élisabeth sur le mariage.--Promesse de la mise en liberté de l'évêque de Ross.--Commission délivrée contre le comte de Northumberland.--Nouvelles de Flessingue.--Etat de la négociation du mariage.

AU ROY.

Sire, m'estant le comte de Lincoln venu visiter en mon logis, ainsy que, par le postille de ma précédente dépesche, je le vous ay mandé, il s'est esforcé de me monstrer combien Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, et Messeigneurs voz frères, et toutz les principaulx de vostre court, avoient mis peyne que luy et ceulx de sa compagnie s'en retournassent trop plus que bien contantz des faveurs, et des grandes et extraordinayres chères, et des honnestes présens qu'ilz y avoient receus, et qu'ilz raportassent surtout une singullière satisfaction à la Royne, leur Mestresse, de la vraye et sincère amityé que voz parolles et toutez voz démonstrations leur ont indubitablement signiffié que vous luy portiés. De quoy il dict, Sire, qu'ayant retrouvé icy, après nostre dernière négociation de Mr de Montmorency, de Mr de Foix et de moy, une parfaicte correspondance en sa Mestresse, il ne veult espérer de moins que de voyr bientost, oultre le sèrement du traicté, se faire un bien plus seur et plus ferme establissement de vostre confédération par une bonne allience et ung bon parantage entre Voz Majestez Très Chrestiennes et elle; et qu'en particullier il m'estoit venu remercyer du bon succez que j'avois faict prendre à sa légation en France, et de la luy avoyr encores randue honnorable, et aprouvée par deçà, par les bons raportz, qu'au nom de Vostre Majesté j'en avois faict à sa Mestresse; dont me offroit tout ce qu'il me pourroit rendre d'amityé, tant que je serois en ce royaume. Je luy ay gratiffié, Sire, bien grandement toutz ces honnestes propos qu'il luy plaisoit me tenir, mais beaucoup plus ceulx que j'avoys bien cognu qu'il avoit desjà tenu à la Royne, sa Mestresse, le priant de l'y vouloir tousjours bien disposer, et que vous aviez prinz une si grande confience de la bonne affection qu'il avoit monstrée vous porter, que vous ne pouviez ni vouliez espérer de nul aultre de ce royaulme aulcuns meilleurs offices, pour le propos de Monseigneur le Duc, que de luy et de madame la comtesse sa femme; et qu'aussy se pouvoient ilz assurer, toutz deux, oultre une bonne recognoissance de vostre part et de la Royne, vostre mère, que jamais la faveur de Monseigneur le Duc ne leur deffauldroit ny à toutz les leurs, quant il seroit par deçà. Il m'a réplicqué qu'il pouvoit jurer avecques vérité de s'en estre retourné aultant plein de bonne affection vers vostre grandeur et vers celle de toutz les vostres, et vers l'amplitude de vostre couronne, en ce qui ne seroit contre celle de sa Mestresse, qu'il n'y avoit nul de voz meilleurs subjetz qui en sceût avoyr davantaige; et, en espécial, si dévot à Monseigneur le Duc qu'il n'avoit nul plus grand soing maintenant que de luy rendre la noblesse de ce royaulme de mesmes très affectionnée, et bien dévote à faire incliner la Royne, sa Mestresse, à son party, leur remonstrant à toutz que les difficultés de l'eage n'empeschoient que ses aultres perfections ne le rendissent bien capable d'estre, dès ceste heure, mary de leur Royne, et qu'encores bientost il en seroit si parfaictement digne qu'elle se pourroit réputer aussy heureusement accompaignée que nulle aultre princesse de l'Europe; et que ce qu'on luy pouvoit avoir raporté du visage estoit de nulle considération, car le temps en amanderoit, de bref, la pluspart, et la barbe couvriroit l'aultre; et que je creusse ardiment que Me Smith, et Me Milmor, et luy, et encores aulcuns de sa troupe, n'avoient rien obmis de ce qui se pouvoit dire de bien pour ce propos; et que, de sa part, il persévèreroit constamment de l'advancer aultant qu'il luy seroit possible de le faire.

Par lesquelz propos, Sire, les raportant à d'aultres, qu'on m'a tenus d'ailleurs, et que luy m'a dict ceulx cy, après avoir conféré avec sa dicte Mestresse, je juge qu'elle n'avoit encores résolu la responce qu'elle vous debvoit faire, quand elle est partie d'icy; et qu'il semble encores ceste foys qu'elle ne la vous fera entière, ce que prévoyant j'en ay voulu parler bien expressément avec ses deux conseillers, et les admonester de la promesse d'elle et de la leur en cest endroict, et qu'ilz ne vueillent permettre que rien en aille en longueur; à quoy ilz m'ont fort promiz qu'ilz s'y employeroient de toute leur puyssance. Cepandant la dicte Dame a commancé son progrès, et est allé à Avrin, d'où elle ne bougera de six jours, et après s'acheminera, peu à peu, vers Warwic, m'ayant le comte de Lestre fort prié que je la vueille aller trouver, quand elle arrivera, en sa mayson de Quilincourt. Elle a faict une distribution d'estatz, avant bouger de ce lieu, ayant donné celluy de grand trésorier, qui est le premier d'Angleterre, après le chancellier, à milord de Burgley, et a faict milord Chamberland privé scéel, et baillé celluy qu'il avoit de grand chamberlan de la mayson au comte de Sussex, et l'estat de secrettère à Me Smith. Elle a encores entre ses mains l'estat de grand mestre, duquel elle heût desjà pourvueu le comte de Lestre, mais il n'est bien résolu à qui faire tomber celluy qu'il a de grand escuyer; et dict qu'elle fera vischamberlan Me Pigrin, et capitaine de ses gardes Me Hathon. L'on espère qu'elle donra liberté à quelques ungs de ceulx de la Tour, et desjà elle m'a promis celle de l'évesque de Roz. Je ne sçay si l'on l'en détournera. J'entendz qu'il a esté envoyé commission à Barvic pour procéder contre le comte de Northomberland.

Je ne vous escriptz, Sire, des nouvelles d'Escoce ny de la confirmation de ce que je vous ay mandé par mes dernières: que le comte de Honteley avoit donné une estrette vers le North à ceux du party d'Esterling. J'espère que Mr Du Croc, par les lettres qu'il vous escript, satisfera largement à tout cella.

L'on continue d'envoyer tousjours gens, monitions et artillerie, à Fleximgues; et le capitaine Pelan, lieutenant de l'artillerie, est party, depuys deux jours, pour y aller. Ceulx du dict Fleximgues ont ouvert les digues et ont environné leur ville d'eau; ilz n'ont receu, à ce qu'on dict, toutz les angloys ny pareillement les françoys, ains en ont envoyé une partie ez aultres villes qui tiennent pour eulx en Zélande. Ilz ont couru l'estrade entre Envers et Bruges, et ont prins quelques deniers, que le duc d'Alve envoyoit à l'Escluse pour payer les navires et mariniers qui ont conduict le duc de Medina Cely. Il a esté apporté, ces jours passez, grande quantité d'espiceries du dict lieu de Fleximgues en ceste ville, et en envoye l'on quérir davantage. Les marchandz de ceste ville ont esté appellés devant le conseil affin d'adviser au faict du commerce pour l'accomplissement du traicté, mais ne sont encores venus devers moy. Sur ce, etc. Ce XXe jour de juillet 1572.

A LA ROYNE.

Madame, aultant de choses que je cognois pouvoir advancer le propos de Monseigneur le Duc, et aultant que ceux qui y ont bonne affection me monstrent qu'il y en a qui y peuvent servir, je n'en obmetz une seule que je ne mette peyne, tout incontinent, de les essayer; dont Dieu, s'il luy plaist, y adjouxtera, puis après, la perfection qu'il voyt et cognoit y estre honnorable et nécessaire. Je ne presse de sçavoir de ceulx cy rien de la résolution de la responce; il ne seroit ny honneste à moy, de la leur demander, ny à eulx, de me la dire, ayant esté arresté que la Royne d'Angleterre la fera sçavoir à Voz Très Chrestiennes Majestez par Mr de Montmorency; et elle me l'a ainsy confirmé, depuis son partement, avec une fort honnorable commémoration de luy, et de la confience que, pour son intégrité, elle met ez choses qu'il luy a dictes, et pareillement de Mr de Foix. Le comte de Lestre et milord de Burgley affirment que le raport, qu'on a faict de Monseigneur le Duc, ne sçauroit estre plus grand pour sa réputation, ny meilleur pour tout ce qui se pourroit desirer de luy pour ce royaulme, que l'ont faict ceulx qui sont freschement revenus de France; et tout le conseil d'Angleterre a fort bien faict son debvoir d'aprouver son party, de sorte que le tout reste maintenant en la pure volonté de la Royne, leur Mestresse; à laquelle, parce qu'elle a touché de discerner d'aulcunes particullarités, qui peulvent rendre, à une telle princesse qu'elle est, ou agréable ou désagréable son mariage pour toute sa vye, ilz ne peuvent ny veulent davantage l'en presser. Et m'a le dict comte dict qu'il trouve fort expédiant que Monseigneur le Duc escripve les lettres que j'ay desjà mandées; car estime que nul ne peult tant en cest affaire pour luy que luy mesmes. Et milord de Burgley m'a confirmé que la petite lettre, que Monseigneur le Duc avoit escripte à Mr de Montmorency, laquelle j'avoys naguyères, comme par accidant, faicte voyr à la dicte Dame, avoit beaucoup servy, et qu'il desiroit surtout qu'il fût pourveu à l'inconvénient de son visage. Néantmoins l'ung et l'aultre assurent que l'affaire est encores bien incertein, dont aulcuns des amys donnent pour conseil, qu'encor que la responce n'aye à estre si bonne comme nous la desirerions, que, pourveu qu'elle ne soit du tout maulvayse, et qu'elle ne porte ung entier refus, que Vostre Majesté n'en doibt couper court le propos. Et, de ma part, Madame, j'ay trouvé tousjours tant de changement, d'heure en heure, ez résolutions de ceste court, que je ne puis dire sinon ce qui semble bon, et pareillement ce qui semble maulvais, n'y demeurent guyères en ung mesme estre. Sur ce, etc.

Ce XXe jour de juillet 1572.

CCLXVe DÉPESCHE

--du XXIIe jour de juillet 1572.--

(_Envoyée jusques à la court par Giles Malapart._)

Négociation du mariage.--Avis émis par un seigneur du conseil d'écouter les propositions faites par Antonio de Gouaras pour le mariage d'Élisabeth avec le fils de l'empereur.

AU ROY.

Sire, il n'a esté possible au Sr de Sabran d'arriver icy plus tost que hier matin, en la compagnie de plusieurs aultres qui ont esté contrainctz, aussy bien que luy, de temporiser, troys jours entiers, le passage à Callays, à cause du vent. Il m'a randu vostre dépesche du unziesme et quatuorziesme de ce moys, laquelle est très ample et fort à propos pour l'occasion présente. Je mettray peyne de l'emploier le mieulx qu'il me sera possible en ma première audience, laquelle j'ay desjà envoyé demander; et ay faict tenir à milord de Burgley la lettre de Mr de Walsingam. Ceste princesse, continuant son progrès vers Warvic, arrivera demein en la mayson du dict de Burgley, à présent son grand trésorier, où les principaulx seigneurs de sa court et de son conseil, lesquelz, au partir d'icy, estoient allez se rafraischir en leurz maysons, se doibvent randre. Et j'entendz que, au dict lieu, se résouldra la responce qui vous doibt estre faicte sur le propos de Monseigneur le Duc, n'ayant point cognu, Sire, qu'en nul aultre affaire, depuis que je suis en ce royaulme, l'on soit allé plus réservé qu'on faict en cestuy cy, duquel ne se permet qu'il en sorte une seule parolle dehors. Néantmoins l'on m'a fort assuré que le moys ne se passera sans qu'on ayt satisfaict à la promesse qui nous a esté faicte, quant Mr de Montmorency et Mr de Foix sont partis; et cependant je verray la dicte Dame, et n'obmettray rien, Sire, de tout ce que me commandez, ny de tout ce que je me pourray adviser, pour la persuader, et mesmes la presser de vous faire la responce telle que vous la desirez, et que singullièrement je la desire, plus à la vérité qu'il ne me semble que je le puisse de tout bien espérer, ayant quelque advis qu'il y sera faict mencion de ce contrepoix, dont le Sr de Walsingam a desjà parlé à la Royne, pour récompanser le deffault de l'eage et l'inconvénient du visage de Monseigneur le Duc.

Il n'y a rien plus vray qu'ung des seigneurs de ce dict conseil, entendant débattre les difficultez qu'on alléguoit de Monseigneur le Duc, a mis en avant qu'on debvoit ouyr Anthonio de Gouaras sur ce qu'il proposoit du filz de l'Empereur, ainsy que d'aultres foys l'on l'avoit bien escouté sur le propos du Roy d'Espaigne, ayant esté le premier qui l'avois mis en termes, et avoit réuscy. Mais de tant que, par les deux lettres que le dict de Gouaras avoit naguières présentées du dict Roy d'Espagne; et aulcunes du duc d'Alve touchant les choses de Flandres, il n'apparoissoit qu'ilz luy donnassent assez expécial pouvoir de parler maintenant de cestuy cy, cella n'a esté suyvy.

L'on prépare icy tousjours nouveau renfort pour envoyer à Fleximgues, mais, jusques au retour de Me Pelan, l'on ne se hastera de le faire partir. Je n'ay, à présent, rien de nouveau d'Escoce, et suis attandant ce que les deux partis auront respondu sur l'abstinence de guerre à Mr Du Croc, auquel je feray cependant tenir vostre dépesche; et, m'ayant esté octroyé ung passeport pour envoyer visiter par ung mien secrettaire la Royne d'Escoce, avec ung peu d'argent, je vous manderay à son retour de toutes ses nouvelles. Et sur ce, etc.

Ce XXIIe jour de juillet 1572.

CCLXVIe DÉPESCHE

--du XXIXe jour de juillet 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Vassal._)

Audience.--Négociation du mariage.--Conversations intimes entre la reine et l'ambassadeur.--Conférences de l'ambassadeur avec Leicester et Burleigh sur la négociation.

AU ROY.

Sire, ayant envoyé prier le comte de Sussex, qui est à présent grand chambellan de ceste court, de vouloir entendre de la Royne, sa Mestresse, quand elle auroit agréable que je l'allasse trouver pour une dépesche que j'avoys reçue de Vostre Majesté, elle m'a soubdain mandé que ce seroit le landemein matin en la mayson de son grand trésorier, qui luy faysoit un festin, où je serois le bien venu. Et m'ayant le dict grand trésorier envoyé son coche en chemin, j'ay esté fort bien receu de la dicte Dame, laquelle m'a semblé estre en beaucoup meilleure et plus belle disposition, depuis le commancement de son progrès, que pendant qu'elle estoit en ceste ville. L'après disnée, après s'estre soigneusement enquise de vostre bon portement, et de celluy de la Royne, en la continuation de sa grossesse, et pareillement de la Royne, vostre mère, après sa dernière maladie, aussy de l'arrivée du Roy de Navarre et des prochaines nopces qui se doibvent faire de luy avecques Madame, et de plusieurs aultres particullarités, ausquelles j'ay mis peyne de bien luy satisfaire, elle m'a mené en ung petit compartiment hors de la sale, où ayant faict apporter des sièges, n'a souffert qu'aulcun aultre y ayt demeuré.

Et luy ayant dict que Vostre Majesté avoit fort volontiers entendu par Mr de Montmorency le discours de tout ce qui avoit passé icy, pendant que luy et Mr de Foix, et toute leur troupe, y avoient esté; et que vous n'aviez, longtemps y a, ouy ung récit qui plus vous heût contanté, ny qui plus vous heût apporté d'honnestes satisfactions que celluy là, pour y avoir remarqué plusieurs choses, lesquelles vous estoient ung indubitable tesmoignage de l'affection et de la vraye inclination qu'elle avoit à vostre amityé, vous la supliés de croyre que vous recepviez à grande obligation qu'elle heût voulu faire une si expresse profession et déclaration, comme elle avoit faict, de vous aymer, et de vouloir demeurer vostre perpétuelle confédérée; et qu'elle estimât par là d'avoir tant acquis et gaigné de vostre amityé et bienvueillance que vous fesiés compte de n'espargner vostre propre personne, et avec icelle tout ce qui se pouvoit compter de la grandeur d'ung roy de France, pour l'employer pour elle, quand l'occasion s'y offriroit; et, qu'après le rapport de Mr de Montmorency, vous aviez ouy celluy de Mr de Foix sur tout ce qui avoit esté dict et déduict ez négociations qu'ilz avoient faictes par deçà, qui ne vous avoit pas moins contanté, encor que vous heussiez bien desiré qu'ilz vous heussent apporté une entière résolution du propos de Monseigneur le Duc, mais aulmoins cognoissiez vous qu'il ne monstroit qu'il y heût apparu aulcune difficulté qui fût assez considérable pour debvoir différer d'une seule heure, après le moys, la response qu'elle nous avoit promis de vous faire, et laquelle vous ne pouviez espérer de moins, sinon qu'elle la vous rendroit conforme à l'honneste et honnorable demande que vous luy aviez faicte; et que la Royne, vostre mère, qui avoit esté présente aux deux discours, jugeoit bien que, sur ce qu'elle m'en feroit mander par ses lettres, je ne pourrois assez à son gré représanter, icy, à elle, le contantement qu'elle recepvoit de ceste sienne tant déclarée amityé, et du bon acheminement qu'elle voyoit que alloit prendre le propos de Monseigneur le Duc, son filz, elle avoit advisé d'envoyer quérir le Sr de Walsingam pour luy en signiffier aultant, de parolle, comme elle en avoit dans le cueur; et que je croyois que mesmes elle luy avoit faict voyr jusques dans son âme; dont le dict de Vualsingam, à mon advis, n'avoit obmis de le bien représanter par ses lettres, et que Vous, Sire, par les lettres dernières, et elle, par les siennes, me commandiez bien fort expressément que je luy incistasse à ce que sa dicte responce vous peût venir et bonne, et bientost, sellon que vous sçavez bien que le plus mortel ennemy qu'eust ce propos estoit la longueur; et que vous luy promettiez, s'il venoit à succéder, de le luy rendre comble de tout bien, de tout honneur, de toute seurté, de toute vraye et perdurable amour, et d'ung perpétuel contantement, ainsy que je luy en engagoys la foy, la parolle et la promesse de Vostre Majesté et de la Royne, vostre mère, par les propres lettres que vous et elle luy en escripviez de voz meins, lesquelles je luy ay incontinant présentées.