Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Cinquième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575

Part 33

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Sire, j'ay faict part à la Royne d'Angleterre, ainsy qu'il vous a pleu me le commander par vostre lettre, du XVe et XVIIe du passé, de tout l'ordre qui a esté tenu, dimanche, tréziesme du dict moys, en la proposition et présentation, que les ambassadeurs de Pouloigne ont publicquement faicte à Vostre Majesté, des décretz des Estatz de leur pays, sur l'élection de vostre frère, et la déclaration que, par le bon consentement de Vostre Majesté, le Roy, vostre frère, leur a faicte d'accepter d'estre leur roy; et de l'entrée magnificque et honnorable qui, le jour après, luy a esté faicte, comme à Roy de Pouloigne, en vostre ville de Paris, avec le royal festin le soyr, en vostre grande salle du pallays, ensemble le somptueux festin, du lendemein, par la Royne, vostre mère, à son pallays des Tuilleryes; et comme le tout a esté conduict avec tant d'honneur et de bon ordre, et de dignité, qu'on peut compter cest acte, ainsy achevé, pour ung des plus excellantz qu'on ayt jamays veu en France, et l'ung des plus notables que Dieu ayt faict advenir, de beaucoup de siècles au monde; et que Voz Majestez me commandoient d'en fère une expresse conjouyssance avec elle, comme avec celle que vous sçaviez qui vouloit participer, de bon cueur, aulx choses qui vous estoient et à honneur et à contantement.

A quoy la dicte Dame m'a respondu que, voyrement, elle participoit grandement à ceste vostre félicité, et à l'heur et bonne fortune du Roy de Pouloigne, vostre frère, et que Dieu ne permît pas qu'elle peût tant oublier le debvoir, auquel l'amityé, que luy avés tousjours monstrée, obligeoit la sienne entièrement vers vous, qu'elle ne se resjouyst de toutz les advantages et grandeurs qui vous advenoient, et qu'elle ne se douleût pareillement de ce qui ne vous viendroit bien, plus que nul aultre de toutz les princes de vostre allience; et que, de ces actes tant honnorables, qui s'estoient passez avec les ambassadeurs de Pouloigne, aulxquelz elle ne pouvoit qu'elle ne louât infinyement la royalle esplendeur et générosité de vostre cueur, et la singullière prudence de la Royne, vostre mère, et les desirables qualités du Roy, vostre frère, elle s'en estoit desjà beaucoup réjouye en elle mesmes; mais que sa joye en estoit devenue de beaucoup plus grande pour celle portion de la vostre que Voz Majestez luy en faisoient maintenant adjouxter, et qu'elle espéroit que, d' ung commancement et progrès si heureulx, qu'on avoit veu jusques icy es dicts affères de Pouloigne, la fin n'en pouvoit réuscyr sinon ainsy heureuze et honnorable, comme le desiriez, et comme elle en prioit Dieu, de bon cueur. Et m'a curieusement examiné de plusieurs particullaritez des dicts actes passez, et de ceulx d'advenir, et du voyage du Roy, vostre frère.

A quoy je luy ay satisfaict le mieulx que j'ay peu, et luy ay promis de luy bailler le mémoyre qui m'en sera envoyé par escript, aussytost que je l'auray receu, ce qu'elle m'a pryé de n'oublier pas. Et j'ay adjouxté que Vostre Majesté, et la Royne, vostre mère, me commandiez de luy dire que vous n'estiez meus de moins de desir, et n'aviez l'affection moindre au bon propos, que luy aviez faict refreschir par Mr le mareschal de Retz, que à ce mesmes affère de Pouloigne; et que c'estoit ce dont aujourdhuy vous desiriez l'accomplissement aultant de bon cueur, que de chose qui soit au monde, affin de la fère participante, comme vraye et germayne seur, non seulement de ceste nouvelle accession de Pouloigne, mais encores de toutes les aultres prospéritez et bonnes fortunes, que Dieu vous envoyera jamays.

A quoy elle m'a respondu que Vostre Majesté, et la Royne, vostre mère, luy aviez faict voyr si avant, dedans vostre intention, et dedans les bons et vertueux desirs qu'avez vers elle, qu'elle ne vouloit, en façon du monde, vous deffallir de correspondance, et que pourtant elle attandoit de sçavoyr ce qui auroit succédé, après le retour de Mr le mareschal de Retz par dellà, pour incontinent y envoyer ung gentilhomme, sellon l'ordre qu'elle en avoit pris avecques luy.

Et se sont passez plusieurs propos, qui seroient longs à mettre icy, entre elle et moy, là dessus; esquelz elle s'est efforcée d'excuser la longueur et les difficultez, que j'ay accusé procéder de son costé, et m'a assuré que Mr le mareschal avoit bien cognu qu'elles n'estoient ny légières ny vagues, et qu'il avoit assez comprins, sellon qu'il estoit bien expérimanté ez choses d'estat, que les dictes difficultez estoient fondées en grandes considérations; dont elle les vouloit réduyre à facillité, si elle pouvoit, affin de ne laysser venir aulcun dégoust ny une seulle apparance de malcontantement, cy après, à Voz Majestez et à Monseigneur, vostre frère, en ce faict, ou bien elle auroit une extrême regret de le laysser passer plus avant; et nous sommes remis, toutz deux, à ce qui nous en sera mandé par la procheyne dépesche de France.

Et, sur la fin, je luy ay faict une expécialle salutation, de la part de Monseigneur, vostre frère, laquelle elle a monstré d'avoyr fort agréable, et m'a soigneusement enquis de sa santé, et qu'elle n'avoit peu comprendre, par la lettre que Mr le mareschal luy avoit escripte, s'il estoit encores du tout parfaictement guéry; mais qu'elle avoit biens comprins d'aultres choses de ce qu'il luy avoit escript, qui l'obligeoient grandement vers mon dict sieur le mareschal, et la confirmoient en la bonne et grande oppinyon qu'elle avoit conceue de luy.

Les seigneurs de ce conseil, au partir d'elle, m'ont longuement entretenu de ce mesmes propos, et qu'ilz s'esbahyssoient comme il n'estoit venu aulcune dépesche, depuis l'arryvée de mon dict sieur le mareschal par dellà, et m'ont parlé aussy bien fort honnorablement des choses de Pouloigne; et mesmes a semblé que ce fût avec leur grand plésir d'entendre qu'elles succédoient ainsy, de bien en mieulx. Et ay trouvé que la dicte Dame et eulx estoient, en apparance, toutz bien contantz, sinon ung peu milord trézorier qui a prins plus à cueur, que ne font les aultres, certeins livres diffamatoires contre l'estat du gouvernement de ce royaulme, que ceulx de Rouen ont envoyé semer en ceste ville; de quoy a esté faict une proclamation fort rigoureuse contre ceulx qui apporteront, ny qui publieront, cy après, rien de semblable.

Le vieulx Cauberon a esté cependant renvoyé, avec une fort ample dépesche, devers le comte de Morthon, et croy que c'est sur ce nombre d'escossoys qui doibvent passer en Hollande, et sur des conséquences qu'on faict icy, de la blessure d'Adan Gordon, plus grandes, à mon advis, que le cas ne le requiert. Et sur ce, etc.

Ce VIe jour d'octobre 1573.

CCCXLIVe DÉPESCHE

--du XIIIIe jour d'octobre 1573.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par Jacques._)

Audience.--Réponse du roi sur la négociation du maréchal de Retz.--Satisfaction d'Élisabeth.--Sa résolution d'envoyer un ambassadeur en France pour cette négociation.

AU ROY.

Sire, parce que le courrier, qui m'a esté dépesché, le XXVIIe du passé, a esté contreinct de séjourner huict jours entiers à Callays, pour l'empeschement de la mer, (laquelle a bien esté la plus haulte, et pleyne de tourmante, qu'on l'ayt veue de fort longtemps, ayant apparu, tout au long de ces costes, force mastz et pièces de navyres rompus, et des corps mortz en grand nombre, signe de quelque grand naufrage advenu non guières loing d'icy), les lettres de Vostre Majesté, qu'il m'a apportées, ont esté retardées jusques au VIIIe du présent, non sans que j'aye bien senty qu'elles se faisoient aulcunement desirer en ceste court, et que les malintentionnés en commançoient desjà d'arguer quelque réfroydissement: ce qu'ilz eussent, possible, persuadé, si une lettre de Mr le mareschal de Retz ne fût auparavant arryvée à ceste princesse, laquelle l'a tousjours entretenue en bonne espérance. Et je vous puis assurer, Sire, que la dicte Dame a monstré de prendre maintenant à beaucoup de plésir les particullaritez, qu'il vous a pleu me commander de luy dire, de mercyement des faveurs et bon traictement, qu'elle avoit faictz à mon dict sieur le mareschal, et du desir que vous aviez de vous en revencher vers quelqu'ung des siens, qu'elle pourroit envoyer par dellà, de ceulx qu'elle ayme et estime beaucoup; et de la privée communicquation qu'elle vous avoit voulu fère par luy d'aulcunes de ses intentions, pareillement de vous avoyr, par luy mesmes, ouvert le fondz de son cueur; ensemble de l'assurance, qu'il vous avoit apportée, que non seulement elle persévèreroit constamment en vostre amityé, mais qu'elle estoit très bien disposée de l'estreindre et la rendre plus ferme par le mesmes moyen, dont vous la recherchiez, du propos de Monseigneur, frère de Vostre Majesté.

En quoy, Sire, seroit trop long de vous discourir tout ce que je luy ay déduict, par le menu, sinon vous assurer que je ne luy ay rien obmis du contenu de voz lettres; ny rien de ce que j'ay estimé qui pouvoit servir en cest endroict; mais il seroit encores beaucoup plus long de vous racompter, une à une, toutes les honnestes responces qu'elle m'y a faictes: car, en lieu de recevoir de voz mercyementz, elle s'est efforcée de vous en rendre infinys, de son costé, pour avoyr, Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, voulu prendre de si bonne part, comme elles ont, ce peu qu'elle a uzé de bon traictement vers Mr le mareschal, et ce qu'elle vous a mandé par luy. Et s'est ellargie à me discourir du contantement, que luy avez donné, de la forme de négocier qu'il a tenu avec elle, laquelle luy avoit esté singullièrement agréable, et de la foy que pouvez indubitablement adjouxter aulx choses qu'il vous avoit rapportées de sa part; lesquelles elle vous prioit que les voulussiez très fermement croyre.

Mais, quand j'ay reprins le propos pour luy dire qu'elle trouveroit l'entière confirmation de tout ce que je venois de luy dire dans les lettres de la propre mein de Voz Majestez et de Monseigneur, lesquelles je luy ay soubdein présentées; et que je l'ay eue bien fort conjurée de ne vouloir plus laysser au hazard du temps, ny au danger de la longueur, ung si précieulx affère, comme estoit celluy de ce propos; et que vous la suplyiez de bon cueur qu'elle vous volût rendre maintenant certein de ce qu'elle avoit résolu d'en fère, il a apparu, Sire, en son visage et en ses contenances, une plus grande satisfaction que je ne la vous sçaurois exprimer, et a soubdein leu, à part elle, toutes les quatre lettres, et puis me les a releues fort distinctement, notant avec beaucoup de curiosité toutz les poinctz de chascune.

Et a remis à plus de loysir de lire la cinquiesme, qui estoit de Mr le mareschal; duquel elle a suivy à dire qu'elle cognoissoit bien qu'il n'avoit pas réfroydy la matière, ainsy que quelques ungs l'avoient desjà pensé, et qu'elle voyoit Voz Majestez Très Chrestiennes, et les vostres, continuer tousjours d'une si honnorable façon au pourchas de son allience, qu'elle s'estimeroit par trop indigne d'honneur, si elle ne mettoit peyne de vous y bien voyr correspondre; et que, sans doubte, elle y avoit tousjours correspondu de bon cueur, mais que le temps et les occasions ne luy avoient servy qu'elle l'eût peu ainsy manifester, comme elle eût bien desiré de le fère; et qu'elle n'avoit jamays prins de dellay en cecy, que pour garder qu'il ne s'y en peût mettre, quand les choses en seroient venues à meilleure conclusion; et que, depuis le partement de Mr le mareschal, elle n'avoit pas perdu temps à bien disposer aulcuns des siens à ce propos, qui estoient des principaulx de son royaulme; car n'avoit à se soulcier de toutz, mais bien se vouloit elle fort soulcier que, venant Monseigneur par deçà, il y fût communément bien receu d'ung chacun, et aultant honnoré et bien veu, et y eût aultant de contantement comme elle mesmes; et que, quand elle verroit qu'il ne se pourroit fère ainsy, que jamays elle ne consentiroit sa venue, nonobstant l'advantage qui luy en pourroit rester à elle; et que sa déterminée résolution avoit esté de fère partir, ce soyr mesmes qu'elle parloit à moy, le gentilhomme qu'elle avoit promis à Mr le mareschal qu'elle envoyeroit par dellà; mais qu'il estoit tombé malade, ainsy que je le pouvois bien avoyr sceu: comme, Sire, cella est véritable; mais qu'elle en feroit apprester ung aultre qui partiroit indubitablement dans trois jours; et qu'elle avoit à fère une querelle à Mr le mareschal de ce qu'il vous avoit révellé, et à la Royne, vostre mère, le secret de ce message, car luy avoit promis que Voz Majestez, pareillement Monseigneur, vostre frère, n'en scauriés rien, toutesfoys qu'elle remettoit bien en luy d'en uzer comme il jugeroit estre bon, car le tenoit pour si advisé et accord, et d'une si bonne inclination en cest endroict, qu'il conduiroit le tout à bon port.

Je luy ay réplicqué qu'elle trouveroit que la coulpe n'en estoit venue de luy, ny du costé de dellà, en façon du monde, ains de ce costé icy, et que ce seroit luy mesmes qui la rabilleroit.

J'ay, incontinent après, parlé à milord trézorier et au comte de Sussex, et mestre Smith, estant le comte de Lestre encores absent en sa maison, et leur ay faict l'honneste compliment du postscript de la lettre de Vostre Majesté, qu'ilz ont receu à beaucoup de faveur, et m'ont parlé en très bonne façon et en beaucoup d'espérance de cest affère. Et le dict grand trézorier m'a confirmé ce qu'elle m'avoit dict de la maladye et empeschement du Sr de Quillegreu, et m'a adverty qu'elle avoit mandé Me Randolf pour le fère apprester, et l'avoit choisy elle mesmes bien qu'il luy en eût nommé ung aultre, lequel elle n'avoit voulu accepter, par ce, disoit elle, qu'il n'estoit bien affectionné à son mariage; ce que le dict grand trézorier avoit prins pour ung bon signe, et m'a assuré qu'il trouvoit la dicte Dame très bien disposée en ce propos; mais, de tant, Sire, que le dict Randolf ne me revient non plus, ny possible si bien, que faysoit Quillegreu, je suis après à fère changer l'élection. Et sur ce, etc. Ce XIVe jour d'octobre 1573.

_Par postille à la lettre précédente._

Si Vostre Majesté trouvoit bon de fère venir icy quelques lettres de crédit, pour fère respondre, condicionellement, par des banquiers, en ceste ville, à ceulx qui peuvent ayder cest affère, que, au cas que le dict affère viegne à bonne conclusion, et que le dict mariage ensuyve, qu'il leur sera payé comptant telle et telle somme, l'on a opinyon que cella feroit un grand effect, car les simples promesses ne sont tenues en compte; et qu'on auroit plus à gré une telle somme de deniers contantz, que non pas une pension, ny ung revenu, ny ung estat en France; et si, ne courra rien de hazard, si l'affère demeuroit imparfaict, mais faudroit que ce fust de sommes assez notables.

CCCXLVe DÉPESCHE

--du XVIIIe jour d'octobre 1573.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)

Désignation de Me Randolf pour passer en France.--Remise de l'ouverture du parlement.--Menées du duc d'Albe.--Secours donnés par les Anglais au prince d'Orange.--Desir des réfugiés de rentrer en France.

AU ROY.

Sire, je vous ay renvoyé Jacques, le courier, le XIIIIe de ce moys, avec le récit de toutes les responces que la Royne d'Angleterre m'a faictes, quand je luy ay présenté les lettres, que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, et le Roy de Pouloigne, et Monseigneur, luy avez, toutz quatre, escriptes de voz meins, ensemble ce que j'ay peu nother davantage des propos que les seigneurs de ce conseil m'ont tenu; qui n'en racompteray rien plus icy, et seulement vous diray, Sire, que Me Randolf, lequel la dicte Dame a mandé par la poste, parce qu'il estoit absent avec le comte de Lestre, est arryvé le deuxiesme jour après, et est allé descendre au logis de milord trézorier, où j'estime qu'il a esté fort soigneusement examiné; et ne se publie encores rien de son partement, ny ne s'en sçaura, à mon advis, le certein, jusques à demein au soyr, que le dict comte de Lestre doibt estre de retour. Et ne voy pas qu'il me puisse estre bien séant, Sire, de fère rien davantage, touchant l'élection du dict Randolf, plus que ce que j'ay desjà faict; car est besoing, en l'endroict de ceulx cy, sur une telle chose, après les avoyr bien advertys une foys seulement, les laysser, de là en avant, fère comme ilz l'entendent, aultrement ilz s'imagineroient des souspeçons qui seroient très difficilles de les leur oster. Je procèderay en cella, et en toute aultre chose, qui concernera icy l'advancement de cest affère, le plus accortement que je pourray.

Le chancellier et le grand trézorier, et le grand chambelland, et plusieurs aultres seigneurs de ce conseil et de la noblesse de ceste court, se sont trouvés à l'ouverture de ce terme de la justice, le segond vendredy de ce moys, pour remettre encores plus loing la tenue du parlement, duquel la continuation estoit assignée au XVe de ce mesmes moys; et ilz l'ont prononcée au IIIIe de febvrier prochein: et ont fort dilligemment examiné la cause de ceste élévation, qui avoit apparu, vers Cambrich, à quarante mille d'icy, où ilz ont trouvé qu'il y avoit de la malice d'aulcuns et de la simplicité des aultres; et sont après à y donner quelque forme de chastiement, si discrète, qu'elle ne puisse effacer le lustre du repos, qu'on veut persuader à ung chacun qu'est bien estably en ce royaulme.

Ces libelles, que les angloys, qui sont à Louvein, en avoient envoyé semer icy ung nombre, ont mis du trouble beaucoup en ceste court; car il y est remonstré aulcunes choses à ceste princesse, de ceulx à qui elle donne la principalle authorité, qu'il semble qu'elles soient très expresses et bien fort apparantes contre eulx, de sorte qu'ilz ne sçavent où ilz en sont, et creignent que leur crédit en demeure fort ravallé; et présuppose l'on que le duc d'Alve a tenu la mein à cella, et qu'il faict que les partisans de Bourgoigne, icy, monstrent eulx mesmes d'en estre offancés, affin que ces imputations soient esclayrées et espluchées davantage, et que, par une telle attacque, ceulx qu'il luy semble que tiennent icy les choses trop reddes contre le Roy, son Mestre, en soient d'aultant réprimés. J'entendz qu'il a esté proposé de fère bientost passer quelque personnage de bonne qualité, de la part du dict Roy d'Espaigne, vers ceste princesse, mais ne se parle plus que ce soit le duc de Medina Celly, soubz couleur de son retour, ains que ce sera ung aultre seigneur, tout exprès, et, possible, ung ambassadeur résident. Néantmoins le prince d'Orange ne laysse, pour cella, d'avoyr tousjours icy bien vifves ses praticques, et tire ordinayrement beaucoup de commodités de ce royaulme; et mesmes les Escossoys, qu'il a, qui sont bien douze centz cinquante en nombre, luy ont esté addressés d'icy; vray est qu'on assure que leur payement vient des deniers que le dict prince et le comte Ludovic, son frère, avoient faict dépositer, l'année passée, en France, pour une nouvelle levée de françoys, après la route de Genlis,[23] et m'a l'on confirmé, de rechef, qu'il se prépare encores mille escouçoys à cheval pour aller, à ce printemps, trouver le dict prince.

[23] Voyez ci-dessus _note_, p. 44.

J'ay baillé des passeportz à douze ou quinze soldatz françoys, qui sont naguyères venus de Ollande, pour eulx retirer en leurs maysons, qui sont les ungs de Languedoc et Provence, les aultres de la Guienne, les aultres de Bretaigne, et les aultres de Normandye, et plusieurs d'entre eulx catholicques, qui s'estoient layssés mener par diverses persuasions au dict pays, avant la défaicte ou peu après icelle du dict Sr de Genlis. Et toutz m'ont protesté, avecques sèrement, de vivre, sans contradiction aulcune, en bons et très humbles subjectz, soubz l'obéyssance de voz édictz.

Je vous supplie très humblement, Sire, de m'envoyer les saufconduictz pour les Srs de Languillier, Du Refuge, Des Champs, La Meaulce, à chacun ung; et pareillement pour Moyssonnyère, car ceulx là feront si bien le chemin aulx aultres, qu'à peyne en restera il pas ung, après eulx, par deçà. Et desjà le cappitayne La Meaulce s'estoit confié sur ung passeport mien, mais, ainsy qu'il a voulu partir, il est tombé si extrêmement malade qu'on ne sçayt qu'espérer de luy. Les aultres françoys, qui sont de robbe longue, marchandz, artisantz, et leurs femmes, repassent toutz les jours de dellà, et en est repassé plus de cinq centz depuis ung moys. Sur ce, etc.

Ce XVIIIe jour d'octobre 1573.

CCCXLVIe DÉPESCHE

--du XXIIIe jour d'octobre 1573.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par le Sr Ratheau._)

Mission de Me Randolf.--Nouvelles des Pays-Bas.--Sollicitations du comte de Montgommery pour être reçu par Élisabeth.--Protestation de dévouement du député de la Rochelle.--Nouvelles d'Écosse.

AU ROY.

Sire; aussytost que le comte de Lestre a esté de retour de Quilingourt, l'on a mis en dellibération du conseil le voyage de celluy qui doibt aller en France, et je n'ay oublyé d'envoyer, soubz mein, remonstrer, en la meilleure façon que j'ay peu, qu'il estoit fort expédient qu'ung gentilhomme, de bonne intention et bien choisy, y fût envoyé. En quoy, après que toutes choses ont esté bien débatues, la résolution a esté prinse de fère partir, dans la fin de ceste sepmayne, Me Randolf pour aller achever ceste commission. Et le dict comte ayant, avec une démonstration de très grand contantement, bien receu l'office, que m'avez commandé de luy fère par le postscript de vostre lettre, du XXIIIe du passé, m'a adverty que les ennemys de ce propos avoient uzé de beaucoup de malice, pendant qu'il estoit absent; et qu'ilz avoient supposé ung homme, comme venant de France, qui avoit parlé si peu à l'advantage de la personne de Monseigneur, frère de Vostre Majesté, qu'il me vouloit dire, en général, que nul plus maulvais rapport l'on n'eût su fère de luy, et qu'il n'estoit pas besoing que j'en sceusse davantage les particullaritez, mais qu'il voudroit, de bon cueur, avoyr eu ce bien de voyr une foys Mon dict Seigneur, affin de conveincre les faulces inventions qu'on s'efforçoit de mettre ainsy en avant: et monstre le dict sieur comte de prendre bien à cueur cest affère. Le susdict Me Randolf dépend entièrement de luy; et est extrêmement passionné en sa religion. Il a esté ambassadeur devers le Moscovite, et souvant employé vers les Escossoys, et est reputé icy assez adversayre de la Royne d'Escoce. Il est mestre des postes de ce royaulme, qui est ung estat duquel l'on faict assez de compte. J'estime qu'il voudra conférer avecques moy, premier que de partir, dont je mettray peyne, s'il vient, de le disposer le mieulx qu'il me sera possible, et desjà il promect de se déporter fort droictement en sa dicte commission.

Ceulx cy tiennent pour assez certein l'advertissement, qu'on leur a donné, du passage du Roy d'Espaigne en Flandres, à ce prochein printemps, et en font plusieurs discours, non sans y mesler des souspeçons et des deffiences beaucoup; et mesmes que ung docteur, de ce pays, et ung milord, qui sont toutz deux personnaiges de beaucoup d'estime vers les catholicques de ce royaulme, se sont, depuis ung moys, acheminés de Louvein vers le dict Roy d'Espaigne; ce qui faict que, d'icy, l'on fomante davantage le party du prince d'Orange, et qu'on ne prend plésir d'entendre qu'il se traicte d'accord ez Pays Bas, ce que néantmoins l'on se persuade; et creinct on assez qu'il se fera, bien que d'ailleurs l'agent du Roy d'Espaigne, qui est icy, semble avoyr découvert que troys centz harquebuziers françoys doibvent bientost aller trouver, de nouveau, les cappitaynes Poyet et Maysonfleur, en Hollande, et que les flammantz, qui sont icy, lèvent des deniers entre eulx pour les payer.