Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Cinquième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575

Part 3

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Il semble que des nouvelles, qui viennent d'arriver de dellà la mer, que Flexingues a cuydé estre surprinse, et qu'on n'a tant de contantement du debvoir que les françoys, qui y sont, ont faict pour y résyster que des angloys. L'on prépare d'y envoyer, d'icy, quelque renfort d'hommes, et pensent aulcuns qu'enfin la Royne d'Angleterre prendra ceste ville là en sa protection. Je vous manderay, jour par jour, ce qui s'en entendra. Et, pour faire fin, je vous diray, Sire, que Mr de Montmorency et Mr de Foix, et toutz les seigneurs et gentilshommes françoys de leur compagnie, après avoir, l'espace de quinze jours, esté en toute magnificence et grandeur fort favorablement entretenus en festins, en bonnes chères, en diverses sortes de passe temps, sans laysser quasy une seule heure vuyde de plésir; et, ayant mon dict sieur de Montmorency, oultre le collier et l'habillement de l'ordre d'icy, et deux petites ordres et deux jarretières, fort belles et riches, que ceste princesse et le comte de Lestre luy a donné, esté gratiffié d'elle d'ung présent, d'envyron sept mille escuz en vaysselle d'argent doré, et d'un vase d'or fort beau; et Mr de Foix aussy d'un buffet d'environ douze cens escuz; et toutz deux, et encores aulcuns des aultres seigneurs, d'ung nombre de belles hacquenées et de dogues par le dict comte de Lestre; et estantz reconvoyez jusques à Douvres par le comte de Herfort avec cinq aultres milordz, ilz s'en sont retournés très contantz par dellà; et ont layssé ung semblable grand contantement d'eux à tout ce royaulme. Dont je prie Dieu que les effectz plus grandz puissent bientost suyvre ces honnestes démonstrations. Et sur ce, etc. Ce Ier jour de juillet 1572.

A LA ROYNE.

Madame, il suffira, s'il vous plaist, pour ceste foys, que je ne passe à choses plus expresses de la négociation, qui a esté faicte icy, pendant que Mr de Montmorency et Mr de Foix y ont séjourné, qu'ainsy que présentement je les metz générales en la lettre du Roy; m'assurant que Vostre Majesté aura plus de plésir d'en entendre la particullarité par eulx mesmes, que si je vous en faysois, icy, un récit à part. Seulement vous diray, Madame, que, pour le propos de Monseigneur le Duc, il a esté besoing de respondre à ung particulier escrupulle, que ceste princesse et les siens nous ont faict, du doubte, où l'on les a voulu mettre, que Vostre Majesté n'avoit jamais heu bonne inclination que Monsieur, vostre filz, l'espousât. En quoy, oultre les vrayes et indubitables occasions, que toutz troys avons alléguées à la dicte Dame pour la persuader au contraire, et, oultre celles que, de longtemps, je luy avoys représantées avec grand démonstration de vérité, comme, cy devant, je le vous ay escript, Mr de Montmorency luy a faict tant de particulliers comptes de ce qu'il avoit veu, sceu et ouy en cella, et l'a confirmé avec tant d'expression, et avec sèrement, que la dicte Dame en est demeurée très abondamment satisfaicte, et si bien édiffiée de la vraye et indubitable sincérité et droicte intention de Voz Majestez Très Chrestiennes, et de la dévotion et affection de Monsieur qu'elle en demeure du tout deschargée du mal qui luy en restoit sur le cueur; de sorte que, quand luy et Mr de Foix sont partis, elle a uzé de termes si honnorables de Voz dictes Majestez et de Monsieur, et encores de tant honnorables et bons de Monseigneur le Duc, que de meilleurs ny plus honnorables ne s'en pourroit tenir au monde. Je verray bientost, et le plus souvant que je pourray, la dicte Dame, et auray grand plésir que ce puisse estre avec l'occasion de voz lettres, en la forme et substance que Mr de Montmorency et Mr de Foix sçavent qu'il les faudra escripre; et qu'il y en ayt une fort expresse, de vostre mein, ou de celle du Roy, pour le comte de Lestre; et, jour par jour, je vous manderay tout ce que je pourray entendre et descouvrir en cella. Sur ce, etc. Ce Ier jour de juillet 1572.

CCLXIe DÉPESCHE

--du Ve jour de juillet 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Sabran._)

Audience.--Négociation du mariage du duc d'Alençon.--Conversations intimes d'Élisabeth et de l'ambassadeur à ce sujet.--Espoir d'un meilleur traitement pour Marie Stuart.--Secours préparé à Londres pour Flessingue.--Nouvelles d'Écosse.--Conférence de l'ambassadeur avec Leicester et Burleigh sur le projet de mariage.--Desir que le duc d'Alençon passe en Angleterre.

AU ROY.

Sire, j'ay esté, le troysiesme de ce moys, devers la Royne d'Angleterre pour luy dire que, par une dépesche de Vostre Majesté, du XXVe du passé, (laquelle Mr de Montmorency et Mr de Foix, après que je fuz départy d'eux à Rochestre, l'avoient reçue, ainsy qu'ilz arrivoient à Setimborne, et l'avoient leue, et puis me l'avoient envoyée), vous nous commandiez, à tous troys, de luy dire que vous ne pouviez sentyr chose, en ce temps, qui plus vous apportât de contantement que d'avoyr de si expresses et si certeines déclarations d'amytié, comme nous vous monstrions, par noz précédantes lettres, que la dicte Dame s'esforçoit, en beaucoup d'honnorables sortes, de vous rendre; et que vous la remercyez infiniement des honnestes faveurs et honneurs, et bonnes chères, qu'elle avoit faictes à Mr de Montmorency, à Mr de Foix et à toute leur compagnie; et de ce que, tant franchement, et d'un cueur ouvert et entier, elle avoit satisfaict au sèrement et ratiffication du traicté. De quoy vous estimiés, Sire, ne la pouvoir mieulx récompanser que par une correspondance de semblable amityé vers elle, esloignée de toute simulation, et qu'à cella, suyvant le sèrement et ratiffication que, de mesmes, vous aviez faict de vostre part, vous ne manqueriez à jamais d'aulcun debvoir que vous luy puissiez rendre de bon et naturel frère et perpétuel confédéré, sans excuse ny dellay quelconque, en tout ce que le bien de ses affères, l'accroissement de sa grandeur, le repos de son estat et la seureté de sa personne, le pourroient requérir.

A quoy la dicte Dame, pleine d'ung grand ayse, ainsy qu'elle l'a monstré, m'a respondu qu'elle ne sentoit aussy rien, de son costé, qui plus luy donnât de consolation et de contantement, que l'assurance de vostre amytié, laquelle luy estoit le plus riche et le plus précieux acquest qu'elle heût faict, de tout son règne, et c'estoit ce qu'elle vouloit le plus soigneusement conserver; qu'elle savoit bien qu'il n'avoit esté possible d'arriver à fayre icy vers les vostres ce que Vostre Majesté avoit faict par dellà vers les siens, sinon en affection, en quoy elle croyoit de vous égaller, et, possible, de vous surmonter; et aulmoins remercyoit elle Dieu que ceste bonne troupe des vostres, qui s'en retournoit, luy seroit aultant de tesmoings vers Vostre Majesté, et vers toute la France, d'avoir veu par démonstration d'effect accomplir ce qu'elle m'avoit souvant promis et assuré de parolle: qu'elle procédoit de vraye et droicte intention, pleine de toute sincérité, à se confédérer pour jamais avec Vostre Majesté et vostre couronne; et qu'encor que, par lettres, qu'elle venoit tout freschement de recepvoir d'Escoce, il luy estoit mandé que le capitaine Granges la menaçoit du contraire, assurant que ceste ligue ne seroit d'aulcune durée, qu'elle n'en croyoit rien, ains se confioit parfaictement en l'assurance et vérité de vostre parolle.

Je luy ay dict qu'elle la trouveroit perpétuellement ferme et indubitable. Et ay adjouxté, Sire, que, par la mesme dépesche, du XXVe du passé, vous nous commandiez à tous trois de luy représanter le singullier contantement, que vous aviez, de ce qu'elle avoit prins de bonne part l'offre, que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, luy aviez faicte, de Monseigneur le Duc, vostre frère et filz, et que c'estoit la chose de ce monde par laquelle vous desiriez plus signiffier à toute la Chrestienté que vous estiez uny avec elle d'ung lien si indissoluble qu'il ne restoit nul moyen de le pouvoir rompre; nous ordonnant qu'avant nous départir, nous fissions tout ce qu'il nous seroit possible pour mener l'affaire à quelque résolution, affin que les deux la vous peussent rapporter à leur retour. Dont ilz creignoient bien que ne vous rapportant qu'ung dellay, qu'ilz ne seroient bien receus de Vostre Majesté; mais ilz se consoloient en deux choses: l'une, que le dellay n'estoit long; et l'aultre, que la dicte Dame estoit si prudente et vertueuse, que tant plus elle prendroit de loysir pour considérer l'affaire, plus elle se confirmeroit non seulement de le vouloir, mais de le desirer, soit qu'elle regardât à elle mesmes ou bien à son estat, ou aulx amys qu'elle faysoit, ou combien elle se jectoit hors du danger de toutz ses ennemys, mais singullièrement combien de sortes de vray contantement, d'honneurs, d'advantages, de seuretés et infinyes commodictés, elle s'acquerroit par ce mariage, et combien elle mettroit fin à toutz les ennuys, à toutz les inconvénientz et à toutz les périlz qu'elle pouvoit creindre, pour le reste de sa vye. Ce que je luy ay bien voulu dire, Sire, parce que ceulx, qui veulent bien à ce propos, me l'ont conseillé.

Elle m'a respondu qu'elle cognoissoit avoir plus d'obligation à Vostre Majesté et à la Royne, vostre mère, qu'elle n'en avoit, ny pourroit jamais avoyr, à nulz princes de la terre, et qu'ung de ses conseillers luy venoit de dire qu'elle advisât bien de ne faire que les difficultés, qui n'estoient que légières pailles dedans l'une des balances de cest affaire, n'emportassent ce qui estoit de plomb et de solide dedans l'aultre; ce qui luy faisoit desirer, de bon cueur, que l'inégalité de l'aage ne se monstrât si malaysée qu'elle est, mais bien voyoit que celluy de Monseigneur le Duc ne se sçavoit tant approcher que le sien ne s'esloignât davantaige de la vraye proportion que les deux debvoient avoir ensemble, ce qui la retenoit en plusieurs doubtes pour ce regard; car, quand à tout le reste, elle estimoit qu'il n'y avoit rien qui ne fût facille à accomoder.

J'ay réplicqué, Sire, que j'estois bien ayse que toutes les difficultés fussent réduictes à celle seule de l'aage, et qu'elle n'eût sinon creinte que Mon dict Seigneur le Duc, pour estre jeune, ne la sceût bien aymer. Sur quoy je luy avois desjà dict et ne voulois cesser de luy dire que ce, que j'estimois de plus parfaict en cest affaire, estoit le jeune aage de ce prince; car, encor qu'il ne fût pour s'entremettre si tost du gouvernement, bien qu'elle l'y associât, ains pour se laysser conduire à tout ce qu'elle et ses conseillers vouldroient, qui seroit chose que ses subjectz n'auroient que bien agréable, si, voyoit on en luy tout ce qui estoit requis pour satisfaire aux deux plus nécessaires occasions qui faisoient desirer ung roy par deçà: la première estoit la personne avec la présence et la dignité, qui se monstroient en luy très royalles, et accompaignées d'ung bon sens et de beaucoup de valeur, pour estre desjà fort capable de commander; l'aultre, qu'il estoit comblé de toutes les honnestes et agréables et souhaitables qualités, qui se pouvoient desirer pour estre très digne mary d'elle; et n'y avoit, je ne voulois pas dire ung prince en Europe, mais entre les gentilshommes, d'espée et cape, ne s'en trouveroit ung qui fût pour satisfaire, mieulx que luy, à tout ce qui pouvoit contanter la bonne grâce d'une belle et vertueuse princesse; et qu'au reste elle feroit tort à elle mesmes, de ne s'estimer assez digne de l'amour et du service du plus accomply prince qui soit en la terre; et à luy, qu'il fût de si maulvais jugement, et si mal nourry, qu'il ne recognût en elle les excellentes et belles qualités qui la rendoient singulièrement aymable. Dont la supliois qu'elle voulût demeurer très fermement persuadée que nulle, soubz le ciel, seroit plus parfaictement bien aymée et honnorée qu'elle, s'il luy playsoit de bien aymer ce prince, et le recepvoir en sa bonne grâce.

Elle m'a respondu qu'encor seroit il besoing, si Monseigneur le Duc avoit à venir par deçà, qu'il sceût estre au conseil, et commander, bien qu'elle ne le desiroit ny trop sévère ny mélancolicque; mais une chose surtout luy faysoit tousjours peur, c'est que toutz deux, en ung mesme temps, se verroient fort diversement croistre, luy en perfections, et elle en deffaultz, ce qui feroit qu'après sept ou huict ans, dedans lesquelz, à la vérité, elle espéroit de luy estre assez agréable, il viendroit, incontinent après, à la mespriser et la hayr, ce qui l'envoyeroit le landemain au tombeau.

Je luy ay respondu qu'en une amityé contractée entre deux personnes royalles, soubz la bénédiction de mariage, telle chose n'estoit aulcunement à creindre, et que Mr de Montmorency et Mr de Foix luy avoient dict tout ce qu'ilz avoient sceu et creu, et espéré, de cest affaire, et elle leur debvoit adjouxter foy, estantz personnages d'honneur et de vertu, et parlantz de la part de princes très vertueux et très honnorables; et que je n'avois que adjouxter, pour ceste heure, à leurs remonstrances, sinon ung petit escript, que j'avois trouvé dans leur pacquet, lequel je n'avois, à la vérité, nulle commission de le luy monstrer, mais j'estimois qu'il pouvoit beaucoup servir à l'esclarcir de ce principal doubte qu'elle avoit sur le cueur.

Sur quoy, ayant la dicte Dame demandé des sièges, elle m'a menné assoir auprès d'elle en ung coing de la chambre; et luy ayant baillé le dict escript, elle a veu que c'estoit une lettre, que Monseigneur le Duc avoit escripte de sa mein à Mr de Montmorency, concernant ce propos, dont elle l'a lue tout au long et l'a relue une segonde foys, et l'a trouvée merveilleusement bien faicte, et fort convenable à ce qu'elle desiroit cognoistre de luy. Et, après avoir loué la belle et propre et bien ornée façon d'escripre, et l'escripture mesmes, elle m'a dict que cella seroit cause dont elle me diroit qu'elle s'estoit fort esbahye qu'en tout le temps que le comte de Lincoln avoit demeuré en France, il ne luy avoit escript ung seul mot de ce propos, et qu'elle croyoit que Vostre Majesté, ny la Royne, vostre mère, ne luy en aviez aulcunement parlé; dont ne sçavoit que penser sinon que la maladie de la Royne en avoit esté cause, me demandant là dessus bien fort curieusement comme elle se pourtoit.

A quoy ayant satisfait que, grâces à Dieu, j'estimois que fort bien; elle a suyvy à dire qu'il estoit bien vray que, depuis le partement de Mr de Montmorency et de Mr de Foix, elle avoit veu une lettre d'ung des angloys qui estoient allez en France, homme de bon jugement, qui parloit le plus honnorablement de ce prince qu'il estoit possible, assurant qu'il estoit d'une belle disposition, fort adroit, et qui s'exerçoit à toutes sortes d'armes aultant vigoureusement que nul prince ou seigneur qui fût en la court, et qu'il avoit la grâce fort bonne, et toutes ses condicions et qualités fort aymables et fort recommandables, seulement la petite vérolle luy avoit faict un peu de tort au visage, mais que cella se pourroit guérir dans ung moys; et qu'elle attandoit, en brief, le comte de Lincoln pour en entendre plus avant, ne demeurant en rien si creintifve que de ceste diverse sorte qu'ilz avoient à croistre ensemble, luy en toutes sortes de pris, et elle en toutes sortes de despris; néantmoins qu'elle prioit Dieu, et vouloit que je le priasse aussy, qu'elle peût faire en cest endroict une telle résolution qui peût bien contanter Voz Très Chrestiennes Majestez.

Qui est en substance, Sire, tout ce que, pour ceste fois, j'ay peu recueillir des propos de la dicte Dame, bien qu'ilz ayent esté plus longs, et que je les aye tout exprès prolongés davantaige pour pouvoir remarquer quelque chose de son intention.

Au surplus, Sire, vous entendrés par Mr de Montmorency la parolle qu'il a obtenue d'elle pour la personne de la Royne d'Escoce. Luy et Mr de Foix ont faict beaucoup de dignes offices pour elle; et j'espère que celluy, que la Royne a faict en l'endroict des seigneurs angloys qui estoient par dellà, servira grandement à ceste pouvre princesse. J'ay suyvy icy, le plus doulcement que j'ay peu, les instances que toutz troys avions commancé d'en faire, en sorte que, grâces à Dieu, le parlement a esté remis jusques à la Toutz Sainctz, sans rien toucher au tiltre que la dicte Dame prétend à la succession de ce royaulme. Je sçauray encores mieulx comme la chose en demeure, et la vous manderay par le premier.

Il se prépare icy ung bon secours pour envoyer à Fleximgues, et semble qu'on vueille passer plus avant en l'entreprinse de Olande qu'on ne le pensoit du commancement. J'en apprandray, jour par jour, les particullarités. L'on est fort escandalisé du propos que le cappitaine Granges a tenu: que la ligue ne seroit pas de durée, et que Vostre Majesté luy avoit offert dix mille escus, s'il vouloit mettre le chasteau de Lillebourg entre voz mains. J'ay fort soubstenu qu'il ne pouvoit avoir dict une chose si faulce que cella. Nous sommes après à faire conjoinctement une dépesche au dict pays, et, encore que ne convenions encores du tout bien comme se fera, je croy qu'à la fin nous nous en accorderons. Sur ce, etc.

Ce Ve jour de juillet 1572.

A LA ROYNE.

Madame, après avoir heu avec la Royne d'Angleterre le long discours que trouverez en la lettre du Roy, j'ay parlé au comte de Lestre pour le confirmer en celle tant dévote affection qu'il a assuré Mr de Montmorency et Mr de Foix qu'il avoit à la confirmation du propos de Monseigneur le Duc, et il m'a monstré qu'il y estoit plus disposé que jamais. Et puis je me suis retiré, à part, avec milord de Burgley, soubz prétexte de traicter avec luy des choses d'Escoce, et luy ay récité tout ce qui s'estoit passé entre la Royne, sa Mestresse, et moy; lequel a loué grandement le propos, et encores plus loué l'advis que j'avois prins de monstrer la lettre de Monseigneur le Duc, vostre filz, à la dicte Dame, et luy mesme l'a trouvée très bien faicte, et la plus à propos du monde; et m'a dict que plusieurs doubtes avoient saysy la Royne, sa Mestresse, quant elle avoit veu qu'en tout le temps que le comte de Lincoln avoit demeuré en France, il n'avoit rien escript de ce propos par deçà, et qu'elle craignoit qu'il heût cognu de la froideur en Monseigneur le Duc, ou bien quelques desfaultz qu'il n'avoit ozé les mander; mais que, despuis, il avoit escript en si bonne et advantageuse sorte de luy, qu'elle en demeuroit la mieulx édiffiée du monde, et que je ferois bien d'advertir Mr de Montmorency et Mr de Foix, si le temps le portoit, qu'ilz instruisissent bien le dict sieur comte de Lincoln et Me Milmor aussi, quand ilz les rencontreront en chemin, sur tout ce qu'ilz auront à rapporter par deçà, sans toutesfois tromper leur Mestresse, et que je fisse aussy aller quelqu'ung au devant d'eux pour les bien disposer.

Sur quoy, Madame, mon dict sieur de Montmorency et Mr de Foix, avant partir d'icy, ont bien advisé de ce qu'ilz auroient à faire et dire, quand ilz rencontreroient les dicts sieurs comte Smith et Milmor, de sorte qu'il ne fault doubter qu'ilz n'y ayent abondamment satisfaict. Et j'ay donné ordre, icy, qu'aussitost qu'ilz aprocheront de cest court, milord de Boucaust et maistre Enich aillent au devant d'eux pour leur faire la bouche. Et encores le comte de Lestre me vient de mander qu'il les priera de faire bien leur debvoir, mais qu'il me vouloit bien assurer que Mr de Montmorency, ny Mr de Foix, ny moy, ny pareillement luy, ny milord de Burgley, ny tout le conseil d'Angleterre n'avoient tant advancé ce propos vers la Royne, comme avoit faict ceste petite lettre que je luy avois montrée au soyr; et que pourtant il me prioit de dépescher en dilligence vers Vostre Majesté pour faire que Mon dict Seigneur le Duc me vueille escripre une aultre bonne lettre, plaine d'affection, pour me recommander de m'emploier vifvement en cest affaire, et qu'elle soit pour estre monstrée à la dicte Dame; et encores, s'il luy sembloit bon, une aultre à luy mesmes, et encores une aultre à elle, car estimoit que cella ne luy pourroit de rien préjudicier, mais aulmoins une à moy, et qu'il ne creignît de dire que, si n'estoit la réputation du monde, et que Voz Majestez le luy voulussent permettre, il passeroit très volontiers par deçà pour la venir remercyer de la faveur qu'elle avoit porté au propos qu'on luy avoit tenu de luy, et pour se dédier et consacrer pour jamais à l'honneur, et service d'elle; car dict que surtout elle vouloit estre requise, et avoyr quelque cognoissance qu'elle fût aymée.

Je ne veulx, Madame, faire trop de fondement en ces démonstrations, car l'ordinayre instabilité de ceste court ne me le permet, mais, de tant que c'est chose qui n'est ny esloignée du propos ny malaysée à faire, j'ay estimé qu'il ne sera que bon de l'essayer. Le dict sieur comte ne déclare encores rien de son intention, touchant le party qui luy a esté proposé pour luy, et dict que, pourveu que le principal succède bien, il ne peut demeurer que trop bien pourveu par la bénéficence du Roy et de celle du segond Roy, voz enfans, et de celle de la Royne, sa Mestresse; par ainsy qu'il ne fault parler de son faict jusques après la conclusion de l'aultre. Tant y a qu'il desire avoir le pourtraict de madamoyselle de Montpensier, lequel il sçait bien qu'est en la mayson du comte Palatin; dont je vous suplie très humblement, Madame, l'en vouloir faire gratifier, et croyre que c'est ung poinct fort important. Sur ce, etc. Ce Ve jour de juillet 1572.

CCLXIIe DÉPESCHE

--du Xe jour de juillet 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par Laurent._)

Retour du comte de Lincoln et de Me Smith.--Clôture du parlement.--Résolution concernant Marie Stuart.--Secours envoyés à Flessingue.--Fausse nouvelle d'une victoire remportée près de Mons par les Gueux.--Négociations du mariage.

AU ROY.

Sire, le VIIe de ce moys, Mr le comte de Lincoln et les milordz et gentilshommes, qui estoient passez en France avecques luy, et Me Smith sont arrivés en ce lieu, lesquelz, par le raport qu'ilz ont faict de leur voyage à la Royne d'Angleterre et aulx seigneurs de ce conseil, et à toute ceste court, j'entendz qu'ilz se sont bien fort louez de l'honneur, faveur et bonne chère qu'ilz ont receus par dellà, et que si, d'avanture, il y a heu quelque deffault, ou à Paris, ou par les chemins, que cella reste trop plus que suffisemment récompansé par l'abondance de bonne affection que Vostre Majesté monstre de porter à la Royne, leur Mestresse, et à toute ceste nation, et par la privaulté et courtoysie, et gracieuseté, dont il vous a pleu uzer en meintes sortes vers eulx; de façon qu'avec beaucoup de louenge, qu'ilz donnent à Voz Majestez Très Chrestiennes et à Messeigneurs voz frères, pour les excellantes et vertueuses qualitez qu'ilz ont remarquées en vous et en eulx, ilz protestent qu'après leur Mestresse, ilz vous sont plus serviteurs qu'à nul prince qui soit aujourd'huy en tout le reste du monde.

Le dict sieur comte de Lincoln, et Me Smith et Me Milmor font de très bons offices pour advancer le propos de Monseigneur le Duc, et parlent bien fort à l'advantage de luy, assurantz qu'il est d'une fort belle disposition, et qu'il a la taille belle et bien proportionnée, et est fort vigoureux et adroict, et, au reste, qu'il est si accomply, en toutes aultres bonnes et desirables condicions et qualités, qu'il n'y a que le seul accidant du visage qui luy face ung peu de tort. Icelluy sieur comte et Me Smith m'ont envoyé visiter, et m'ont mandé qu'ilz me viendroient voyr. Je mettray peyne de cognoistre d'eux à quoy il leur semble que incline l'affère, et de leur confirmer, par toutes les persuasions qu'il me sera possible, la bonne affection qu'ilz monstrent d'y avoyr.

Milord Sideney et meylady Sideney, sa femme, laquelle peut infinyement vers sa Mestresse, se sont soigneusement enquis si leur filz estoit bien veu en vostre court, et s'il aura l'honneur que le faciez gentilhomme de vostre chambre; dont je seray bien ayse, Sire, qu'il s'en puisse louer vers eulx, avant la fin de ce moys.