Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Cinquième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575

Part 22

Chapter 223,776 wordsPublic domain

Sire, pour garder que je ne me pleignisse du dellay de mon audience, la Royne d'Angleterre, après aulcunes excuses des maulvais et estroitz logis où elle avoit passé, m'a dict que, en lieu que j'avois accoustumé d'aller vers elle, elle estoit pour satisfaction de mon attante venue ceste foys vers moy, toute preste d'ouyr de bon cueur ce que je luy voudrois dire de la part de Vostre Majesté; mais ce seroit après qu'elle vous auroit infinyement remercyé de tant de sortes de faveurs et d'honnestes respectz, et de bons traictementz, dont il vous avoit pleu, et aulx deux Roynes Très chrestiennes, uzer vers le comte de Worchester son depputé, qui en avoit encores tant receu en vostre court; et partout où il avoit passé en vostre royaulme, que, de son abondante satisfaction, il avoit, à son retour, satisfaict elle et toutz les siens par deçà, aultant qu'il estoit possible de le fère; de quoy, pour beaucoup de mutuelles occasions d'entre Voz Majestez et de voz communs subjectz, elle en estoit bien fort ayse, et me prioit croyre qu'elle se santoit vous en avoyr beaucoup d'obligation.

Je luy ay respondu que cella monstroit aulmoins que les siens et toutz ceulx de ceste nation sont et seront tousjours mieulx receus en France qu'on ne luy avoit voulu fère accroyre; et, de tant que ce que m'aviez mandé par voz deux dernières dépesches donnoit ung fort parfaict tesmoignage à la foy, intégrité et droicte conscience, dont vous procédés en toutes choses vers elle, et au regret que vous auriez qu'à l'appétit d'aulcuns de voz subjectz malcontantz, ou des siens passionnés, elle layssât naistre quelque préjudice en l'amityé qu'elle vous avoit jurée; et que vous l'assuriez bien que le Pape, ny Mr le cardinal de Lorrayne ne pourroient jamais rien traverser en celles que vous luy portiés; que j'avoys estimé bon de laysser à part tout ce que je pouvois avoyr pensé de luy dire, et remonstrer de moy mesmes là dessus, pour luy fère voyr les propres conceptions vostres, et celles de la Royne, vostre mère, par les propres lettres de Voz Majestez.

Ce que la dicte Dame monstrant d'avoyr bien agréable, a fort attentivement leu tout l'extrêt, que je luy ay faict voyr, des plus notables poinctz de voz deux lettres du XIIIIe et du XXIIIe du passé;

Et, après avoyr déduict aulcunes choses, pour conférer l'effect, qu'elle dict vous avoyr tousjours monstré de son amityé et bons déportementz vers vous, à ceulx de Vostre Majesté vers elle,

J'ay suivy à luy dire que ce qu'elle avoit leu monstroit qu'il ne se pouvoit desirer rien de mieulx en l'affection, où vous vous confirmiés de plus en plus, de luy demeurer à jamais très bon amy et perpétuel confédéré; et que vous vouliez que cella fût notoyre à toute la Chrestienté avec dellibération que, si le feu Roy François le Grand, vostre ayeul, s'estoit oncques monstré ferme amy des princes protestantz en la première guerre que l'Empereur Charles cinquiesme leur avoit commancé, aulxquelz il avoit faict secours, pour une foys, de cinq centz mille escuz, car ilz avoient d'aultres forces assez; et le feu Roy Henry, vostre père, quand il fit, quelque temps après, la guerre au mesme Empereur pour la dellivrance du duc de Saxe et lansgrave de Hetz, et pour la liberté de l'Allemaigne; et, si l'ung et l'aultre avoient esté constantz vers les feus Roys Henry et Edouard, ses père et frère, quand eulx mesmes ne les avoient provocqués, que vous vous proposiez de l'estre encores plus vers elle en toutz les accidentz et occasions qui s'en présenteroient jamais au monde;

Et, pour ne m'arrester trop en ce poinct, duquel elle avoit vostre foy, vostre sèrement et vostre propre lettre, pour gages, je voulois venir à l'aultre principal poinct de voz lettres, lequel estoit l'entière confirmation d'estuy cy, et confutoit toutz les argumentz qu'on pouvoit fère au contraire: c'estoit du propos de Monseigneur le Duc, lequel Voz Majestez me commandoient de le résouldre avec elle, et que, pour ne le laysser plus en simples parolles et remises, et n'y laisser ainsy naistre des difficultés les unes après les aultres, vous la vouliez instamment prier de vous vouloir maintenant esclarcir de sa résolue volonté, affin qu'après ceste foys Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, vous imposissiez à vous mesmes ung perpétuel silence de ne donner à elle l'ennuy, ny à vous la honte, de jamais plus en parler; qu'elle se pouvoit souvenir qu'au moys d'aoust dernier elle m'avoit donné charge de vous respondre, présent le Sr de La Molle, que, suivant la contreinte, qu'elle s'estoit faicte à elle mesmes pour l'amour de ses subjectz, de se résouldre à se marier, qu'elle avoit dellibéré de prendre party de grand lieu, parce qu'elle n'estoit petite, et que celluy que Voz Majestez luy offroient de Monseigneur le Duc luy sembloit très honnorable, si toutes aultres choses y pouvoient convenir, dont elle avoit estimé que aulcunes gisoient en l'entrevue d'entre eulx deux; et qu'elle m'avoit dict et faict bailler par escript qu'elle estoit contante que toutz les articles, qui avoient esté trouvés bons au premier propos de Monsieur, frère de Vostre Majesté, restassent accordés en ce segond, réservé le seul poinct où l'aultre avoit esté délayssé, touchant accorder plus ou moins de l'exercice de la religion: dont n'y pouvoit plus rester que celle seule difficulté, et une aultre, laquelle il falloit plus tost vuyder, qui estoit, si elle avoit depuis faict nulle contrayre résolution de ne se marier pas; car sur celle là faudroit il couper entièrement le propos, et establyr, en tout ce que fère se pourroit, celluy de la ligue.

Elle m'a respondu qu'elle avoit bonne souvenance des propos que je luy ramantevoys, de la résolution à prendre party sellon elle, et qu'elle en estoit encores là, et ne se feroit jamais ce préjudice, d'en prendre d'aultre qualité, et qu'elle voudroit qu'aussi peu se fussent elloignées les choses du costé de Vostre Majesté que du sien; mais si, en ung tel party, ne se trouvoient maintenant, les aultres considérations qui estoient requises pour le repos d'elle et de son estat, force luy seroit de s'en passer.

J'ay réplicqué que, puisque ce doubte estoit vuydé, tout l'affère estoit bien près de sa conclusion, car ne restant plus aulcun escrupulle, ny apparance de danger, que au seul poinct de la religion, la Royne, vostre mère, en avoit parlé si clèrement au comte de Worchester et au Sr de Valsingam, et croy qu'encores escript à elle mesmes, que c'estoit maintenant à elle d'y mettre l'effect, quand elle voudroit.

Elle m'a dict incontinent que la Royne n'avoit parlé que en termes généraux, et qu'il sembloit qu'elle estoit allée fort retenue en ce propos, auquel l'on voyoit néantmoins que, du costé de Monseigneur le Duc, estoit raysonnable que se demandoit l'esclarcissement de toutz les doubtes, et s'est mise à en déduyre plusieurs.

Dont enfin je luy ay dict, en termes bien clers, que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, desiriez qu'elle jugeât ainsy de Monseigneur le Duc comme d'ung prince catholicque, qui avoit aultant à cueur ce qui estoit de son Dieu, de sa religion et de sa conscience, que prince qui fût au monde; et, s'il estoit aultre, vous l'estimiés si vertueuse qu'elle ne l'auroit en aulcun compte, et que d'un prince desirable qu'il estoit, elle le tiendroit pour ung ambitieulx digne d'estre rejetté;

Que pourtant Voz Majestez la prioient de luy accorder aultant du dict exercice comme elle jugeoit bien qu'il ne pouvoit estre en Dieu, en conscience et en honneur, qu'il n'en heût; et, pour parler en termes plus exprès, que, _venant Monseigneur le Duc par deçà_, elle ne le voulût tant contreindre en sa conscience que de ne luy laysser pour luy et ses domesticques, non subjectz de ceste couronne, l'exercice de _sa religion en privée, en ung quartier où il logeroit, et, pour obvier à toutz les escandalles qu'elle alléguoit, s'il estoit besoing que ce fût à huys clos, avec ung de ses huyssiers à la porte, qu'il ne refuzeroit de le fère_.

Elle a monstré de ne trouver poinct maulvais cella, et m'a dict que, si on luy eût voulu parler si clèrement, il y a longtemps qu'elle eût baillé sa response, et qu'elle s'en alloit, le jour après, à Grenvich, où elle en confèreroit avec ceulx de son conseil, et puis me manderoit un jour pour me la fère, m'ayant demandé, d'elle mesmes, si Vostre Majesté m'avoit envoyé le reste des articles.

Je luy ay dict qu'il fauldroit suyvre ceulx mesmes du premier propos.

Et puys ay suivy à luy dire que maintenant voulois je, hors de voz lettres, luy parler de l'expédition qu'ung chacun disoit et qu'on voyoit que le comte de Montgommery s'aprestoit de fère je ne sçavois où, parce que je n'avois pas tant pénétré en ses entreprinses; mais j'entendois que c'estoit en quelque lieu contre vous, et que je n'avois pas tant de regret au mal qu'il vous pourroit fère, qui y aviez très bien pourveu, comme à ce qu'il s'estoit pourveu d'armes, d'argent, d'hommes et de monitions, et possible, de maulvaise affection dedans Londres, allant et venant en la court de la dicte Dame, et alloit prendre vaysseaulx et tout aultre équipage en ses portz; que ce m'estoit chose si griefve, après luy avoir veu, ceste mesmes année, lever la mein à Dieu pour vous jurer amityé, et vous la luy aviez pareillement jurée à elle, qu'il falloit bien ou que je luy demandasse congé, ou bien qu'elle commandât que le dict de Montgommery ny aultres eussent à sortir de ses portz avec armement, sans prendre bonne seureté qu'ilz n'yroient poinct contre Vostre Majesté, ny troubler vostre royaulme, ny porter dommage à voz subjectz, ny atempter aulcune chose, soit à la Rochelle ou ailleurs, contre la bonne ligue et confédération d'entre Voz Majestez.

La dicte Dame, après m'avoir, en contre eschange de cella, racompté aulcunes particullarités des propos que Carcade avoit tenus à son retour en Escoce, et des souspeçons que la dépesche de Vérac par mer, et plusieurs advis qu'elle avoit de France, luy pouvoient avoyr donné beaucoup plus grandes à elle de Vostre Majesté que non à vous d'elle, si elle les vouloit prendre, m'a dict qu'elle desireroit de bon cueur que vous sceussies au vray ce qui s'estoit passé, de sa part, sur les instances de Montgommery et de ceulx de la Rochelle, et sur les présens affères de vostre royaulme; car avoit opinion que ne pourriez fère que ne luy en sentissiez une bien grande obligation, et que j'aurois occasion de me pleindre, si je voyois qu'elle baillât de ses navyres, et argent, et hommes, au dict de Montgommery, mais, de le laisser aller là où il voudroit, mesmement qu'elle juroit ne sçavoir quelle part c'estoit, et cuydoit que ce ne seroit poinct à la Rochelle, elle ne le debvoit empescher; et, affin que pas ung angloys ne peût traicter avecques luy, au préjudice de ce qu'elle me disoit, elle commanderoit à ses conseillers de conférer avecques moy, et je leur pourrois fère la mesmes remonstrance que j'avois faicte à elle.

Sur quoy, ayant reprins le premier propos de l'entretènement de vostre traicté, et l'ayant priée qu'elle voulût si bien déposer toutz ces umbrages et deffiances, qu'on s'efforçoit de luy imprimer de vous, qu'elle vous en rendît son amityé plus parfaicte, et de me vouloir bientost résouldre du faict de Monseigneur le Duc, elle m'a bien fort gracieusement licencié.

CCCVIIe DÉPESCHE

--du XIXe jour de mars 1573.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Ouater._)

Efforts de l'ambassadeur pour empêcher le départ de l'expédition du comte de Montgommery.--Nouvelles d'Allemagne.--Arrivée de Mr de Chateauneuf à Londres.--Audience.--_Mémoire au roi._ Détails de l'audience.--Nouvelles plaintes au sujet de l'expédition du comte de Montgommery.--Assurance donnée par la reine que toutes les mesures sont prises pour arrêter l'exécution de ses projets.--Déclaration que les prises faites sur les Français ne seront pas reçues en Angleterre.--Affaires d'Écosse.--Plainte de la reine à l'égard du projet imputé au roi de venir en personne au secours de l'Écosse, après la réduction de la Rochelle, afin d'envahir l'Angleterre.--Demande d'un délai pour répondre sur la négociation du mariage.--_Mémoire à la reine._ Détails particuliers de la négociation de Mr de Chateauneuf sur le mariage.

AU ROY.

Sire, le jour après que j'eus communicqué avec la Royne d'Angleterre des poinctz principaulx de voz lettres, du XIIIIe et XXIIIe du passé, elle mit en dellibération les remonstrances que je luy avoys faictes, dont le comte de Montgommery s'apperceut incontinent qu'elle auroit grand regret que, par les déportementz de luy, vous vous sentissiez offancé d'elle, ny qu'il se fît aulcune altération au bon traicté d'entre Voz Majestez; et que pourtant il ne pourroit tirer ny hommes, ny argent, ny monitions, ny aulcung notable secours procédant de la dicte Dame, ny sinon celluy que les évecques, et aulcuns siens particulliers parantz, et quelques passionnés protestantz, aulxquelz elle mesmes n'ozeroit contredire, luy pourroient moyenner sur le seul crédit et responce de ceulx de la Rochelle, dont il a changé l'ordre qu'il avoit préparé pour son voyage; et au lieu que le cappitayne Poyet, et ung nombre de françoys, debvoient aller en Holande, il les mène presque toutz avecques luy, réservé les Srs vidame, Pardaillan, Le Plessis, La Garde et quelques aultres, qui demeurent. Il est bien certein que, suyvant l'eschange du sel et du vin, qu'on va quérir à la Rochelle pour d'aultres vivres et monitions, qu'on y porte d'icy, plusieurs navyres angloys y vont de compagnie, qui sont équippés, moytié en guerre, moytié en marchandises; et avec ceulx là, et les pirates, et d'aultres vaysseaulx, qui l'attendent au pays d'Ouest, il faict estat de mettre plus de cinquante navyres de combat ensemble: dont le rendez vous est ez isles de Grènesay, avec résolution de crever ou de se fère mestres de la mer, et de combattre les gallères et navyres de Vostre Majesté; et puis, par les marées haultes, mettre des hommes, des armes, des monitions, et des vivres pour ung an, dans la Rochelle.

Le cappitayne Morguen, et mille angloys passent peu à peu en Holande, et, le quatorziesme de ce moys, l'homme du comte Palatin a conféré de rechef fort estroictement avec milord Quipper et avec le comte de Lestre, et puis s'est licencié pour aller, du premier bon temps, tout de long, en Hembourg; et ung marchand d'Allemaigne, qui est icy, assure qu'il se faict une levée de reytres en son pays, nomméement pour aller en France.

Toutes ces choses, Sire, m'ont donné occasion de retourner à l'audience, dont je donne le récit à part, en ayant assez bon argument par les deux dépesches de Vostre Majesté du IIe et IIIIe du présent, et par la venue de Mr de Chasteauneuf, laquelle j'ay toute convertye en une honneste visite de Monseigneur le Duc vers ceste princesse, chose qui s'est trouvée estre plus à propos que je n'eusse espéré. Et sur ce, etc.

Ce XIXe jour de mars 1573.

MÉMOIRE AU ROY.

Sire, après avoyr aydé au Sr de Chasteauneuf de fère l'office qui convenoit pour Monseigneur le Duc, duquel il s'est aussy bien et modestement acquicté qu'il se pouvoit desirer pour le contantement de ceste princesse, j'ay parlé bien exprès à elle de toutes les choses, une à une, qui sembloient tourner au préjudice de l'amityé et des bons traictés d'entre Voz Majestez; et que, de tant que je n'estois icy que pour procurer l'entretènement de l'une, et pour m'oposer à l'infraction des aultres, je la suplioys d'y pourvoir, ou bien qu'elle trouvât bon que je supliasse très humblement Vostre Majesté de me permettre que je la peusse requérir de mon congé; car, après cella, il ne siéroit plus bien ny à moy, ny à pas ung aultre, de la part de Vostre Majesté, de se trouver auprès de la sienne.

La dicte Dame, en bonne et bien fort bénigne façon, m'a respondu que quelle démonstration que je fisse, je sçavois bien que Vostre Majesté avoit occasion de la remercyer sur le faict mesmes du comte de Montgommery, duquel tant je me pleignois; et que, oultre ce que j'avoys entendu par les gens de son conseil, qu'elle luy avoit interrompu une armée, laquelle la noblesse d'Angleterre luy avoit offerte, et faict prendre ses pirates, et qu'elle pouvoit assurer qu'il n'avoit esté accomodé par elle d'ung seul escu, n'y d'aultant de poudre qu'il en pourroit dans la mein, ny d'armes jusques à une simple espée, ny d'hommes, ny de vaysseaulx; encores l'avoit elle, après ma précédante audience, faict appeller en son conseil pour luy deffandre de sortir, aulcunement armé, de ses portz, ce qu'il avoit trouvé si estrange qu'il luy avoit demandé à quel titre le vouloit elle retenir prisonnier;

Et que néantmoins elle luy avoit esté si redde en cella, que les évesques et plusieurs principaux personnages de ce royaulme luy estoient venus remonstrer que, oultre le tort qu'elle faysoit à elle mesmes, à sa couronne et à ses subjectz, d'abandonner la deffance de leur religion, elle ne pourroit plus griefvement offancer Dieu et à sa conscience que d'empescher que le dict de Montgommery n'allât soubstenir en son pays, par les moyens qu'il pourroit, la cause de sa religion; et que, nonobstant, elle ne l'avoit voulu laysser partir sans prendre promesse et seureté de luy qu'il n'iroit point contre Vostre Majesté, ny fère chose aulcune au préjudice de la bonne confédération d'entre ces deux royaulmes;

Dont pouvoit jurer qu'elle ne sçavoit où il alloit; et que, possible, alloit il aussytost en Flandres que en France; néantmoins que, ayant depuis sceu comme il y avoit, en l'isle d'Ouyc, sèze vaysseaulx et six centz françoys, qui se préparoient pour l'aller trouver, elle les avoit faict arrester, et avoit aussy elle mesmes, de sa bouche, prescript à des milords et à plusieurs gentilshommes de sa court, qui avoient affection à ceste entreprinse, d'entièrement s'en départir.

Au regard des prinses qu'on avoit faictes sur voz subjectz, elle n'entendoit qu'il en eût esté rien débité en son royaulme, ny rien entré dans sa coustume, ains vouloit que tout ce qu'elle en avoit faict recouvrer par ses propres vaysseaulx, fût entièrement rendu; et que de cella j'en parlasse avec ceulx de son conseil;

Quand aulx choses d'Escosse, que je m'advançoys bien de me pleindre de cella, mesmes qu'elle avoit bien fort grande occasion de se douloir pour les menées qu'elle avoit découvertes qui s'y faysoient contre elle du costé de France, jusques à y debvoir Vostre Majesté mesmes passer, en personne, après la prinse de la Rochelle, et entrer en armes en Angleterre; où elle ne s'attandoit pas, à la vérité, que vous y voulussiez jamays venir en sorte d'ennemy, puisque vous y pouviez venir en sorte d'amy, et y estiés ainsy plus desiré que personne qui fût au monde;

Et, encor qu'elle eut pensé, comme je disoys, d'envoyer du secours en Escoce pour expugner le chasteau de Lillebourg, c'estoit en faveur du jeune Roy, son parant, et pour la noblesse et la paix universelle du royaulme, et non pour y préjudicier en rien à vostre alliance, ny pour fère, de ce costé, ny de nul aultre, aulcun préjudice à l'amityé et aulx bons traictés d'entre Voz Majestez; et qu'elle vous prioit de croyre qu'elle n'estoit pas plus résolue de ne souffrir point d'offance, si, d'avanture, quelqu'ung luy en vouloit fère, qu'elle avoit fermement résolu de ne commancer à vous en fère aulcune de sa part;

Et quand à l'instance, que je luy fesois, de respondre au faict de Monseigneur le Duc, qu'elle ne le vouloit ny différer, ny prolonger, bien que ces saincts jours de Pasques la rendoient un peu excusable, et qu'elle avoit advisé d'y procéder ainsy honnorablement, et par l'ordre que les aultres princes avoient accoustumé fère en choses de si grand importance, comme estoit ceste cy à elle, qui me prioit ne trouver maulvais si elle respondoit là dessus à Vostre Majesté et à la Royne, vostre mère, par son ambassadeur; pour de tant plus s'assurer de voz intentions; et qu'elle m'en feroit aussy participant par deçà, et espéroit que sa responce seroit si honnorable que Voz Majestez s'en contanteroient.

Les propos de la dicte Dame ont esté dictz en si bonne façon que j'ay estimé luy en debvoir rendre beaucoup de mercyement pour les ungs, et j'ay bien voulu aussy réplicquer ung peu sur les aultres, et nomméement j'ay passé à diverses remonstrances sur le faict du comte de Montgommery, et bien fort expressément sur n'envoyer point de forces en Escosse, et de vouloir elle mesmes deffandre les poinctz de l'amityé et confédération d'entre Voz Majestez, et commander à ses conseillers de n'y laysser venir, de son costé, aulcune altération; comme vous ne souffririez qu'il y en vînt du vostre;

Et m'ayant fort assuré qu'elle le feroit ainsy; et que mesmes ce qu'elle m'avoit dict mander des forces en Escoce, n'estoit que contre les larrons de la frontière, et qu'elle envoyeroit milord trézorier pour conférer davantage avecques moy à Londres, et qu'elle seroit preste de favoriser l'élection de Monsieur en Pouloigne, en tout ce qu'elle pourroit; et nous nous sommes fort gracieusement licenciés d'elle.

MÉMOIRE A LA ROYNE.

Au regard du propos de Monseigneur le Duc, j'ay faict que le voyage de Mr de Chasteauneuf, qui aultrement eut esté peu honnorable pour Voz Majestez, ayt esté fondé sur une honneste visite de Mon dict Seigneur le Duc vers ceste princesse, ce qui a esté receu de merveilleusement bonne part.

Et après qu'il a eu, en fort bonne façon, explicqué sa créance, j'ay dict à la dicte Dame que Mon dict Seigneur le Duc ayant fally au plésir et contantement qu'il espéroit recepvoyr par la venue du comte de Worchester, s'il fût arrivé à temps de s'enquérir à luy de toutes les bonnes nouvelles de la dicte Dame, et luy tesmoigner la dévotion et servitude qu'il luy porte, ayant esté contreinct, pour sa réputation, de s'acheminer au camp avec Monsieur, son frère, il avoit moyenné, estant devant la Rochelle, au dict Sr de Chasteauneuf, qui estoit de ses favoris, gentilhomme de mayson, et des mieulx apparantés de France, ce voyage tout exprès pour la venir visiter, luy bayser les meins de sa part, luy présenter une sienne lettre, sçavoyr de son bon portement, et santé, luy tesmoigner le regret de n'avoir veu le comte de Worchester, et l'assurer qu'entre les princes qui avoient aspiré à son amityé, nul luy demeureroit jamays plus constant serviteur que luy; et qu'il la suplioit de luy permettre qu'il peût commancer sa première guerre et ses armes soubz la faveur de son nom, et qu'en quelle part qu'il fût, il se peût advouer son champion, espérant que la recordation d'elle le feroit venir à bout des plus haultes et généreuses entreprinses qu'il eût en son cueur, et le jetteroit hors des plus grands dangiers, et luy feroit acquérir tant de réputation qu'il mériteroit ung jour le bien de ses bonnes grâces; et surtout qu'il la suplioit de fère une bonne responce aulx honnestes et raysonnables demandes que Voz Majestez luy avoient faictes pour luy.