Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Cinquième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575

Part 16

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Sire, j'attandz les procheines lettres de Vostre Majesté pour aller trouver la Royne d'Angleterre, laquelle, dans ung jour ou deux, s'en vient à Hamptoncourt, et se porte fort bien, ne s'estant, longtemps y a, trouvée plus sayne qu'elle faict à présent, depuis qu'elle est guérye de ceste dernière maladye qu'elle a heu de la petite vérolle; et si, se trouve fort contante que le Roy d'Espaigne luy a escript une lettre fort pleyne d'affection et d'offres, et d'une quasy soubmission, qui semble ne convenir guières ny à la grandeur d'un tel prince, ny à la recordation des injures qu'il a reçues. Tant y a qu'en la dicte lettre, après beaucoup de belles et bonnes parolles, il inciste au renouvellement des anciens traictés et de l'ancienne confédération d'entre ceste couronne et la mayson de Bourgoigne, et qu'il est prest de la confirmer et la jurer de nouveau; et, quand aulx différendz passez, qu'il en veult demeurer à ce que la dicte Dame et ceulx de son conseil en ont desjà advisé, sans s'arrester aux difficultez que son ambassadeur ou ses ministres y peulvent avoir faictes. Et est venue la dicte lettre accompagnée d'une aultre du duc d'Alve, et d'aulcuns si bons présens, que l'affère a commancé de s'estreindre en bien peu d'heures, et cella fort secrettement; mais non tant que je n'en aye heu assez tost le vent. Dont ceulx, à qui j'en ay parlé, m'ont respondu que Vous, Sire, en faysant la deffance à voz subjectz de n'aller poinct en Flandres, et chastiant ceulx qui revenoient de Montz, avez monstré à la Royne d'Angleterre comme elle debvoit uzer en cest endroict, et luy aviez faict retirer ses subjectz de Fleximgues, et luy aviez apprins de ne refuzer l'amityé du Roy d'Espaigne; et que, puisqu'ainsy vous plaist, vous verrez bientost les choses de toutes partz céder à l'intention du duc d'Alve.

Je n'ay deffailly de réplicque, mais je tiens pour assuré que le commerce sera bientost restably entre l'Angleterre et les Pays Bas du Roy d'Espagne, si quelque accidant nouveau ne survient. Il est vray que je ne sentz poinct pour cella qu'on se vueille retirer de la ligue et du bon traicté qui a esté dernièrement conclud avec Vostre Majesté, mais bien, qu'on regardera de fort près comme, de jour en jour, s'en pouvoir mieulx establir avecques vous pour la seureté de ce royaulme. Et mesmes j'entendz que la dicte Dame et ceulx de son conseil n'ont encores rien respondu à ce qui leur a esté proposé, de vouloir faire une déclaration en faveur des françoys qui se sont retirés icy pour leur religion, pour y estre soufertz avec gracieulx entretien, et de vouloir aussy donner quelque secours à ceulx qui dellibèrent s'oposer aux violences qu'ilz disent qu'on leur faict en France. Et semble que celluy qui sollicite ce faict a parlé comme envoyé par les Vicomtes, au nom des gentilshommes et aultres de la nouvelle religion, qui sont par dellà; et bien qu'il n'ayt encores rien impétré, si creins je assez que ceulx cy, par occasion, seront conduictz à faire quelque faveur, soubz mein, à ceulx de la Rochelle par le moyen du comte de Montgommery, qui pratiquera avec le visadmiral d'Ouest, son beau frère, d'estre accommodé de quelque vaysseau pour s'y retirer, et pour y conduire ce qui se trouvera à ceste heure de françoys icy revenantz de Fleximgues, lesquelz peuvent estre deux centz en nombre; oultre que, depuis deux jours, sont arrivez envyron quinze gentilshommes ou soldatz, les ungs normantz, les aultres de Poictou, et les aultres de Guyenne, entre aultres le jeune Pardaillan, et avec eulx ung marchand de la Rochelle, nommé David, qui disent qu'ilz sont fouys pour n'aller poinct à la messe, et font une grande rumeur de la persécution qu'ilz disent qui continue par dellà.

Le Sr de Gasceville, qui est icy pour le prince d'Orange, a essayé de praticquer les dicts françoys pour les ramener en Olande, mais ilz n'y vuellent entendre à cause qu'ilz y ont esté fort maltraictez; dont vous suplie, Sire, me commander comme j'auray à parler à ceste princesse et aulx siens du dict faict de la Rochelle, et de ceulx qui y voudroient aller, et pareillement comme uzer envers ceulx de voz subjectz qui se voudroient retirer en leurs maysons; car l'on m'a assuré, Sire, que, en divers endroictz de ce royaulme, il y en a bien à présent de quatre à cinq mille, que hommes, que femmes, ou petitz enfans.

Je n'ay, du costé d'Escoce, aultres nouvelles que la confirmation de la mort du comte de Mar, laquelle aulcuns souspeçonnent estre du poyson, mais je crois que non; et se dict que ceulx, qui recognoissoient le dict de Mar pour régent, se sont assemblés affin d'en créer ung aultre et pourvoir à la seureté du jeune Prince. Cest accydant semble bien requérir, Sire, que Vostre Majesté dépesche quelqu'ung par dellà; mais je ne m'attans pas que nous puissions obtenir le congé de son passeport par icy. J'estime que le Sr de Quillegreu ne s'oposera trop à ce que le duc de Chastellerault soit faict régent; car l'on m'a adverty qu'il avoit charge de le praticquer pourveu qu'il voulût suyvre le party d'Angleterre; car l'on voit bien que à luy appartient le droict de ceste couronne, après la Royne d'Escoce et son filz. Sur ce, etc.

Ce XVe jour de novembre 1572.

CCLXXXVIe DÉPESCHE

--du XXIIIe jour de novembre 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)

Audience.--Communication officielle de la naissance de la fille du roi.--Assurance de continuation d'amitié.--Arrêts rendus en France contre l'Amiral, Briquemaut et Cavagnes.--Exécution de Briquemaut et de Cavagnes.--Légation du cardinal Orsini.--Affaires de la Rochelle.--Délibération du conseil d'Angleterre.--Vives réclamations des Anglais au sujet des entreprises faites contre eux en Bretagne.--Affaires d'Écosse; convocation d'une assemblée à Lislebourg.--Nouvelles des Pays-Bas et d'Irlande.

AU ROY.

Sire, ayant, le XVe de ce moys, receu la dépesche que mon secrettère m'a apportée, j'ay envoyé, le XVIe, demander audience, et la Royne d'Angleterre me l'a octroyée pour le lendemein, XVIIe, qui a esté le propre jour du quatorziesme an complet de son advènement à ceste couronne, duquel se faict ordinayrement quelque commémoration en ceste court. Et, après qu'elle a heu bien curieusement lue vostre lettre et celle de la Royne, vostre mère, et encores celle de Monseigneur, frère de Vostre Majesté, lesquelles je luy ay présentées, elle a monstré d'estre en quelque suspens qu'est ce que j'avoys à luy dire.

Dont je luy ay assez tost explicqué ma créance, ainsy qu'elle m'estoit fort bien et fort amplement prescripte par la lettre de Vostre Majesté, du IIIe du présent, et la luy ay restraincte en cinq poinctz: dont l'ung a esté de la conjouyssance des couches de la Royne, et l'heureuse naissance de la petite princesse vostre fille, qu'il a pleu à Dieu vous donner; le segond, de la persévérance de vostre amityé vers la dicte Dame et du plésir qu'avez prins que, depuis l'accidant de Paris, elle vous ayt tousjours faict confirmer et renouveller la promesse de la sienne, dont estiez attandant, et pareillement la Royne, vostre mère, en bien grande dévotion, qu'est ce qu'elle vous fera entendre meintenant sur le propos de Monseigneur le Duc, vostre frère, et quel accomplissement elle fera donner aux deux articles du commerce et de la paix d'Escoce, qui restent à estre effectués par le traicté; le troysiesme poinct a esté des arrestz et jugementz donnez contre le feu Admiral, et contre Briquemault et Cavaignes, par la court de parlement de Paris, avec le récit de ce qui a esté vériffié contre eulx et leurs [complices] de la conspiration; le quatriesme, de la légation du cardinal Ursin; et le cinquiesme, du faict de la Rochelle, et pourquoy l'armée du Sr Strossy a esté de rechef rassemblée et remise sus.

Sur lesquelz poinctz, voyant la dicte Dame que vous luy gardiez en tout ung fort grand respect et monstriez de tenir grand compte de son amityé, elle n'a pas dissimulé qu'elle en sentoit ung singullier contantement, mais, comme princesse agitée de diverses impressions, m'a respondu: quand au premier, que Vous mesmes, Sire, ne vous estiez pas souhayté ung plus grand contantement des couches de la Royne qu'elle a desiré que vous l'eussiez très parfaictement accomply par l'heureuse nayssance d'ung Daulfin, et que néantmoins la petite princesse soit la bien venue au monde, et qu'elle prioit Dieu de l'y faire aultant heureuse comme elle y est de très grande extraction, et comme elle s'assure qu'elle y sera belle et vertueuse, n'ayant regret sinon que vous ayez voulu profaner le jour de sa nayssence par ung si facheus espectacle qu'allastes voyr en grève: ce que n'entendant point qu'est ce qu'elle vouloit dire, elle me l'a explicqué[10]. Et je luy ay respondu que c'estoit ce qui rendoit ce jour là, s'il avoit esté quelquefoys néfaste, de toutes parts bien heureulx; et que vous n'aviez pas assisté à cest acte, si, d'avanture, vous y aviez esté, sans exemple d'aultres grandz roys.

[10] Par arrêt du parlement de Paris, en date du 27 octobre 1572, Briquemaut et Cavagnes, qui avaient été arrêtés, à la suite de la Saint-Barthélemy, furent déclarés coupables comme complices de l'amiral, et condamnés à être pendus, ce qui fut exécuté le soir même, aux flambeaux. On sait qu'un arrêt de condamnation fut également rendu contre la mémoire de l'amiral.

Charles IX assista avec Catherine de Médicis à l'exécution de Briquemaut et de Cavagnes, qui eut lieu le jour même de la naissance de sa fille. Walsingham, dans sa correspondance, déclare qu'ils étaient accompagnés du roi de Navarre, de Madame, du prince de Condé, des ducs d'Anjou et d'Alençon. Mèzeray ne parle que de Charles IX et de Catherine de Médicis; De Thou ajoute qu'ils exigèrent que le roi de Navarre fût présent à l'exécution.

Elle a suyvy que, quand à vostre persévérance vers elle, que c'estoit ce qu'elle avoit le plus cherché, et pensoit n'avoir jamais rien trouvé de plus assuré au monde; dont, de sa part, elle vous promectoit devant Dieu que vous n'auriez, ny verriez jamais procéder, chose aulcune d'elle pourquoy vous vous en deussiez départir, demeurant l'incertitude de sa plus grande déclaration touchant le propos de Monseigneur le Duc, sur ce qu'elle n'avoit encores receu la responce qu'elle a longuement attandue de son ambassadeur, et sur ce aussy que l'image des choses de France luy représante une très extrême horreur, qu'il semble que vous avez contre toutz ceulx de sa religion; ayant, quand aux deux poinctz du traicté, une bien bonne affection qu'il y puysse estre satisfaict, mais les Escoucoys lui donnoient occasion de ne se mesler plus de leur faict, et les marchandz ses subjectz trembloient encores si fort des choses de France qu'ilz refuzoient infinyement d'y transporter leur trafficq; quand à la condempnation de l'Amiral et des aultres, si le temps vous apprenoit que leur ruyne fût vostre seureté, que nul seroit plus ayse qu'elle qu'ilz fussent mortz, et, s'il advenoit que vous y ayez de juste regret, qu'elle y participera aultant que nul aultre de vostre alliance, car elle ne mettoit en considération ny leur mort, ny leur vye, que pour vostre intérest; qu'elle répute à une bien expécialle faveur la communiquation que luy avez voulu fère de la légation du cardinal Ursin, vous priant néantmoins de prendre de bonne part, si elle vous dict qu'elle sçait, aussy bien que luy mesmes, que, en apparance, sa dicte légation est bien fondée sur la ligue contre le Turc, mais qu'en effect il en vient procurer une aultre contre les Chrestiens, et allumer, s'il peut, ung grand feu par toutz les coings de l'Europe, en quoy si, en vostre présence, vous layssez passer quelque chose qui tende à la ruyne d'elle, Dieu est tesmoing que ce sera au dommage de vous mesmes, ou aulmoins de chose que vous debvez en ce temps réputer comme vostre bien; qu'elle ne se voit pas en termes pour debvoir trop creindre toutes ses praticques, non qu'elle ne se sante soubmise à la mein de Dieu, quand, pour l'honneur et gloyre sienne, il vouldra qu'elle périsse, à quoy elle aura moins de regret; mais elle expérimantoit assez que son indignation n'est contre elle, ains plustost contre ceulx qui la voudroient ruyner, et que sa bonté divine a si bien pourveu au faict d'elle et de son estat, qu'elle vous vouloit bien dire, Sire, qu'elle s'estimoit beaucoup plus loing du danger que ne sont ceulx qui la y voudroient mettre: ce qu'elle m'a fort prié de n'oublier vous escripre, et que son ambassadeur aura charge de vous en dire aultant; que, pour le regard de ceulx de la Rochelle, elle seroit marrye qu'ilz ne vous rendissent l'obéyssance qu'ilz vous doibvent, ny qu'ilz excitassent aulcun trouble en vostre royaulme, mais elle estimoit qu'ilz ne prétandoient de garder leur ville que pour vous et pour leurs vyes, en quoy elle ne leur pouvoit fère tort, si, voyant venir ceulx qui les vouloient tuer, ilz leur fermoient leurz portes; et que le comte de Montgommery ne l'avoit veue, ny n'avoit parlé à elle, pour avoir deu escripre aux dicts de la Rochelle qu'elle les secourroit, n'estant si hastive ny si légière que de rompre la ligue qu'elle venoit de faire avecques vous pour chose de peu d'importance; et que, si elle avoit ceste volonté, elle la vous nottiffieroit ouvertement, ainsy qu'elle vous avoit bien faict entendre son entreprinse du Hâvre de Grâce; et qu'elle me vouloit bien dire, en passant, qu'elle s'estoit lors saysie du dict Hâvre, à cause d'une mauvaise responce qu'on luy avoit faicte de Callays, et que, sans ce que la peste s'y mit, elle n'eut lâché ceste place, sans avoyr heu rayson de l'aultre.

A toutes lesquelles siennes responces, fors en ce qu'elle m'a touché de Callays, que j'ay expressément obmis, je luy ay uzé des meilleures et plus convenables responces, pleynes de mercyement, là où il a esté besoing, et de toutes aultres bonnes remonstrances qu'il m'a esté possible. Et l'ay conduicte, de propos en propos, à plusieurs raysons pour la bien édiffier de Voz Majestez Très Chrestiennes et des vostres, et pour luy oster les impressions qu'on luy a peu donner au contraire, et pour la remettre aux bons termes qu'elle estoit, auparavant ces émotions de France; de sorte que, acquiessant à la pluspart, elle m'a prié, pour la fin, que je voulusse faire communicquation à ceulx de son conseil des mesmes choses que je luy avoys dictes à elle.

Et, appellant là dessus milord trézorier et les comtes de Sussex et de Lestre, je me suis retiré à part avec eulx, qui ont avec attention fort volontiers ouy ma créance; et, après qu'ilz m'y ont heu faict quelques courtes responces et aulcunes légières contradictions, ilz m'ont prié de la leur vouloir bailler par escript, affin d'y pouvoir mieulx dellibérer et en conférer davantage avec leur Mestresse, pour, puis après, m'y faire avoyr responce là où il escherroit d'en bailler. Et, m'ayant toutz troys assuré de la persévérance de leur Mestresse en l'entretènement du traicté, ilz ont monstré qu'il leur restoit beaucoup de satisfaction de ce que je leur avoys dict, et de vostre ouverte démonstration vers leur Mestresse et vers ce royaulme; seulement ilz ont exclamé les injures, violences, meurtres et pilleries que le cappitaine de Belle Isle de Bretaigne, et son filz, et quelque aultre, qu'ilz ne m'ont peu nommer, font, à ce qu'ilz disent, sur les Angloys, et qu'ilz suplient Vostre Majesté d'accorder à leur Mestresse qu'elle puisse permectre à ses subjectz d'avoir la guerre au dict capitaine; car elle ne sçait comme aultrement leur satisfère, parce qu'on ne leur faict jamais justice en Bretaigne; ny ne peulvent, sans danger de mort, l'aller demander.

Du costé d'Escoce, Sire, il s'entend que, le XVe de ce moys, se debvoit faire l'assemblée de la noblesse du pays à Lillebourg pour créer ung nouveau régent, et pour pourvoir à la seureté du petit Prince, mais l'on n'espère guières que la paix puisse réuscyr au bout des deux moys de l'abstinence.

Fleximgues monstre de se vouloir opiniastrer, car l'on y faict une extrême dilligence de se bien fortiffier, et le capitaine Morguen, avec une compagnie d'angloys, y est enfin demeuré. Le prince d'Orange est encores en Olande, et ung sien agent est tousjours par deçà. L'on m'a adverty que le comte de Montgommery doibt bientost venir secrettement en cette ville. Je mettray peyne de l'observer. J'entendz que ceulx de la Rochelle, qui sont icy, ont esté en ceste court; et, à dire vray, Sire, la responce, que ceste princesse m'a faicte touchant l'opinyastreté des dicts de la Rochelle, ne me contante assez. Ceulx cy mandent pour toute provision en Irlande trente mille escus pour résister aulx saulvages. Sur ce, etc.

Ce XXIIIe jour de novembre 1572.

CCLXXXVIIe DÉPESCHE

--du XXIXe jour de novembre 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par Joz, mon secrettère._)

Défiances inspirées aux Anglais par la légation du cardinal Orsini et par les armemens faits en France.--Résolution prise par Élisabeth de maintenir l'alliance avec le roi, et néanmoins de rechercher l'alliance d'Espagne, de s'unir aux princes protestans d'Allemagne, et de soutenir les mécontens de France.--Affaires d'Écosse.--Méfiances témoignées contre l'ambassadeur par les français réfugiés en Angleterre.--Assurance qu'il leur donne au nom du roi qu'ils peuvent en toute sûreté rentrer en France.--Arrivée de Mr de Mauvissière.

AU ROY.

Sire, après que j'eus parlé à la Royne d'Angleterre, le XVIIe de ce moys, et que j'eus baillé par escript à ceulx de son conseil ce que je luy avoys dict, ung des gens de Mr de Walsingam leur arriva, le jour d'après; de la dépesche duquel il semble que la jalousie et la deffiance ayt augmenté à la dicte Dame et à eulx, touchant la légation du cardinal Ursin, et touchant quelques levées de Suisses qu'on leur a mandé que Vostre Majesté faict desjà marcher, creignant que ce soit contre leur religion, et nomméement contre l'estat et repos de ce royaulme, en faveur de la Royne d'Escoce, dont se sont assemblés plusieurs foys pour dellibérer de leurz affères. Et j'entendz qu'après les avoyr bien débattus, ilz se sont résolus à quatre poinctz: l'ung, d'observer, de la part de leur Mestresse, le traicté que naguyères elle a faict avec Vostre Majesté, sans toutesfoys y mettre grand fiance; le segond, d'estreindre l'accord avec le Roy d'Espaigne; le troysiesme, de faire une prompte et bien ample dépesche en Allemaigne; et le quatriesme, de se prévaloir, si elle peut, de voz subjectz malcontantz, qui sont par deçà, au cas qu'elle et eux ne puissent voyr plus cler dedans voz entreprinses qu'ilz ne font.

Dont, du premier, j'ay desjà assez souvent escript à Vostre Majesté ce que la dicte Dame et les siens m'en ont respondu, toutes les foys que je leur en ay parlé; et, quand aux aultres troys, j'ay fait un mémoire[11] à part de tout ce que, jusques à ceste heure, il m'en est venu en cognoissance; dont je n'auray à vous dire icy davantage, Sire, sinon que ceulx cy ne layssent cepandant d'encourager le prince d'Orange à la poursuyte de son entreprinse, et luy donner grande espérance qu'il sera assisté, bien qu'ilz se soyent accordés avecques luy de retirer ce qui restoit d'anglois à Fleximgues, qui achèveront d'arriver ceste sepmayne; et pressent, le plus qu'ilz peuvent, les choses d'Escosse pour les faire réuscyr à leur intention; en quoy, pour y surmonter les difficultez qui s'y trouvent, l'on m'a adverty qu'ilz dépêchent une bonne somme de deniers au Sr de Quillegreu, affin de faire tomber la régence et le gouvernement du Prince ez meins de ceulx qu'il recognoistra dévotz à l'Angleterre; et qu'il a charge de praticquer la dicte régence pour le comte d'Arguil, et la garde du Prince pour le comte de Morthon. En quoy est fort à creindre, si le dict d'Arguil prent le dict party, qu'il n'y mène le duc son oncle, et ses enfans, et que le comte de Honteley demeure seul, de toutz les grandz, pour le party de la Royne d'Escoce; et, si le susdict de Morthon a le Prince en ses meins, qu'il ne le livre aulx Angloys, aussy bien comme il leur a vendu le comte de Nortomberland.

[11] Ce mémoire n'a pas été transcrit sur les registres de l'ambassadeur.

Je sçay bien que, pour encores, les choses n'y vont du tout ainsy que ceulx cy voudroient, et n'y espèrent guyères la paix, au bout de l'abstinence; tant y a que leur argent y pourra faire beaucoup incliner les choses à leur desir, et y en employent de tant plus volontiers qu'ilz ont descouvert que l'entreprinse, que les saulvages d'Irlande ont cuydé exécuter sur Dublin, Corc et aultres places de la Palissade, a esté tramée par le comte de Honteley. Dont, en ce conseil, a esté dict que la Royne d'Escoce, de laquelle il se porte lieutenant au North, y avoit besoigné, et que, tant qu'elle vivra, ces troys royaulmes, d'Angleterre, d'Escoce et d'Irlande, ne seront jamais en paix, qui est ung trêt pour remettre ceste pouvre princesse en grand danger; de laquelle j'ay heu deux lettres du premier de ce moys, que milord trézorier m'a envoyées, le XXIIe, toutes ouvertes; et encores il a fallu que je les luy aye prestées pour en communiquer quelques poinctz à la Royne, sa Mestresse.

J'avoys prié monsieur le Vidame de Chartres et le jeune Pardaillan, et le Sr Du Plessis, et quelques aultres françoys, de ceulx qui sont fuitifz, de venir prendre leur dîner en mon logis, affin de leur faire entendre l'intention de Vostre Majesté; mais, pour creinte qu'ilz ne donnassent quelque souspeçon d'eux aux Angloys, s'ilz y venoient, et pour quelque opinyon, qu'on a imprimé au dict vidame, que Vostre Majesté le vouloit faire tuer, fût par poyson ou aultrement, ilz se sont toutz excusez, ormis le jeune Pardaillan, lequel à grande difficulté a voulu manger une foys avecques moy; et par luy j'ay mandé à toutz les aultres que vostre desir est, Sire, qu'ilz se retirent en leurs maisons, et que vous leur promettés, sur vostre honneur, qu'il ne leur y sera faict ny mal, ny déplaysir; et si, pour prendre plus grande seureté de cella, ilz vouloient envoyer ung d'entre eulx vers Vostre Majesté, que je l'accompaignerois de mes lettres. Sur quoy, au bout de deux jours, ainsy que les dicts vidames et de Pardaillan alloient trouver ceste princesse à Hamptoncourt, ils me sont venus, en passant, tenir le propos que je metz à l'instruction de ce porteur[12], affin de tenir ceste lettre tant plus briefve. Et adjouxteray seulement à icelle que je sentz bien qu'on uze de toutz les artiffices et persuasions qu'on peut pour retirer, peu à peu, ceste princesse de l'opinyon qu'elle s'estoit imprimée de vouloir establir une privée amityé, et une fort estroicte intelligence avec Voz Majestez Très Chrestiennes et avec vostre couronne: dont je seray bien fort ayse qu'en la faysant vostre commère, vous la confirmiez en son premier bon propos; et croy que difficillement la pourra l'on du tout tirer à l'aultre party, tant je l'ay une fois vue très fermement résolue de suyvre du tout le vostre. Sur ce, etc. Ce XXIXe jour de novembre 1572.

[12] Cette pièce n'a pas été transcrite sur les registres de l'ambassadeur.

Ainsy que ce porteur montoit à cheval, Mr de Mauvissière est arrivé. Je n'ay layssé pour cella de le faire partir.

CCLXXXVIIIe DÉPESCHE

--du IIIIe jour de décembre 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)

Audience accordée à l'ambassadeur et à Mr de Mauvissière.--Demande officielle faite à Élisabeth de tenir la fille du roi sur les fonts de baptême.--Acceptation de la reine.--Embarras qu'elle témoigne pour envoyer, à cette occasion, un ambassadeur en France, de peur qu'il ne soit massacré.--Nouvelle proposition du mariage.--Difficulté opposée par la reine à la reprise de cette négociation.--Froide réception faite par les seigneurs du conseil à l'ambassadeur et à Mr de Mauvissière.

AU ROY.