Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Cinquième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575

Part 15

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Elle m'a respondu que, quand à ceulx de Paris, elle me vouloit le tout excuser; mais, quand à ce qui s'estoit depuis ensuivy à Roan et aultres lieux, elle n'y voyoit aulcun lieu d'excuse, mesmes qu'on luy avoit dict que vous aviez envoyé de voz gens de guerre pour faire l'exécution, mais que ceulx de la ville, en estantz advertis, avoient fermé les portes pour y mettre eulx mesmes la mein, affin que le butin ne leur eschapât; que, pour le regard d'observer bien l'amityé, elle n'avoit chose au monde en plus grande affection que de se porter droictement pour très constante amye et perpétuelle confédérée à Vostre Majesté, si, de vostre costé, Sire, vous vous vouliez monstrer vers elle prince non indigne d'avoir des perdurables amys, et très fermes confédérez; et qu'elle avoit des advertissementz, de beaucoup de grandz lieux, qui l'admonestoient de se réputer comme desjà toute habandonnée, et qu'il estoit temps qu'elle pourveût en dilligence à ses affères: ce qu'elle feroit, mais non en façon que pour cella elle voulût uzer d'aulcune séparation d'amityé d'avec Vostre Majesté; et que, s'il en advenoit quelqune, elle indubitablement proviendroit de vostre part, et non jamais de la sienne; que, pour le regard de l'entrevue, elle commançoit à doubter assez si Voz Majestez avoient jamais bien desiré le mariage, et qu'aulmoins voyoit elle que vous n'aviez pas suyvy le chemin de bientost l'effectuer, et qu'elle ne pouvoit comprendre par les lettres de son ambassadeur sur quoy Voz Majestez se rétractoient de l'offre de la dicte entrevue, qui en vouliez maintenant rejecter la faute sur vostre ambassadeur; car sçavoit que je ne m'estois pas plus advancé en cella que du contenu de mes lettres, ayant veu l'article qui en parloit, et elle n'en avoit point escript aultrement à son ambassadeur; mais qu'elle jugoit bien que c'estoit pour les accidans survenus, lesquelz rendroient toutes choses, de toutes partz, fort suspectes, comme elle, à la vérité, confessoit que le temps estoit très maulvais et très dangereulx.

Je luy ay réplicqué que, quand au premier poinct, elle debvoit demeurer très fermement persuadée que, si vous n'eussiez esté meu, non seulement de juste mais très nécessayre occasion de laysser faire l'exécution de Paris, que nul, soubz le ciel, s'y fût plus fermement oposé que vous, pour le regret que vous aviez de perdre l'Amiral et les siens, et pour la traverse que cella portoit à quelques aultres voz entreprinses; mais que ce qui avoit despuis succédé à Roan et ailleurs, en l'endroict d'autres que des seulz conspirateurs, il estoit trop cler que tout cella estoit advenu contre vostre intention, ny jamais vous n'aviez envoyé à Roan ung seul de voz gens de guerre, ainsy que la punition, que vous feriez fère, monstreroit à elle et à tout le monde combien cest excès vous avoit dépleu; au regard de vostre amityé, qu'elle ne debvoit nullement doubter que vous ne la luy rendissiez perdurable à jamais, et que ne luy accomplissiez les promesses que luy aviez faictes et jurées par le traicté, et beaucoup davantage, quand son besoing le requerroit, jusques y emploïer tout le moyen et meilleures forces de vostre couronne; et que, de ce poinct et de celluy de Monseigneur le Duc, Voz Majestez me commandiez de l'assurer que vous en desiriez l'effect plus que jamais; et Mon dict Seigneur le Duc mesme m'en faysoit une bien expresse lettre, et que la Royne demeuroit tousjours très résolue de venir à Bouloigne, toutes les foys que la dicte Dame se voudroit approcher à Douvre, pour de là convenir ensemble du jour et lieu de leur entrevue; et qu'à la vérité je pouvois avoir ung peu trop emplyé ce qui m'en avoit esté escript, d'avoir offert qu'elle pourroit accorder de venir en quelque lieu en terre là où seroit advisé; car, à la vérité, ce mot _en terre_, n'estoit dans l'article. Il est vray que, quand je le luy avois monstré, elle et moy avions estimé qu'il se pouvoit interpréter ainsy, et que néantmoins je la supliois que, sellon qu'elle avoit tousjours procédé clèrement et sincèrement en ce propos, ainsy qu'il convenoit entre princes bien unis, et qui cherchoient l'alliance plus estroicte l'ung de l'aultre, qu'elle me voulût dire en quoy elle persévéroit vers le dict propos, et vers l'article où nous en estions demeurés de l'entrevue, et je mettrois peine d'y incliner l'intention de Voz Majestez, aultant qu'il me seroit possible de le fère.

Elle m'a soudein respondu que, sans ce qu'elle avoit desiré d'entendre de voz nouvelles, et satisfère à l'affection que j'avois de la voyr, après sa petite vérolle, qu'elle ne m'eût donné ceste foys audience, se doubtant bien que je ne faudrois de luy parler de ces deux poinctz, et elle ne m'y vouloit ny pouvoit encores respondre jusques à ce qu'elle heût heu une responce qu'elle attandoit d'heure en heure, de son ambassadeur, et l'avoit tousjours attandue depuis Redinc; mais, à cause qu'il estoit malade, il ne la luy avoit encores peu mander; et que, touchant le dict ambassadeur, pour beaucoup de respectz, tant de sa maladie que de l'instance que sa femme faysoit icy, et aussy pour la particullière hayne que la Royne d'Escoce et ses parans luy portoient, elle estoit contraincte de le retirer; et heût bien desiré qu'ung secrettère heût peu satisfaire, pour ung moys ou six sepmaynes, à sa charge; mais, puisque Vostre Majesté ne le trouvoit bon, elle en feroit préparer ung aultre.

J'ay bien donné à cognoistre à la dicte Dame que ses responces, en ce qu'elle y mesloit ung peu de deffiance, et y uzoit de remises, ne pouvoient bien convenir à ce que je desirois pour vostre satisfaction. Néantmoins, voyant que je ne pouvois rapporter, pour ce coup, sinon celle déclaration de sa ferme persévérance en vostre amityé, et aulcunes parolles bien fort honnorables de Monseigneur le Duc, je me suis déporté de tout le reste; mais, pour la fin, je luy ay présenté la lettre que Vostre Majesté luy escripvoit touchant Mr le vidame de Chartres, laquelle elle a lue.

Et m'a respondu que le dict vidame, puisque ne trouviez bon qu'il fût icy, pourroit aller où bon lui sembleroit; mais qu'elle estimoit qu'il ne seroit point conseillé de s'en retourner en France, jusques à ce qu'il veît y pouvoir bien jouyr la seureté et sauvegarde que Vostre Majesté luy promectoit, et qu'elle heût bien pensé qu'en ce temps vous ne luy heussiez voulu refuser une si petite chose que la demeure d'ung de voz subjectz en Angleterre; car pouviez croire qu'il n'y seroit soufert, s'il y praticquoit quelque chose contre vostre intention, et que le dict vidame avoit esté et estoit tenu pour si suspect de ceulx de sa religion qu'elle mesmes estoit advertye de ne s'y fier.

Je me suis rencontré, mècredy dernier, avec les principaulx seigneurs du conseil d'Angleterre, au festin du maire, où ilz m'ont toutz, d'une voix, recommandé deux affères, l'ung du Sr Benedicto Spinola, touchant des laynes acheptées par authorité publicque en ce royaulme et envoyées débiter à Roan, sur lesquelles quelque espagnol luy meut débat, et qu'à ceste heure se recognoistra si Vostre Majesté veut prendre la cause du duc d'Alve contre la Royne, leur Mestresse, ou bien vous monstrer vray amy et confédéré d'elle; et l'autre faict est d'ung pouvre marchand angloys qui a esté fort maltraicté à Roan, à ce qu'il vous plaise luy faire administrer justice contre ceulx qui l'ont otragé et qui luy ont pillé ses biens. Et sur ce, etc.

Ce IIe jour de novembre 1572.

A LA ROYNE.

Madame, suivant vostre lettre, du VIIe du passé, j'ay continué à la Royne d'Angleterre le propos du mariage et celluy de l'entrevue, en la façon que Vostre Majesté verra par le récit que j'en fays à la lettre du Roy, qui n'a esté sans qu'elle ayt montré d'estre encores bien disposée vers ces deux poinctz, et de vouloir fort cognoistre s'il y a, de vostre costé, semblable disposition; car, de toutz les endroitz qu'elle reçoit ou conseil ou advertissement, qui ne vient le plus communément que des Protestans, elle est fort admonestée de prendre bien garde de ne se laysser tromper, et qu'elle doibt croire, puisqu'elle est en mesmes cause que les Huguenotz de France, qu'il y a une mesmes dellibération contre elle, et que la bulle luy doibt estre ung signe pour l'advertir de ne se fier ny à traicté, ny à confédération, ny à promesses, ny à mariage, ny à bonnes chères, ny à propos d'amityé: car tout cella a précédé avec ceulx de la nouvelle religion, qui pourtant n'en ont esté garantis; de sorte qu'elle m'a dict qu'on luy avoit fait sortir en proverbe d'éviter les _nopces gallicques_ comme chose bien dangereuse.

Je luy ay représanté tant de signes et tesmoignages de la vraye intention du Roy et vostre vers elle, et encores de l'affection que Monseigneur le Duc luy porte, (et luy en ay faict voyr quelques articles dans aulcunes de voz lettres), qu'enfin elle m'a faict cognoistre qu'il n'y a que celle grande extrémité qui se poursuit encores en divers lieux de France, et de laquelle se conjecture une déterminée résolution en voz cueurs de vous estre obligés au Pape et à l'Empereur, et au Roy d'Espagne, d'exterminer les Protestans, qui la mect en peyne et la faict tenir en suspens: et puis m'a curieusement demandé d'où procédoit la difficulté que Vostre Majesté faysoit maintenant à l'entrevue.

A quoy je luy ay respondu que je voyois bien que c'estoit à moy de me purger de péché d'autruy, et que je luy voulois dire tout librement qu'il me sembloit que la faute procédoit de deux grandes Roynes; et que, de tant que j'estoys subject et serviteur de l'une, et très affectionné à la grandeur de l'aultre, il falloit que je le portasse paciemment, et qu'à la vérité Vostre Majesté, ne pensant que ce qui estoit advenu à Paris deût estre sinon aprouvé de toutz ceulx à qui vous en fesiez entendre la nécessayre occasion, et l'ayant mandée à elle, vous aviez tousjours continué d'ung mesme trein, comme auparavant, la poursuiyte du dict mariage, et aviez libérallement accordé à son ambassadeur qu'il luy peût escripre bien avant de l'entrevue, et à moy de la luy offrir, et que vous viendriez jusques en l'isle de Gerzé, ce qui m'avoit faict advancer, voyant les incommodités qu'elle alléguoit du dict Gerzé, et pareillement de faire l'entrevue sur mer, de luy dire que Vostre Majesté pourroit, possible, accorder de venir en quelque lieu en terre, avec compagnie modérée, et avec les seuretez à ce requises; mais que elle, de son costé, avoit monstré d'estre si offancée de cest évènement de Paris, et mesmes d'en prendre quelque deffiance de Vostre Majesté, jusques à vous en faire toucher quelque mot bien exprès par son dict ambassadeur; et entendiez, au reste, tant de rapportz de ce qui s'en disoit en ce royaulme, que nul de voz meilleurs serviteurs, ny de ceulx qui aymoient la conservation de Vostre Majesté, vous ozoient conseiller d'azarder vostre personne à passer deçà, jusques à ce qu'eussiez plus grande certitude de l'intention de la dicte Dame.

Sur quoy elle m'a faict plusieurs honnestes excuses de n'avoir ny pensé ny parlé que bien honnorablement du Roy, vostre filz, et de Vous, sur tout ce qui estoit advenu, et qu'elle avoit bien dict ung peu librement quelques choses à moy et non à aultre, qui procédoient de la bonne intention et plus estroicte amityé qui est contractée entre vous; et que mesmes elle avoit faict cognoistre à toutz les siens combien luy déplaysoit qu'on en parlât licencieusement, dont je n'en oyois plus nul propos; et, quand à l'entrevue, qu'elle pensoit bien avoir aultant comprins par l'article qu'elle en avoit veu dans mes lettres, et en celles de son ambassadeur, de la volonté qu'aviez de venir à Douvre, encor que le lieu n'y fût nommé, comme elle en avoit depuis mandé à son ambassadeur; mais que de cella, ny du principal propos du mariage, elle ne m'y respondroit rien plus, pour ceste heure, jusques après la procheyne dépesche de son dict ambassadeur; seulement me prioit de remercyer infinyement Monseigneur le Duc vostre filz, de la bonne souvenance qu'il monstroit avoyr d'elle, par les honnestes propos qu'il m'en escripvoit, (lesquelz, à dire vray, Madame, elle les a fort curieusement leus), et qu'elle ne valoit pas tant qu'il la deût tenir en tel compte, dont ne seroit jamais qu'elle ne s'en sentît obligée à luy, et qu'elle ne luy en recognût, en tout ce qu'elle pourroit, l'obligation.

J'ay depuis parlé au comte de Lestre et à milord de Burgley, et encores au chancellier, desquelz, parce que le langage se rapporte à celluy que la dicte Dame m'a tenu, je ne l'exprime poinct davantage. Et vous diray seulement que toutes choses, à la vérité, monstrent d'estre assez changées, mais non encores tant du tout comme, il ne y a pas ung moys, que je les creignois. Sur ce, etc.

Ce IIe jour de novembre 1572.

CCLXXXIIIe DÉPESCHE

--du IIIIe jour de novembre 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par Dominique Vestin_).

Accouchement de la reine de France.--Naissance d'une fille.--Proposition, faite à Élisabeth d'être sa marraine.--Acceptation d'Élisabeth.

AU ROY.

Sire, ce courrier a esté ung peu retardé en venant icy, à cause du passaige, et, aussytost que j'ay heu la lettre qu'il vous a pleu m'escripre, du XXVIIe du passé, après avoir loué et remercyé Dieu des heureuses couches de la Royne et du commancement de lignée, qu'il luy a pleu vous donner à toutz deux, de ceste belle petite princesse[8], qui vous est née, je me suis mis après à m'enquérir si la Royne d'Angleterre vouldroit bien accepter d'en estre la marraine. Et, pour cest effect, j'ay envoyé le Sr de Vassal devers milord de Burgley pour me conjouyr avecques luy de la bonne nouvelle, et luy dire que, si je pensois que la Royne, sa Mestresse, ayant commencé ceste année de se faire vostre confédérée, desirât aussy de devenir vostre commère, que je suplierois Vostre Majesté de le luy offrir, et que je le priois de m'en mander son advis, car ne me voudrois advancer en cella, et mesmes voudrois bien garder que Vostre Majesté ne s'en advançât, si elle n'avoit fort à gré de l'accepter.

[8] Cette princesse, née le 27 octobre 1572, est morte en 1578, âgée de cinq ans et demi.

Sur quoy il a soubdein respondu qu'il n'ozeroit s'ingérer de me respondre rien là dessus, sans en avoir communicqué avec elle. Dont est allé soubdein parler à sa dicte Mestresse, et puis m'a mandé dire, par le mesmes gentilhomme, que j'avois sagement advisé en ung tel faict de vouloir bien pourvoir, à cause du temps et pour les évènementz naguières passez, qu'il ne fût proposé sinon au commun gré de Vostre Majesté et de sa dicte Mestresse, affin de ne convertir entre vous un acte d'amityé en offance; et qu'il m'assuroit qu'elle acceptera de bon cueur d'estre la marraine, si luy faictes l'honneur de l'en prier, non toutesfoys pour envoyer par dellà ny le comte de Lestre, ny luy, parce qu'elle les réserve toutz deux pour sa perpétuelle conserve, contre les dangers et inconvénientz qui semblent se présenter de beaucoup d'endroictz, mais ce ne sera sans y députer quelque personnage d'honneur et des plus grandz de ce royaulme. De quoy, Sire, je vous ay bien incontinent voulu advertir affin que accomplissiez en cella vostre bonne intention. Et sur ce, etc.

Ce IVe jour de novembre 1572.

CCLXXXIVe DÉPESCHE

--du IXe jour de novembre 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

Intrigues des Espagnols pour détruire l'alliance de la France avec l'Angleterre.--Confiance que commencent à prendre les Anglais dans les assurances du roi.--Départ de la flotte pour Bordeaux.--Nouvelles de la Rochelle où l'on a repris les armes.--Retraite du prince d'Orange des Pays-Bas.--Nouvelles d'Écosse; certitude de la mort du comte de Mar.--Rappel de Walsingham.--Demande par l'ambassadeur de son rappel.

AU ROY.

Sire, les honnestes propoz et les bonnes démonstrations, dont Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, avez uzé en l'endroict de l'ambassadeur d'Angleterre, sur la persévérance de vostre amityé vers la Royne, sa Mestresse, et la confirmation que m'en avez faict donner icy à elle, retiennent encores les choses en ce royaulme si balancées pour vous, que ce qui est advenu contre ceulx de la nouvelle religion, ny les praticques d'Espagne, ne les peulvent encores du tout emporter, non qu'il y ayt faulte d'offres ny de condicions de la part du duc d'Alve, fort advantageuses pour ceulx cy, jusques à offrir de faire tout ce qu'ilz voudront, et de remettre icy ung ambassadeur, encor que la dicte Dame n'en envoye poinct en Espaigne; et Guaras praticque cella avec de si bons présens qu'on m'a assuré qu'il en a faict ung de plus de dix mil escuz à ung personnage seul, qui a quelque authorité en ce royaulme; et il a bien tant faict que les seigneurs de ce conseil ont vacqué plusieurs jours à chercher les moïens comme se raconcillier avec le Roy d'Espaigne, dont le dict Guaras a esté souvant en court, mais, pour ceste foys, il n'a obtenu sinon une segonde provision pour le faict de Fleximgues et pour quelques ourques d'Espaigne, qui naguière ont esté combatues et prinses en mer par ung navyre de guerre angloys qui revenoit de cours. Bien est vray qu'il a rapporté de bonnes parolles et promesses sur toutes ses aultres propositions; et est certein que ceste princesse et les siens avoient desjà prins une si ferme résolution de délaysser toutes aultres intelligences pour fère estat de la vostre seule, et commettre à icelle le repos et la seureté de ce royaulme, qu'ilz ne s'en peulvent si tost départir, et vont discourant et argumentant sur ce qui est naguières advenu; et observent dilligemment ce qui s'y voyt de suyte, affin que, s'ilz peuvent juger par voz déportementz que vostre amityé ne leur soit, à cause de leur religion, du tout suspecte, ilz persévèrent en ce qui est desjà conclu entre Voz Majestez et entre voz deux royaulmes; dont j'entendz qu'ayantz aulcuns des françoys, qui sont icy, voulu taster leur intention, ilz ont trouvé que la dicte Dame et ceulx de son conseil ne sont, pour encores, guyères eschaufés sur les partys et ouvertures qui se pourroient faire de reprandre les armes en France.

Je ne sçay si cella leur durera, et croy bien qu'ilz voudront suyvre l'example de ce qu'ilz verront faire aulx princes protestans d'Allemaigne, et que, si la Rochelle se meintient opinyastre, qu'ilz la voudront favoriser soubz mein, ainsy qu'aux troubles passez. Et suys adverty, de bon lieu, que les dicts princes ont mandé à la dicte Dame qu'elle ne mecte plus en doubte qu'il n'y ayt dellibération faicte et jurée contre elle et contre eulx toutz pour abolir leur dicte religion; et que pourtant elle vueille retenir toute sa navigation dans ses portz affin de l'avoyr preste au besoing, ce qui a de rechef cuydé interrompre le voyage de Bourdeaux pour les vins; mais enfin toute la flotte y est allée.

J'ay heu, à la vérité, beaucoup de doubtes, ces jours passez, entendant qu'on avoit tiré quarante huict chariotz d'armes, de pouldres, et aultres mounitions de guerre, de la Tour de Londres, que ce fût pour en envoyer à la Rochelle, mais j'ay sceu que le tout est allé aux fortz de Portsemmue, et l'isle d'Ouyc, et de Douvre. Il est vray que quelques françoys acheptent bien des armes en ceste ville, mais non encores en si grande quantité qu'il en faille fère cas. Il semble que ceulx de la Rochelle ont mis de leurs habitans dehors, car, puis cinq ou six jours, il en est arrivé icy quelques mesnages qui raportent que le Sr Strossy est allé sommer la ville, et qu'elle ne luy a respondu sinon à coups de canon, dont huict des siens ont esté tués; ce qui semble que ceulx cy ne réprouvent guyères, et mesmes disent qu'ilz sçavent que aulcuns catholicques françoys ont dict qu'ilz seroient très mal advisez de se randre, car aussy bien les tueroit on.

J'entendz que ceste princesse et les siens avoient espéré, ceste année, ung grand effect de l'entreprinse du prince d'Orange ez Pays Bas, et qu'ilz y faysoient estat d'en emporter la Zélande; dont, sur ceste persuasion, laquelle estoit conduicte par ung allemant avec l'assistance d'ung seigneur de ce conseil, elle avoit mandé fournir soixante six mil escus au dict prince en Embourg; et avoit layssé couler envyron quatre mille angloys à Fleximgues, soubz la charge du Sr Homfray Gillebert; et promiz de mettre ses navyres en mer pour empêcher le secours d'Espaigne; mais, voyant que le dict prince se retire comme déconfit, et que les Angloys n'ont esté bien traictez au dict Fleximgues, elle se rétracte de sa libéralité, et retire ses gens, et faict cesser une partie de l'appareil de ses navyres. Il est vray qu'il y a encores icy un solliciteur du dict prince, et quelque ambassadeur du comte Palatin. Je ne sçay enfin qu'est ce qu'ilz obtiendront.

Il semble qu'on ne soit guyères marry en ceste court que la nouvelle qu'on y avoit publiée de la victoyre de Dom Jehan d'Austria en Levant soyt réuscye vayne; mais il y a aultres deux nouvelles qui les fâchent assez: l'une, du décès de l'Empereur, si elle est vraye; et l'aultre, de celluy du prétandu régent d'Escoce[9]. Et creins bien, si le dict prétandu régent est mort de poyson, ainsy qu'on l'a dict, ou bien de quelque aultre violence, qu'on n'en traicte plus mal la pauvre Royne d'Escoce. Je viens d'estre adverty que ceste princesse a accordé son congé au Sr de Walsingam, et que le sire Jehan Caro s'apreste pour luy aller succéder, dedans ung moys ou six sepmaynes. Je m'enquerray dilligemment du dict Sr Caro; et vous suplie très humblement, Sire, me vouloir de mesmes retirer; car, oultre que j'ay doublé icy le temps, encores ne doibt vouloir Vostre Majesté laysser l'advantage à la Royne d'Angleterre qu'elle ayt plus de soing de son ambassadeur que vous du vostre, ny que le Sr de Walsingam soit en meilleur concept vers elle, que moy vers Vostre Majesté. Sur ce, etc.

[9] La nouvelle du décès de l'empereur Maximilien II était fausse.--Le comte de Mar était mort le 29 octobre 1572 à Stirling, après une indisposition subite survenue à la suite d'une visite qu'il avait faite au comte de Morton à Dalkeith. La nouvelle de sa mort, déjà donnée dans la lettre du 18 septembre, se rapportait probablement à l'accident de Dalkeith.

Ce IXe jour de novembre 1572.

CCLXXXVe DÉPESCHE

--du XVe jour de novembre 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)

Lettre du roi d'Espagne à la reine d'Angleterre.--Négociation des Espagnols.--Sollicitations des protestans de France pour obtenir des secours afin de reprendre les armes.--Nouvelles d'Écosse.

AU ROY.