Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Cinquième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575

Part 14

Chapter 143,870 wordsPublic domain

Sire, après que les troys seigneurs, avec lesquelz j'ay heu ceste foys à négocier sur la dépesche de Vostre Majesté, du XXIIe du passé, ont heu rapporté à leur Mestresse les choses que je leur avoys dictes, et qu'elle a heu longuement conféré là dessus avecques eulx, ilz se sont, avec tout le reste du conseil, plusieurs foys assemblés pour dellibérer comme l'on auroit à m'y respondre. Et enfin ilz m'ont mandé par ung des miens ce que Vostre Majesté verra en cest aultre escript, séparé, lequel luy mesmes, en leur présence, a recueilly, ainsy mot à mot, comme ilz le luy ont dict, qui monstre bien, Sire, qu'ilz mettent grand peyne de faire devenir ceste princesse fort ombrageuse et deffiante de tout ce qui leur est maintenant proposé de vostre part. Et, de tant qu'ilz y explicquent ouvertement leurs conceptions, je n'ay que y adjouxter, sinon qu'il me semble, Sire, qu'encores qu'ilz se monstrent bien farouches, si ont ilz grand plésir, pendant que l'intention du Roy d'Espaigne ne leur est encores bien cognue, de voyr que la vostre tend à persévérer vers eulx; en quoy, encor que tout ce dont ilz uzent à ceste heure vers vous, ne soit, à mon advis, que pour vous entretenir affin de gaigner le temps, si se peut il fère que le dict temps et les bons déportemens, dont vous et voz subjectz uzerez cepandant vers eulx, leur apprendra de ne se debvoir point départir d'avecques vous, et de n'espérer jamais trouver si bonne addresse vers le Roy d'Espaigne comme vers Vostre Majesté; qui est ce en quoy je travaille le plus maintenant, par toutz les moyens et démonstrations et communicquation de voz lettres, qu'il m'est possible de le faire, affin mesmement que les agentz du dict Roy d'Espaigne ne se prévaillent trop icy des choses advenues en France; qui, à la vérité, s'esforcent de les interpréter fort mal pour advancer leurs affères et traverser d'aultant ceulx de Vostre Majesté; car, sans cella, je ne mettroys la peyne de radoulcir tant les Angloys comme je fay; qui se monstrent si extrêmes que souvant ilz me font honte des choses qu'ilz me disent. J'eusse espéré pouvoir tirer quelque chose de plus gracieulx de ceste princesse, si je luy eusse faict voyr la bonne lettre de Vostre Majesté, que je n'ay pas faict de ceulx de son conseil. Tant y a qu'ilz ont meurement dellibéré leur responce; et leur Mestresse l'a aprouvée.

Guaras et Sanvictores, qui sont espaignolz, et le cavalier Geraldy qui est icy pour le roy de Portugal, sont beaucoup mieulx ouys, et plus favorablement receus en ceste court qu'ilz ne souloient. Icelluy Guaras a grande espérance de faire retirer toutz les angloys qui sont à Fleximgues et en Flandres, et qu'il remettra en bon trein l'accord des différendz et de l'entrecours des Pays Bas, bien que freschement soient arrivés aulcuns bourgois du dict Fleximgues et de Holande, qui font tenir ceste dellibération en quelque suspens. Les princes protestans ont aussy envoyé secrettement ung personnage de qualité qui ne se montre point, duquel je n'ay encores aprins le nom. Il négocie souvant avec quatre de ce conseil, et semble qu'il obtiendra quelque provision de deniers.

Ung bourgoys de la Rochelle, nommé Duret, est icy, lequel, encor qu'il monstre d'y estre venu pour le faict de marchandise, si a il, et ung Bobineau qui est aussy de la Rochelle, esté quelques jours à Vindezor. J'entendz qu'on a dépesché incontinent ung vaysseau angloys au dict lieu de la Rochelle pour aller voyr comme les choses s'y passent; car il s'en parle icy diversement. Et c'est de ce costé là, Sire, que je ne puys cesser de vous suplier très humblement qu'il vous playse en quelque façon y pourvoir, le plus promptement qu'il vous sera possible: car, voyant que ceulx cy sont fort dégoustés de la France, et que, toutz les jours, ilz tiennent plusieurs heures, soyr et matin, très estroictement le conseil; et qu'ilz ont mandé force capitaynes et mariniers, et préparent de mettre dix grandz navyres dehors pour les tenir à Porsemue, je ne puis avoir sinon bien suspecte ceste leur grand deffiance, et creindre que, pour s'en rasseurer, ilz vueillent fomenter en ce qu'ilz pourront les troubles dans vostre royaulme; et ne fay doubte qu'ilz ne recherchent le comte de Montgommery par le moyen de son beau frère, qui est voysin du dict Portsemmue, et pareillement le cappitaine Sores, auquel a esté desjà ordonné ung logis pour luy et sa famille à Hamptonne.

Je sentz bien aussy qu'ilz font de grandes dellibérations sur l'Escoce pour y suprimer du tout l'authorité de la Royne d'Escoce, et y relever celle du prétandu régent, et pour parachever icy, s'ilz peuvent, la ruyne de la dicte Dame à ce prochein parlement; lequel, à ce que j'entendz, ilz veulent rouvrir le lendemain de la Toutz Sainctz pour ce seul effect, qui ne sera sans que la pouvre princesse ayt grand besoing de vostre faveur; et néantmoins je creins assez qu'elle ne luy sera de si seur refuge comme elle luy a esté jusques icy. Il a esté dépesché, coup sur coup, troys courriers à Barvic pour les choses du dict pays, sans qu'on m'ayt faict part de rien, et n'ay nulles lettres de dellà depuis le VIIIe de septembre; tant y a que quelqu'ung m'a dict que les seigneurs du pays ont prins ung expédiant d'accord d'entre eulx, et que l'ung party s'est uny avecques l'aultre, et toutz deux avecques les Anglois pour se munir et pourvoir contre l'aparance, que les choses de France leur font creindre, qu'il y ayt entreprinse faicte pour exterminer de toutz pointz leur religion; et que Mr Du Croc et son beau filz, et monsieur de Vérac, seront icy le XXe ou XXIIe de ce moys, estantz desjà arrivés à Barvic. Ce que je mettray peyne de sçavoir mieulx au vray.

Mr le vidame de Chartres, ayant trouvé ung des miens à Windesor, est venu parler à luy, et luy a dict que, nonobstant l'exécution de Paris, il avoit une foys résolu de se tenir en sa mayson soubz la sauvegarde que Vostre Majesté luy avoit envoyée, mais que depuis il fut adverty que le Sr de Saint Légier venoit avecques forces pour le surprendre, ce qui l'a contreinct de passer deçà, et qu'il me viendroit voyr; dont vous suplie très humblement, Sire, me commander comme j'auray à uzer vers luy et vers toutz ceulx de la nouvelle religion qui ont passé deçà, qui s'adressent à moy. Et sur ce, etc.

Ce XVIIIe jour d'octobre 1572.

A LA ROYNE.

Madame, j'eusse espéré une meilleure responce de la Royne d'Angleterre si j'eusse parlé à elle, que non de l'avoir heue ainsy par l'entremise de ceulx de son conseil. Il est vray que tout ce qu'on m'a dict ceste foys n'est qu'en attandant ce que le Roy et Vostre Majesté aurez advisé sur ma dépesche, du XXIXe du passé, et sur ce que, conforme à icelle, Mr de Walsingam vous aura dict davantage; dont m'assurant que Voz Majestez y auront prins une bonne et vertueuse résolution, je ne m'advanceray de rien vers eulx jusques à voz premières lettres et voz procheins commandementz. Mais sur ce, Madame, que Vostre Majesté avoit trouvé ung peu estrange que j'eusse offert l'entrevue à Douvre, et qu'il ne vous souvenoit de me l'avoir ainsy expressément mandé, je vous suplie très humblement de considérer que, ayant la Royne d'Angleterre jetté bien loing de faire la dicte entrevue sur mer, jusques à me dire que ses conseillers estimoient qu'on se mocquât d'elle, de l'avoir mis en avant; et luy ayant respondu que vous n'aviez pensé qu'elle le deût trouver maulvès, à cause qu'elle a ung équippage de mer si beau et si bon, qu'il ne luy pouvoit revenir qu'à plésir et commodicté de s'en servir à cest honnorable effect; et néantmoins que, sur ce que Mr de Vualsingam vous en avoit depuis remonstré, vous luy aviez promis d'escripre à la dicte Dame que vous n'estiez trop escrupuleuse, et que vous seriez contante que ce fût là où seroit advisé, dont estimiez qu'il seroit bien à propos, pour l'une et pour l'aultre, de choisir à cest effect l'isle de Gerzé ou de Grènezé; et m'ayant la dicte Dame rejecté cella aussy loing que le premier, me disant qu'elle ne voyoit nul lieu plus à propos que Douvre, mais qu'elle ne pensoit pas que nul de ses conseillers en peût estre maintenant d'advis; et que mesmes il y avoit bien à regarder comme recepvoir et traicter une si grande Royne et ung si grand trein comme celluy que Vostre Majesté admèneroit, je ne peus faire de moins, voyant toutz aultres expédiantz rejectés, que de luy dire que, veu ce qu'aviez promis à Mr de Walsingam d'escripre, Vostre Majesté pourroit accorder de venir en quelque lieu en terre qui seroit advisé, sans expéciffier nullement Douvre, et avec compagnie modérée, et avec les seurtés telles, comme il convenoit à la personne d'une si grande princesse. En quoy je n'estime pas, Madame, m'estre advancé en cella de luy offrir davantage que ne pourtoient les lettres du Roy et vostre, du XIIe de septambre, et si, ay tousjours réservé, plus que n'est en icelles, les seuretés que vouldrés demander, n'ayant jamais accordé du dict lieu de Douvre, ny aussy je ne l'ay pas contredict; car je vous puis asseurer, Madame, qu'il n'y a nul aultre lieu si commode que celluy là, et ne voy point, si vous le débatez, qu'il en faille parler de nul aultre.

Tant y a que les choses n'en sont encores si près, et si, se représantent, de jour en jour, tant de nouveaulx escrupules devant mes yeulx, sur la dicte entrevue, pour le regard de Vostre Majesté, que je ne l'oze aulcunement solliciter, non que je y cognoisse aulcun apparant danger; mais il y pourroit intervenir ou parolle ou démonstration de quelque anglois, en l'endroit de quelqu'un des vostres, sur l'émotion de Paris, que je le voudrois, puis après, avoir rachepté avecques la vie, joinct que nous sommes si procheins de l'yver que la mer commancera de devenir bientost bien fâcheuse. Et je desirerois bien aussy, Madame, avant cella, que quelque principal personnage de ce costé fût envoyé visiter la Royne, vostre belle fille, en ses premières couches, affin qu'il se fût ung peu prins plus de confidence entre ces deux royaulmes qu'il semble n'en y avoir meintenant, vous supliant au surplus, Madame, le plus humblement qu'il m'est possible, que si à Mr de Walsingam est permis de venir par deçà, sellon que ceulx cy y incistent, qu'il vous plaise m'octroïer d'aller trouver Voz Majestez; car, oultre qu'ilz ne doibvent gaigner cest advantage sur le Roy, je serois, et toutz les papiers de ceste négociation, en danger: et m'y seroit à tout coup fait quelque trêt qui seroit contre la dignité de vostre couronne; bien que j'ay à me louer infinyement des honnestes faveurs que j'y reçoys de ceste princesse, et de la modeste façon dont ceulx de son conseil et toute la noblesse de ce royaulme m'y uze. Néantmoins je retourne vous suplier très humblement, Madame, qu'ayant esté quatre ans toutz completz au continuel service de ceste charge, non sans du travail beaucoup, qui m'a infinyement envielly, il vous playse meintenant prendre tant de pitié de moy que de me vouloir révoquer, sellon que Vostre Majesté sçait qu'il n'y a gentilhomme, au service de Voz Majestez, qui plus ayt besoing de s'aller reposer, et pourvoir à sa pouvreté et nécessité que moy. Sur ce, etc.

Ce XVIIIe jour d'octobre 1572.

CCLXXXIe DÉPESCHE

--du XXIIe jour d'octobre 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

Nouvelle des massacres de Bretagne.--Craintes témoignées par les marchands anglais qui se disposent à se rendre à Bordeaux.--Défiances continuelles des Anglais sur toutes les négociations de l'ambassadeur.--Retour de MMrs Du Croc et de Vérac venant d'Écosse, où ils ont conclu une nouvelle suspension d'armes.--Bon accueil fait par les habitans de la Rochelle à Mr de Biron.--Assurance donnée par Mr de La Meilleraie qu'il promet toute protection, dans son gouvernement de Normandie, aux protestans fugitifs.--Effet produit en Écosse par la nouvelle des massacres de Paris.

AU ROY.

Sire, estant la flote des navyres preste à partir pour Bourdeaulx, les marchandz de Londres ont heu quelque advis que les gallères avoient de rechef prins des vaysseaulx angloys qui alloient celle routte, et que pareillement il en avoit esté déprédé quelques ungs sur la coste de Bretaigne, et que, au dict pays de Bretaigne, s'estoit ensuivye une semblable exécution sur ceulx de la nouvelle religion comme à Roan; dont sont tournés les dicts marchandz s'excuser aulx seigneurs de ce conseil du dict voyage, alléguans qu'encor que l'intention de Vostre Majesté soit qu'ilz soient bien traictez en vostre royaulme, que néantmoins il se voit si peu d'obéyssance en vos subjectz qu'il est très dangereulx de se commettre à leur discrétion. Sur quoy, iceulx seigneurs du conseil leur ont faict plusieurs honnestes remonstrances pour les rasseurer, et leur ont monstré vostre édict que je leur avoys baillé imprimé, et leur ont faict entendre ce que, d'abondant, il vous avoit pleu m'escripre à ce propos, et ont tant faict que la dicte flote part résoluement ceste sepmayne; mais ce n'est sans estre venu, quasy chacun vaysseau, prendre nouvelle seureté de moy, et mes lettres de saufconduict. Dont vous suplie très humblement, Sire, qu'il vous playse faire en sorte qu'ilz ne reçoivent poinct de mal, et que là dessus soit refreschy le commandement, à vostre armée de mer, de servir plustost de conserve que de dommage aux dictz Angloys, et que, à Bourdeaulx, ilz les veuillent bien recepvoir, et leur y fère le bon traictement qu'on avoit accoustumé.

Mr de La Melleraye et Mr de Sigoignes m'ont envoyé des pleinctes pour aulcunes déprédations qui ont naguières esté faictes, en ceste mer estroicte, sur voz subjectz, et sur l'empêchement qu'aulcuns vaysseaulx, équippés en guerre, donnoient à la pescherie de l'aranc. Sur quoy, je leur ay incontinent envoyé une commision de la Royne d'Angleterre pour deffandre à toutz ses vaysseaulx de ne troubler la dicte pescherie; et, quand aux prinses, elle a fait commander aux juges de son admiraulté d'y pourvoir: et ainsy je vays gaygnant, peu à peu, tout ce que je puis vers eulx, mais leur deffiance est si grande qu'ilz croyent que tout ce que je leur dis de vostre part est pour les surprendre et tromper.

Mr Du Croc et le Sr de Vérac sont arrivés, et sont allés prendre congé de la Royne d'Angleterre à Windesor. Il leur a semblé, après avoir procuré la prorogation de l'abstinence pour aultres deux moys, que leur demeure par dellà seroit plus dommageable que utille à vostre service, dont s'en sont venus, et le Sr de Quillegreu y est encores demeuré, qui inciste fermement à la paix; mais c'est en réduysant l'ung et l'aultre party à l'obéyssance du prétandu régent, et toutz deux à la mutuelle deffence avec les Anglois de leur commune religion. Le dict Sr Du Croc espère partir d'icy, dans ung jour ou deux, pour vous aller donner bon compte de toutes les choses de dellà.

Vendredy au soyr, arriva nouvelles au change royal de ceste ville comme Mr de Biron avoit esté receu à la Rochelle, et que la dicte ville persévéroit de tout poinct en vostre obéyssance; ce que je cognois estre de grand moment, et que cella amortira bien fort, s'il est ainsy, toutes les imaginations que les Angloys pourroient avoyr d'entreprendre quelque chose par dellà.

Le dict Sr de La Melleraye m'a mandé de faire entendre à ceulx de la nouvelle religion, qui sont de son gouvernement, qui ont fouy, de s'en retourner en leurs maysons, soubz le commandement que toutz les gouverneurs ont de les tenir en la plus grande saulvegarde que faire se pourra; dont ay donné passeport à quelqung d'entre eulx, pour aller jusques à Roan voyr quel il y faict pour eulx; mais ilz ne s'y ozent fier pour encores.

Les agentz du duc d'Alve sont, à ceste heure, si ordinayres en ceste court que quasy ilz n'en bougent. L'on m'a dict qu'ilz ont faict dépescher deux personnages à Fleximgues pour aller retirer les angloys qui y sont, et que tant plus facillement ilz ont obtenu cella, quand on a rapporté icy que Vostre Majesté avoit faict mettre en pièces ceulx qui estoient sortis par composition de Montz[7]. J'entendray plus au vray comme il va de toutes ces choses affin de m'y comporter sellon qu'elles seront vrayes. Et sur ce, etc.

[7] Voir la lettre de Walsingham à Smith en date du 8 octobre 1572, dans laquelle il annonce que les 800 hommes sortis de Mons avaient été passés au fil de l'épée pour faire plaisir au roi d'Espagne. 209e _lettre_.

Ce XXIIe jour d'octobre 1572.

A LA ROYNE.

Madame, attendant ce qu'il vous plerra me commander sur les deux responces de la Royne d'Angleterre et des seigneurs de son conseil, que je vous ay envoyés le XXIXe du passé, et le XVIIIe d'estuy cy, je n'entreray en nulle plus grande négociation avec elle ny avec eulx; et seulement j'yray les entretenant en la meilleure opinion que je pourray pour les faire tousjours bien espérer de votre amityé. Mr Du Croc n'a pas trouvé que le Sr de Quillegreu luy ayt esté meilleur adjoinct qu'estoit le Sr de Drury; car a dict, soubz mein, aulcunes choses assez peu convenables à l'amityé d'entre la France et l'Angleterre; et s'est soubdein veue une semblable mutation de volontés par dellà, à cause de l'exécution de l'Admiral et des siens, comme je l'ay expérimantée en ce royaulme. Il y a plusieurs jours que je n'ay rien sceu de la Royne d'Escoce, sinon qu'on dict qu'elle est fort resserrée et fort rudement traictée. Il me viendra, possible, bientost quelque moyen de sçavoir de ses nouvelles, et je ne fauldray de vous en advertir incontinent. Sur ce, etc. Ce XXIIe jour d'octobre 1572.

CCLXXXIIe DÉPESCHE

--du IIe jour de novembre 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Sabran._)

Audience.--Négociation du mariage.--Déclaration d'Élisabeth sur les massacres de France.--Désaveu fait au nom du roi de toutes les exécutions qui ont eu lieu ailleurs qu'à Paris.--Refus de la reine de s'expliquer sur la demande d'une entrevue autre part qu'à Douvres.--Son dessein de rappeler Walsingham.--Regret qu'elle éprouve de ce que le roi ne veut pas permettre au vidame de Chartres de rester en Angleterre.--Détails particuliers de l'audience.--Ferme opinion d'Élisabeth qu'une ligue est formée pour l'extermination des protestans.--Motifs qui ont dû empêcher la reine-mère d'accepter l'entrevue à Douvres.

AU ROY.

Sire, j'ay esté, depuis quatre jours en çà, devers la Royne d'Angleterre, pour l'occasion de voz lettres du VIIe du passé, mais, premier qu'elle m'ayt layssé entrer en nul des propos d'icelles, elle m'a voulu rendre plusieurs grandz mercys du soing que j'avoys heu d'elle pendant sa dernière maladye de la petite vérolle; et que, si elle n'eût heu l'estomac fâché, l'aultre foys que j'estois à Windezor, à cause qu'elle avoit prins ung peu de mitridat, elle m'eût permis de la voyr affin de pouvoir donner à Voz Majestez meilleur compte de son mal; et qu'elle croyoit bien que, quand Monseigneur le Duc l'entendit, qu'il desira qu'elle en heût beaucoup au visage affin de ne s'entrereprocher rien plus l'ung à l'aultre.

Je luy ay respondu que Voz Majestez, et Monseigneur le Duc, et toutz ceulx de vostre couronne, desiriez parfaictement la conservation de ses excellantes qualités, et aussy bien de celles qui convenoient à sa beauté comme de celles qui ornoient sa grandeur, et que vous auriez grand plésir d'entendre, par mes premières, qu'elle en fût si parfaictement bien guérye qu'il n'en restât ung seul vestige au visage; et que, de ma part, je me resjouyssois non guyères moins de l'accidant que de la guérison, car c'estoit une espèce de maladie qui monstroit que la jeunesse n'estoit encore passée, ny preste à passer de longtemps, et qu'elle n'avoit jamais esté en meilleure disposition d'estre maryée, ny de devenir bientost grosse, si elle avoit ung mary, que maintenant; et que pourtant elle ne voulût plus retarder à elle mesmes le grand bien et contantement qui luy viendroit de la résolution du propos de Monseigneur le Duc.

Elle, en soubsriant, m'a dict qu'elle ne s'attendoit pas que je luy deusse parler à ceste heure d'ung tel faict, mais plustost des couches de la Royne Très Chrestienne, car desjà les nouvelles estoient à Londres qu'elle avoit heu ung beau filz, et elle prioit Dieu qu'il fût ainsy; mais, de tant qu'elle s'assuroit bien que la certitude n'en pouvoit estre encores arrivée après le dernier courrier qui en estoit venu, lequel n'en parloit poinct, elle me vouloit demander de vostre bon portement et santé, et qu'est ce que, par voz dernières dépesches, j'avois apprins de l'estat des choses de France.

Je luy ay racompté aulcunes petites particullaritez, et icelles faictes quadrer à ung fort apparant repos, qui de toutz costés semble s'establir bien et bientost en vostre royaulme; et puis, suis venu à luy dire qu'ayant Mr de Walsingam monstré, au commancement de ce moys, qu'il desiroit avoir audience, et que néantmoins, à cause d'une sienne indisposition, il n'y pouvoit venir, Vostre Majesté avoit depputé Mr Brullard, vostre secrettère des commandementz, et Mr de Mauvissière pour aller parler à luy; ausquelz il avoit faict entendre en mesmes motz la mesmes responce qu'elle m'avoit faicte à Redinc, touchant l'occasion de la mort de l'Amiral et des siens, et touchant la continuation de l'amytié, et touchant l'entrevue. Sur lesquelz troys poinctz Vostre Majesté me commandoit de luy dire de nouveau ce que fort expressément je luy ay récité, de toutz les poinctz de vostre dicte lettre, en la forme qu'ilz y sont contenus; qui n'est besoing de les répéter icy. Et ay curieusement observé comme elle les prendroit et qu'est ce qu'elle m'y respondroit.

Sur quoy, quand au premier, elle m'a uzé des termes qui s'ensuyvent:--«Que la mort de l'Amiral et des siens luy touchoit si peu qu'elle n'y considéroit que le seul intérest qui en pouvoit tomber sur voz affères et sur vostre réputation; bien est vray qu'elle creignoit que provoquissiez l'yre de Dieu, en luy faysant voyr dans le cueur, et par voz œuvres, et en vostre forme de régner, que vous voulez que l'ommicide en vostre royaulme ne soit point réputé péché, comme si vouliez corriger et vous oposer au décalogue de ses commandementz, et en oster les meurtres, ne recognoissant que aulx mesmes princes il n'est licite de tuer ny faire tuer, sinon en deux cas seulement: l'ung, de guerre légitime; et l'aultre, pour l'exécution de justice à punir les crimes, et que nulz aultres, sinon les seulz princes et magistratz souverains ont authorité de mort; et que tant plus vous différiez de faire publier le procès de l'Amiral, tant plus layssiez vous, pour ce regard, quelque chose de vostre estimation en suspens, et qu'elle retenoit bien ce qu'on luy en avoit escript de divers lieux; dont, si elle avoit aultant d'authorité sur vous, comme elle avoit de bonne affection vers vous, elle vous feroit une réprimande pour vous apprandre de ne vous porter, une aultre foys, tant de préjudice, comme vous aviez fait ceste cy.»

Je luy ay réplicqué plusieurs choses, et l'ay suplié de les vouloir bien examiner par la règle de ce qu'elle mesmes feroit contre ceulx de ses subjectz qui, au bout d'une si horrible guerre, comme ceulx cy ont mené en vostre royaulme, l'espace de douze ans, se prépareroient de rechef contre la mesmes personne et la vye d'elle, et la subversion de son estat.