Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Cinquième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575

Part 11

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Je luy continueray le propos de la conjuration, naguières dressée contre Vostre Majesté et contre la Royne, vostre mère, et contre Messeigneurs voz frères, et que vous rendez infinyes grâces à Dieu de vous avoir toutz préservés de l'instant péril où avez esté de voz vyes, regrettant néantmoins, de tout vostre cueur, que la sédition, qui a esté suscitée à cause de cella, tant à Paris que ez aultres endroictz de vostre royaulme, où la nouvelle en est allée, ayt passé plus avant que contre les seuls conspirateurs; et toutesfoys que vous aviez mis bon ordre de la faire bientost cesser; et avez envoyé les gouverneurs, chacun en sa province, pour y rasseurer ceulx de la nouvelle religion, et les mettre en la plus grande saulvegarde que faire se pourra, sellon la continuation de l'édict; lequel vous dellibériez faire exactement entretenir, avec pareilh bon traictement à toutz ceulx de la dicte religion, qui n'auront esté de la conjuration, comme à voz aultres subjectz, en ce, toutesfoys, qu'ilz demeureront paysibles, et ne se pourront pour encores assembler; et que la dicte conjuration, oultre la première avération, qui en a esté faicte devant la sédition de Paris, se va, de jour en jour, descouvrant si à cler, et mesmes par l'audition de Briquemaut, qui a esté trouvé en l'escuyrie de Mr de Walsingam, et puis par Cavaignes, qui a esté prins ailleurs, lesquelz sont toutz deux ez meins de la justice, qu'il ne fault que l'on en demeure plus en doubte; et qu'après que l'information en sera parfaicte, Vostre Majesté en fera communicquation à toutz les princes voz alliez, et nomméement à la dicte Dame. Et n'obmettray rien vers elle, Sire, de ce qui pourra servir pour luy faire voyr que vous avez heu la plus juste occasion du monde de laysser passer les choses, ainsy qu'elles ont. En quoy il importe assez que la justiffication s'en sante par deçà par le moyen de Mr de Walsingam; et je m'assure que la Royne, sa Mestresse, aydera en ce qu'elle pourra de la faire bien recepvoir d'ung chacun; mais il y a une telle concurrence entre elle, son conseil et le commun du royaulme, qu'ilz ne veulent, ny ozent vouloir rien l'ung sans l'aultre; et creins bien fort qu'il faudra que la dicte Dame, premier qu'elle passe plus avant au propos de Monseigneur le Duc, fasse voyr quelque satisfaction à ses subjectz de cest accidant de Paris; lequel vous jugés bien, Sire, sellon les grandes difficultez qu'on a tousjours trouvé icy, sur le poinct de la religion, qu'il n'en a peu succéder ung qui y ayt apporté plus de traverse que celluy là. Néantmoins je proposeray à la dicte Dame l'entrevue, ainsy qu'il vous playst, et à la Royne, vostre mère, me le commander, sans luy obmettre, et aux siens, une seule de toutes les meilleures persuasions que je leur pourray alléguer en cella; mais je voy bien que le trop grand et le trop récent sentiment, qu'ilz ont de ce qui est advenu, ne leur permettra de m'y bien respondre. Dont semble qu'il ne les faudra trop presser, et qu'il sera meilleur, premier que de rien rompre, de renvoyer encores l'affaire à Voz Majestez.

Il estoit desjà quelque vent que le comte de Montgommery estoit passé à Gersé, mais j'attandoys de le sçavoir plus certeynement; et m'a le visadmiral d'Angleterre, son beau frère, prié et faict prier, par ceulx de ce conseil, de moyenner vers Vostre Majesté que le douayre de sa belle fille luy soit payé; à quoy je luy ay respondu que si le dict comte se justiffie bien de la conspiration de Paris, que luy mesmes le pourra payer, et sinon que je luy ayderay envers Vostre Majesté de tout ce qu'il me sera possible. Je n'oublieray, touchant le dict comte, de faire l'instance que me commandez.

Toutz les principaulx du conseil d'Angleterre sont allez trouver ceste Royne, et ont mis quelques nouveaulx ordres par le royaulme. Ilz avoient quelques gens prestz pour les passer encores à Fleximgues, mais ilz les ont arrestés et ont mis en dellibération si l'on révoquera ceulx qui sont desjà par dellà. L'on a mandé de tenir prestz dix grandz navyres, de ceulx qui mieulx peuvent suporter l'hyver en la mer, affin de les envoyer vers Porsemmue. Il passe toutz les jours beaucoup de Françoys icy, qui ne sont de grand nom. Je me suis layssé entendre que Vostre Majesté a volonté de rasseurer en leurz maysons ceulx qui n'auront esté de la conspiration; dont vous pléra me mander comme j'auray à me comporter vers eulx, et ce que j'auray à leur dire. Et sur ce, etc. Ce XVIIIe jour de septembre 1572.

L'on me vient de donner advis qu'en Escoce a succédé quelque grand meurtre, et que le comte de Mar y a esté tué. J'en sçauray mieulx la certitude, et la vous manderay par mes premières.

A LA ROYNE.

Madame, je loue bien fort les propos que j'ay veus en la lettre du Roy, du premier de ce moys, que sa Majesté et la vostre avez tenus à Mr de Walsingam, lequel j'espère qu'il les aura escriptz à la Royne, sa Mestresse, et que je la trouveray maintenant mieulx édiffiée de Voz dictes Majestez sur les choses advenues à Paris, que je ne fis l'aultre foys; dont je la suplieray de faire cesser en ceste ville les maulvaises parolles, pleines de diffâme, qu'on y tient, et les aultres grandes indignités, dont l'on uze assez publicquement là dessus; qui, vous prometz, me sont par trop insuportables. Je uzeray le plus discrètement que je pourray vers elle des deux lettres qu'il vous a pleu m'escripre du VIIe de ce moys, et mectray peyne de faire si bien prendre celle qui parle du feu Amiral, que, possible, cella nous remettra en bon chemin pour le propos de l'aultre; bien que je vous puis assurer, Madame, que ce nouvel accident luy est, à elle et à toutz les siens, une playe si profonde et si rescente, qu'il y faudroit ung bien expert cirurgien, et du baulme fort excellant pour si soubdein la guérir et rescouder. Et me creins assez, sellon aulcunes choses que j'ay entendues, qu'on vouldra aulcunement se rétracter de ce qu'on nous avoit accordé par l'escript que Mr de La Mole vous a apporté. Aulmoins ne m'attans je pas que ceste princesse, laquelle n'a nul certein successeur, face, en ce temps, ung seul pas hors du royaulme; tant y a que je n'obmettray rien de ce que j'estimeray la pouvoir bien persuader à l'entrevue, en la façon que me le mandez; vous supliant très humblement, Madame, de disposer en telle sorte le Sr de Walsingam par dellà, que ses lettres puissent remettre icy sa Mestresse et les siens en leur première bonne disposition: car vous prometz qu'il y peut beaucoup, et je ne m'y espargneray aulcunement de mon costé. Sur ce, etc. Ce XVIIIe jour de septembre 1572.

CCLXXVIe DÉPESCHE

--du XXIXe jour de septembre 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par Tauriel._)

Exécutions faites à Orléans, à Lyon et à Rouen.--Entreprise dirigée contre le chancelier L'Hospital.--Excès de Strozzy contre les marchands anglais.--Irritation toujours croissante en Angleterre.--Éloignement montré à l'égard de l'ambassadeur.--Mauvais accueil qui lui est fait à la cour.--Audience.--Nouvelle insistance de l'ambassadeur sur la nécessité où s'est trouvé le roi d'ordonner l'exécution de Paris.--Pratiques imputées à l'amiral Coligni contre l'Angleterre.--Consentement du roi à une entrevue, sur mer, entre Élisabeth, le duc d'Alençon et la reine-mère.--Déclaration d'Élisabeth que les massacres ne peuvent être justifiés, et qu'elle ne doit compter désormais ni sur l'alliance de France ni sur la parole du roi.--Justification de l'amiral.--Refus d'accepter l'entrevue proposée sur mer.--Motifs qui ont dû forcer le roi à se défaire de chefs aussi entreprenans et aussi redoutables que l'étaient l'amiral et ses complices.--Demande de l'ambassadeur que le comte de Montgommery soit livré au roi.--Vive assurance que protection sera donnée aux protestans qui n'ont pas fait partie du complot.--Consentement de la reine-mère à ce que l'entrevue se fasse dans l'endroit que la reine d'Angleterre voudra désigner.--Délai demandé par Élisabeth pour donner sa réponse.--Elle accorde l'entrevue, pourvu qu'elle ait lieu à Douvres.--Armemens à Londres.--Demande d'un sauf-conduit pour les navires du commerce qui veulent se rendre à Bordeaux.--Violence des accusations portées en Angleterre contre le roi.

AU ROY.

Sire, les seigneurs du conseil d'Angleterre, lesquelz j'ay trouvés toutz assemblés auprès de la Royne, leur Mestresse, à Redin, avoient desjà, depuis ma dernière audience, heu assez de quoy faire mettre en suspens à la dicte Dame, par les choses advenues à Paris et à Orléans, toutes les bonnes dellibérations qu'elle avoit avec Vostre Majesté; mais, ayantz depuis ouy ce qui est advenu à Lion et à Roan, et ce qu'on leur a dict qui a esté faict du chancellier de l'Hospital[5], et ce que aulcuns de leurz marchandz d'Ouest, qui alloient à Bourdeaulx pour les vins, leur ont rapporté: que l'armée du Sr Strossy avoit pillé, tué, mis à fondz quelques ungs de leur flotte, ilz ont prins de là ung très ample argument, aulmoins les partisans de Bourgoigne, de dissuader tout ouvertement la confédération de France; de sorte que aulcuns de ceulx, qui l'avoient conseillée, m'ont faict advertir qu'ilz sont si honteux et confus, qu'ilz soufrent toutz les blasmes du monde, et qu'il n'y a que ceulx là qui soient maintenant loués jusques au bout, qui crioient tousjours qu'on ne se debvoit arrester à la foy des Françoys, ny quicter jamais l'intelligence du Roy d'Espaigne; lequel ne procédoit sans forme de justice en ce qu'il faysoit, et ne deffailloit de sa foy, ny de sa promesse, aux mesmes Mores et Mahométans qui habitoient en ses pays.

[5] Le chancelier L'Hospital qui, depuis quelque temps, ne faisait plus partie du conseil, vivait retiré à sa terre de Vignay. Au moment des massacres, les habitans des environs s'ameutèrent, ravagèrent ses terres et traînèrent à la ville ses fermiers enchaînés. Mais la reine mère, inquiète sur son sort, envoya pour le protéger un détachement de cavalerie qui arriva à temps. La fille de L'Hospital, que le hasard avait conduite à Paris, y courut aussi les plus grands dangers. Elle fut sauvée par Anne d'Este, duchesse de Guise.

Dont estant arrivé, Sire, sur ung tel poinct en ceste court, sans avoyr rien sceu ny estre aulcunement préparé de ces nouveaulx accidans, qu'ilz disent de Lion, de Roan, du chancelier, ny de l'injure faicte aux Angloys, il fault que je confesse que je y ay esté assez mal veu, et quasy nul ne m'a ozé saluer, sinon la seule Royne, laquelle, à la vérité, m'a ainsy humaynement receu comme de coustume.

Et j'ay mis peyne de luy particulariser les choses qui estoient contenues ez troys dépesches, que j'ay reçues de Vostre Majesté depuis le commancement de ce moys, sans rien obmettre de ce qui pouvoit servir à luy faire voyr que vous aviez heu non seulement très juste, mais très urgente, occasion, (sinon que voulussiez perdre vous mesmes et toutz les vostres, avec vostre estat, pour saulver ceulx qui vous vouloient ruyner), de laysser passer ainsy les choses qu'elles avoient; et que, nonobstant icelles, vous persévériez plus constamment que jamais vers elle, avec la mesme affection de la secourir et luy assister, là où elle en auroit besoing, encor que ce fût pour la cause de la religion, comme vous luy aviez promis, et plus abondamment que ne luy aviez promis; et que vous aviez trouvé, parmy les papiers du feu Amiral, de quoy bien juger d'elle vers vous, et de quoi bien fort mal juger de luy vers elle, sellon que la Royne, vostre mère, l'avoit faict voyr à Mr de Walsingam son ambassadeur. Ce qui faysoit qu'en détestant l'intention de ce personnage, qui vous vouloit aussy bien provoquer contre les amys que contre les ennemys, Voz Majestez Très Chrestiennes, et toutz les vostres, preniés davantage à cueur la conservation d'elle, de sa personne, et de son estat, et de sa grandeur, comme de la vostre propre, connoissant qu'elle n'avoit pas tousjours esté de l'intelligence du dict Amiral en ses excessives violences contre vous;

Et que vous vous affectionnés, pour cella, plus que jamais à la poursuite du bon propos de Monseigneur le Duc avec elle. Et là dessus, Sire, je luy ay touché combien le retour du Sr de La Molle avoit apporté de singullier contantement à Voz Majestez Très Chrestiennes et à toutz les vostres, et combien vous me commandiez de la remercyer du bon traictement qu'il avoit receu par deçà, et de la faveur qu'elle avoit faicte aux lettres qu'il luy avoit apportées, escriptes de voz meins, et des honnestes responces qu'il vous avoit rapportées, escriptes de la sienne, ensemble des honnorables et vertueux propos qu'elle nous avoit tenus à toutz deux; et que vous aviez aussy prié Mr de Vualsingam de luy en faire entendre les mesmes merciementz, avec la recognoissance que vous en aviez dans le cueur; et qu'affin que ne deffaillissiez de correspondance à la dicte Dame, vous aviez incontinent faict mettre la matière en dellibération, sur l'escript que le dict Sr de La Mole vous avoit apporté; et que, sans vous arrester aux doubtes et difficultez, que ceulx de vostre conseil y avoient faict, sur l'entrevue, après avoyr ouy leurs argumentz, Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, aviez remonstré que, veu la grandeur de la dicte Dame et la digne façon de laquelle avoit régné quatorze ans, avec réputation de grande prudence, de grand honneur et d'ung très grand ornement de toutes sortes de vertus; et, veu les aultres rares qualités qui la rendoient excellante entre toutes les aultres princesses du monde, vous aviez trouvé raysonnable qu'elle se satisfît elle mesmes de la vue de celluy qu'elle vouldroit espouser; et que pourtant vous luy accordiez de bon cueur la dicte entrevue, et m'aviez commandé, par vostre lettre du VIIe du présent, de la luy offrir, et que mesmes la Royne, vostre mère, pour le desir qu'elle avoit, de longtemps, de la voyr, y viendroit, et y admèneroit Monseigneur le Duc son filz, et s'esforceroient de luy apporter toutz deux tant de contantement qu'elle n'en sçauroit desirer davantage.

La dicte Dame, réduysant les choses par ordre, que son ambassadeur luy avoit escriptes des troys audiences, que Vostre Majesté luy avoit données le IIe, VIIe et XIIe du présent, quasy aulx mesmes termes que je les ay heues, tant Mr de Vualsingam les avoit bien recueillies, m'a respondu que la multiplication des énormes excez de vostre royaulme, lesquelz elle ne pouvoit plus ouyr sans larmes, donnoient tant d'erreur à toutz les siens qu'ilz bouchoient maintenant les oreilles, et serroient le cueur à toutes les choses qui venoient de France, pour n'en vouloyr ouyr, ny recepvoir plus pas une; et disoient qu'encores que l'Amiral et les siens heussent faicte la conspiration, que je mettoys tant de peyne d'assurer, laquelle, sinon qu'elle me voulût mentir, elle ne me pouvoit encores dire qu'elle la creût vraye, et attandoit là dessus la vériffication qu'aviez promis à son ambassadeur de luy en envoyer, néantmoins que ceste extrême violence, qui excédoit toute humanité, contre ung si grand nombre d'aultres, qui ne pouvoient estre aulcunement conjurateurs, et jusques aux femmes et enfans, monstroit bien que Voz Majestez Très Chrestiennes, et toutz les vostres, aviez une extrême hayne contre ceulx de la mesmes religion, dont elle et les siens faysoient profession, et que ne leur vouliez garder ny foy, ny promesse; dont, de tant qu'elle ne s'estoit plus estroictement confédérée avec Vostre Majesté que pour considération de vostre amityé, et pour la foy qu'elle pensoit trouver plus certeyne en voz promesses que en nul de toutz les mortelz, sellon que vous aviez la réputation plus grande de bien garder vostre foy, que nul aultre prince qui vesquît au monde, elle ne voyoit plus, (puisque ces deux fondementz deffailloient: sçavoir est, que vous ne la puissiez aymer, ny luy garder voz promesses, à cause de sa religion,) comme pouvoir espérer que vous persévèreriez bien vers elle; néantmoins qu'elle me vouloit assurer qu'attandant de voyr comme vous vous comporteriez en son endroict, sellon que je luy en donnois nouvelle assurance, elle ne deffaudroit de sa part de rien qu'elle vous heût promis; et qu'au reste elle se commétoit de tout à Dieu et au bon ordre qu'elle mettroit en ses affères; qu'elle estoit bien ayse qu'eussiez trouvé le mémoyre de feu monsieur l'Amiral, lequel, sellon ce qu'il jugoit des guerres passées d'entre ces deux royaulmes, il vous pouvoit avoyr sagement adverty de ce qui estoit vray, et que debviez traverser les affères du Roy d'Espaigne et les siens d'elle; mais qu'à présent son advertissement n'avoit plus lieu contre elle, et que, si vous aviez trouvé des lettres siennes parmi les aultres papiers du dict Amiral, vous pouviez avoir cognu qu'elle avoit tousjours heu une singullière affection à la conservation de vostre grandeur et de vostre estat.

Et, au regard de l'entrevue que luy offriez sur le propos de Monseigneur le Duc et de l'honneur que la Royne, vostre mère, luy vouloit faire d'y venir, qu'elle vous en remercyoit toutz deux de tout son cueur, et se santoit vous avoir une si grande obligation pour cella qu'elle ne sçavoit comment le recognoistre, bien qu'elle estoit assez en peyne comme une telle chose se pourroit accomplyr meintenant, et mesmes sur la mer; car, oultre que ne luy seroit descent d'aller ainsy dehors chercher mary, ses subjectz aussy ne luy permettroient jamais qu'elle se mît sur mer, non pour passer en l'isle d'Ouyc, qui n'estoit qu'à quatre mille de la coste de deçà; et qu'il y avoit de ses conseillers qui estimoient qu'on se mocquoit d'elle, d'avoir mis telle chose en avant.

Je luy ay réplicqué, quand au doubte qu'elle faysoit de la conspiration, que nul ne devoit mettre en difficulté qu'elle n'eût esté clèrement advérée à Voz Majestez et aulx vostres, premier qu'eussiez lâché la mein contre les conspirateurs; et que, si ce heût esté de quelques aultres qu'on vous la heût rapportée, vous heussiez, par advanture, mesprisé l'advis, ou heussiez mis peyne de le remédier aultrement; mais, considérant que c'estoit de gens qui estoient merveilleusement promptz à la mein, hazardeux jusques au bout, qui ne layssoient rien de si difficile qu'ilz n'entreprinsent, et souvant ung petit nombre d'eulx avoit surprins de grandes villes, et s'estoient rendus mestres d'ung infiny nombre de peuple; qui, par leurs consistoires et monopoles, avoient dressé une si grande monarchie à part, pour eulx, dans vostre royaulme, que le feu Amiral se vantoit de pouvoir mettre en ung subit trente mille hommes de pied et quatre mille chevaulx en campaigne; et ne leur pouvoit si tost passer une bien petite mouche devant les yeulx qu'incontinent ilz ne retournassent, avec la plus grande impacience du monde, à leur habitude accoustumée de vouloir tout renverser par les armes, sans faire non plus de difficulté de s'attacquer à vous mesmes, qui estiez leur roy, que feroit ung queréleux de desgainer son espée contre son compagnon, vous ne pouviez, Sire, après leur avoir excusé les dix ans de troubles passés, et la ruyne de tant de voz villes et pays, qu'ilz avoient mis en désolation en vostre royaulme, et les armées estrangères qu'ilz y avoient introduictes, et l'épuisement de voz finances, et les infinys debtes où ilz vous avoient constitué, sinon louer et remercyer infinyement Nostre Seigneur de vous avoir meintenant dellivré de la malheureuse conspiration, par laquelle, pour revencher la blessure du feu Amiral, dont vous ne pouviez mais, et en estiez très marry, et leur en vouliez fère avoyr la plus prompte réparation que faire se pouvoit, ilz vous vouloient, et toutz les vostres, mettre misérablement à mort, de sorte que vous hayssiez encores ceulx qui estoient exécutés, et aviez en très grand hayne ceulx qui restoient encores en vye de la dicte conspiration; luy touchant, Sire, à ce propos, ce que me commandiés du comte de Montgommery, qu'elle voulût mander à ses officiers de Gersé de le consigner en voz meins, et que, comme princesse prudente et vertueuse, elle voulût mettre toutes les considérations dessus dictes devant ses yeulx, lesquelles feroient qu'elle mesmes justiffieroit ce que vous aviez faict en cella, ainsy que vous espériez que Dieu, à qui seul vous aviez à rendre compte de voz actions, l'avoit desjà justiffié:

Que, pour le regard de vostre plus estroicte confédération avec elle, vous ne pensiez qu'elle y deût mettre en aulcun compte ce qui touchoit le faict des subjectz, car, comme vous ne prétandiez d'avoir intelligence, sans elle, avec les siens, ainsy seriez vous marry qu'elle, ny nul aultre prince, en heût avec les vostres, sans vous; et que tant plus debvoit elle maintenant estimer vostre persévérance vers elle, qu'elle ne procédoit plus, ny par le moyen du feu Amiral, ny pour l'occasion de ceulx de la nouvelle religion, mais de la seule affection et bienvueillance que vous luy portiez, et qu'elle s'assurât de ne trouver jamais manquement en vostre amityé, ny en voz promesses, pour la cause de sa religion, non plus que les feus Roys, son père, son frère et elle mesmes, n'en avoient trouvé ez feus Roys, voz ayeul et père, encor que leur religion fût diverse; et que Voz Majestez ne portoient hayne à ceulx de la nouvelle religion que aux seulz conspirateurs, et aviez mis tout l'ordre, qu'il vous avoit esté possible, que la violence ne passât sinon contre ceulx là, et m'assurois que ce qui estoit advenu davantage à Paris et à Orléans, à Lyon et à Roan, avoit esté à vostre regret, et contre vostre volonté; et qu'au regard de ce qu'elle disoit que l'on faisoit aller le Roy de Navarre et la Princesse de Condé par force à la messe, que je la suplioys de croyre qu'on ne les contreignoit de rien, ny ne failloit interpréter ce que la Royne, vostre mère, avoit dict à son ambassadeur, «qu'il n'y auroit plus qu'une religion en France» qu'on voulût pour cella forcer personne en leur conscience, mais seulement empescher, pour quelque temps, l'exercice public et les assemblées que ceulx de la nouvelle religion avoient accoustumé de faire, affin qu'ilz ne preignent les armes, et qu'ilz ne provoquent les Catholicques à leur courre sus, jusqu'à ce qu'on ayt pourveu de quelque bon ordre pour tenir le royaulme en paix; et qu'elle ne fît doubte que Voz Majestez ne procédissiez vers elle de pareille sincérité qu'avec les plus fermes catholicques du monde. De quoy l'entrevue, que luy accordiez, où la Royne, vostre mère, se vouloit trouver, l'en pouvoit rendre très assurée; laquelle avoit mis en avant que ce fût sur mer, sachant que la dicte Royne d'Angleterre avoit le plus beau et magnifficque équippage de navyres, que prince ny princesse de l'Europe, et que ce ne luy seroit à elle que commodicté d'en mettre quelques ungs dehors; et néantmoins qu'ayant le Sr de Walsingam depuis suplié Voz Majestez luy vouloir advouer qu'il peût escripre à la dicte Dame que la dicte entrevue seroit là où elle trouveroit bon; à quoy la Royne, vostre mère, luy avoit respondu qu'elle en estoit contante, et ne seroit si escrupuleuse de sa grandeur qu'elle ne defférât tout ce qu'elle pourroit à celle de la dicte Dame, que je la suplioys maintenant de regarder quand, et comment, et où elle vouldroit que cella se fît? Et que, s'il luy playsoit que ce fût aux isles de Gerzé et de Grènezé, que ce seroit à la commodicté de toutes deux.

La dicte Dame m'a soubdein respondu que son ambassadeur ne luy en avoit pas tant mandé, car s'estoit remis à moy; et qu'elle ne voyoit nul lieu plus commode pour cest effect que Douvre; mais qu'elle ne pensoit que nul de ses conseillers, tant ilz avoient meintenant suspectes toutes choses, et mesmes, possible, l'entrevue d'elles deux, peût estre d'advis de la dicte entrevue, et que, si elle avoit à estre, il faudroit qu'elle seule l'ordonnât.