Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Cinquième Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575

Part 10

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Sire, le temps a esté si contraire au Sr de L'Espinasse et au secrettère de Mr de Walsingam, venantz dernièrement ensemble par deçà, qu'ilz ont esté contrainctz de séjourner troys jours à Bouloigne, sans avoyr passage, et encores, quand ilz ont entreprins de passer le quatriesme, ilz ont cuydé périr dedans le port; dont n'a esté possible qu'ilz soient arrivez jusques au troysiesme de ce moys en ceste ville; où il n'est pas à croyre, Sire, combien la nouvelle confuse, qui avoit couru devant eulx, dès le XXVIIe du passé, des choses advenues à Paris, avoit desjà immué le cueur des habitans; lesquelz ayant monstré auparavant d'avoir une fort grande affection à la France, ilz l'ont soubdein convertye en une extrême indignation, et une merveilleuse hayne contre les Françoys, reprochans, tout hault, la foy rompue, avec grande exécration de l'excès et avec tant de sortes d'otrages, meslés de parolles de deffy, par ceulx qui portent les armes, contre quiconques vouldroit dire le contrayre, qu'il n'a esté possible que je l'aye peu suporter, mesmes que, quand la nouvelle a esté plus esclarcye, ilz ne se sont de rien modérez, ains sont entrés davantage en fureur avec exagération du faict, et avec opinion que ce ayt esté le Pape et le Roy d'Espaigne qui ont rallumé ce feu en vostre royaulme, pour ne laysser trop embraser celluy de Flandres; et qu'il y ayt encores quelque maulvais marché, entre vous troys, contre l'Angleterre.

Dont j'entendz, Sire, que, de ceste court, premier que je y aye peu arriver, a esté dépesché ung gentilhomme de bonne qualité devers le duc d'Alve, par l'entremise de Guaras; et expédié en Allemaigne aulcuns gentilshommes allemans, qui se sont trouvés icy; et envoyé le Sr de Quillegreu devers les Escouçoys pour prendre nouveaulx expédiantz par dellà; et mandé au comte de Cherosbery de reserrer, plus que jamais, la Royne d'Escoce; et faict dilligemment observer comme je parlerois de ce faict qui estoit advenu; et enfin a esté mis tout l'ordre qu'on a peu, tant par mer que par terre, que nul inconvénient puisse advenir en ce royaulme, où il ne soit desjà pourveu.

Sur quoy je n'ay layssé pour cella, incontinent que le Sr de L'Espinasse a esté arrivé, de m'achemyner vers ceste princesse à Oestoc; laquelle ne m'a pas si tost admis à parler à elle, ains m'a faict temporiser, troys jours, au lieu d'Oxfort, pour donner loysir à ceulx de son conseil de s'assembler ce pendant, comme ilz ont faict plusieurs foys, sur la dépesche de Mr de Walsingam. Et enfin elle m'a mandé venir; qui l'ay trouvée, accompaignée de pluseurs seigneurs de son conseil, et des principalles dames de sa court, toutz en grand silence, dedans sa chambre privée.

Et elle s'est advancée, dix ou douze pas, pour me recepvoir, avec une triste et sévère, mais toutjours fort humayne façon; et m'ayant mené à une fenestre, à part, après s'estre ung peu excusée du dellay de mon audience, elle m'a demandé s'il estoit possible qu'elle peût ouyr de si estranges nouvelles, comme on les publioit, d'ung prince qu'elle aymoit et honnoroit; et auquel elle avoit mis plus de fiance qu'en tout le reste du monde.

Je luy ay respondu, Sire, qu'à la vérité je me venois condouloir infinyement avec elle, de la part de Vostre Majesté, d'ung extrême et bien lamentable accidant, où vous aviez esté contrainct de passer, au plus grand regret que de chose qui vous fût advenue despuis que vous estiez né au monde. Et luy ay racompté, par ordre, tout le fait, sellon l'instruction que j'en avoys; adjouxtant aulcuns advertissementz que j'ay estimé bien nécessayres pour luy fère toucher que, par l'apréhension de deux extrêmes dangers, qui estoient si soubdeins qu'il ne vous avoit resté une heure entière de bon loysir pour les remédier, et dont l'ung estoit de vostre propre vye, et de celle de la Royne, vostre mère, et de Messeigneurs voz frères, et l'aultre d'un inévitable recommancement de troubles, pires que les passez, vous aviez esté contreinct, à vostre plus que mortel déplaysir, non seulement de n'empêcher, mais de laysser exécuter, en la vye de monsieur l'Amyral et des siens, ce qu'ilz préparoient en la vostre, et courre sur eulx la sédition qui leur estoit desjà dressée; après toutesfoys n'avoyr obmis ung seul office de bon roy envers le debvoir de la justice, nul de bon prince envers son subject, nul de cordial seigneur et maistre envers son bien aymé serviteur, que vous ne les heussiez toutz randus à monsieur l'Amiral en sa blesseure, comme s'il heût esté vostre propre frère; et aviez encores auparavant faict vers luy, et vers ceulx de la nouvelle religion, mille sortes de faveurs et de bon entretènement, de sorte que vous vous condoliés davantage, avec elle, de la perverse intention et horrible ingratitude qu'ilz avoient uzée vers vous; de quoy aulcuns d'eux, premier que de mourir, avoient confessé qu'ilz estoient justement punis, pour avoir conjuré contre leur prince naturel; finablement que vous vous condoliez d'avoir esté contreinct de vous laysser couper un bras, pour saulver le reste du corps; et que vous vous assuriez, Sire, qu'elle auroit douleur de cestuy vostre accidant, et ayderoit, en tout ce qu'elle pourroit, de vous en relever et de modérer vostre regrect.

La dicte Dame, voyant que je luy parlois en aultre façon que possible elle n'espéroit, après m'avoir curieusement interrogé d'aulcunes particullarités, m'a respondu qu'elle vouldroit, de bon cueur, que les crimes qu'on imposoit de nouveau à monsieur l'Amiral et aux siens fussent plus grandz que ceulx, dont ilz avoient esté nothés auparavant, et que leurs conspirations présentes surpassassent beaucoup celles du passé, et fussent plus énormes que l'escript qu'elle avoit veu de Mr de Walsingam, ny ce que je luy en disois, qui l'exprimois davantage, ne les dépeignoient, affin que leurs propres démérites les rendissent coupables de la cruelle mort qu'ilz avoient souferte; ou bien qu'ilz fussent toutz tombez ez mains de Monsieur, frère de Vostre Majesté, pendant qu'il les poursuyvoit, sans que la victoyre en heût esté ailleurs réservée; car leur perte, ny de plusieurs foys aultant de leurs semblables, ne la mouvoit de rien, n'ayant guyères jamais aprouvé leurs entreprinses, sinon ung peu en ce qu'ilz monstroient de deffendre vostre édict de la paix, et qu'encores, en cella, eût elle plus approuvé qu'ilz se fussent absentés, que d'avoir opposé leurs armes contre les vostres, et contre ceulx qui les portoient pour vous. Mais, ce qui luy pressoit le cueur estoit la creinte qu'elle avoit de vostre réputation; car vous ayant choysy pour celluy, d'entre toutz les princes chrestiens, puisqu'elle n'a point de mary, qu'elle vouloit aymer et révérer comme si elle fût vostre épouse, elle estoit infinyement jalouse de vostre honneur, et pouviez croire qu'elle avoit debbatu vostre justiffication et innocence, en cest endroict, plus qu'elle n'eût faict la sienne propre; et avoit assuré, sur sa vye, que, de vostre naturel, ny d'aulcune intention qui fût procédée de vostre cueur, toutz ces meurtres n'estoient point advenus; et que c'estoit quelque accidant estrange, duquel le temps esclarciroit les occasions. Mais quand, depuis, on luy avoit rapporté plusieurs particullaritez, qui avoient lors succédé en vostre présence, et que mesmes vous aviez faict aprouver le tout par vostre parlement, comme s'il n'y heût des loix en France contre ceulx qui conspireroient contre Voz Majestez Très Chrestiennes et contre les princes de vostre couronne, sinon en aprovant une sédition, elle ne sçavoit plus que dire, sinon creindre que beaucoup de grandz inconvénientz ne vous en adviennent, et prier Dieu, de bon cueur, pour vous, qu'il les vueille destourner; au reste vous offroit, de bon cueur, tout ce qui est en son moyen et puissance, pour l'effect, que je luy demandois, de vous ayder à vous relever de cest accidant, me priant de l'advertir en quoy ce pourroit estre; car juroit de n'y rien espairgner, et que mesmes elle avoit le cueur assés fort pour supporter de perdre ung doigt, et de ne refuzer qu'on le luy coupât à vostre occasion, pourveu qu'elle peût remédier que vostre foy et promesse ne fussent de rien intérésez en cest endroict.

Je l'ay infinyement remercyé de l'abondance de sa bonne volonté vers vous, et de ce que ses vertueux propos m'assuroient qu'elle n'aprouvoit aulcunement la male intention de ceulx cy, ny réprouvoit le chastiement qu'ilz en avoient receu, sinon seulement qu'elle heût bien voulu que ce heût esté par l'ordre de la justice; ce que je luy pouvois assurer que Vostre Majesté heût aussy infinyement desiré, mais je la supliois de considérer que c'estoit tenir le loup par les oreilles; et qu'à deux dangers qui estoient si pressantz, que l'irésolution d'une heure estoit la ruyne de vostre vye et des vostres, et l'entière désolation de vostre royaulme, les plus présens remèdes avoient esté trouvez les meilleurs. Et, quand à ce que vous pourriez desirer d'elle en ceste endroict, c'estoit qu'elle voulût ainsy juger de vous comme d'ung prince qui, jusques à l'extrémité de la vye, aviez tenu toutes vos promesses, sans manquer d'une seule à monsieur l'Amiral et aux siens; qu'elle voulût réputer le faict pour le plus fortuit et le moins prémédité que nul aultre, qui fût jamais advenu; qu'elle ne voulût penser qu'il y heût rien meslé de la religion, ny de la ropture de l'édict, car dellibériez de le fère droictement observer; qu'elle voulût demeurer très fermement persuadée que c'estoit leur propre conjuration, qui seule avoit provoqué la sédition contre eulx, et finallement qu'elle ne permît que, pour ce qui estoit advenu, il fût rien changé ny diminué en vostre mutuelle amytié, sellon que, de vostre part, vous dellibériez d'y persévèrer plus constemment que jamais.

Elle soubdain m'a réplicqué qu'elle creignoit bien fort que ceux, qui vous avoient faict habandonner voz naturelz subjectz, vous feroient bien délaysser une telle bonne amye, estrangère comme elle vous estoit, et que la promesse et sèrement que luy aviez faict de vostre amityé ne fussent assez suffizans rempart contre leurs persuasions; toutesfoys qu'elle me promectoit d'accomplir vers Vostre Majesté tout ce dont je l'avoys requise, et vous prioit que, pour l'amour d'elle, vous voulussiez aussi fère deux choses qui serviroient à vostre justiffication: l'une, d'esclaircir de mesmes les aultres princes et potentatz de la Chrestienté, de l'occasion que vous aviez heue contre ceulx cy, affin qu'ilz demeurent bien édiffiez que ce n'a esté nullement de vostre costé que la foy et promesse ont commancé de se rompre; la segonde, que vous mainteniez à ceulx de la nouvelle religion, qui n'ont esté de la conspiration, vostre édict; et que les rassuriez de l'espouvantement qu'ilz ont, pour cest accidant de Paris; et qu'elle trouvoit bon que je tinse à ceulx de son conseil les semblables propos que j'avoys faict à elle, parce qu'on parloit fort estrangement de ce qui estoit advenu; et que ses subjectz estimoient de ne pouvoir plus trouver de seurté ny en vous, ny en vostre royaulme: et qu'il y en avoit qui ozoient dire que les mariages, qu'on avoit mis en avant, avoient esté projectez pour dresser une semblable partie en Angleterre.

Je luy ay respondu que la considération de l'amityé et de la confédération, d'entre Voz Majestez, estoit chose de telle importance qu'il n'y avoit celluy qui vous ozât jamais conseiller de vous en départir. Et, quand aux choses qu'elle vous requéroit, j'estimois que vous les accompliriez entièrement, sellon que je pouvois cognoistre que vostre intention n'en estoit esloignée, et que vous inclineriez tousjours fort volontiers à ses honnestes conseilz qu'elle vous donneroit; et qu'au reste je sçavois qu'il n'y avoit rien qui ne fût très sincère au pourchas de son mariage, ayant receu de voz lettres, du jour auparavant la blessure de monsieur l'Amiral, par lesquelles Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, et Monseigneur le Duc, m'en fesiez la plus honnorable et expresse mencion du monde; desirans qu'à cest effect monsieur le comte de Lestre voulût accomplir le voyage qu'il avoit desiré fère par dellà, et que je la supliois de voyr, par la lettre de Monseigneur le Duc, en quelle bonne affection il persévéroit vers elle.

La dicte Dame a leu fort volontiers la dicte lettre, et en a receu contantement; puis, m'a dict qu'elle avoit proposé d'envoyer visiter la Royne Très Chrestienne, en ses premières couches, par la plus honnorable ambassade qui fût, de longtemps, passée en France, aulmoins la plus grande que la couronne d'Angleterre l'eût peu fère; mais qu'elle n'avoit garde meintenant d'y envoyer le comte de Lestre, ny son grand trézorier, car sçavoit combien leur mort estoit desirée; et, encores qu'elle se confiât entièrement de Vostre Majesté, si ne vouloit elle estre veue si imprudente que de l'entreprendre meintenant, et que, sellon qu'elle verroit procéder les choses, elle se conduiroit.

Au partir d'elle, je suis allé fère les mesmes discours aulx seigneurs de son conseil, et leur ay encores plus exprimé les extrémités qui vous avoient contreint de laysser exécuter ceste violence.

Dont ilz m'ont respondu qu'ilz estoient bien ayses que les dictes extrémités leur fussent encores représantées plus urgentes, par mon dire, qu'ilz ne les avoient trouvez par l'escript de Mr de Walsingam, et que, sans doubte, le plus énorme faict qui, depuis Jésus Christ, fût advenu au monde, avoit esté freschement exécuté par les Françoys; lequel les Italiens, ny les Espagnolz, encor que bien passionnés, n'avoient garde de le louer en leur cueur; et seroient les ennemis plus promptz à le condempner que les amys à le réprouver, pour estre ung acte trop plein de sang, la pluspart innocent, et trop suspect de fraulde, qui avoit violé la seureté d'ung grand roy, et troublé la sérénité des nopces royalles de sa seur, insuportable d'estre ouy des oreilles des princes, et abominable à toutes sortes de subjectz, faict contre tout droict divin et humein, et sans ordre ny exemple d'aulcun aultre acte qui ayt esté jamais entreprins en la présence de nul prince, et qui mesmes avoit plustost mis, que osté de danger Vostre Majesté et toutz les vostres, et qu'enfin la foy avoit esté manifestement violée; mais par qui? ilz estoient bien ayses que je monstrois que ce avoit esté par les subjectz, et desiroient que toute la Chrestienté en demeurât ainsy persuadée, comme, de leur part, ilz ne vouloient que bien juger des actions de Vostre Majesté; seulement voudroient qu'elles heussent esté sans sédition, et sans oultrepasser les ordres de la justice que les princes ont accoustumé d'uzer en la punition des subjectz.

Je leur ay respondu que, s'ilz vouloient mettre en considération les choses qui avoient passé depuis douze ans en France, et celles qui se offroient meintenant, si urgentes qu'on n'avoit heu une heure de loysir pour les pouvoir dellibérer, ilz jugeroient bien que l'extrémité du mal avoit requiz extrême remède; mesmes que, tout ce qui se peult ymaginer de salutayre pour la conservation du prince et de l'estat, s'il n'est du tout aprouvé, aulmoins est il excusable: et qu'en ce faict, Vostre Majesté, ny la Royne, vostre mère, ny Messeigneurs voz frères, n'aviez rien changé de vostre très clément et accoustumé naturel, facille à pardonner. Ains aviez les premiers soufert une extrême viollence en voz propres âmes, de sorte que leur Mestresse et eulx debvoient avoir plus de compassion que de hayne de ce qui estoit advenu; et debvoient demeurer fermes, de leur costé, comme vous seriez immuable, du vostre, en la plus estroicte amityé et confédération qu'avez naguyères conclue avec elle et son royaulme.

Ilz m'ont réplicqué qu'il n'estoit rien succédé de nouveau du costé de la Royne, leur Mestresse, pour fère creindre la ropture, et qu'il ne fault doubter d'elle, si elle trouvoit correspondance; dont communiqueroient avec elle, et puys me feroient avoyr sa responce, me priant cependant de vous vouloir suplier, Sire, qu'il vous plaise les esclarcyr de deux choses: l'une, de la seureté que leurz marchandz pourront trouver à Bordeaulx, où ilz sont prestz d'aller pour les vins, car ilz se creignent fort de n'y estre bien receus ny bien trectez; et l'aultre, de ce qu'ilz ont à penser de l'armée du Sr Strossy.

Je leur ay respondu, quand au premier, que Vostre Majesté me commandoit d'assurer la Royne, leur Mestresse, de vostre persévérance vers son amityé, et vers la paix de son royaulme; et pour le segond, je l'avoys assurée, de vostre part, que l'armée du Sr Strossy n'yroit en lieu qui peût tourner à son préjudice; ains seroit preste de la servir, si elle en avoit besoing.

Ilz m'ont réplicqué que ce nouveau accidant, qui estoit survenu, requéroit nouvelle provision et confirmation de ces deux choses, et qu'avec icelles ilz vous prioient d'avoir leur ambassadeur pour recommandé.

Et, le jour après, ilz m'ont mandé qu'ilz avoient conféré avec leur Mestresse, et qu'elle m'envoyeroit la responce, conforme à ce que j'avoys desiré.

J'ay obtenu d'eux qu'il se fera, de la part de la dicte Dame, au Sr de Quillegrey, lequel a succédé au Sr Drury, en Escoce, une dépesche conforme à ce que desirez, d'incister que la ville de Lillebourg soit layssée en liberté; que l'interprétation «de rentrer chacun en sa mayson» s'entende chacun en ses biens, tant eclésiasticques que temporelz; et que l'abstinence soit prorogée pour aultres deux moys, si la paix ne peult succéder. Et ainsy j'ay layssé le Sr de L'Espinasse devers eulx pour s'acheminer, avec vostre dépesche et la leur, par dellà.

Despuis, estant de retour en ce lieu, j'ay receu celle de Vostre Majesté, du premier, segond et troisiesme de ce moys; sur laquelle j'yray retrouver la dicte Dame le plus tost qu'il me sera possible; et sur ce, etc.

Ce XIVe jour de septembre 1572.

Pendant que j'achevoys ceste dépesche, le courrier de la Royne d'Angleterre a passé en ceste ville; par lequel j'entends qu'elle mande à son ambassadeur de vous fère sa response. Je ne sçay si l'arrivée de milord Quiper, et du comte de Bedfort, à la court, depuis mon audience, y aura faict changer quelque chose. Tout présentement, je viens de recepvoir vostre pacquet du VIIIe du présent.

A LA ROYNE.

Madame, jamais nul accidant ne se fit tant sentir, en nul pays, estrange, comme celluy qui est advenu à Paris, se ressent par deçà, et a esté bien besoing que je me soye comporté en quelque façon qui n'ayt point offancé ceulx cy, car j'ay esté le plus observé du monde; et encores n'aparoit il que violence et ung grand débordement de parolles et reproches, par ceste ville, contre toute la France; et cuydoit l'on que ceste princesse ne me deût aulcunement admettre en sa présence. Néantmoins elle m'a receu assez humaynement, et, après m'avoir ouy, m'a encores plus gracieusement licencié; et ceulx de son conseil aussy, après ung peu d'aigreur, se sont radoulcis, et sont venus à la modération que Vostre Majesté verra par la lettre du Roy, leur ayant franchement dict qu'il importoit beaucoup de quelle façon, elle et eulx, prendroient cest affaire, et de quelle responce ilz vous y satisferoient; car, s'ilz monstroient de n'en rester point offancés, et de ne vouloir, pour cella, changer rien des bons termes, auxquelz ilz estoient avecques Voz Majestez et vostre royaulme, que vous persévèreriez très constemment de mesmes vers eulx; mais, s'ilz en uzoient aultrement, ilz vous contreindroient de vous getter entièrement du costé de ceulx à qui, pour aulcuns leurs respectz, ce qui avoit esté faict ne pouvoit déplaire; qui, possible, vous induiroient de mener encores les choses à de pires conséquences que les passées.

Sur quoy me semble, Madame, que les ay mis à penser, et que si, d'avanture, ils voyent que les affères en France n'aillent à telle extrémité contre ceulx de la religion, qu'ilz ne puissent bien demeurer en vostre intelligence, qu'ilz ne s'en départiront point pour encores; bien qu'il ne fault doubter qu'ilz n'ayent conceu une très grande deffiance de nous, et que pourtant il ne nous faille estre ung peu deffians d'eux. Dont sera bon que faciez prendre garde en Allemaigne qu'est ce qu'ilz y négocieront, et, en Flandres, en quelles nouvelles praticques ilz rentreront avec le duc d'Alve; et qu'est ce qu'ilz traicteront, en vostre royaulme, avec voz subjectz qui sont de leur religion; et advertir les gouverneurs des places de dessus la mer, de deçà, qu'ilz se tiennent sur leurs gardes; et, en Escoce, à ceulx du bon party, d'estre bien advisés sur les menées que le Sr de Quillegreu y fera, mesmement touchant le chasteau de Lislebourg; et j'auray l'œil s'ilz hasteront rien icy des préparatifz qu'ilz ont ordonné pour mer et pour terre, affin de vous en advertyr incontinent.

Il semble néantmoins que si Vostre Majesté dispose bien le Sr de Walsingam, et le rende capable de la justiffication des choses qui sont advenues; et luy faciez voyr qu'il n'y a heu rien de meslé de la religion, et que mesmes les Angloys n'ont à espérer moins de seureté et de bon traictement en France, qu'ilz faysoient auparavant, qu'il sera possible que le propos de mariage se repreigne; et aulmoins que la confédération se continue; et qu'on n'yra pas rechercher le Roy d'Espaigne, et encores procèdera l'on, par advanture, plus modéréement vers la Royne d'Escoce, laquelle je vous puis assurer, Madame, qu'elle est en très grand danger. Il sera bon de satisfaire, le plus promptement qu'on pourra, à ceulx de ce conseil, sur les deux poinctz qu'ilz demandent, de la seureté de leurz marchandz à Bourdeaulx, et du faict de l'armée du Sr Strossy. Et sur ce, etc. Ce XIVe jour de septembre 1572.

Depuis avoyr layssé la Royne d'Angleterre, elle a assemblé toutz ceulx de son conseil, qui, possible, luy auront faict changer quelque chose du bon propos où je l'ay layssée; mais je la reverray bientost sur les deux dernières dépesches, que j'ay reçues de Vostre Majesté. Je vous suplie très humblement de parler ung mot de bonne affection à Mr de Walsingam pour la Royne d'Escoce, car je vous puis assurer, Madame, qu'elle est en grand danger; mais que ce soit sans augmenter le souspeçon qu'on a par deçà.

CCLXXVe DÉPESCHE

--du XVIIIe jour de septembre 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

Nouvelles de France.--Efforts du roi pour arrêter les exécutions.--Preuves nouvelles de la conspiration qui avait été formée.--Assurance que le roi veut maintenir l'édit de pacification.--Le comte de Montgommery réfugié à Jersey.--Armemens en Angleterre.--Mort du comte de Mar.--Insultes continuelles faites à l'ambassadeur.--Difficultés que présente la négociation du mariage.

AU ROY.

Sire, je vays présentement retrouver la Royne d'Angleterre pour luy faire part du contenu ez deux dernières dépesches de Vostre Majesté, du premier et septiesme de ce moys, et croy bien qu'il me faudra temporiser quelques jours l'audience, parce que la dicte Dame part aujourdhuy, du lieu où je la layssay dernièrement, et s'achemine, ainsy qu'on dict, à Redin, où à peyne arrivera elle devant samedy au soyr, et je pourray parler à elle dimanche.