Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse

Chapter 9

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...Quand vous avez pris des pilules, vous purgez de meilleurs vers que tous ceux qu'on fait actuellement en Europe. Pour moi, je prendrais toute la rhubarbe de la Sibérie et tout le séné des apothicaires, sans que jamais je fisse un chant de _la Henriade_. Tenez, voyez-vous, mon cher, chacun naît avec un certain talent vous avez tout reçu de la nature: cette bonne mère n'a pas été aussi libérale envers tout le monde. Vous composez vos ouvrages pour la gloire, et moi pour mon amusement. Nous réussissons l'un et l'autre mais d'une manière bien différente: car tant que le soleil éclairera le monde, tant qu'il se conservera une teinture de science une étincelle de goût, tant qu'il y aura des esprits qui aimeront des pensées sublimes, tant qu'il se trouvera des oreilles sensibles à l'harmonie, vos ouvrages dureront, et votre nom remplira l'espace des siècles qui mène à l'éternité. Pour les miens on dira: C'est beaucoup que ce roi n'ait pas été tout à fait imbécile; cela est passable; s'il était né particulier, il aurait pourtant pu gagner sa vie en se faisant correcteur chez quelque libraire! et puis on jette là le livre, et puis on en fait des papillotes, et puis il n'en est plus question....

DE M. DE VOLTAIRE

À Ferney, 27 avril 1770.

Sire, quand vous étiez malade, je l'étais bien aussi, et je faisais tout comme vous de la prose et des vers, à cela près que mes vers et ma prose ne valaient pas grand-chose; je conclus que j'étais fait pour vivre et mourir auprès de vous, et qu'il y a eu du malentendu si cela n'est pas arrivé.

Me voilà capucin pendant que vous êtes jésuite; c'est encore une raison de plus qui devait me retenir à Berlin; cependant on dit que frère Ganganelli a condamné mes oeuvres, ou du moins celles que les libraires vendent sous mon nom.

Je vais écrire à Sa Sainteté que je suis très bon catholique, et que je prends Votre Majesté pour mon répondant.

Je ne renonce point du tout à mon auréole; et comme je suis près de mourir d'une fluxion de poitrine, je vous prie de me faire canoniser au plus vite: cela ne vous coûtera que cent mille écus: c'est marché donné.

Pour vous, sire, quand il faudra vous canoniser, on s'adressera à Marc-Aurèle. Vos dialogues sont tout à fait dans son goût comme dans ses principes; je ne sais rien de plus utile. Vous avez trouvé le secret d'être le défenseur, le législateur, l'historien et le précepteur de votre royaume; tout cela est pourtant vrai: je défie qu'on en dise autant de Moustapha. Vous devriez bien vous arranger pour attraper quelques dépouilles de ce gros cochon; ce serait rendre service à l'humanité.

Pendant que l'empire russe et l'empire ottoman se choquent avec un fracas qui retentit jusqu'aux deux bouts du monde, la petite république de Genève est toujours sous les armes; mon manoir est rempli d'émigrants qui s'y réfugient. La ville de Jean Calvin n'est pas édifiante pour le moment présent.

Je n'ai jamais vu tant de neige et tant de sottises. Je ne verrai bientôt rien de tout cela, car je me meurs.

Daignez recevoir la bénédiction de frère François et m'envoyer celle de saint Ignace.

Restez un héros sur la terre, et n'abandonnez pas absolument la mémoire d'un homme dont l'âme a toujours été aux pieds de la vôtre.

DE M. DE VOLTAIRE

À Ferney, 4 mai 1770.

Sire, je me flatte que votre santé est entièrement raffermie. Je vous ai vu autrefois vous faire saigner à cloche-pied immédiatement après un accès de goutte, et monter à cheval le lendemain: vos dialogues à la Marc-Aurèle sont fort au dessus d'une course à cheval et d'une parade.

Je ne sais si Votre Majesté est encore autant dans le goût des tableaux qu'elle est dans celui de la morale. L'impératrice de Russie en fait acheter à présent de tous les côtés; on lui en a vendu pour 100,000 fr. à Genève: cela fait croire qu'elle a de l'argent de reste pour battre Moustapha. Je voudrais que vous vous amusassiez à battre Moustapha aussi, et que vous partageassiez avec elle; mais je ne suis chargé que de proposer un tableau à Votre Majesté, et nullement la guerre contre le Turc. M. Hénin, résident de France à Genève, a le tableau des trois Grâces, de Vanloo, haut de six pieds, avec des bordures. Il le veut vendre 11,000 livres: voilà tout ce que j'en sais. Il était destiné pour le feu roi de Pologne. S'il convient à votre nouveau palais, vous n'avez qu'à ordonner qu'on vous l'envoie, et voilà ma commission faite.

Comme j'ai presque perdu la vue au milieu des neiges du mont Jura, ce n'est pas à moi à parler de tableaux. Je ne puis guère non plus parler de vers dans l'état où je suis; car si Votre Majesté a eu la goutte, votre vieux serviteur se meurt de la poitrine. Nous avons l'hiver pour printemps dans nos Alpes. Je ne sais si la nature traite mieux les sables de Berlin, mais je me souviens que le temps était toujours beau auprès de Votre Majesté. Je la supplie de me conserver ses bontés, et de n'avoir plus de goutte. Je suis plus près du paradis qu'elle; car elle n'est que protectrice des jésuites, et moi je suis réellement capucin; j'en ai la patente avec le portrait de saint François, tiré sur l'original.

Je me mets à vos pieds malgré mes honneurs divins.

Frère _François Voltaire_.

DU ROI

À Charlottembourg, le 24 mai 1770.

Je vous crois très capucin, puisque vous le voulez, et même sûr de votre canonisation parmi les saints de l'Église. Je n'en connais aucun qui vous soit comparable, et je commence par dire: _Sancte Voltarie, ora pro nobis_.

Cependant le saint-père vous a fait brûler à Rome. Ne pensez pas que vous soyez le seul qui ayez joui de cette faveur: l'_Abrégé_ de Fleury a eu un sort tout semblable. Il y a je ne sais quelle affinité entre nous qui me frappe. Je suis le protecteur des jésuites; vous, des capucins; vos ouvrages sont brûlés à Rome; les miens aussi. Mais vous êtes saint, et je vous cède la préférence.

Comment, monsieur le saint, vous vous étonnez qu'il y ait une guerre en Europe dont je ne sois pas! cela n'est pas trop canonique. Sachez donc que les philosophes, par leurs déclamations perpétuelles contre ce qu'ils appellent brigands mercenaires, m'ont rendu pacifique. L'impératrice de Russie peut guerroyer à son aise: elle a obtenu de Diderot, à beaux deniers comptants, une dispense pour faire battre les Russes contre les Turcs. Pour moi, qui crains les censeurs philosophes, l'excommunication encyclopédique, et de commettre un crime de lèse-philosophie, je me tiens en repos. Et comme aucun livre n'a paru encore contre les subsides, j'ai cru qu'il m'était permis, selon les lois civiles et naturelles, d'en payer à mon allié auquel je les dois; et je suis en règle vis-à-vis de ces précepteurs du genre humain qui s'arrogent le droit de fesser les princes, rois et empereurs qui désobéissent à leurs règles.....

DE M. DE VOLTAIRE

8 juin 1770.

Quand un cordelier incendie Les ouvrages d'un capucin, On sent bien que c'est jalousie, Et l'effet de l'esprit malin. Mais lorsque d'un grand souverain Les beaux écrits il associe Aux farces de saint Cucufin, C'est une énorme étourderie. Le saint-père est un pauvre saint; C'est un sot moine qui s'oublie; Au hasard il excommunie. Qui trop embrasse mal étreint.

Voilà Votre Majesté bien payée de s'être vouée à saint Ignace; passe pour moi chétif, qui n'appartiens qu'à saint François.

Le malheur, sire, c'est qu'il n'y a rien à gagner à punir frère Ganganelli: plût à Dieu qu'il eût quelque bon domaine dans votre voisinage, et que vous ne fussiez pas si loin de Notre-Dame de Lorette!

Il est beau de savoir railler Ces arlequins faiseurs de bulles; J'aime à les rendre ridicules; J'aimerais mieux les dépouiller.

Que ne vous chargez-vous du vicaire de Simon Barjone, tandis que l'impératrice de Russie époussette le vicaire de Mahomet? Vous auriez à vous deux purgé la terre de deux étranges sottises. J'avais autrefois conçu ces grandes espérances de vous; mais vous vous êtes contenté de vous moquer de Rome et de moi, d'aller droit au solide, et d'être un héros très avisé.....

DU ROI

À Postdam, le 16 septembre 1770.

Je n'ai point été fâché que les sentiments que j'annonce au sujet de votre statue, dans une lettre écrite à M. d'Alembert, aient été divulgués. Ce sont des vérités dont j'ai toujours été intimement convaincu, et que Maupertuis ni personne n'ont effacées de mon esprit. Il était très juste que vous jouissiez vivant de la reconnaissance publique, et que je me trouvasse avoir quelque part à cette démonstration de vos contemporains, en ayant eu tant au plaisir que leur ont fait vos ouvrages.

Les bagatelles que j'écris ne sont pas de ce genre: elles sont un amusement pour moi. Je m'instruis moi-même en pensant à des matières de philosophie, sur lesquelles je griffonne quelquefois trop hardiment mes pensées. Cet ouvrage sur le _Système de la nature_ est trop hardi pour les lecteurs actuels auxquels il pourrait tomber entre les mains. Je ne veux scandaliser personne: je n'ai parlé qu'à moi-même en l'écrivant. Mais dès qu'il s'agit de s'énoncer en public, ma maxime constante est de ménager la délicatesse des oreilles superstitieuses, de ne choquer personne et d'attendre que le siècle soit assez éclairé pour qu'on puisse impunément penser tout haut.....

....Mon occupation principale est de combattre l'ignorance et les préjugés dans les pays que le hasard de la naissance me fait gouverner, d'éclairer les esprits, de cultiver les moeurs et de rendre les hommes aussi heureux que le comporte la nature humaine et que le permettent les moyens que je puis employer.....

.....Ce que je sais certainement, c'est que j'aurai une copie de ce buste auquel Pigalle travaille: ne pouvant posséder l'original, j'en aurai au moins la copie. C'est se contenter de peu lorsqu'on se souvient qu'autrefois on a possédé ce divin génie même. La jeunesse est l'âge des bonnes aventures; quand on devient vieux et décrépit, il faut renoncer aux beaux esprits comme aux maîtresses.

Conservez-vous toujours pour éclairer encore, dans vos vieux jours, la fin de ce siècle qui se glorifie de vous posséder, et qui sait connaître le prix de ce trésor. FÉDÉRIC.

DU ROI

À Postdam, le 16 septembre 1770.

Il faut convenir que nous autres citoyens du nord de l'Allemagne, nous n'avons point d'imagination. Le P. Bouhours l'assure; il faut l'en croire sur sa parole. À vous autres voyants de Paris, votre imagination vous fait trouver des liaisons où nous n'aurions pas supposé les moindres rapports. En vérité le prophète, quel qu'il soit, qui me fait l'honneur de s'amuser sur mon compte, me traite avec distinction. Ce n'est pas pour tous les êtres que les gens de cette espèce exaltent leur âme. Je me croirai un homme important; et il ne faudra qu'une comète ou quelque éclipse qui m'honore de son attention, pour achever de me tourner la tête.

Mais tout cela n'était pas nécessaire pour rendre justice à Voltaire; une âme sensible et un coeur reconnaissant suffiraient. Il est bien juste que le public lui paye le plaisir qu'il en a reçu. Aucun auteur n'a jamais eu un goût aussi perfectionné que ce grand homme. La profane Grèce en aurait fait un dieu: on lui aurait élevé un temple. Nous ne lui érigeons qu'une statue: faible dédommagement de toutes les persécutions que l'envie lui a suscitées, mais récompense capable d'échauffer la jeunesse et de l'encourager à s'élever dans la carrière que ce grand génie a parcourue, et où d'autres génies peuvent trouver encore à glaner. J'ai aimé dès mon enfance les arts, les lettres et les sciences; et lorsque je puis contribuer à leurs progrès, je m'y porte avec toute l'ardeur dont je suis capable, parce que dans ce monde il n'y a point de vrai bonheur sans elles. Vous autres qui vous trouvez à Paris dans le vestibule de leur temple, vous qui en êtes les desservants, vous pouvez jouir de ce bonheur inaltérable, pourvu que vous empêchiez l'envie et la cabale d'en approcher.....

DU ROI Postdam, le 30 octobre 1770.

Une mitte qui végète dans le nord de l'Allemagne est un mince sujet d'entretien pour des philosophes qui discutent des mondes divers flottant dans l'espace de l'infini, du principe et du mouvement de la vie, du temps et de l'éternité de l'esprit et de la matière, des choses possibles et de celles qui ne sont pas. J'appréhende fort que cette mitte n'ait distrait ces deux grands philosophes d'objets plus importants et plus dignes de les occuper. Les empereurs ainsi que les rois disparaissent dans l'immense tableau que la nature offre aux yeux des spéculateurs. Vous qui réunissez tous les genres, vous descendez quelquefois de l'empirée; tantôt Anaxagore, tantôt Triptolème, vous quittez le Portique pour l'agriculture, et vous offrez sur vos terres un asile aux malheureux. Je préférerais bien la colonie de Ferney dont Voltaire est le législateur, à celle des quakers de Philadelphie, auxquels Locke donna des lois.

Nous avons ici des fugitifs d'une autre espèce; ce sont des Polonais qui, redoutant les déprédations, le pillage et les cruautés de leurs compatriotes, ont cherché un asile sur mes terres. Il y a plus de cent vingt familles nobles qui se sont expatriées pour attendre des temps plus tranquilles et qui leur permettent le retour chez eux. Je m'aperçois de plus en plus que les hommes se ressemblent d'un bout de notre globe à l'autre, qu'ils se persécutent et se troublent mutuellement, autant qu'il est en eux: leur félicité, leur unique ressource, est en quelques bonnes âmes qui les recueillent et les consolent de leurs adversités.....

DU ROI

À Berlin, le 29 janvier 1771.

J'ai reçu en même temps ces _Questions encyclopédiques_, qu'on pourrait appeler à plus juste titre, _Instructions encyclopédiques_. Cet ouvrage est plein de choses. Quelle variété! que de connaissances, de profondeur! et quel art pour traiter tant de sujets avec le même agrément! Si je me servais du style précieux, je pourrais dire qu'entre vos mains tout se convertit en or.

Je vous dois encore des remerciements au nom des militaires pour le détail que vous donnez des évolutions d'un bataillon. Quoique je vous connusse grand littérateur, grand philosophe, grand poète, je ne savais pas que vous joignissiez à tant de talents les connaissances d'un grand capitaine. Les règles que vous donnez de la tactique sont une marque certaine que vous jugez cette fièvre intermittente des rois, la guerre, moins dangereuse que de certains auteurs ne la représentent.

Mais quelle circonspection édifiante dans les articles qui regardent la foi! Vos protégés les _Pediculosi_ en auront été ravis; la Sorbonne vous agrégera à son corps, le Très Chrétien (s'il lit) bénira le ciel d'avoir un gentilhomme de la chambre aussi orthodoxe; et l'évêque d'Orléans vous assignera une place auprès d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. À coup sûr vos reliques feront des miracles, et l'_inf_.... célébrera son triomphe.

Où donc est l'esprit philosophique du dix-huitième siècle, si les philosophes, par ménagement pour leurs lecteurs, osent à peine leur laisser entrevoir la vérité? Il faut avouer que l'auteur du _Système de la nature_ a trop impudemment cassé les vitres. Ce livre a fait beaucoup de mal: il a rendu la philosophie odieuse par de certaines conséquences qu'il tire de ses principes. Et peut-être à présent faut-il de la douceur et du ménagement pour réconcilier avec la philosophie les esprits que cet auteur avait effarouchés et révoltés.

Il est certain qu'à Pétersbourg on se scandalise moins qu'à Paris, et que la vérité n'est point rejetée du trône de votre souveraine, comme elle l'est chez le vulgaire de nos princes. Mon frère Henri se trouve actuellement à la cour de cette princesse. Il ne cesse d'admirer les grands établissements qu'elle a faits, et les soins qu'elle se donne de décrasser, d'élever et d'éclairer ses sujets.

Je ne sais ce que vos ingénieurs sans génie ont fait aux Dardanelles: ils sont peut-être cause de l'exil de Choiseul. À l'exception du cardinal de Fleury, Choiseul a tenu plus longtemps qu'aucun autre ministre de Louis XV. Lorsqu'il était ambassadeur à Rome, Benoît XIV le définissait un fou qui avait bien de l'esprit. On dit que les parlements et la noblesse le regrettent et le comparent à Richelieu: en revanche, ses ennemis disent que c'était un boute-feu qui aurait embrasé l'Europe. Pour moi, je laisse raisonner tout le monde. Choiseul n'a pu me faire ni bien ni mal; je ne l'ai point connu; et je me repose sur les grandes lumières de votre monarque pour le choix et le renvoi de ses ministres et de ses maîtresses. Je ne me mêle que de mes affaires et du carnaval qui dure encore.

Nous avons un bon Opéra; et, à l'exception d'une seule actrice, mauvaise comédie. Vos histrions welches se vouent tous à l'opéra-comique; et des platitudes mises en musique sont chantées par des voix qui hurlent et détonnent à donner des convulsions aux assistants. Durant les beaux jours du siècle de Louis XIV, ce spectacle n'aurait pas fait fortune. Il passe pour bon dans ce siècle de petitesses, où le génie est aussi rare que le bon sens, où la médiocrité en tout genre annonce le mauvais goût qui probablement replongera l'Europe dans une espèce de barbarie dont une foule de grands hommes l'avaient tirée.

Tant que nous conserverons Voltaire, il n'y aura rien à craindre; lui seul est l'Atlas qui soutient par ses forces cet édifice ruineux. Son tombeau sera celui du bon goût et des lettres. Vivez donc, vivez, et rajeunissez, s'il est possible: ce sont les voeux de toutes les personnes qui s'intéressent à la belle littérature, et principalement les miens. FÉDÉRIC.

DE M. DE VOLTAIRE

À Ferney, 15 février 1771.

Sire, tandis que vos bontés me donnent les louanges qui me sont si légitimement dues sur mon orthodoxie et sur mon tendre amour pour la religion catholique, apostolique et romaine, j'ai bien peur que mon zèle ardent ne soit pas approuvé par les principaux membres de notre sanhédrin infaillible. Ils prétendent que je me mets à genoux devant eux pour leur donner des croquignoles, et que je les rends ridicules avec tout le respect possible. J'ai beau leur citer la belle préface d'un grand homme, qui est au devant d'une histoire de l'Église très édifiante, ils ne reçoivent point mon excuse; ils disent que ce qui est très bon dans le vainqueur de Rosbach et de Lissa, n'est pas tolérable dans un pauvre diable qui n'a qu'une chaumière entre un lac et une montagne, et que, quand je serais sur la montagne du Thabor en habits blancs, je ne viendrais pas à bout de leur ôter la pourpre dont ils sont revêtus. Nous connaissons, disent-ils, vos mauvais sentiments et vos mauvaises plaisanteries. Vous ne vous êtes pas contenté de servir un hérétique, vous vous êtes attaché depuis peu à un schismatique, et si on vous en croyait, le pouvoir du pape et celui du grand-turc seraient bientôt resserrés dans des bornes fort étroites.

Vous ne croyez point aux miracles, mais sachez que nous en faisons. C'en est déjà un fort grand que nous ayons engagé votre héros hérétique à protéger les jésuites.

C'en est un plus grand encore, que notre nonce en Pologne ait déterminé les Mahométans à faire la guerre à l'empire chrétien de Russie; ce nonce, en cas de besoin, aurait béni l'étendard du grand prophète Mahomet. Si les Turcs ont toujours été battus, ce n'est pas notre faute, nous avons toujours prié Dieu pour eux.

On nous rendra peut-être bientôt Avignon, malgré tous vos quolibets; nous rentrerons dans Bénévent, et nous aurons toujours un temporel très royal pour ressembler à Jésus-Christ notre Sauveur, qui n'avait pas où reposer sa tête. Tâchez de régler là vôtre qui radote, et recevez notre malédiction sous l'anneau du pêcheur.

Voilà, Sire, comme on me traite, et je n'ai pas un mot à répliquer. Si je suis excommunié, j'en appellerai à mon héros, à Julien, à Marc-Aurèle ses devanciers, et j'espère que leurs aigles ou romaines ou prussiennes (c'est la même chose) me couvriront de leurs ailes. Je me mets sous leur protection dans ce monde, en attendant que je sois damné dans l'autre.

J'ai envoyé un petit paquet à monseigneur le prince royal, je ne sais s'il l'a reçu.

Je me mets aux pieds de mon héros avec autant de respect que d'attachement. _Le vieux malade du mont Jura_.

DE M. DE VOLTAIRE

À Ferney, 1er mars 1771.

Sire, il n'est pas juste que je vous cite comme un de nos grands auteurs sans vous soumettre l'ouvrage dans lequel je prends cette liberté: j'envoie donc à Votre Majesté l'Épître contre Moustapha. Je suis toujours acharné contre Moustapha et Fréron. L'un étant un infidèle, je suis sûr de faire mon salut en lui disant des injures; et l'autre étant un sot et un très mauvais écrivain, il est de plein droit un de mes justiciables.

Il n'y a rien à mon gré de si étonnant, depuis les aventures de Rosbach et de Lissa, que de voir mon impératrice envoyer du fond du Nord quatre flottes aux Dardanelles. Si Annibal avait entendu parler d'une pareille entreprise, il aurait compté son voyage des Alpes pour bien peu de chose.

Je haïrai toujours les Turcs oppresseurs de la Grèce, quoiqu'ils m'aient demandé depuis peu des montres de ma colonie. Quels plats barbares! Il y a soixante ans qu'on leur envoie des montres de Genève, et ils n'ont pas su encore en faire: ils ne savent pas même les régler.

Je suis toujours très fâché que Votre Majesté et l'empereur des Vénitiens ne se soient pas entendus avec mon impératrice pour chasser ces vilains Turcs de l'Europe: c'eût été la besogne d'une seule campagne; vous auriez partagé chacun également. C'est un axiome de géométrie qu'ajoutant choses égales à choses égales, les touts sont égaux; ainsi vous seriez demeurés précisément dans la situation où vous êtes.

Je persiste toujours à croire que cette guerre était bien plus raisonnable que celle de 1756, qui n'avait pas le sens commun; mais je laisse là ma politique qui n'en a pas davantage, pour dire à Votre Majesté que j'espère faire ma cour après Pâques, dans mon ermitage, aux princes de Suède vos neveux, dont tout Paris est enchanté. On parle beaucoup plus d'eux que du Parlement. Deux princes aimables font toujours plus d'effet que cent quatre-vingts pédants en robe.

On m'a dit que d'Argens est mort: j'en suis très fâché; c'était un impie très utile à la bonne cause, malgré tout son bavardage.

À propos de la bonne cause, je me mets toujours à vos pieds et sous votre protection. On me reprochera peut-être de n'être pas plus attaché à Ganganelli qu'à Moustapha; je répondrai que je le suis à Frédéric le Grand et à Catherine la Surprenante.

Daignez, Sire, me conserver vos bontés pour le temps qui me reste encore à faire de mauvais vers en ce monde. _Le vieux ermite des Alpes_.

DU ROI

À Sans-Souci, le 18 novembre 1771.

.....Je vous ai mille obligations des sixième et septième tomes de votre _Encyclopédie_, que j'ai reçus. Si le style de Voiture était encore à la mode, je vous dirais que le père des Muses est l'auteur de cet ouvrage; et que l'approbation est signée du dieu du Goût. J'ai été fort surpris d'y trouver mon nom, que par charité vous y avez mis. J'y ai trouvé quelques paraboles moins obscures que celles de l'Évangile, et je me suis applaudi de les avoir expliquées. Cet ouvrage est admirable, et je vous exhorte à le continuer. Si c'était un discours académique, assujetti à la révision de la Sorbonne, je serais peut-être d'un autre avis.

Travaillez toujours; envoyez vos ouvrages en Angleterre, en Hollande, en Allemagne et en Russie: je vous réponds qu'on les y dévorera. Quelque précaution qu'on prenne, ils entreront en France; et vos Welches auront honte de ne pas approuver ce qui est admiré partout ailleurs.

J'avais un très violent accès de goutte quand vos livres sont arrivés, les pieds et les bras garrottés, enchaînés et perclus: ces livres m'ont été d'une grande ressource. En les lisant, j'ai béni mille fois le ciel de vous avoir mis au monde.