Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse
Chapter 13
.....Je vous ai plus d'obligation que vous ne pensez; votre pupille vient de se laisser un peu attendrir; il m'a payé 20,000 francs sur les 80,000 que je lui avais prêtés, et peut-être avant ma mort me payera-t-il le reste; c'est vous que j'en ai à remercier.
M. le comte de Montmorency-Laval saura bientôt assez d'allemand pour faire tourner à droite et à gauche, et pour commander l'exercice; mais en vous entendant parler français, il donnera la préférence à la langue des Montmorency; sans doute les hommes de sa maison doivent aimer les Prussiens. Il n'y a jamais eu que le cardinal Bernis qui ait imaginé d'unir la France avec la maison d'Autriche contre la maison de Brandebourg; il en a été bien puni. Sa politique a été aussi malheureuse que les chimères théologiques de trente autres cardinaux ont été ridicules.....
DE M. DE VOLTAIRE
À Paris, le 1er avril 1778.
Sire, le gentilhomme français qui rendra cette lettre à Votre Majesté, et qui passe pour être digne de paraître devant Elle, pourra vous dire que si je n'ai pas eu l'honneur de vous écrire depuis longtemps, c'est que j'ai été occupé à éviter deux choses qui me poursuivaient dans Paris: les sifflets et la mort.
Il est plaisant qu'à quatre-vingt-quatre ans j'aie échappé à deux maladies mortelles. Voilà ce que c'est que de vous être consacré: je me suis renommé de vous, et j'ai été sauvé.
J'ai vu avec surprise et avec une satisfaction bien douce, à la représentation d'une tragédie nouvelle, que le public, qui regardait il y a trente ans Constantin et Théodose comme les modèles des princes, et même des saints, a applaudi avec des transports inouïs à des vers qui disent que Constantin et Théodose n'ont été que des tyrans superstitieux. J'ai vu vingt preuves pareilles du progrès que la philosophie a fait enfin dans toutes les conditions. Je ne désespérerais pas de faire prononcer dans un mois le panégyrique de l'empereur Julien: et assurément si les Parisiens se souviennent qu'il a rendu chez eux la justice comme Caton, et qu'il a combattu pour eux comme César, ils lui doivent une éternelle reconnaissance.
Il est donc vrai, Sire, qu'à la fin les hommes s'éclairent, et que ceux qui se croient payés pour les aveugler ne sont pas toujours les maîtres de leur crever les yeux! Grâces en soient rendus à Votre Majesté! Vous avez vaincu les préjugés comme vos autres ennemis: vous jouissez de vos établissements en tout genre. Vous êtes le vainqueur de la superstition, ainsi que le soutien de la liberté germanique.
Vivez plus longtemps que moi, pour affermir tous les empires que vous avez fondés. Puisse Frédéric le Grand être Frédéric l'immortel!
Daignez agréer le profond respect et l'inviolable attachement de VOLTAIRE.
FIN
Paris.--Impr. Dubuisson et Ce, 5, rue Coq-Héron, (PALLET gérant.)
NOTES:
[A] Le roi de Prusse a toujours signé _Fédéric_ qui est plus doux à prononcer que _Frédéric_.
[B] Il s'agit d'une plume d'ambre envoyée à madame du Châtelet, et qu'elle avait cassée.
[C] Boileau, _Art poétique_, ch. Ier.
[D] La marquise du Châtelet.
[E] On n'a point trouvé ces lettres et plusieurs autres qui manquent également.
[F] La margrave de Bareith.
[G] Le pape Rezzonico (Clément XIII) avait envoyé une épée bénite et un bonnet doublé d'agnus au maréchal Daun, qui avait eu la bêtise de se prêter à cette facétie digne du treizième siècle.
[H] Élie de Beaumont.
[I] _Immortali_. Ce buste est conservé par madame la marquise de Villette.
[J] Le maréchal de Saxe.
[K] M. le comte de Mui.