Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... Un dernier amour de René

Part 9

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Tant de temps écoulé dans une si vive anxiété de votre destinée; la rapide succession de craintes et d'espérances qui me venaient de vous, et les chagrins qui me troublent ici, joints à votre départ, m'avaient enfin découragée. Vous apprendrez avec plaisir que je suis revenue de cet abattement. Je ne sais quelle paix, quelle espérance est rentrée dans mon âme. Je sens de nouveau ces vifs mouvements de joie qui me faisaient tressaillir au commencement de notre amitié. Je suis enfin seule dans ma vallée chérie. J'y pourrais avoir des visites, mais je les fuis. C'est seule que je veux être, avec une pensée délicieuse et chère, avec _vous_, mon maître, qui êtes à Rome et que je n'ai jamais vu. Je prévois avec bonheur une solitude absolue de quatre ou cinq mois passée avec les manuscrits et les souvenirs de mon père, avec vos livres, vos lettres, et l'idée de votre retour. Je sens que tout ce bien-être me vient d'avoir repoussé ce voyage de Paris, si cruel pour moi, surtout quand vous veniez d'en partir. Vous voyez que je ne suis pas _fâchée_ que vous en ayez été _affligé!_

Il y a dans mon âme trois prédilections invincibles, qui font les seuls plaisirs de ma vie: une mémoire sacrée, un ami inconnu, une vallée solitaire. Je ne me fais pas scrupule d'entretenir mon cher maître de ma résurrection morale, parce qu'il sera bien aise de me voir sortie de la tristesse dans laquelle j'étais tombée; d'ailleurs, je ne puis l'entretenir de ce qui le touche; je ne sais rien.

Je voudrais vous parler de Rome, mais je n'en suis pas encore là. Je crains, si j'y pense, de redevenir triste: je n'ose regarder encore que le retour. Vous me disiez, une fois, «_ce riant exil_»; mais je ne m'en fais pas cette idée: il me semble au contraire que ce séjour doit être bien mélancolique. C'est le tombeau de la puissance humaine. On y est toujours en face du néant des grandeurs et de la brièveté de la vie... j'aimerais mieux Florence et Naples, où c'est la nature qu'on voit dans sa force et sa beauté. Je suis bien fâchée de n'avoir pas lu votre voyage en Italie, je saurais ce qu'elle est. Je ne me souviens plus de _Corinne_, mais, par ce que j'ai lu ailleurs, il me semble que j'aimerais le caractère des Romains, s'ils sont en effet passionnés dans leurs affections, vrais dans leurs plaisirs, et orgueilleux sans vanité. C'est le contraire des Parisiens, qui, dit-on, se plaisent mieux à juger qu'à _sentir_, et qui aiment mieux _paraître_ qu'_être_.

_28 octobre_.--Avec la sérénité, j'ai retrouvé les impressions agréables que l'aspect de la nature avait cessé de m'inspirer; je sens de nouveau le beau temps. Le soleil est encore chaud, l'air est doux et léger, les eaux étincellent à travers la riche verdure des mûriers et des châtaigniers, que l'automne commence à nuancer d'or et de feu. Une atmosphère douce et brillante rend beaux ou gracieux tous les objets que l'œil peut voir, car nous n'avons pas ici les tons durs et crus des Alpes et des Pyrénées. Des vapeurs lumineuses, et colorées d'une manière ravissante, couvrent nos montagnes bleues et les rendent comme transparentes et poudrées d'or ou veloutées de rose; et ces belles nuances changent à chaque instant: il serait peut-être difficile de trouver, dans une autre chaîne de montagnes, des aspects d'un caractère plus imposant que ceux de quelques vallées du Vivarais. Ces beaux lieux où la nature ne se montre plus que sous des traits d'une grandeur paisible ont été, dans des temps bien loin de nous, bouleversés par d'effroyables catastrophes. Les magnifiques colonnades en basalte de Jaugeac et de Montpesat, la chaussée des géants de Thueyle, le pont d'Arc, la gueule d'Enfer, le mont Mézenc, la Solfatare et cent cinquante volcans réunis dans une même chaîne et se touchant par leurs bases comme les vagues de la mer, sont d'une magnificence à laquelle, suivant mon père, le nouveau monde, dans ses pompes terribles, n'offre peut-être rien d'égal, et qui n'a besoin, pour exciter à l'avenir l'intérêt et l'admiration, que d'avoir un moment charmé les yeux de mon ami... Mon âme ambitionne cet honneur pour mon pays. Oh! venez donc, mon noble maître, illustrer cette portion de notre patrie! Vous y recueillerez quelques rayons d'une gloire nouvelle, et vous y trouverez aussi ce bien que l'Écriture appelle _un trésor_.

_Du 30_, au soir.--Je reçois votre lettre de Rome en date du 11. Elle est restée dix-neuf jours. Vous êtes arrivé; vous êtes fidèle à la pensée de Marie; vous ne pouvez l'oublier; vous reviendrez bientôt; je devrais être contente; et savez-vous ce que cette lettre, cette écriture, ce même timbre, et tout cela m'a fait? J'ai pleuré des larmes amères, mais si longtemps que j'en suis épuisée. Il est donc vrai que vous êtes ambassadeur à Rome! mon pauvre ami, je crois que Dieu me punit de vous trop aimer. Puisse-t-il vous bénir et vous rendre heureux! Adieu.

Quand vous le pourrez, envoyez-moi la prière dont j'ai besoin et que je vous a demandée dans ma lettre du 22 septembre! N'y manquez pas, si vous m'aimez!

MARIE.

L

_De M. de Chateaubriand_

Rome, ce 11 octobre 1828.

Me voilà à Rome, qui ne m'a rien fait. À mon âge, il ne faut plus voyager: on n'y voit plus. J'espère me retrouver bientôt dans notre commune patrie. Je vous écrirai plus au long quand j'aurais rempli les premiers devoirs de ma position. Ce mot est seulement pour vous prouver ma fidélité, et mon impossibilité d'oublier Marie. Cette lettre, que j'envoie aux Affaires Étrangères, sera mise à la poste à Paris. J'espère avoir bientôt une lettre de vous.

CHATEAUBRIAND.

Je vous ai écrit de Milan.

LI

__De M. de Chateaubriand__

Rome, 21 octobre 1828.

Votre première lettre de France est venue me trouver à travers les montagnes au milieu des ruines de Rome: elle m'a fait un grand bien, et je vous en remercie; elle n'avait pas même perdu la petite violette attachée à l'une des feuilles; j'ai salué cette fleur de mon pays, cueillie par une main amie. Que vous dirai-je? Rome m'ennuie: tout m'ennuie[34]! J'ai passé l'âge des joies, il faut que je me retire. Que fais-je dans ce monde? Je le connais trop et j'y ai été trop longtemps. Je me réserve pourtant encore un dernier plaisir, c'est celui d'aller vous trouver dans votre solitude. Quand j'aurai vu cette Marie inconnue, tout sera accompli. Pensez à moi et écrivez-moi!

[Note 34: Dans cette lettre et dans les suivantes, Chateaubriand exagère un peu la tristesse et la solitude de son séjour à Rome. Nous savons notamment, par les Souvenirs de M. d'Haussonville, que trois belles jeunes femmes, Mme D., la Del Drago, et une dame qui, sous le pseudonyme de Mme de Saman, devait plus tard publier un petit roman autobiographique intitulé _Les Enchantements de Prudence_, ont, toutes trois, fait de leur mieux pour distraire son ennui.]

LII

_À M. de Chateaubriand_

H..., 8 novembre 1828.

Mon cher maître, il y a aujourd'hui un an que vous écrivîtes cette lettre qui perça mon cœur d'un trait aigu, en m'apprenant que vous étiez menacé dans ce que vous aimiez. Je vous écrivis moi-même, et, du moment où j'eus reçu votre réponse, je fus invinciblement entraînée dans votre sphère.

Mes dernières lettres n'étaient remplies que de mes chagrins, de mes regrets, de mon abattement, parce que mon cœur se répand quand je vous écris; et pourtant je n'ai pas tout dit, car je n'ai jamais tout pensé. Dans la convalescence de ma mère, je lui ai lu plus de soixante numéros de la Gazette. Vous ne me plaindrez peut-être pas d'avoir subi si longtemps, dans le milieu du cœur, ce petit supplice renouvelé de Saint-Sébastien! Je n'ai ni l'âme d'un ange, ni celle d'un héros, votre inconnue n'est qu'une simple femme; elle n'a pu recevoir sans blessure tant de traits acérés; elle n'est point demeurée invulnérable à tous ces poisons. Cette troisième persécution m'a été plus douloureuse que les autres, à présent que vous êtes mon ami. Je n'osais vous en parler, mais j'en souffrais. Je voyais l'unique et éclatante réparation de tant d'injures dans cette ambassade de Rome. Cette considération a été ma véritable consolation, et je vous aurais prié à genoux de partir, si votre départ eût été à ma décision.

Aujourd'hui, je lis dans le journal du 1er novembre: «Depuis son arrivée dans cette ville, M. le vicomte de Chateaubriand est l'objet de toutes les prévenances du Souverain Pontife et de tout ce que Rome a de plus distingué; quoique Son Excellence ne reçoive point encore, l'hôtel de l'ambassade est continuellement visité par les cardinaux, les princes romains, et les familles patriciennes. C'est une chose remarquable que, dans cette capitale du monde catholique, on ne connaisse en aucune manière cet esprit étroit et tracassier des coteries religieuses de Paris. On n'a point nié ici à l'auteur du _Génie du Christianisme_ sa noble piété; au serviteur fidèle de la couronne, à l'écrivain courageux de la Restauration, le titre de royaliste. M. de Chateaubriand a été vengé des outrages d'un parti par le Saint-Père lui-même»... Et je me dis: «C'en est fait, le roi de France et le Chef de l'Église l'ont en effet vengé, et se sont eux-mêmes garantis du blâme de la postérité!» En même temps, je reçois votre lettre du 20 octobre. Elle est si sombre que mon cœur se trouble à vos tristes paroles... ô mon maître! Ont-ils blessé votre âme? et ce juste triomphe n'est-il pour vous qu'une tâche que vous vous êtes imposée et que vous avez accomplie?

Je ne m'explique pas bien vos expressions. Vous dites: «_Il faut que je me retire_»... Ah! plût au Ciel que cela pût être; mais je ne le comprends pas et n'ose le croire.

La même destinée qui, de si loin, m'a dévouée à vous vous entraîne aussi vers moi. Je le reconnais à ce que vos pensées les plus intimes se décèlent toujours dans les lettres que vous m'écrivez. Vous aimez les miennes, elles vous sont bonnes. Vous voulez me voir. Vous nommez notre rencontre sur la terre «votre dernier plaisir»... Voilà ce qui me soutient et m'encourage contre ces mêmes lettres!... Elles ont une sorte de style anonyme, comme si elles ne s'adressaient à personne. Vous n'y parlez plus de vos sentiments pour moi. Vous ne répondez pas aux miens. Tous détails sur ce qui vous concerne en sont sévèrement bannis. Hélas! pour qui donc les réservez-vous? Vous connaissez l'amitié: vous ne pouvez ignorer que vous contristez la mienne en paraissant la méconnaître, et me laissant si parfaitement étrangère à vous après avoir commencé notre correspondance avec tant de douceur et des formes si différentes. Ô mon cher maître! que vous m'affligez en cela! Vous ne savez pas combien il me faut de confiance en votre bonté d'âme pour surmonter ma timidité naturelle, augmentée par le changement de votre style! Depuis bien des mois, il semble que vous m'interdisiez tout autre sujet que moi-même et que vous ne veuillez m'envoyer que quelques _jalons_, uniquement pour m'empêcher de perdre vos traces... Que deviendrait notre amitié, si je ne m'encourageais pas moi-même à écarter jusqu'au moindre mouvement de cet orgueil qu'on inspire à toutes les femmes? Mais c'est ce que je fais avec une profonde tendresse. J'aime à vous prodiguer à présent les hommages d'une âme élevée, et je donnerais ma vie sans regret pour effacer les peines de la vôtre, et pour vous assurer un bonheur digne de vous.

Voilà ce que je vous écris sans pouvoir m'en empêcher; et voilà aussi que je vous ai un peu grondé sans en avoir eu le projet; mais je ne puis rien vous cacher.

Vous dites aussi: «_Je viendrai bientôt_». Pour moi, _bientôt_, c'est cet hiver; aussi, quand je marche sur les gazons encore trop verts, je me réjouis en traînant sous mes pas les feuilles sèches qui commencent à les cacher; elles vous promettent à moi. Mais comment viendrez-vous? Les monts sont remplis de dangers durant l'hiver. Les côtes de la Méditerranée sont infestées de corsaires tripolitains. Si vous ne voulez pas fâcher Marie, vous répondrez un petit mot là-dessus.

Adieu, mon cher maître, mon étoile toujours belle, toujours chérie, laissez-moi vous assurer de mon respect; vous ne savez pas combien ce mot est tendre, quand je vous l'adresse.

MARIE.

Je vous ai écrit le 9 et le 30 octobre.

_Du 9 novembre_.--J'ai lu et relu votre seconde lettre de Rome; elle pénètre toute mon âme de votre tristesse, je la sens sans la comprendre. Je crois que je dépends de vous.

J'ai aussi relu ma lettre: il faut que j'y ajoute quelques mots parce que j'ai beaucoup tourné autour de mon chagrin sans avoir osé vous l'expliquer. Aujourd'hui, j'ai plus de courage et je vais en profiter de peur que, faute de temps pour m'écouter, vous ne m'entendiez pas bien.

Toutes vos lettres sont très courtes; j'en suis attristée _malgré moi_; mais je n'oublie pas que vous les avez écrites au milieu du tourbillon politique qui vous entraîne _et de vos plus tendres regrets_.

Mais il y a une autre chose qui me fait mal, à tort ou à raison: depuis bien longtemps le nom d'amie ne se trouve pas dans vos lettres. Rendez-le-moi, j'en ai besoin!

_Du 10_. À la réflexion, je suis inquiète de vous avoir parlé si franchement. Me trouverez-vous susceptible? Que je serais fâchée si vous preniez de moi une idée peu aimable! Pourtant, il faut que vous me voyiez telle que je suis, et mon affection aussi. Si j'ai besoin d'excuse auprès de vous, songez combien les pensées se creusent dans le silence d'une solitude absolue! Il y a des moments où je suis alarmée de l'abandon avec lequel je laisse aller une relation isolée de tout, qui ne se soutient que par sa propre force, et qui m'est si chère; mais, outre que mon esprit est peu susceptible de combinaisons et de calculs, c'est précisément votre supériorité qui me rassure. Le jour où vous voudrez me regarder dans mes lettres, vous me verrez comme à travers un cristal. Ce qui est bon est bon. Ce qui est vrai est vrai. Je me confie.

LIII

_De M. de Chateaubriand_

Rome, ce 15 novembre 1828.

Eh! bien, j'aime que vous restiez dans votre solitude! Vous dirai-je pourquoi? Je n'en sais rien, car, enfin, je ne profite pas de cette solitude. Est-ce que je serais jaloux d'une personne que je n'ai jamais vue? Pourquoi pas? Vos lettres me plaisent, du désert; elles me plairaient moins, venant de Paris. Seulement ne tombez point dans un abîme! Vos belles descriptions me font frémir.

Je ne m'accoutume point aux ruines de Rome; j'ai assez vu de débris. Il est plus que temps que je rentre dans ma solitude, pour ne plus en sortir. Au fond de tous les tableaux que je vois à présent, j'aperçois toujours ma tombe; elle ne m'effraie pas du tout, j'aime même à la contempler; mais, en même temps, elle m'ôte le goût de tout, l'intérêt de toute chose; en face de la mort, les plus grandes affaires paraissent misérables. Les attachements resteraient encore, mais personne ne s'attache à ce qui s'en va et vieillit, et c'est quand on a le plus besoin d'être entouré qu'on se trouve plus seul et plus délaissé.

Je ne sais quel sera le terme de mon brillant exil; tout ce que je puis vous dire, c'est qu'il ne sera pas éloigné, puisqu'il dépend toujours de moi d'en finir. J'attendrai sans doute un temps raisonnable; je n'y mettrai point de précipitation; mais, à mon âge, il faut compter par jours et non par années.

Écrivez-moi! Vos lettres me font un plaisir extrême, ne me le retranchez pas! C'est charité que de venir à mon secours.

LIV

_De M. de Chateaubriand_

Rome, ce 20 novembre 1828.

Votre petit journal du 23 au 28 octobre m'est parvenu. Je vous remercie de me rendre ainsi compte de vos pensées: vous me faites des _aveux_; est-ce que vous espérez bien ne jamais me voir, ou que mes vieux ans vous mettent en paix? N'importe; ces aveux sont doux, et je les prends pour ce que vous me les donnez. Je ne sais pourquoi ma lettre, arrivée de Rome, vous a rendue tout à coup si triste: qu'est-ce donc que vous avez pour un inconnu, pour un étranger que vos regards n'ont jamais rencontré? Une passion? je l'accepte. Votre imagination amusa votre solitude: elle me plairait même, dans ces jeux où vous vous moqueriez de la vanité d'un homme assez fou pour tomber en imagination à vos pieds, tout chargé du poids d'une longue vie. Il faudra bien enfin que j'arrive jusqu'à vous; si vous avez des illusions, elles s'évanouiront; vous m'aimerez peut-être encore, mais je ne vous tourmenterai plus, si toutefois je vous tourmente.

Je vous ai écrit par l'avant-dernier courrier, le 15 de ce mois. Écrivez-moi longuement, et j'aimerai Marie.

CHATEAUBRIAND.

La prière que vous demandez, je l'offre, mais je ne puis la parler, ni l'écrire.

LV

_À M. de Chateaubriand_

H..., 10 décembre 1828.

Je le vois à regret, les solitaires ne peuvent être entendus; leurs sentiments, agrandis et fortifiés par la retraite, sont taxés d'illusions et de chimères, lorsqu'ils les laissent égarer jusqu'aux gens du monde, et leurs expressions, parce qu'elles peignent naïvement des sentiments généreux et peu communs, sont prises pour les jeux frivoles d'imaginations capricieuses et mal réglées. Vous-même, mon cher maître, de la sphère bruyante où vous vivez, vous n'entendez plus leur langage. Pourquoi le mien n'a-t-il pas aujourd'hui la puissance du vôtre! et que je souhaiterais en ce moment le pouvoir de vous persuader!

Jamais nous ne fûmes autant menacés qu'aujourd'hui d'une séparation éternelle. Vous seul pouvez nous en garantir.

Votre lettre du 20 novembre me trouble et me troublera; elle est venue m'apporter mille peines. Vous pouvez m'en délivrer, mais y consentirez-vous? Je crains, hélas! que Marie ne soit pour vous un sujet de curiosité plutôt que d'intérêt. Vous n'êtes pas soigneux de son repos...

Je ne puis avec convenance répondre à votre lettre du 20 novembre. Pendant quelques jours, j'ai cru que je ne devais plus vous écrire, mais je n'ai pu m'y résoudre. Dans vos précédentes lettres, vous me demandez la continuation des miennes, en m'assurant qu'elles vous sont bonnes... et, moi, j'ai une dernière demande à vous faire.

Le temps se passe, il me presse; celui de votre retour s'approche; peut-être m'en reste-t-il à peine assez pour recevoir votre réponse. Je l'attendrai, cette réponse, avec autant d'anxiété que d'impatience. L'oublierez-vous?

J'avais besoin d'une prière faite par vous et écrite de votre main, et vous me la refusez!

Je vous ai demandé le nom de sœur, point de réponse. Eh! bien, si vous me croyez au-dessous de ce beau présent, je ne m'en offenserai pas, je me résignerai sincèrement!

Mais, par compensation, s'il est vrai que le partage des devoirs soit la première obligation de l'amitié, vous me promettrez votre appui dans l'accomplissement des miens. Je me reposerai tout à fait sur cette promesse et je vous attendrai en toute joie et sécurité.

Mais, si vous ne m'entendez pas, si vous continuez à ne pas me répondre, si vous éludez ou repoussez encore cette prière, vous ne verrez jamais votre Marie, vous n'entendrez plus parler d'elle. Vous pourrez croire que sa tendresse ne fut qu'un songe. Je fuirai ma vallée, dont la solitude profonde et sauvage ne put m'abriter contre votre pensée. Aux approches de votre retour en France, je quitterai ma demeure. J'y laisserai mon espérance flétrie. La douleur seule me suivra. Je continuerai à vous écrire tant que je vivrai; mais mes lettres demeureront avec moi. Elles ne vous parviendront que lorsque le courage ne me sera plus nécessaire, et que le repos sera devenu mon partage.

MARIE.

LVI

_À M. de Chateaubriand_

H., le 16 décembre 1828.

Mon cher maître, il serait mal à moi de douter de votre réponse à ma lettre du 8 de ce mois. Puisque vous me voulez pour amie, vous ne me refuserez pas la demande qu'elle contient. Je me tiens pour assurée de la recevoir, et je continue à vous écrire avec la confiance qui vous est due.

Je voulus, l'année dernière, arranger mes pensées et mes expressions en vous écrivant ma seconde lettre, cela ne me réussit pas, j'y renonçai pour toujours. Depuis, je vous ai écrit du premier mouvement, à cœur ouvert et plume courante; mais, quand mes lettres sont faites, je les copie telles qu'elles sont, et les joins aux vôtres. Tout ce que j'ai écrit à vous et de vous m'est ainsi resté. Quelque chose m'a toujours poussée à retenir autour de moi cette vie intérieure et secrète.

Lorsque je reçus cette troisième lettre de Rome, qui m'a troublé l'âme, je vous écrivais de provision et à loisir, goûtant la paix que mon séjour ici et l'espoir de votre retour m'avaient rendue, et le plaisir de m'entretenir avec vous. J'ai sous les yeux le commencement de cette lettre, que l'arrivée de la vôtre a interrompue. La voici:

«Dans ma longue lettre du 23 au 30 octobre, je vous ai très bien expliqué l'amitié que j'ai pour vous et celle que je demande de vous. Je suis très contente de ma lettre. Toutes les fois que je me la rappelle, j'ai le cœur soulagé. Je crois que vous avez compris mes sentiments et que vous les reconnaîtrez en m'en accordant de semblables. Je vous ai présenté ces pauvres religieuses de Champaigne comme le modèle de l'attachement qui doit nous lier. En vous priant de ne penser à moi qu'en me prêtant les traits de l'une d'elles, je me suis garantie des surprises de votre imagination. En vous demandant le titre de sœur, j'ai préparé ma justification du passé. Ce nom sera cause que je paraîtrai devant vous sans confusion de vous avoir tant aimé. Une sœur ne peut rougir de son dévouement à un frère tel que vous. Ce nom si cher contentera l'ambition de mon cœur; il sera tout à la fois ma récompense et ma justification...»

D'après ce qui précède, jugez de la confusion des pensées que votre lettre a élevées dans mon esprit! J'ai couru à mes anciennes lettres et j'ai trouvé dans celles à mon père (écrites il y a tant d'années), à une amie qui n'est plus, à M. Hyde de Neuville, les mêmes sentiments qui remplissent aujourd'hui celles que je vous écris à vous-même. Ils sont exprimés de la même manière et souvent dans les mêmes termes. Cette lecture m'a rassurée. La trempe de mon âme n'est pas mon ouvrage. Vous l'avez formée en partie, vous y régnez par les qualités de la vôtre. Je ne puis ni me le reprocher ni m'en plaindre. S'il s'y trouve en effet quelque chose de passionné, je le tiens de mon père: ce trait nous est commun avec la plupart de nos compatriotes, et ma vie solitaire et éprouvée n'a pas dû l'effacer.

_Du 17_.--Quand j'ai passé une partie du jour à vous lire et qu'il me vient tout à coup à l'esprit que vous m'écrivez souvent, j'ai peine à le croire! et puis je viens à penser que vous soutenez cette correspondance depuis treize mois, à travers une vie qui se précipite dans un tumulte de grands événements, que vous répondez fidèlement à des lettres où il n'y a rien, rien qu'un attachement vrai; je sens que c'est à cet attachement que vous répondez. Cette certitude me suffit. Je ne crains rien de l'avenir, vous aimerez Marie.

J'ai souri à un endroit de vos lettres où vous dites _que je vous fais des descriptions_. Il est vrai, et, ce qu'il y a de mieux, c'est que je n'y suis pas plus embarrassée qu'à vous dire l'heure qu'il est... Vous méritez bien, mon cher maître, d'être aimé parfaitement; mais l'avez-vous jamais été avec plus de tendresse et d'abnégation que cela?