Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... Un dernier amour de René

Part 6

Chapter 63,877 wordsPublic domain

Le résultat de votre lettre est que vous viendriez à Paris si je vous aimais. Eh! bien, si je vous aime, vous viendrez donc à Paris? Mais comment vous persuader que je vous aime, vous que je n'ai jamais vue? Un esprit aussi facile à se tourmenter que me semble être le vôtre ne s'arrangera pas de toutes mes protestations. Vous chercheriez dans les phrases, dans les mots de ma lettre, la preuve que je n'ai pour vous que de la politesse, de la bienveillance commune; que mes sentiments ne sont que cette galanterie dont on se fait un devoir envers toutes les femmes. Mais, en vérité, convenez que, pour une simple politesse, elle serait assez longue! Prendre tant de plaisir à vous écrire si souvent passe un peu le savoir-vivre; et, si un grand attrait ne m'entraînait vers vous, moi qui ai toujours eu en horreur les lettres, ma correspondance avec vous deviendrait bien inexplicable. Allons, ne vous creusez pas la tête; reconnaissez la vérité; et convenez que, si vous ne venez pas à Paris, ce n'est pas à cause de mon indifférence pour Marie!

Je veux vous détromper encore sur un autre point. Vous me paraissez croire que j'attache un grand intérêt à la politique, que je suis tourmenté sous ce rapport, que j'ai de grands soucis d'ambition: c'est une complète erreur. Je suis profondément indifférent à ce qu'on appelle la politique. C'est là, même, mon véritable défaut comme homme public, et ce qui m'empêche de parvenir. Je désire sans doute sortir de la position pénible où je suis, encore plus pour Mme de Chateaubriand que pour moi; mais ce désir ne s'étend pas au-delà d'une aisance honorable qui me permette de me reposer sur mes vieux jours, et ne m'oblige plus d'être aux gages d'un libraire. Vous voyez combien vous êtes, en tout, loin de la vérité; j'aime Marie et ne désire qu'une vie retirée, exempte des inquiétudes du lendemain.

Vous voilà bien grondée! Humiliez-vous et demandez pardon à «_votre maître_»!

XXVIII

_À M. de Chateaubriand_

H., le 10 mai 1828.

Vous m'écrivez que vous m'aimez et ne souhaitez qu'une vie retirée et tranquille. Ce peu de mots contient nos vœux et nos espérances à tous deux; puissent les unes et les autres n'être pas trompés!--Ce n'est pas à moi, «mon cher maître», que vous avez besoin d'expliquer que vous n'avez pas d'ambition, c'est-à-dire une ardeur aveugle pour les richesses et le pouvoir. Je le sais depuis que j'admire votre conduite. Mais je n'apprendrais pas sans regret que la noble émulation des grandes âmes fût sortie de la vôtre. Quoi qu'il en soit, c'est moi qui, par moments, ai de l'ambition pour vous. En dépit de ma raison, je vous désire tous les triomphes. Mon amitié voudrait que vous eussiez tous les moyens de retrouver ce que, dans toute la terre, vous avez trop généreusement sacrifié; mais je ne sais où ces moyens peuvent exister pour vous, qui vous obérez dans les ambassades, qui sortez pauvre des ministères, et vous ruinez dans la retraite. Je voyais un grand succès dans cette place de gouverneur[25]; il me semblait qu'avec le génie de Fénelon et le caractère de Tancrède vous pouviez élever le duc de Bordeaux à son rang. J'ai donc souffert de ce que vous ne l'ayez pas eue. À présent je m'en félicite. Quelle chaîne! pour vous surtout!

[Note 25: On avait parlé de nommer Chateaubriand gouverneur du duc de Bordeaux.]

Cependant, vous m'écrivez que vous ne pouvez rester comme vous êtes: que votre sort va se décider. Alors mes craintes de l'ambassade recommencent. Je la redoute comme si je vous voyais tous les jours et jouissais de votre amitié. Mes vœux recommencent aussi, car je désire avant tout que vos affaires s'arrangent sans que vos goûts soient contrariés.--Si j'étais roi de France, je mettrais ma gloire à vous nommer mon ami, et je vous formerais un modeste apanage.

Les regrets que je vous exprimais vaguement, de peur d'appuyer sur vos peines, ne portaient pas sur l'ambition. Je ne puis avoir oublié que vous seriez ambassadeur ou ministre depuis quatre mois si vous l'aviez voulu, ou plutôt que vous l'auriez toujours été depuis bien des années si la morale des intérêts eût été à votre usage. Je ne pensais qu'à vos affaires, qui vous tourmentent; à quelques-unes de vos relations, dont vous paraissez mécontent; et à vos dispositions intérieures, dont je m'occupe peut-être trop, parce que, si vous n'avez pas assez de temps pour penser à moi, j'en ai trop pour penser à vous.

Dans mon ancien système d'éloignement de vous, je ne lisais pas vos ouvrages. Je les réservais d'ailleurs pour me servir un jour de consolation. Je ne connais aucun de ceux que vous avez publiés depuis quelques années. Je ne connais pas davantage la société de Paris, où j'aurais tant entendu parler de vous. Il résulte de tout cela que j'ignore de vous une foule de choses que tout le monde sait. Si vous vouliez être véritablement aimable et bon pour moi, vous abandonneriez vos réserves de bon goût, qui ne sont avec moi que des ingratitudes, et vous me parleriez beaucoup de vous.

Vous m'écriviez, il y a quelques mois: «Je voudrais connaître votre vie depuis votre berceau jusqu'au commencement de notre correspondance.» Ce désir était amical; je devais y accéder. Mais la répugnance que j'éprouvais à vous occuper de moi seule pendant trois ou quatre pages, et à m'en souvenir moi-même si longtemps, me fit éloigner l'accomplissement de cette tâche. Cette omission a tourné contre moi. Je sens aujourd'hui le besoin d'empêcher à l'avenir tout malentendu entre nous en vous montrant votre amie inconnue. Au premier moment, je vous écrirai les principales circonstances de ma destinée. Le mal que me fera cette démarche sera compensé par le plaisir de vous donner une preuve de confiance parfaite. Quand vous recevrez cette feuille, réservez-la pour la lire dans un moment de repos d'esprit!

Mais n'attendez pas, pour m'écrire, que vous l'ayez reçue, car mon dessein peut encore changer!

Je suis enfin revenue dans ma solitude riante et chérie. Il me semble que je vous y ai retrouvé comme après une absence. Il y a des places qui me rappellent vos lettres, les miennes, et jusqu'à des pensées qui m'ont occupée... Ces lieux alors étaient attristés par l'hiver, désolés par l'orage; je m'y plaisais pourtant! Aujourd'hui je les retrouve embellis de tout le triomphe, de toutes les délices du printemps, et j'y suis moins bien! il y a trop de roses, de rossignols, de parfums, de fraîcheur et de paix pour moi toute seule; je voudrais de tout mon cœur pouvoir vous donner ma place ici et aller prendre la vôtre, le travail, les ennuis, les affaires qui vous obsèdent: mais que sont les vœux du cœur? et l'amitié lointaine, qu'est-elle?

Quand je vous écris, c'est presque toujours immédiatement après avoir reçu vos lettres. Ordinairement pendant la nuit, toujours d'abondance de cœur et sans réflexions. (Si j'en faisais, il est probable que nous ne serions pas en correspondance.) Mais il est remarquable que j'aie commencé et soutenu une correspondance avec le plus grand écrivain de son siècle et de bien d'autres siècles, sans éprouver le moindre embarras. La vérité est que je ne pense pas plus à bien écrire quand je vous écris que je ne pense à bien parler quand je fais mes prières. Si vous avez révélation du ciel, vous savez qu'on y aime ainsi! Ne me laissez pas dans l'anxiété sur votre position! Je ne sais plus rien de M. Hyde de Neuville depuis le rétablissement de sa femme, qu'il m'écrivit. Il est juste qu'il ait du temps pour aller vous voir et qu'il n'en ait pas pour m'écrire; dites m'en quelque chose!... Mon ignorance se trompe-t-elle en croyant voir que sa position politique est difficile, séparé de vous?

XXIX

_À M. de Chateaubriand_

H., le 18 mai.

HOMMAGE À L'ÉLU DE MON CŒUR

À l'âge de dix-huit ans, mon père se maria contre son gré pour complaire à sa mère. Il aimait avant son mariage une jeune personne, digne de tous les vœux et de tous les hommages. On l'en sépara parce qu'elle était pauvre. De son côté, ma mère ne s'était mariée que par dépit; ils ne furent pas heureux ensemble.

Ils n'eurent jamais d'autre enfant que moi. Dès ma naissance, je devins la consolation de mon père et l'objet du déplaisir de ma mère. Je restai chez ma nourrice jusqu'à l'âge de cinq ans. J'en revins faible et délicate, parce que j'y avais souffert. Mon père, peu de temps après son mariage, était tombé dans une maladie de langueur qui l'avait empêché de veiller sur moi. Il se rétablit enfin. Il avait repris à la vie et retrouvé son amie.

Il faut que je vous parle d'elle, parce qu'elle a eu une grande influence sur mon sort. L'enfant de celui qu'elle aimait devint son trésor. Sa tendre pitié me donna l'existence une seconde fois; elle m'aimait chèrement et ne pouvait me quitter. Elle employait tous les moyens pour me retenir auprès d'elle; elle me prodiguait tous les soins, tous les dons, toutes les caresses. J'apprenais d'elle à prier Dieu, à chérir mon père, et à aimer les pauvres. Quelquefois elle me dérobait à ma mère; d'autres fois, ne pouvant m'obtenir, elle allait m'attendre dans le bois de pins, au bord de la rivière, et mon père me conduisait à elle. Nous la trouvions qui nous attendait, les larmes aux yeux et le sourire sur la bouche. Il me plaçait dans ses bras et s'asseyait auprès d'elle. Sans comprendre leurs discours, je sentais qu'ils se plaignaient, et tâchais de les consoler par des paroles enfantines qui les faisaient sourire quelquefois, et plus souvent redoublaient leur tristesse. Ils ne sortaient guère de leur vallée, s'aimaient uniquement, vivaient de larmes, et se quittaient peu. Leur amour n'eut d'autre terme que celui de leur vie; et, maintenant qu'ils reposent l'un et l'autre dans le tombeau, leur pauvre délaissée porte rivée à son cou la même chaîne qui les a liés autrefois, et les aime encore l'un pour l'autre. J'étais incessamment couverte de leurs caresses, et baignée de leurs larmes. C'est ainsi que, dès mon bas âge, mon cœur fut empreint de tendresse et de mélancolie.

D'un autre côté, mon enfance fut très malheureuse. Le désespoir ne m'était pas étranger. Une aimable sainte, ma grand'mère maternelle, me donna une dévotion exaltée qui me sauva; plusieurs fois, en faisant mes prières du soir, je demandai à mon ange gardien de me transporter durant mon sommeil dans les déserts de la Thébaïde. L'histoire de saint Alexis me touchait beaucoup[26]. Une fois, à l'âge de sept ans, je demeurai deux jours et une nuit cachée dans un endroit d'où j'espérais voir passer ma mère chaque jour sans qu'elle me revît jamais.

[Note 26: On pourra lire dans la _Légende Dorée_, à la date du 17 juillet, la romanesque légende de Saint Alexis.]

Ces premiers temps ont laissé dans mon âme des traces ineffaçables; la suite de ma vie les a gravées encore plus profondément.

Mon père, mon appui, mon ami, me fut enlevé lorsqu'il était encore dans la force de sa jeunesse. Frappé à mort, sa vie demeura suspendue jusqu'à ce qu'il fût près de moi; et lorsque sa tête fut appuyée sur mon sein, lorsque son regard eut retrouvé mon regard, il expira. J'abaissai ses paupières pour toujours. Il en fut de lui comme de votre père; un sourire plein de noblesse et de douceur vint aussi embellir ses traits; on voyait qu'il jouissait du repos de la mort, et de la vue de son Dieu. Lorsqu'il me le fallut quitter, je n'avais ni paroles, ni larmes, ni pensée; il ne me resta qu'un baiser. J'appuyai longtemps mes lèvres froides et tremblantes sur sa poitrine froide, plus froide que je ne puis le dire! mais le contact de la mort a peut-être quelque chose de funeste pour les vivants! L'impression de ce baiser demeura pendant des années comme un sceau de glace sur mes lèvres et sur mon cœur, et m'ôta presque la raison.

Cependant, j'exécutai religieusement les désirs secrets de mon père en partageant son héritage avec sa malheureuse amie (mon digne mari m'approuva), mais elle ne demeura pas longtemps après lui. De ma main incertaine, je fermai aussi ses yeux... je ne puis me rappeler ce temps.

Des arrangements de fortune et d'autres motifs avaient déterminé ma mère à me marier à l'âge de treize ans avec un de ses parents, qui avait, dans mon intérêt, donné son consentement. Je subis alors le sort de la comtesse de Ganges[27]; vous n'avez peut-être jamais entendu parler d'elle, mais ses infortunes sont connues de tout le monde, dans le Languedoc. La mienne fut ignorée du public.

[Note 27: Marie-Elisabeth de Rossan, née à Avignon en 1637, avait été mariée d'abord au marquis de Castellane. Devenue veuve en 1656, elle avait épousé en secondes noces, deux ans après, le marquis de Ganges. Les deux frères de son mari s'étaient épris d'elle, et, comme elle refusait de se livrer à eux, ils avaient tenté de l'empoisonner. En 1667, ces deux hommes, d'accord cette fois avec leur frère le marquis,--désireux d'hériter des biens de sa femme,--assaillirent celle-ci, la forcèrent à avaler de l'arsenic, la poursuivirent à travers tout le bourg de Ganges, et lui déchirèrent le corps à coups de couteaux. Elle survécut à ses blessures, mais mourut des suites de l'empoisonnement, le 5 juin 1667, après dix-neuf jours de souffrances. En se comparant à la marquise de Ganges, Mme de V. voulait, sans doute, simplement faire entendre qu'elle avait été mal mariée: mais on ne peut pas s'étonner qu'une telle comparaison ait, comme l'on va voir, vivement excité la curiosité de Chateaubriand.]

L'excellent M. de V. eut tous les malheurs, je les partageai dans toute la sensibilité de mon cœur. Son estime et son amitié sont mes uniques biens. Mais ses chagrins ont affaibli son âme. Le spleen et ses conséquences les plus funestes le menacent incessamment, et moi, avec un caractère craintif et irrésolu, il me faut en secret soutenir et conduire celui qui devrait être mon guide et mon appui... Quoique je le chérisse et l'estime parfaitement, la confiance m'est interdite avec lui. Je dois lui cacher soigneusement la force des atteintes que j'ai reçues moi-même; je cultive la gaieté naturelle et la douceur de mon humeur avec les mêmes soins qu'une autre femme pourrait donner à ses grâces et à sa parure. Ces soins me sont doux à remplir; mais le poids des affaires, pour lesquelles ma répugnance est extrême, est aussi tombé sur moi.

Une circonstance funeste m'a longtemps privée du seul fils que Dieu m'ait donné. Mais il vit et il me sera rendu. La santé de ma mère s'altéra, il y a plusieurs années; il me fallut alors m'arracher à mes regrets et à M. de V. pour demeurer auprès d'elle... Dieu a béni mes soins. Elle est enfin rétablie, et je puis maintenant goûter la solitude et le silence, derniers biens qui me restent.

Cependant, mes chagrins n'ont jamais éclaté au dehors; il n'ont soulevé contre ceux qui les ont causés la censure de personne: eux-mêmes en ignorent peut-être une partie. Je n'ai rompu ni desserré aucune de mes relations naturelles, je suis demeurée étroitement attachée à ce qui me faisait mal, parce que l'honneur vaut mieux que la vie. M'abandonnant au destin contraire, j'ai vécu d'une vie tout intérieure, séparée par la mort de tout ce que j'ai aimé, privée par l'absence de tout ce que j'aime. D'autres malheurs se sont succédé et... j'ai eu des ailes comme celles de la colombe. J'ai volé et j'ai trouvé le lieu de mon repos! Le sort inévitable m'a réfugiée dans votre sein: rien ne peut plus m'en éloigner que vous-même, et vous ne m'en éloignerez pas!

Pour vous seul au monde, je pouvais rassembler ces terribles souvenirs qui dorment habituellement au fond de mon cœur. Que maintenant ils reposent dans le vôtre, et que ce dépôt, sacré pour moi, le soit aussi pour mon ami! Cependant, ne concluez pas de ce sombre tableau que je suis tout à fait malheureuse! Non, cette funeste destinée n'a détruit dans mon âme ni la confiance ni l'espoir. Même avant de vous écrire, il y avait dans ma vie un grand nombre d'heures pleines de douceur, et des moments de joie sans cause qui me sont peut-être doubles en compensation. J'ai d'ailleurs embrassé la résignation comme une véritable amie; je puis souffrir paisiblement sans attrister personne. Je ne connais pas le ressentiment, tout calcul m'est impossible, et, si j'ai de la fierté comme femme, Dieu m'a fait la grâce de me laisser douce et humble de cœur. Mes goûts sont simples, et je prends volontiers tous les petits bonheurs dont la vie est comme semée à chaque pas. Voilà toute l'amie que Dieu envoya à celui auquel les dons les plus parfaits n'ont pu faire aimer la vie!

XXX

_De M. de Chateaubriand_

Paris, 28 mai 1828.

J'ai lu et relu votre terrible et touchante histoire. Mais votre comtesse de Ganges est-elle la marquise de Ganges? Je n'ose le croire. Non, cela n'est pas possible! Et ce fils dont vous me parlez tout à coup, pourquoi a-t-il disparu, pourquoi revient-il? Vous m'en dites trop ou trop peu. Et quand reçois-je ces confidences? à l'instant où ma vie change encore une fois, où ma bizarre destinée me rappelle encore sur la scène du monde et me pousse hors de ma patrie. Ne vous verrai-je donc jamais? Je vais à Rome[28]. Y viendrez-vous? Pouvez-vous y venir? Puis-je vous rencontrer sur la route? Moi-même serai-je longtemps dans cet exil? Suis-je longtemps quelque part? La roue de ma fortune tourne encore plus vite que ne passent mes années, qui touchent à leur terme.

[Note 28: Chateaubriand venait d'être nommé ambassadeur auprès du Saint-Siège, en remplacement du duc de Laval, envoyé à Vienne.]

Je suis, je vous assure, tout bouleversé de votre lettre et de ma nouvelle position. J'attends avec impatience une lettre de vous. Je demande peut-être de la force à la faiblesse: mais deux roseaux s'appuient mutuellement.

Il me serait impossible d'écrire quelques lignes de plus. Votre histoire me poursuit comme un mauvais songe. Quelle femme ai-je donc rencontrée? Venez à moi! L'abri n'est pas bien sûr, mais on se cache quelquefois dans des ruines.

J'aime celle qui ne m'est plus inconnue que de visage.

XXXI

_À M. de Chateaubriand_

Hlle, 8 juin 1828.

J'ai lu votre lettre avec joie. Je vous le dis devant Dieu, je vous aurais donné cette ambassade de ma main, si cela eût été en mon pouvoir, et je vous la redonnerais encore dans ce moment. Et, pourtant, le cœur me manque à l'idée de vous perdre. Allez, mon maître bien aimé, mon ami chéri, vous emportez les dernières lueurs de ma vie! Soyez heureux, vous et la chère compagne de votre destinée, et gardez un souvenir à votre Marie!

Le rétablissement de la santé de ma mère, l'inutilité de mon séjour ici, au moins pendant dix-huit mois, m'avaient fait projeter de m'en absenter. Trop pauvre maintenant pour faire de longs séjours à Paris, j'avais enfin accepté l'invitation d'une amie qui vit seule à la campagne avec son enfant, à quelques lieues de Paris. Je devais aller, avec une seule femme de chambre, passer l'automne et l'hiver chez elle, pour être plus près de vous, et elle devait venir passer ici l'année suivante. Depuis que vous m'avez donné le nom d'amie, ce projet a été mon idée fixe. Hélas!

Le mois qui vient de s'écouler m'avait préparée à l'événement. J'ai reçu votre lettre en allant à vêpres. J'ai versé beaucoup de larmes devant Dieu. Je me plains moi-même de vous perdre sans vous avoir vu. Je vous plains aussi d'avoir inspiré vainement une affection si tendre. Avions-nous donc mérité cette rigueur du sort?

Vous me demandez si j'irai à Rome? Si je pourrai y venir? Relisez ma lettre du 20 février!

Vous ajoutez: _Venez à moi!_ Cette parole est puissante. Écoutez:

Le cœur de Mme de Chateaubriand vous appartient. Dites-lui que vous avez une dernière sœur! Priez-la de m'aimer, et elle m'aimera! Alors je pourrai faire avec vous deux le voyage de Rome. Je ne serai au milieu de vous que lorsque vos cœurs m'y appelleront. Notre vie sera pleine de douceur et de charme. Vous deux, heureux l'un par l'autre, vous trouverez le délassement de votre situation dans mon amitié pure et fidèle. Et moi, solitaire là comme ici, sans crainte et sans regret, je livrerai toute mon âme au bonheur de vivre près de vous et pour vous. Voilà l'inspiration que j'ai reçue au milieu de mes prières: je me suis vue versant, sur les marbres éternels des vastes basiliques de Rome, les mêmes larmes de tendresse que je répands si souvent ici, dans l'église rustique où je vous conduis avec moi.

Si ce projet de ma tendresse ne peut s'exécuter, quelque chose me dit que je ne vivrai pas jusqu'à votre retour.--Quand partez-vous? Par où passez-vous? Ah! retardez tant que vous pourrez!

XXXII

_De M. de Chateaubriand_

Paris, ce 13 juin 1828.

Enfin, me voilà libre de causer avec vous. Il m'a fallu franchir les premiers moments d'une position nouvelle, et répondre à plus de cent lettres de demandes ou de compliments. Ma main est si fatiguée que je puis à peine écrire, mais le cœur n'est pas las, et il est à vous.

Que ne puis-je disposer de ma vie! quel bonheur j'aurais de vous voir avec nous! Mais je ne puis rien, et je ne hasarderai pas même une proposition qui paraîtrait extraordinaire. Beaucoup de vertus ne sont pas toujours des raisons de paix, de douceur, et de bonheur.

Une chose me console. Ma vie est d'une vicissitude si continuelle que je parierais ne rester à Rome que quelques moments. Irai-je même? Je suis nommé, mais je ne suis pas parti, et je ne puis partir, au plus tôt, que vers la fin du mois prochain. Que de choses peuvent arriver dans cet intervalle! Ah! comment songerais-je à associer une autre existence à une existence aussi troublée et aussi incertaine que la mienne?

«_Vous ne vivrez pas jusqu'à mon retour!_» Ne le croyez pas! Vous me survivrez de longues années. Mais savez-vous une chose? Il faut absolument que je vous voie! Si vous perdez vos illusions, tant mieux pour vous; si je les réalise, elles deviendront des vérités. N'êtes-vous pas fatiguée de cette ombre qui vous poursuit comme vous me poursuivez? Il y avait d'abord du charme, dans cette amitié adressée à quelque chose d'inconnu: mais ce charme, à la longue, devient une espèce de désespoir. Quand je n'aurais pas pour moi toutes les bizarreries de ma destinée, les sessions me ramèneront nécessairement tous les ans. Je ne sortirai pas de France ou je n'y rentrerai pas sans vous voir, mon parti est arrêté.

J'attendais une explication sur votre vie. Vous ne me la donnez pas. Parlez-moi de votre fils! Est-ce la marquise de Ganges qu'il faut lire dans votre lettre? Écrivez-moi comme à l'ordinaire! Rien n'est changé. Écrivez-moi!

XXXIII

_À M. de Chateaubriand_

Hlle, 13 juin 1828.

J'ai vu dans les _Débats_ l'inauguration de l'Infirmerie de Marie-Thérèse. Ce récit serait plein de charme même pour une étrangère. J'ai eu de la joie des justes hommages qu'on vous rend. J'ai eu de la tristesse en apprenant cette maladie que vous m'avez laissé ignorer; mais vous ne pouvez partir avant le rétablissement de Mme de Chateaubriand, et pouvez-vous exposer sa convalescence aux fatigues du voyage, jointes aux chaleurs caniculaires du Midi? D'ailleurs on annonce que vous devez défendre la loi de la presse. Tout cela entraîne des délais que je saisis comme une branche...