Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... Un dernier amour de René
Part 3
Bien des gens me croient dans ce moment occupé de politique et de ministères, et c'est avec une sorte de félicité que j'écris à une femme qui m'est inconnue. Je lui écris du fond de ma solitude, car j'habite aussi une solitude, un hospice que Mme de Chateaubriand et moi avons établi pour de pauvres femmes et de vieux prêtres, à une barrière de Paris[11]. J'ai un grand enclos comme un chartreux, où je fais planter une allée droite et longue comme autrefois, et qui dans cent ans prêtera son ombre à quelques vieillards descendus de l'autel faute de pouvoir achever le sacrifice. Maintenant vous savez d'où je vous écris, comme je sais d'où viennent vos lettres. Vous voyez que je m'y plais. Voilà un long bavardage! Votre empire sur moi est singulier. Je n'ai pu de ma vie écrire une lettre de deux pages[12]: n'ai-je pas raison de dire que vous êtes le brillant fantôme de ma jeunesse? Vous m'apparaissez, comme le fantôme des rois de France, lorsque je vais bientôt mourir...
[Note 10: C'était, plus exactement, en 1816 (Voir le _Prologue_, p. 3 et 4)]
[Note 11: L'Infirmerie Marie-Thérèse, fondée en 1823 par Mme de Chateaubriand à la Barrière d'Enfer.]
[Note 12: De la meilleure foi du monde, Chateaubriand se trompait il ne se rendait pas compte d'un changement que l'âge avait amené peu à peu, dans ses habitudes: en réalité les lettres de ses dernières années étaient volontiers assez longues.]
J'attends une réponse de mon amie.
CHATEAUBRIAND.
IX
_À M. de Chateaubriand_
H., 19 janvier 1828.
Je me vantais que mon âme était toute empreinte de la vôtre. Ô mon maître, mon erreur était grande! Je confondais ma tendresse avec le reflet de vos vertus. Je suis encore si loin de vous que je ne vous devine même pas.
Parce que vous aviez attaqué M. de Villèle, je croyais que vous aviez renoncé à revenir au ministère. Mais vous étiez plus haut que cette hauteur moyenne où je vous plaçais. Vous avez attaqué M. de Villèle parce qu'il faisait le mal, vous lui succèderez parce que vous ferez le bien[13]. Tant que vous pourrez en faire encore, vous ne direz point: c'est assez. Mais si vous vous rendez à la France, qui vous appelle de tant de vœux, à la famille royale, qui est encore comme étrangère sur ses foyers si longtemps perdus, cette surcharge de travail à un travail déjà excessif, ce surcroît de sollicitude dans une vie qui n'est déjà que trop remplie, n'épuiseront-ils pas enfin vos forces? Au nom de ce que vous avez le plus aimé, je vous conjure d'arrêter vos réflexions sur cette question, et de vous souvenir qu'après tout vous n'êtes qu'un homme, quoique le plus excellent d'entre eux!
[Note 13: M. de Villèle avait donné sa démission, le 2 décembre 1827.]
Heureux le pays qui vous a vu naître! Heureuse la patrie que vous servez! Mais, pour moi, ô mon étoile! vous brillez dans une sphère bien au-dessus des grandeurs que les hommes peuvent vous offrir, ou vous retirer. Dans les forêts de l'Amérique, dans les landes de la Bretagne, dans les solitudes de la Grèce, dans les sables des Tuileries ou dans l'allée de votre chartreuse, je vous vois des mêmes yeux; et je vous suis avec le même cœur.
La lecture des _Débats_, en me faisant entrevoir la possibilité de votre retour aux affaires, m'avait fait concevoir pour vous la crainte que je viens de vous détailler: j'en avais aussi pour moi-même. J'étais abattue, découragée. Pour la seconde fois j'allais être effacée de votre souvenir. Mais celui qui me soutint la première fois est maintenant au-delà du tombeau, il y est avec ma meilleure mère, avec l'amie de mon enfance, avec le frère élu par mon cœur: je les avais tous alors. Que ferai-je maintenant? Je mesurais tristement la hauteur de mes montagnes: je me sentais exilée dans cette vallée chérie où il me suffisait autrefois d'ouvrir les yeux pour être charmée, de respirer pour être heureuse; je murmurais ces paroles de Jean-Jacques: «Que le jour me dure, passé loin de toi! Toute la nature n'est plus rien pour moi!» La résignation sortait de mon cœur, mon sort me semblait triste et dur, mes devoirs pénibles, et l'air pesant; et, durant ce temps, ô mon ami! oubliant le monde rempli de votre renommée, retiré dans le sanctuaire de vos vertus et de vos affections les plus intimes, vous m'écriviez, à _loisir_, une lettre si touchante qu'elle vous acquitte envers moi! Depuis que j'ai reçu cette lettre, tout est encore changé autour de moi. J'ai remarqué plusieurs fois l'étonnement du peu de personnes qui me parlent. C'est que la joie brille sur mon visage, quoique je n'aie aucun sujet connu de contentement. C'est que je regarde avec une profonde tendresse quelque objet inanimé que je ne vois point. Ah! je le sens, tout ce qu'il peut y avoir de plus honorable et de plus doux dans le sort d'une femme sur cette terre se trouve réuni pour elle dans le bonheur de dépendre d'une âme comme la vôtre!
Et ce bonheur deviendra-t-il un jour mon partage? M'aimerez-vous? Hélas! laissez-moi les craintes, à moi, qui ne suis pas même une voix pour vous! Si vous relisiez mes lettres à M. Hyde de Neuville, vous verriez l'empire que ces craintes ont eu sur moi. Je voudrais que vous parlassiez de moi à cet excellent homme: il sait comment je vous ai toujours chéri, il vous le dirait. Ses expressions simples et inattentives me peindraient à vous telle que je suis; mais aussi, elles désespéreraient la belle chimère qui vous conduit à moi. Il ne m'a pas écrit depuis son élection, je comprends qu'_il n'a pas le temps_. Ne vous souvenez-vous plus de ces belles paroles que vous lui adressâtes il y a deux ans, au sujet d'une femme généreuse, disiez-vous, que vous le chargiez de remercier? _Si j'ai souffert des hommes... qui n'en a pas souffert?..._ Cette femme, c'était moi. Pardonnez-moi ces fréquents retours vers le passé: j'ai besoin de vous prouver qu'il s'agit ici d'un sentiment digne de vous.
Les quelques années de différence qu'il y a entre nous vous causent une sorte d'inquiétude à laquelle je refuserais de croire si vous-même ne m'en faisiez pas l'aveu avec la sincérité d'une âme demeurée jeune et pure. Ô mon aimable ami, ne soyez pas ingrat envers ces année qui semblent, en votre faveur, ne poursuivre leur cours que pour ajouter à votre gloire et à vos vertus, sans pour cela vous priver d'aucun des avantages qui vous ont été prodigués! Je n'avais jamais songé à vous créer dans ma pensée un extérieur qui pût vous représenter à moi et, lorsque je pensais à vous, je ne voyais qu'un _nom_, le hasard ne m'ayant jamais offert aucun de vos portraits. Je ne faisais point de questions sur vous. Depuis l'époque malheureuse où je ne pus vous voir après vous avoir cherché, je ne voulais plus vous trouver que dans mon cœur. Je vous fuyais partout, même dans vos ouvrages; j'ai passé plusieurs années sans pouvoir lire _René_, et surtout l'_Itinéraire_. Dernièrement encore, ils m'ont fait mal: c'est à leur lecture que j'attribue l'abattement où j'étais tombée à la seule pensée que le torrent des affaires vous ferait perdre mon souvenir. Dès votre première et votre seconde lettre, vous parûtes très préoccupé de cette différence d'âge: cela me fit naître le désir d'avoir une idée de vous, car je n'en avais point du tout, quoique je connusse bien le fond de votre âme. J'écrivis à une femme de ma connaissance qui vous a vu cet automne. Je ne sais comment il se fit que je n'osais guère lui faire de questions: cependant, sa réponse, toute incomplète qu'elle est, suffira, de reste, à vous _rassurer_, «M. de Chateaubriand est d'une taille moyenne, il a l'air noble et très distingué; il est d'une belle figure; il parle peu; il est cependant fort aimable.» Savez-vous l'effet que ce portrait produisit sur moi? Je demeurai troublée et confuse de vous tant aimer. J'ai ajouté beaucoup de choses à ce portrait; je sens que je ne me trompe sur aucune: vous me le direz?
L'âme d'un ange, le caractère d'un héros, peut-être le cœur d'une femme... et quelquefois la gaîté franche et naïve d'un enfant. La puissance de votre regard est irrésistible comme le charme de votre sourire: vos manières sont nobles et charmantes. Votre invincible fermeté ajoute en vous son attrait à l'attrait de vos malheurs, et votre modestie sincère fait aimer votre gloire. Ami! vous n'êtes que trop bien doué pour plaire, et celui de nous deux qui doit trembler, ce n'est pas vous.
Mais pour vous punir de votre coquetterie avec moi, je dois vous apprendre qu'il ne faut pas tant d'agréments pour me plaire. Il y a à Paris un homme que nos connaissances communes appellent mon _chevalier_, qu'on m'accuse de préférer à tous les autres hommes, et qu'en effet j'aime comme mes yeux. C'est un des députés de la Côte-d'Or, le chevalier de Berbis. Si vous le connaissiez, vous seriez de mon goût, et tomberiez à mes genoux pour obtenir votre pardon de l'affront que vous faites à ma solidité.
Dites-moi, je vous prie, dans quel quartier est votre hospice, afin que je le cherche sur la carte; ce sera un plaisir pour moi. Je n'ai pas oublié la folle joie que j'éprouvai, il y a dix ans, lorsque je vis mon nom tracé de votre main sur une de vos cartes.
Adieu, mon maître aimé! Vous savez que vos lettres font le bonheur de ma vie. N'en aurai-je pas bientôt une autre? ou du moins me pardonnerez-vous de l'avoir demandée?
MARIE.
X
_De M. de Chateaubriand_
Janvier 1828.
J'allais répondre en détail à votre aimable lettre du 20, lorsque j'ai appris la mort d'une femme que j'aimais depuis longues années et dont la tendre amitié m'avait bien souvent consolé[14]. Le cœur me manque aujourd'hui pour vous écrire. Vous le voyez, vous n'avez sauvé qu'un solitaire que tout quitte et qui ne vous apporte que ses souvenirs et ses souffrances; je vous fais là un triste présent. Plus votre lettre me charme, plus en même temps elle me désespère. Qu'ai-je à vous offrir? quelques jours qui seront bientôt écoulés! Et ne dois-je pas craindre de me rattacher à une vie qui m'échappe? Ne craignez pas, au reste, que la politique puisse me distraire de vous: je ne serai point ministre; j'ai refusé de l'être, parce que, dans la position où l'on m'aurait placé, je n'aurais pu donner la majorité au roi, et j'aurais perdu ma place dans l'opinion publique sans être utile à la couronne. De plus, ce ne serait qu'avec une peine mortelle que je sortirais de la solitude qui doit me conduire au dernier repos: j'avance à grands pas dans le désert où je dois rester.
[Note 14: Mme de Duras, morte à Nice, le 16 janvier 1828.]
Vous vous êtes trompée sur ma _coquetterie_, je n'en ai aucune. Votre amie m'a peint comme je ne suis point. Que j'aie peur de mes années comparées aux vôtres, rien de plus naturel, mais mes prétentions ne vont pas au-dessus de mes cheveux blancs. Pourtant, je ne sais pourquoi, je n'aime point que vous aimiez un chevalier de Bourgogne «comme vos yeux». Expliquez-moi cela?--Je devais dîner demain chez Hyde de Neuville; je lui aurais parlé de vous. Au lieu de cela, je m'ensevelis dans mon _infirmerie_. Elle est située à deux cents pas de la barrière d'Enfer, Route du Midi, conséquemment sur la route qui mène vers vous: c'est un tout-ensemble composé de pâturages, de vergers, de maisons pour les malades, d'une chapelle, et d'une petite maison pour moi. Écrivez-moi une lettre pour le moins aussi bonne que la dernière; j'en ai besoin. Serait-il vrai que je sois pour quelque chose dans votre vie?--C'est la pauvre Mme de Duras dont je veux vous parler. Elle est morte à Nice.
XI
_À M. de Chateaubriand_
H., 29 janvier 1828.
MON AMI,
Je viens de recevoir votre lettre du 26. J'y réponds tout de suite; je ne veux pas que le courrier retourne sans vous porter les larmes et les tendresses d'une autre ancienne amie dont la mort pourra seule vous priver. Je pleure avec vous celle que vous venez de perdre; elle était digne de vous aimer, et toutes ses nobles vertus étaient récompensées par votre tendresse et votre suffrage. Hélas! je voudrais avoir eu son sort et être où elle est; et pourtant, si elle s'est vue mourir, quel regret elle a dû éprouver de quitter la vie sans presser encore une fois votre main, sans retrouver encore une fois votre regard! Tout ce qu'il y a de plus soumis dans la résignation à la volonté de Dieu suffit à peine à un tel sacrifice. Pauvre ange souffrant! vous endurez dans ce moment l'une des deux véritables infortunes de notre vie mortelle, la perte de ce qu'on aime, et vous ne la sentez que trop! Je vous plains du fond d'un cœur tout à vous. Je connais cette douleur, je sais la trace qu'elle laisse dans l'âme. L'amie qui vous a quitté était ornée de tous les dons qui lui avaient obtenu votre attachement; et celle que la Providence semble vous envoyer à la place n'est qu'un écho mélancolique et fidèle, qui, dans un lieu désert, répète vos soupirs. Mais, de si loin, cette voix, si faible, pourra-t-elle arriver jusqu'à vous?--Et vous me demandez si vous êtes quelque chose dans ma vie! Vous m'assurez que mon affection suffirait pour vous faire oublier bien des jours pénibles; vous me demandez de vous consoler! Mon front s'abaisse et mon cœur bat à ces paroles: je les reçois comme une bénédiction, elles adoucissent tous les regrets, tous les chagrins de ma vie; elles me rendraient heureuse si je pouvais l'être quand vous ne l'êtes pas. Je vous le dis sans contrainte, parce que je ne vous ai jamais vu: si j'avais vécu près de vous, il est probable que vous n'auriez jamais su combien vous étiez aimé, ou plutôt je sens que je n'aurais pas osé vous tant aimer en votre présence.--Il y quatre jours que j'ai reçu une lettre de M. Hyde de Neuville: je la parcourus deux fois très rapidement pour y chercher votre nom; ne l'y trouvant pas, je la lisais posément, lorsque j'arrivai à ce passage: «Celui que nous aimons et admirons se porte bien. (Bon M. de Neuville! Ces douces paroles se sont gravées dans mon cœur à côté des plus chères obligations que je vous ai). Il a pu être ministre, il y a deux jours, il ne l'a pas voulu[15]. Il est cependant probable qu'il le sera encore; mais il est certain qu'il n'y consentira qu'avec les moyens d'être utile au roi et à la France. Quand on fait un aussi grand sacrifice que l'acceptation d'un portefeuille dans des circonstances aussi pénibles, il faut au moins s'assurer tous les moyens de succès.»
[Note 15: A la chute du cabinet Villèle, Charles X avait fait offrir à Chateaubriand le ministère de l'instruction publique dans le nouveau cabinet: mais Chateaubriand avait refusé, en déclarant qu'il ne voulait rentrer au pouvoir que par la porte du ministère des affaires étrangères, par laquelle il en était sorti trois ans auparavant.]
Cette lettre me combla de joie, et admirez ma folie! Ce ministère, que je redoutais pour votre santé, pour votre repos et aussi pour le mien, dont la seule crainte m'avait jetée dans un si grand accablement, à présent qu'on me l'annonçait comme un événement probable, ne me donnait qu'une vive satisfaction. J'étais transportée à l'idée d'une réparation éclatante, d'un triomphe public. Faible femme que je suis! Comme si vous aviez besoin de tout cela, _vous!_
L'autre jour, un jeune homme, qui était à Paris cet été, me racontait quel enthousiasme vous aviez fait naître à la séance de M. Villemain[16], et comment une foule immense, ravie de vous voir et de vous rendre hommage, vous avait accompagné jusque chez vous. «Sa belle figure, disait-il, et son regard animé peignaient franchement sa satisfaction.» Toutes les conversations ramènent votre nom et votre éloge, tous les journaux en retentissent, je vous retrouve dans le cœur de mes amis, dans vos ouvrages, où je «m'amourache», comme dit ma mère, au point que, lorsque j'ouvre un de vos volumes, je ne puis m'en arracher. Vous remplissez ma vie: vous charmez ma solitude, mon affection pour vous croît avec mon estime, heureuse que je suis de ne sentir les bornes ni de l'une ni de l'autre! et ce sentiment n'est pas d'un jour! Je me suis rendue malade en relisant les deux premières lettres que je vous écrivis, il y a onze ans, et vos réponses. Alors le regret altéra ma santé et peu s'en faut qu'il ne l'altère encore aujourd'hui quand je pense à tant d'années perdues pour une amitié si chère! Nous devions donc une fois nous aimer, nous rencontrer dans ce monde?... A ces pensées un frisson me saisit. Je me souviens que nous ne nous connaissons point, que nous ne nous verrons peut-être jamais, que vous ne m'aimerez peut-être pas... Si ce malheur m'arrivait, je crois que ce serait le dernier de mes malheurs.
[Note 16: Villemain avait été chargé par l'Académie de rédiger, en collaboration avec Châteaubriand et Lacretelle, une adresse au roi contre le rétablissement de la censure.]
Il y a dans votre lettre des choses si tristes que mes larmes ne peuvent tarir depuis que je l'ai lue. O mon maître bien-aimé! avez-vous donc reçu de si profondes blessures? vous, placé si haut, comment n'avez-vous pu échapper aux traits de l'adversité? Hélas! j'ai trop bien deviné, il y a sans doute dans votre cœur une sorte de sensibilité de femme qui vous a rendu vulnérable a des peines que vous méritiez d'ignorer.
Le chevalier de Berbis _est un homme d'acier dur et tranchant, mais pur et fidèle_. C'est un saint qui s'en va faisant le bien. Sa sœur est l'amie de ma mère: ses nièces sont mes amies: je lui ai des obligations et je l'estime parfaitement, ce qui dans mon cœur compose toujours une véritable tendresse. Il disait plaisamment que M. de Villèle lui avait l'obligation de n'être pas l'homme de France le plus laid; il est vrai qu'il l'est au point qu'en le voyant vous ne pourrez vous empêcher de rire de la qualification de «mon chevalier», comme je riais moi-même en l'écrivant comme preuve de ma solidité. Adieu, mon maître bien-aimé, j'ai mis en vous toute mon espérance! Si jamais vous prenez un peu d'amitié pour moi, j'aurai tout sur la terre en dépit d'un sort contraire.
MARIE.
_P.-S_. Je reviens à mon bon chevalier de Berbis: en relisant ma lettre, je trouve que je ne vous ai pas parlé de lui convenablement. Il mérite l'honneur d'être estimé de vous. En 1824, M. de Villèle voulait le faire questeur «Non, lui dit-il, je ne veux _point_, je veux voter en conscience.» Dernièrement, sur ce que je lui demandais des nouvelles de la pairie, que les journaux lui avaient octroyée, il y a deux ans, et s'il n'avait pas eu l'esprit de la trouver dans cette année d'abondance, il me répondit: «Non, je ne suis point pair, parce que je ne suis point du bois dont on les fait, parce qu'il faut d'autres services que les miens, une autre fortune, et, en tout, quelque chose de plus étoffé que ma chétive personne! Non, je ne suis point directeur général, parce qu'il faut plus de souplesse que je n'en veux avoir et plus d'ambition que je n'en ai! Je suis Gros Jean comme devant et comme je serai toujours tant que je vivrai, n'aspirant à rien qu'à ne rien être et croyant d'ailleurs qu'un député doit être indépendant.» Ce bon garçon, grosse tête chiffrante et combinante, ressemble presque à vos petites filles de Venise; il n'a pas le temps d'être aimable et, s'il l'avait, il n'en prendrait pas la peine; il est bon gentilhomme, tout juste, et n'a que cinq mille livres de rente, qu'il mange de reste dans les sessions. Avec tout cela, je l'ai vu accueilli par tous les grands sociétaires de M. de Villèle avec une considération qui allait jusqu'au respect. M. de Rainneville lui parlait avec déférence. Le veau d'or de nos jours, Rothschild, ne ricanait pas devant lui; et, lorsque ce digne homme se sépara de M. Villèle dont il était l'ancien ami, son départ fit sensation. Ma lettre est presque illisible; ma mère est ici; pour que je vous écrive à mon aise, il faut que nous y soyons seuls.--La longueur de mes lettres me rend presque confuse devant vous, dont le temps est si rempli. Cela tient à deux choses: l'une, c'est que j'ai le cœur plein; l'autre que, n'ayant jamais rien composé, je n'ai pas le savoir de resserrer mes idées en peu de mots, comme mon maître chéri, qui sait, en une ligne, m'envoyer de quoi vivre pour huit jours.--Je viens de lire la notice sur la pauvre Mme de Duras[17]. Cette notice est de vous certainement. Je l'ai coupée et réunie à votre lettre d'aujourd'hui.
[Note 17: Dans le _Journal des Débats_.]
XII
_De M. de Chateaubriand_
Paris, 5 février 1828.
Sans doute, mon amie, ces quelques mots étaient de moi; mais ils étaient bien froids, bien glacés; je les avais écrits en présence même du premier mouvement de ma douleur et de toutes les convenances sociales dont je me sentais entouré: craignant de blesser une mémoire sacrée au lieu de l'honorer, je n'ai trouvé sous ma plume qu'un sentiment contraint qui, à force d'être mal à l'aise, a pris l'air de l'indifférence. Je ne me consolerais pas si je ne retrouvais un jour l'occasion de dire tout ce que j'ai perdu[18]. Pardonnez-moi ces détails; je ne devrais vous parler que de vous, et vous remercier tendrement de votre généreuse amitié. Envoyez-moi tout ce que vous voudrez, mais rien de moi, c'est de vous seulement que je veux avoir quelque chose!
[Note 18: On sait que Chateaubriand a longuement parlé de Mme de Duras, et de ses relations avec elle, dans plusieurs endroits des _Mémoires d'Outre-Tombe_.]
Je ne vois presque pas l'excellent Hyde de Neuville; nous demeurons aux deux barrières opposées de Paris. Il a bien deux vieux chevaux qui le traînent, mais qui ne peuvent suffire à ses courses. Moi, je suis à pied, et je me fatigue à présent beaucoup en marchant. Nos misères ne peuvent se rencontrer que de loin à loin. Je brûle de lui parler de vous. Je le verrai ce matin même, à la séance royale.
Je ne suis pas rassuré par le portrait de votre chevalier. Ces chevaliers si laids, comme Du Guesclin, font souvent des conquêtes.
M. Villemain a toutes sortes de bontés pour moi, il me fait passer à travers la magie de son talent. N'allez pas vous monter la tête sur mon refus du ministère! Il est plus aisé de refuser d'être ministre que de rendre une monarchie; vous m'avez pris pour un brave, et je n'ai été qu'un poltron.
Il faut que vous sachiez que j'ai acheté une carte de France qui me coûte 8 francs; elle n'est pas belle. Savez-vous ce que je fais de cette carte? Je regarde _La Voulte_, ne pouvant voir H..., qui ne s'y trouve point. Quand j'avais vingt ans, je faisais de ces choses-là. Je retourne à l'enfance, et cela est fort naturel.
Je mets mes respectueuses tendresses aux pieds de Marie.
Écrivez-moi!
XIII
_À M. de Chateaubriand_
H., 11 février 1828.
MON AMI,
La profonde tristesse que respirait votre lettre m'affligea sans me surprendre. Mais, en relisant les précédentes, j'y retrouve les mêmes pensées, j'en suis troublée. J'ai peine à comprendre que le chagrin puisse vous poursuivre. Dans mes idées, vous devez être heureux. Si, comme je le crains, vous ne l'êtes pas, la charité vous consolera. Après la mort de mon père, je n'ai trouvé que ce baume pour ma blessure.
Je suis les événements avec une attention silencieuse. Que d'ennemis contre celui que j'aime! La lutte va devenir terrible. Si vous ne l'emportez pas, on vous offrira sans doute une ambassade. _L'accepterez-vous?_ C'est à votre indulgente bonté que j'ose adresser cette question.
Lorsque j'ai appris comment vous aviez disposé de vos biens et arrangé votre vie, mon cœur a été comme envahi de sentiments divers, parmi lesquels la satisfaction a dominé. La solitude a toujours été un besoin de votre âme. La pratique du bien en est une nécessité. La palme de Vincent de Paule n'était pas indigne de vous. Dieu vous voit sans doute avec amour, la réunir à celle de Tacite et du Tasse, et maintenant, François-Auguste de Chateaubriand, les Français veulent vous décerner celle de leur Sully! Ah! pourquoi le vertueux Charles X ne vous prend-il pas pour ami? Si cet événement arrivait, je m'en réjouirais sans restriction; non par vertu, mais par tendresse.