Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... Un dernier amour de René
Part 12
Le curé sort d'ici. Voici tous les détails sur la terre du Bosquet: il y a vingt-huit _stérées_ de huit cents traites de terres en bonne culture, qui donnent quinze cents francs de rente! Je crois qu'il faut trois stérées pour un arpent. M. de Cheylus en demande cinquante mille francs, et la laisserait probablement à quarante-huit. Je vous ai détaillé la position du Bosquet; j'ajoute seulement qu'il est enfoui au couchant d'un quart de lieue, dans la vallée de l'Érieu, sur la rive droite du Rhône. Si Votre Excellence ne voulait acheter que le château et un petit enclos, il serait facile de les faire séparer. Le curé a prié M. de Cheylus de ne vendre à personne avant de m'avoir prévenue. Le ciel et le climat sont bien préférables à ceux de Provence. Les productions sont à souhait; mais, cette terre étant affermée depuis plus de cinquante ans, tout ce qui était d'agrément à l'intérieur est perdu, sauf une belle avenue de grands marronniers de cent ans; il y a une source dans le jardin. Le château, qui fût bâti sous Henri III, est d'un gothique large et simple et en très bon état. Les murs ont six pieds d'épaisseur. Les plafonds sont très élevés, les portes sont basses, les fenêtres gigantesques, les cheminées de l'époque, les chambres boisées du haut en bas en chêne ou en noyer. Les pièces sont vastes et peu nombreuses, chaudes en hiver et fraîches en été; il y a une chapelle. Pour rendre cette habitation riante et agréable, il faudrait huit ou dix mille francs; mais mon cher maître n'aurait pas besoin de se presser; il trouverait à H. des ombrages amis, et un ermitage _à lui_, que sa présence bénirait à jamais. En écrivant ceci, mon front s'incline et les larmes me tombent des yeux.
LXVII
_De M. de Chateaubriand_
Rome, 18 avril 1829.
Votre lettre m'embarrasse beaucoup: vous me dites que vous partez pour Paris, et en même temps que vous réglerez votre marche sur la mienne; où donc alors vous écrire, à Paris ou à H.? Je ne sais plus quand j'y serai moi-même, pas certainement avant la fin de mai, si, toutefois, je quitte Rome. Ma vie est tellement le jouet des événements que je ne puis jamais dire ce que je deviens. Si vous arrivez avant moi à Paris, visitez mon ermitage, vous y trouverez des arbres, pas si beaux que les vôtres, mais qui vous parleront de moi; vous verrez que j'étais aussi isolé dans cette grande ville que vous l'êtes dans vos montagnes. Je n'aspire qu'à rentrer dans cette retraite, où m'appellent le temps qui fuit et la mort qui me réclame. Il est donc possible que je rencontre enfin mon inconnue? Quel effet ferai-je sur elle et quel sentiment fera-t-elle naître en moi? Eh! bien, si je gâte son propre ouvrage, si je ne suis plus à ses yeux ce qu'elle s'était plu à me faire, je me réfugierai dans ses vieilles illusions, dans ses songes, je lui demanderai de vivre dans l'image qu'elle s'était créée et d'oublier la triste réalité.
Je n'ai pas trop à me louer de l'obligeance de M. Roy; mais, si je puis vous être bon à quelque chose, Marie n'aura qu'à me donner ses ordres. Hélas! et moi aussi, j'ai quitté des vieux châteaux, des lieux que j'aimais et où j'aurais voulu passer ma vie! Je suis comme ces arbres que les pépiniéristes veulent vendre, et qu'ils déplantent et replantent tous les ans, de peur qu'ils ne s'enracinent; mais, au bout de quelque temps, le pauvre arbre, qui n'a point de sol paternel, se dessèche et meurt dans la terre nouvelle où on l'a mis.
Cette lettre vous attendra entre les mains du fidèle Henri, rue d'Enfer.
Quel bonheur pourtant, de voir Marie! Mais je ne puis y croire.
CHATEAUBRIAND.
LXVIII
_À M. de Chateaubriand_
Paris, 10 mai 1829.
Mon âme n'est pas avec moi: elle n'est plus avec vous, mon espérance est perdue; mes vœux sont incertains, mes regrets confus. Dès mon arrivée ici, j'ai été malade comme je le fus il y a un an. Je suis restée enfermée au milieu des pierres et du bruit de la Place Vendôme, sans voir personne, n'osant ni penser ni agir, de peur de m'assurer davantage que je suis sortie de ma vallée, que vous n'y êtes pas venu, que je suis à Paris sans vous, que vous n'y viendrez pas, et qu'après avoir reçu de vous les noms de sœur et d'amie, ma vie s'achèvera sans doute sans que j'aie reçu un regard de vos yeux, ni recueilli un mot de votre bouche. Il est probable, mon cher maître, que vous m'avez adressé quelques mots de consolation; mais je n'ai pas osé m'en assurer, je voulais repartir sans voir votre maison, ni votre portrait; j'espérais, je crois, me détacher de votre idée, comme les autres fois, mais il est trop tard. Je vous regretterai tant que je serai sur la terre. Si vous devenez plus heureux et plus affectueux pour moi, je me consolerai peu à peu. Je sais plier devant le malheur et vivre de regrets cachés.
Je viens d'écrire à M. H. H... pour lui dire que vous souhaitez que je voie votre infirmerie, et que je le prie, en conséquence, de donner les ordres nécessaires pour qu'on me montre tout ce qui vous intéresse là. Je tremble de ce que je verrai, de ce que je devinerai, et surtout de ce que cette visite me laissera. Peut-être finirai-je par ne pas la faire! J'ai l'âme malade; M. H. H... viendra sûrement me voir. C'est un événement pour moi d'entendre parler de vous.
Le temps n'est plus où je me croyais trop étrangère à vous pour accepter vos bons offices et où je pouvais craindre que mes sentiments fussent méconnus par vous. Maintenant, rien de pareil: j'ai en vous et sur toutes choses une confiance ineffable. Ce n'est pas sans m'aimer que vous m'avez donné le nom de sœur. Ce sera donc avec bonheur que je recevrai les bons offices que vous m'offrez, quand j'aurai assez repris mes esprits pour rassembler mes idées à ce sujet.
En vous priant de me donner votre itinéraire parce que je voulais y conformer le mien, cela se rapportait seulement à la durée de votre séjour à Paris, j'y voulais demeurer autant que vous.
_17 au soir_.--M. H. H... sort d'ici; il dit que vous arrivez! Il m'a montré une petite lettre de vous. J'ai feint de la lire, mon trouble était si grand à ses paroles que je n'ai pu lire un seul mot. Il assure que vous serez ici vers le 25, mais je ne mérite pas ce bonheur, je n'ai pas assez de soumission à la volonté de Dieu; j'étais lasse de tout, et surtout de moi-même!
Depuis plusieurs jours, votre nom retentit plus que jamais, et durant ce temps, une feuille muette et inanimée vient de si loin déposer dans le fond d'une âme étrangère toute la mélancolie de la vôtre, ô maître chéri! Avec quelle tendre et profonde sympathie je suis vos impressions et les événements! M. H. H... est, m'a-t-il dit, spécialement chargé par vous de me montrer votre retraite; j'irai donc, et dans des dispositions bien plus douces que je ne croyais; et, si cette visite m'attache davantage à vous, vous en serez responsable.
_20 mai_.--J'ai passé quatre heures _chez vous_. En entrant dans la cour, le chant du rossignol et le parfum des fleurs m'ont frappée; j'ai cru retrouver ma vallée et votre présence. Le cœur m'a presque manqué; mon bon custode ne s'en est pas aperçu. Du premier regard j'ai admiré avec joie la vaste étendue de votre parc et de _vos bois_ qui, le développant à droite et à gauche, laissent en face l'air et la vue s'étendre librement dans un large espace. C'est planté de main de maître, Delille et Morel ne l'auraient pas mieux agrandi. Nous avons d'abord visité l'appartement de Mme de Ch...; votre portrait n'y était pas, je n'en ai pas été fâchée, c'était assez d'émotion pour un jour. Nous sommes ensuite montés chez vous. Avec quel sentiment religieux je suis entrée dans votre bibliothèque! Je voulais y tout examiner, mais la place où vous écrivez a captivé tous mes regards et toutes mes pensées. J'ai appuyé ma main sur ce bureau, dépositaire de tant de gloire et de tristesse! Je ne pouvais m'arracher de cet endroit; j'y demeurai comme charmée; nous avons ensuite visité le jardin; je l'ai examiné comme le mien. Tous vos élèves sont frais et vigoureux. Les peupliers de l'allée droite et longue viennent à merveille; mais ne sont-ils pas un peu trop serrés? Vos massifs sentent déjà bon. J'ai rapporté un énorme bouquet de fleurs de chez vous, elles sont là, devant moi; je crois rêver! Je me suis assise à l'ombre, sur un banc de pierre, près de la butte. Votre fidèle Henri causait, il me disait avec quel plaisir il venait soigner et visiter votre demeure, et combien il s'y trouvait tristement en votre absence; combien vous étiez adoré de tous, dans le voisinage; il parlait de votre bonté d'âme; de vos goûts simples et modestes; de votre amour pour le bien. Cet honnête homme se livrait à son attachement pour vous sans y penser et sans attention; et, moi, je ne songeais plus ni à lui, ni à moi. Je recueillais ses paroles, elles descendaient sur mon cœur abattu comme la rosée du ciel sur une terre altérée, des larmes douces coulaient lentement sur mon visage et rafraîchissaient mes yeux. Je me représentais que, dans un avenir bien éloigné, d'autres étrangers viendraient à cette même place répandre comme moi des larmes de regret et d'admiration.
Je pensais aussi à la satisfaction avec laquelle vous alliez vous retrouver dans la solitude. Je vous voyais au milieu des heureux que vous faites, laissant arriver jusqu'à vous les bénédictions du retour, visitant vos arbres, examinant tout, et bon pour tous. Mais la haïssable politique, la foule des amis et des ennemis, les tracasseries, les négociations, les incertitudes, ne viendront que trop tôt troubler ce bonheur suave; et, lorsque vous voudrez enfin vous reposer de tant de bruit et d'ennui, vous viendrez accueillir votre dernière sœur. Mais je reviens; j'ai vu vos vieux prêtres; deux d'entre eux s'amusaient à voir faucher les gazons; plusieurs femmes étaient établies avec leurs ouvrages et leurs livres entre des massifs de cilytes et de lilas. Je me trouvais dans la cuisine au moment où on dressait le dîner, simple, mais excellent, que vous leur offrez. Les malades, si bien soignés, si bien servis dans leurs jolis lits; les petites chambres si riantes, si bien pourvues de tout ce qui est commode; des sœurs si douces, des protecteurs si bons, tant de consolations réunies là que le malheur y est vaincu, ô mon maître! Vous vous êtes réduit en esclavage pour racheter les infortunes d'autrui. Dans cette chapelle où j'ai humblement remercié Dieu de vos vertus et de votre retour, j'ai demandé où était votre place? «Oh! me dit votre Henri, sa place! sur la dernière chaise, derrière la dernière colonne tout à fait»... On juge mal, dans l'éloignement; aucune des idées qui m'occupaient à l'avance ne m'est venue, et cette retraite que je croyais sévère est toute gracieuse, toute aimable, j'y trouvais tout le monde digne d'envie. Je voudrais m'appeler Silence, et être la dernière des sœurs de la maison. Je suis restée longtemps avec la Supérieure, je lui ai demandé si elle ne se trouvait pas bien plus heureuse dans ce lieu charmant que dans cet entassement d'infortunes (l'hospice de la Charité), où elle était auparavant. «Non, m'a-t-elle dit, le contentement est le même quand on fait son devoir.» Oh! je l'avoue, cette vertueuse abnégation est au-dessus de ma portée. Je comprends mieux le regard de la sainte[45], qui dévoile si simplement tout ce que l'âme humaine peut contenir de tendresse et d'adoration.
[Note 45: Sainte Thérèse, dans le tableau de Gérard qui ornait l'autel de la chapelle de l'Infirmerie.]
_Note de Mme de V._.--M. de Chateaubriand est arrivé à Paris le jeudi 28 mai, à deux heures.
LXIX
_De M. de Chateaubriand_
Paris, jeudi soir, 28 mai 1829,
Vous avez vu ma petite maison; maintenant c'est moi qu'il faut voir. Comment allez-vous faire? Vous voilà obligée de me donner un rendez-vous; dites-moi donc l'heure et le jour de la fin de nos illusions!
LXX
_À M. de Chateaubriand_
Paris, 28 mai à minuit, 1829.
Mon cher maître, je vous remercie de votre prompt message; je l'avais pressenti. Ma porte était fermée pour tout autre que M. H. H...
Ma pauvre amitié étrangère est toute troublée devant les convenances; votre bonne délicatesse me remettra. J'ai peur à mon tour; ne parlez pas d'illusions, cela me fait mal: je n'en ai jamais eu, mais je crains les vôtres. Les anciens amis doivent passer avant moi, et le Roi par-dessus tout. Je ne veux pas disposer de vos moments, mais je prie Votre Excellence d'accepter la disposition des miens. Fixez donc vous-même le jour et l'heure où je dois recevoir une visite regrettée depuis tant d'années!
LXXI
_De M. de Chateaubriand_
Paris, vendredi matin, 29 mai 1829.
Demain, à une heure, je serai chez vous. Mille hommages à Marie.
_Note de Mme de V._--M. de Chateaubriand est venu me voir le samedi 30 mai, et le samedi suivant 6 juin.
LXXII
_À M. de Chateaubriand_
Paris, 31 mai 1829.
Mon frère, vous m'avez trompée involontairement! J'ignorais votre âge, à sept ou huit ans près. Quel qu'il eût été, je vous aurais adressé ma première lettre telle qu'elle était. Mais, dès le commencement de votre correspondance, vous m'avez si souvent parlé de vos années et de vos cheveux blancs, que, mes idées ayant suivi cette direction, j'adressais librement à celui que vous me représentiez, l'hommage d'une tendresse dévouée, comme si cet hommage était flatteur pour lui, sans être malséant pour moi. Vous êtes plus jeune que je ne croyais; vous paraissez plus jeune que vous n'êtes, et mes lettres sont inconvenantes. Mon orgueil en souffre, vous me consolerez aisément en me traitant comme une femme qui voit ce qu'elle est et sent ce qu'elle vaut. Cette peine d'amour-propre troubla hier le bonheur que j'aurais eu à vous voir. Qu'elle soit oubliée! Que n'êtes-vous plus jeune encore, ô mon frère, pour la gloire de notre pays et le bonheur de ceux que vous honorez en les aimant!
Que l'erreur où j'étais ne vous surprenne pas! il y a toujours eu un peu de folie dans ma manière de vous aimer. Je ne m'informais jamais des circonstances qui vous étaient personnelles, et ne parlais de vous que dans des discussions générales.
J'ignore de vous ce que tout le monde en sait. Je n'ai pas voulu lire vos derniers ouvrages. Il y a quatre ans que la lecture de l'_Itinéraire_ me ramena trop à vous. En vous lisant, on éprouve une admiration passionnée qui détourne de tout, et l'âme s'abreuve d'une sorte de tendresse vague qui ne trouve rien digne d'elle et ne sait où s'attacher.
_4 juin_.--Ma lettre commencée à H. le 17 avril et finie à Paris le 5 mai, est sûrement revenue entre vos mains. Vous savez à présent _pourquoi_ je suis ici et _depuis quand_ j'y suis. Cette lettre complète le tableau de mon sentiment pour vous. Ce sentiment fut, je crois, unique comme son objet. Que maintenant il demeure muet! Dans ma montagne, il avait pour témoins un ciel pur et une nature grande et paisible, et pour confident, vous. Ici, tout le refoule et l'oppresse; il accable ma vie, je l'éteindrais si je pouvais.
Ne me croyez pas injuste, non! Je sais que les objets chéris de vos regrets, joints aux exigences de votre position, ne vous laissent point de temps pour moi; mais, si vous m'aviez envoyé une des feuilles de vos arbres, j'aurais su que vous ne m'avez pas oubliée dès les premiers jours.
_7 juin_.--Je vous ai revu, aimable, doux et triste; vous m'avez dit souvent: «je vous aime tendrement!» Mon cœur est presque consolé.
Samedi, j'oubliai de vous dire que M. de Neuville m'avait engagée à ne pas manquer son mardi, parce que, dit-il, «j'ai un cadeau à vous faire: je vous présenterai _À M. de Chateaubriand_ et vous ferai faire connaissance avec lui». Je ne répondis pas, mais je m'inclinai en signe de remerciement. Personne ne connaît mieux que M. de Neuville mon sentiment pour vous; pourtant, je ne lui ai pas parlé de notre correspondance, de peur qu'il m'accusât d'être romanesque. Je hais les grands salons, mais j'irai chez M. de Neuville parce que je ne veux pas perdre une occasion de vous voir. Je préviens donc mon cher maître que sa nouvelle sœur lui sera présentée demain.
LXXIII
_Réponse _De M. de Chateaubriand__
Mardi, 9 juin 1829.
J'accepte la présentation et je vous répète mille fois que j'aime tendrement Marie. Venez de bonne heure, parce que je m'en irai vite!
LXXIV
_À M. de Chateaubriand_
Paris, 16 juin 1829.
MON AMI CHÉRI!
Vous avez trop oublié votre malheureuse sœur. Si vous saviez le mal que ce long oubli lui a fait, vous en seriez affligé!
Elle a besoin d'un conseil: elle vous le demande, le lui refuserez-vous?
Si nous devons nous revoir, écrivez-moi le jour, quelque éloigné qu'il puisse être! Je vous en prie, parce que l'anxiété et l'attente déçue me font mal. Ma santé est très altérée.
MARIE.
_Du 17_.--Je n'osais pas envoyer ma lettre, mais je viens de lire votre discours d'hier; il a fait sortir beaucoup de larmes de mon cœur et m'a donné du courage. «_Vous sympathisez avec tout ce qui souffre_»: vous viendrez donc consoler votre fidèle amie.
LXXV
_Réponse de M. de Chateaubriand_
18 juin, jeudi.
J'ai passé mes heures à la Chambre des Pairs et mes soirées en dîners ministériels; demain matin (je ne puis le soir) je serai chez Marie.
CHATEAUBRIAND.
FIN
TOURS, IMPRIMERIE DESLIS FRÈRES, 6, rue Gambetta.