Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... Un dernier amour de René

Part 11

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_Piétrino_ est un rouge-gorge qui, depuis cinq ans, revient fidèlement passer ses hivers avec moi. La nuit, il est perché près de mon lit. Le jour, il est souvent caché dans mes cheveux; il se chauffe beaucoup, mange à ma table avec satisfaction, me suit fort loin dans mes promenades, et vole à mon appel. Quand il ne peut entrer chez moi, il frappe avec son bec en dehors des vitres, et se fait ouvrir. Il y a deux ans, j'eus l'ingratitude de vouloir le marquer. Pour cela je nouai à sa patte le petit ruban d'un livre. Je ne sais comment l'accident arriva: à son retour, la petite patte était pendante et brisée. Je le soignai de mon mieux; il guérit fort bien, et, quoique un peu boiteux, le charmant petit invalide ne se souvient plus de son malheur et n'est ni moins gai, ni moins fidèle qu'auparavant.

Il me fait quelquefois penser à un véritable invalide, mon héros de prédilection: c'est Dominique de Vicq, qui, retenu dans son manoir d'Ermenonville par une blessure incurable à la jambe, apprenant qu'Henri IV allait entrer en campagne et manquait d'argent, se fit couper la jambe pour pouvoir servir encore, vendit tous ses biens et en donna le prix au Roi, contribua puissamment par sa bravoure et son habilité à le mettre en possession de son royaume, demeura près de lui à Paris, dont il fut, je crois, gouverneur, et, le lendemain de l'assassinat du roi, expira dans la rue de la Ferronnerie, en regardant l'endroit où celui qu'il aimait avait été frappé. Heureux ceux qui sur la terre aiment comme Dominique de Vicq! Heureux ceux qui vivent et meurent comme lui! Je n'ai jamais été à Ermenonville, mais, dans la foule de choses que j'ai lues sur cet aimable lieu, dont la tombe de Jean-Jacques a fait un but de pèlerinage, je n'ai jamais vu que des larmes aient coulé, que des genoux aient fléchi, à l'aspect de l'armure qui couvrit autrefois ce noble cœur. C'est à vous, mon cher maître, que revient l'honneur de consacrer sa mémoire à l'immortalité. Le sujet est digne de l'historien.

De ma fenêtre, je vois pointer au-dessus des grands arbres les tourelles du vieux château des Maugiron, seul vestige des anciens temps qui ait échappé aux destructions des bandes noires à deux lieues à la ronde... Il est garanti au nord par une haute montagne, il domine, au midi, la vallée de Beauchastel, au levant celle du Rhône, vis-à-vis la tour d'Étoile, séjour favori de Diane de Poitiers. En perspective, les Alpes, magnifiques en cet endroit. Ce château va être mis en vente. Si j'étais riche, je l'achèterais pour en faire l'ermitage de mon frère, dans les moments où il voudra être ermite tout de bon. Ah! s'il m'était donné de voir sa demeure à un quart de lieue de la mienne, c'est alors que ma pauvre vallée serait pour moi un _vero paradiso!_

Mais, pendant que Marie se détourne de tout pour s'attacher de plus en plus à la belle chimère, dans laquelle elle concentre les plus grands plaisirs et les plus douces espérances de la vie mortelle, que fait son ami?

Il voudrait le repos, mais il est la cause d'une grande agitation, et le point de mire des partis qui partagent l'Europe. Les uns l'appellent à grands cris; les autres le repoussent avec fureur.

Peut-être le devoir, et la prudence l'attirent; et peut-être le dégoût et ses regrets le détournent. Que Dieu l'inspire et le protège!

Cependant, il vit dans un grand trouble. L'incertitude le poursuit. L'éclat l'environne. Les séductions l'entourent. Garde-t-il un souvenir pour celle dont, il y a un mois, _il ne savait que penser?..._

_15 février_.--J'en étais restée, monsieur l'ambassadeur, à cette phrase de votre lettre du 31 décembre. Elle arrête par une commotion assez rude le cours de celle-ci. L'enchanteresse de ma solitude, la rêverie, s'évanouit, et me laisse à sa place, la réflexion, compagne dure et sévère dans l'isolement, mais aussi moins trompeuse.

À un mois d'intervalle, je reçois votre lettre du 27 janvier. Si elle ne m'apprend pas vos intentions sur ce que je souhaite savoir, elle vous montre à moi dans une meilleure situation d'esprit. Vous partîtes de France avec regret, vous arrivâtes à Rome avec tristesse. Vous y restiez avec ennui. «J'ai assez vu de débris», me disiez-vous; mais cet ennui s'est enfin dissipé: vous fouillez les ruines pour y chercher les trésors de l'antiquité; vous jouissez sans doute à Rome de la liberté tranquille qu'on peut y trouver, dit-on, même au milieu des grandeurs. Vous viendrez au mois de mai, dites-vous; mais alors la session sera presque finie, vos travaux seront plus attachants, vos habitudes mieux prises, vos souvenirs plus faibles; et... reviendrez-vous? je crois que non. À tout événement, je veux me forcer dès à présent à souffrir cette idée, et à trouver le dédommagement de mon regret dans votre satisfaction.

Mes yeux se sont mouillés de larmes en voyant que vous faites vos mémoires; rien n'est si juste et si sage. Tous ceux qui vous sont attachés doivent en être charmés. Si vous continuez cette occupation, vous n'aurez plus d'ennuis. Je trouve votre secrétaire bien heureux.

Je ne suis pas surprise que vous aimiez notre Poussin, c'est le peintre des âmes tendres et méditatives. Le touchant rapprochement que vous faites de son sort et du vôtre m'avait émue quand je vis que vous preniez la tâche d'offrir un hommage à ses mânes délaissées. J'aime _son Orphée jouant de la lyre au bord de la mer_; il ne représente que trop fidèlement l'espèce de bonheur qu'on peut goûter sur la terre.

Vous exprimez encore du regret sur ce nom de sœur, que vous croyez fatal! La première fois, la vivacité de ma joie m'étourdit sur ce mot, il glissa; aujourd'hui, j'en ai frissonné. Pourtant qu'ai-je à craindre? _Je ne vous suis inconnue que de visage_. Vous m'avez dit: _Venez à_ _moi!_ C'est ce que j'ai fait de cœur et d'âme. La reconnaissance et la pitié vous ont attaché à moi, cela ne peut changer, vous ne pouvez être mal pour moi. Si vous l'étiez, le mal serait grand sans doute; mais, passager, il porterait son remède avec lui; car l'amitié s'éteint quand elle ne trouve pas de retour.

J'ai de tristes pensées en finissant mes lettres, elles viennent de l'éloignement et grandissent dans la solitude.

Adieu, monsieur l'ambassadeur, je fais des vœux pour votre bonheur, dussiez-vous le trouver loin de nous!

MARIE.

LXIII

_De M. de Chateaubriand_

Rome, 17 février 1829.

Je vous renvoie cette lettre, qui ne valait pas les alarmes qu'elle vous a données. Ne vous inquiétez pas de mon avenir; je ne resterai pas à Rome, et je ne serai rien dans le ministère; je rentrerai avec joie dans mon hospice pour le reste de mes jours; je vous aurai vue et je serai heureux. La mort du pape[41] ne me retiendra pas ici au-delà de l'époque où je comptais demander un congé, c'est-à-dire après Pâques; la nouvelle élection d'un autre pape ne peut pas se prolonger au-delà d'un ou deux mois. Mais voyez une preuve de cette fatalité qui s'attache à mes pas: Léon XII m'aimait; j'avais gagné toute sa confiance, et ma présence l'a fait mourir! Ne vous troublez pas pour tout ce que vous voyez et lisez dans les journaux; mon nom m'y paraît, pour moi, comme celui de l'Empereur de la Chine, tant j'y suis indifférent. Cela n'est peut-être pas bon, mais cela m'est venu de trente ans d'habitude. Quant à Rome, où tant de gens sont restés longtemps, personne n'était moi, ni dans ma position.

[Note 41: Léon XII, mort le 10 février 1829.]

Souvenez-vous d'une seule chose: je n'ai accepté l'ambassade de Rome que pour La Ferronnays. S'il ne rentre pas au ministère[42], je donnerai ma démission, et, dans tous les cas, je veux, dans une époque peu éloignée, sans faire de bruit, sans scène et sans fâcherie, demander au Roi la permission d'aller mourir à l'Infirmerie de Marie-Thérèse.

[Note 42: M. de La Ferronnays, gravement malade, avait dû donner sa démission, le 3 janvier 1829; mais il n'avait pas été remplacé, et l'intérim des Affaires Etrangères avait été confié au garde des sceaux Portalis, un des hommes que Chateaubriand méprisait le plus.]

Je suis, comme vous le pensez, bien accablé d'affaires dans ce moment: c'est un courrier extraordinaire qui vous porte cette lettre; ainsi vous la recevrez un peu plus tôt que de coutume. Écrivez-moi, ma sœur, et ne rêvez plus des tristesses et des ennuis que je ne vous donnerai jamais!

CHATEAUBRIAND.

LXIV

_À M. de Chateaubriand_

H., 21 mars 1829.

Par discrétion, j'avais, monsieur l'ambassadeur, formé le dessein de ne vous écrire qu'après le conclave. Mais j'ai un remerciement à vous faire et une explication à vous donner. Dans votre lettre du 17 février, vous me confirmez votre retour; cette bonne nouvelle mérite bien un remerciement, et je prie Votre Excellence de vouloir bien le trouver ici.

Vous me renouvelez aussi, mon cher maître, la promesse de venir me voir. J'apprécie convenablement cette promesse; elle m'impose l'obligation de vous dire quelques mots de ma position. Ils serviront d'apologie à une démarche qui me coûtera de vifs regrets, mais à laquelle je suis forcée. Jugez-en!

Il y a eu un an au mois de janvier que M. de V... me pria d'aller demander à M. Roy un changement de résidence qui eût été alors, et qui serait encore aujourd'hui, un événement heureux pour nous. Je ne sais si vous avez oublié la raison qui me fit rester ici? Un nouveau malheur réveilla le projet de M. de V...; une banqueroute presque générale à Valence consomma notre ruine, il y a six mois, et me mit dans l'impossibilité de remplir mes engagements avec ma mère autrement qu'en lui abandonnant H... Dès lors il devint indispensable que je fusse _solliciter_ ce que souhaite M. de V... Je devais donc partir pour Paris au mois d'octobre; je ne pus m'y résoudre, je renvoyai mon voyage au mois de décembre, à l'ouverture des Chambres. Quand cette époque fut arrivée, je reculai mon départ jusqu'au mois de mai prochain. Mais, enfin, M. de V... s'est affligé de ces lenteurs; il craint qu'elles n'entraînent la dernière planche à laquelle il voudrait s'attacher. M. de Berbis pense comme lui; je vais donc partir. Si mon cher maître se souvient encore de moi, il me plaindra, il m'approuvera. Il recevra tous ces détails avec indulgence; quelque ennuyeux qu'ils soient, je suis forcée de les lui donner plutôt que de lui laisser croire que c'est par inconstance ou par légèreté que je m'éloigne de chez moi, lorsque le temps approche où il doit y venir. Non, je ne puis renoncer à l'honneur et au bonheur d'y saluer à la fois mon frère et mon hôte, l'élu de mon cœur, je n'y puis renoncer que forcément et avec un regret amer. Adieu donc, espérance trop chère, si longtemps nourrie! Adieu, retraite chérie! montagnes solitaires, tranquille séjour! Adieu! beaux ombrages, eaux fraîches et pures, adieu! et vous, oiseaux du ciel dont mes soins avaient fait des hôtes reconnaissants et fidèles, vous reviendrez ici et je n'y serai plus! Oh! puissé-je y revenir aussi, mais je n'ai pas vos ailes et votre liberté! J'ose à peine vous dire que je regrette les fleurs des pêchers et des amandiers, celles d'acacias et de marronniers, les roses, les cerises, et, je crois, jusqu'aux feuilles des ronces et aux pierres du chemin.

Je n'aime pas Paris; en y arrivant, je m'enchante de musique, de peinture, et d'élégance; j'admire les places publiques et l'intérieur des maisons; mais ces impressions agréables se dissipent promptement, et j'y reste en souffrance; mon âme y est attristée, mes sens blessés. Je regrette les champs, leur liberté, leur silence, et surtout leurs loisirs. Le mouvement tumultueux de Paris m'y fait éprouver le même malaise que les quatre-vingt-seize ans de Fontenelle lui causaient. Il n'éprouvait, disait-il, d'autre mal _que la difficulté d'être_. Moi, à Paris, _je n'ai pas le temps d'être_. Je me fais aussi une peine de revoir le monde, que j'ai oublié; je ne sais plus causer, il me sera peut-être plus facile de chanter comme une fauvette ou de parler comme un livre que de soutenir la conversation la plus ordinaire; mais tout cela s'efface devant une pensée dominante: je vous verrai! Je profiterai de tous les moments que vous pourrez me donner. Puissé-je vous paraître aussi affectionnée que je le suis en effet, aussi aimable que je voudrais l'être pour gagner votre amitié, durant le seul temps de ma vie que je dois passer près de vous! Vous-même, mon frère, resterez-vous longtemps à Paris? Soyez assez bon pour me le dire, parce que je veux régler mon itinéraire sur le vôtre, autant qu'il me sera possible! Que j'aimerais à savoir beaucoup de choses de vous avant de vous voir! Je m'effraie de paraître devant vous en ne connaissant que quelques-uns de vos ouvrages, tandis que, vous, vous me connaissez si bien. J'espère que je comprendrai mieux vos paroles que vos lettres, qui me causent souvent du trouble et du découragement. Cependant, je trouve dans chacune d'elles _un mot_ que je crois tendre et que je prends _pour moi_; ce mot renoue mon lien, et me fait de nouveau vous écrire en toute confiance; mais il me vient souvent à votre sujet des pensées qui ne sont pas moins singulières que notre position; une entre mille: _Quand les génies vivent sur la terre, sont-ils susceptibles de soins tendres et doux envers les mortels qui leur sont donnés?_

Je ne sais encore où je logerai à Paris. C'est pourquoi je vous prie de vouloir bien m'écrire chez M. Henri Hildebrand; j'y enverrai chercher vos lettres. Je désire que vous m'écriviez le plus souvent possible, et que vos lettres soient bien bonnes! Elles seules pourraient alléger mes regrets.

Adieu, monsieur l'ambassadeur, je prie Votre Excellence de ranimer mon souvenir dans son esprit; tant de choses l'occupent que je crains d'en être effacée.

MARIE.

J'ai toujours suivi mon cher maître. La mort de Léon XII, qui l'aimait et dont il possédait la confiance et l'affection, le beau discours de l'ambassadeur de France au conclave, et le succès de la fouille[43] m'ont occupée tour à tour.

[Note 43: Le 12 février, Chateaubriand écrivait à Mme Récamier: «La fouille réussit. J'ai trouvé trois belles têtes, un torse de femme drapé, une inscription funèbre d'un frère pour sa jeune sœur, ce qui m'a attendri».]

LXV

_De M. de Chateaubriand_

Rome, 17 mars 1829.

Votre lettre du 22 janvier m'a charmé! je voudrais être ce pauvre petit rouge-gorge: vous me donneriez l'hospitalité le soir et le jour. Je vous suivrais à la promenade. Quand habiterai-je la solitude, quand en finirai-je du monde et de la vie?

Vous savez maintenant le grand malheur qui est arrivé à Rome. J'ai perdu Léon XII, un pape qui était devenu mon ami. Je le regrette sincèrement, et tous les jours je lui demande, dans le ciel, où il est, de prier pour moi. Son successeur sera bientôt nommé. Alors, je serai libre et rien ne m'empêchera d'être en France (comme je le comptais) au mois de mai; quoi qu'il arrive, je vous verrai et vous ferez de moi ce qu'il vous plaira. Vous être prompte à me menacer de l'oubli de votre amitié; vous ne serez pas facilement débarrassée de la mienne.

J'étais sûr que le Poussin vous charmait: c'est le peintre des âmes souffrantes et des imaginations mélancoliques. J'ai un plaisir que je ne puis dire à lui élever un monument et à mêler mon nom au sien sur une tombe. Je voudrais être riche pour acheter votre vieux château. Combien coûterait-il?

Enfin votre Dominique de Vicq m'a été au cœur. Marie était dans un jour de sympathie avec son inconnu. Il n'y a qu'un côté de mon esprit qu'elle ne comprend pas: elle me croit toujours occupé de mon amour-propre ou de mon ambition! Je lui proteste que je n'ai ni l'amour d'un vain bruit, ni celui des places. Je suis, sous ce rapport, d'une indifférence dont elle ne se fait pas la moindre idée. Je la pousse trop loin, car, si le peu de bien qu'on peut dire de moi me touche peu, je devrais être sensible aux calomnies; or, elles ne me troublent d'aucune façon, et je lis ce qu'on dit de moi comme si on le disait de l'empereur de la Chine. Quant aux emplois, je ne me défendrais pas d'avoir de l'ambition, c'est la passion des hommes de mon âge; mais le fait est que cette passion m'est totalement inconnue. Je n'ai eu qu'une seule passion dans ma vie, et ce n'était pas celle-là.

J'attends de nouvelles lettres de Marie, elles me font grand bien sur ces ruines.

CHATEAUBRIAND.

LXVI

_À M. de Chateaubriand_

H., 3 avril 1829.

Mon cher Maître,

Votre lettre du 17 mars m'est arrivée à quinze jours de date; elle m'a été une véritable bénédiction. Je ne sais si je dois vous remercier d'être aimable, bon, et tendre pour moi, mais il est bien juste que je vous dise combien j'en suis heureuse. Quoique vous m'eussiez priée de vous écrire et que je n'en eusse que trop de raisons, ce ne fut qu'avec crainte que je vous adressai ma dernière lettre du 21 mars. Il me semblait que, pendant la durée du conclave, il y avait de l'indiscrétion à vous écrire et à provoquer vos lettres. Je n'en avais point reçu depuis vingt-sept jours. Je comptais souvent; plusieurs fois je m'étais trompée en croyant qu'il s'en était passé quarante. Le temps me semblait d'autant plus long que je m'étais résignée à le voir s'écouler sans joie et sans bonheur, car je n'attendais pas encore de lettre de Votre Excellence. J'étais triste, il me semblait que tout s'éteignait entre nous, que j'allais perdre mon dernier bien; j'achevais de meurtrir mon cœur en m'occupant de mon départ, et mes tristes regards se détournaient de Rome, dont l'étoile chérie ne brillait plus sur moi. Hier, je vis une lettre de vous; je n'osais l'ouvrir, dans l'abattement où j'étais tombée. Je craignais de n'y pas trouver l'assistance dont j'avais besoin. Que cet aveu ne vous donne pas sujet de mal juger mon caractère! Sachez que, de vous, il suffit de peu de chose pour m'affliger ou me rendre contente! Pauvre lettre! que j'avais tort de la redouter! Qu'elle est bonne! C'est la meilleure de toutes, je l'aime encore mieux que la première et la quatrième.

_Vous voudriez acheter ce château, combien il_ _coûterait?_ Mon Dieu! hier, à la première lecture de ces paroles, elles me donnèrent comme un éblouissement, et, ce matin, elles m'ont réveillée en remplissant mon cœur d'espérance et de joie. Je les recueille comme un bon présage. L'accord de nos âmes ne sera point vain. Je pourrai vous consacrer ma vie, après vous avoir consacré les plus tendres et les meilleures affections de mon cœur. Alors je serai l'heureuse, et, je crois, l'orgueilleuse Marie. Le vieux château du Bosquet, c'est ainsi qu'on le nomme, sera compté pour peu de chose dans la vente des terres qui en dépendent. Le tout ensemble ne s'élèvera pas, je crois, à plus de cinquante mille francs, et ces terres, à ce prix, formeraient un placement très raisonnable et même avantageux. Je n'ai jamais vu le baron de Cheylus, qui en est le propriétaire; mais le curé, qui a été son tuteur, me donnera demain toutes les explications nécessaires; je ne terminerai ma lettre que lorsque je les aurai, et je crois que, si vous voulez une retraite près de moi, rien ne s'y opposera, ô mon cher maître! ô ma chère vallée!

Vous vous trompez tout à fait en supposant que je vous crois ambitieux. Il y a entre nous un malentendu complet à ce sujet, et je vais l'éclaircir, à votre étonnement. De nous deux, ce n'est pas vous qui avez de l'ambition: _c'est moi_. Elle m'est venue depuis qu'il a été question de l'ambassade; j'en ai pour vous et pour moi, puisque votre oublieuse générosité vous a privé de l'indépendance que vos glorieux travaux vous avaient reconquise, puisque l'éclat est, malgré vous-même, la condition nécessaire de votre existence. J'aimerais mieux vous voir ministre à Paris que vous savoir ambassadeur à Rome. Je vous désire le pouvoir comme dédommagement du repos que vous ne pouvez attendre encore, et comme le moyen de l'obtenir plus tôt; je vous le désire aussi pour moi. J'ai besoin que vous en ayez. _C'est moi_ qui ai une ambition vive, exclusive, dont rien ne me détournera plus... Quand vous serez près de moi, je vous en dirai l'objet, si vous me le demandez; mais je vous le dirai bien bas, car ceci tient au secret le plus intime, au vœu le plus cher à mon cœur. J'ignore si ma confidence vous sera douce, mais je suis sûre que vous ne l'entendrez pas avec indifférence.

Ce je viens d'écrire me fait sourire et, cette fois, je permets à Votre Excellence de me répondre: «_Je ne sais plus que penser de Marie_»... Est-ce moi, qui déteste tout ce qui ressemble aux affaires, qui voudrais ignorer qu'il y a de l'argent dans le monde, qui hais le bruit et l'éclat, qui n'ai pu trouver une larme pour la perte d'une grande fortune, qui jouis de la culture d'une fleur, du chant d'un oiseau, de l'amitié d'un chien, qui prends plaisir à voir tomber la pluie et briller le soleil, qui écoute le bruit du vent, qui m'intéresse à un nuage et m'enchante d'un effet de lumière, qui n'aime que le silence et une solitude si profonde que peu d'hommes pourraient la supporter; moi qui, depuis quinze mois, ne puis m'arracher de ma retraite et y demeure au mépris de l'intérêt le plus pressant, est-ce donc moi qui suis ambitieuse? Oui, oui, c'est moi; rien n'est si vrai, mais n'en parlons pas à présent!

Je pense toujours à mon triste départ. Je voudrais être à Paris vers le 15 d'avril, afin d'y trouver M. de Berbis, qui part après la session. Si vous aviez envie de me voir et de profiter du seul temps de ma vie que j'ai la certitude de passer près de vous, vous n'éloignerez pas votre retour.

Mon très cher Dominique de Vicq vous a donc charmé? S'il en est ainsi, vous me récompenserez de vous avoir fait souvenir de lui, en lui donnant de votre main chérie la couronne que je lui désire depuis longtemps.

Ne point lire de journaux: sans doute, c'est bien fait; mais, quand on meurt d'envie de savoir des nouvelles de quelqu'un, on les cherche dans les journaux, quand c'est là qu'on peut les trouver. J'avais admiré de toute mon âme les deux discours de l'ambassadeur de France à Rome, et voilà aujourd'hui que je lis celui du cardinal Castiglione[44], chef des cardinaux, et cette feuille de journal s'est attiré des larmes et des baisers avant que j'aie eu le temps de m'en apercevoir. Vous dites, mon cher maître, que je vous crois occupé de votre amour-propre. Mon Dieu! quelle erreur est la vôtre! Ah! je crois aisément que vous demeurez au-dessus de la louange et du blâme; mais c'est moi qui suis blessée, quand l'envie vous attaque. C'est moi qui suis transportée de plaisir des éclatants hommages que vous recevez. Excusez un peu de faiblesse, je crois pourtant vous aimer dignement. Je prie Dieu tous les jours de vous inspirer dans votre suffrage, et de l'agréer. Tout mon orgueil est engagé dans ce triomphe, qui viendrait du ciel et y retournerait. Quelle belle fin au _Génie_, aux _Martyrs_, à l'_Itinéraire_, à _la Monarchie selon la Charte_, à _Le Roi est mort, Vive le roi!_ que de donner un bon pape à la chrétienté dans un ami de Charles X!

[Note 44: Ce cardinal, qui avait répondu au discours prononcé par Chateaubriand au conclave, devait être élu pape, quelques semaines après, sous le nom de Pie VIII. On sait que Chateaubriand, à tort ou à raison, a toujours cru que cette élection d'un pape «modéré, antijésuite, et tout dévoué à la France», était, en majeure partie, son ouvrage.]

Vous viendrez au mois d'avril, et je m'en vais au mois de mai. Je prie Votre Excellence de s'arrêter un moment sur la peine que j'éprouve de partir d'ici six semaines trop tôt, et de comprendre que, si j'attendais le mois de juin, M. de Berbis ne serait plus à Paris, et que c'est sur lui que je compte pour M. de V..., M. Hyde de Neuville n'en ayant plus le temps, quoique toujours fort aimable pour moi.