Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... Un dernier amour de René
Part 10
_Du 18_.--J'écris encore! Est-ce pour endormir mes craintes? Non, je n'ai point de craintes contre l'élu de mon cœur. C'est plutôt pour soulever un moment le poids qui pèse sur mon âme; trop de choses se réunissent contre moi! Une pensée me soutenait: à présent elle me trouble. Je suis seule! je ne sais où m'appuyer! Nous voilà dans une saison que j'aimais autrefois ici: elle y est bien triste, cette année; tout y est encore bien beau; mais, depuis quelques jours, les montagnes ont été mauvaises, il y est tombé beaucoup de neiges, des familles entières en descendent et se succèdent continuellement pour venir chercher dans nos vallées de l'ouvrage et des secours. L'année dernière, elles en trouvèrent encore; cette année, je ne puis leur accorder qu'un soulagement passager. Mes voisins indigents ont déjà souffert de ma pauvreté. Hier, pourtant, une jeune orpheline nouvellement veuve, que les larmes et la blancheur des neiges avaient à demi aveuglée, fut un objet d'envie pour moi autant que de pitié; un bandeau rafraîchissant, quelques livres de lin à filer, et une modique pension payée pour trois mois la comblèrent de joie. C'est qu'elle n'était pas loin de ce qu'elle aimait. Son cher petit enfant était suspendu à son cou, et pressé sur son sein comme son trésor. Elle l'avait enveloppé de tous les vêtements dont elle avait pu se priver, et l'avait apporté ainsi à travers les glaces, les rudes, et les torrents. Ses pauvres yeux n'avaient pas cessé de le regarder et ses bras de l'étreindre... c'était pour lui qu'elle était joyeuse!
Tout émeut quand on n'est pas heureux. Ce matin, dans une note du traducteur de lord Byron, j'ai trouvé cette ligne: «_N'est-ce pas un peu la touche de notre Chateaubriand?_» Ces simples paroles m'ont fait fondre en larmes. Un temps viendra où tous les Français parleront ainsi. Oh! puisse ce temps être bien éloigné! puisse la pauvre Marie ne pas le voir même un seul jour!
LVII
_De M. de Chateaubriand_
Rome, ce 11 décembre 1828.
Vos lettres m'arrivent très bien, mais longtemps après leur date. J'en suis à celle du 8 et 9 novembre... Voilà le malheur des distances! Je remercie mon amie de toutes ses sollicitudes, mais je ne lui pardonne pas de s'affliger d'une Gazette. Pour mon compte, je ne la lis point, je devine très bien ce qu'elle peut dire. Elle doit chercher les endroits qu'elle croit sensibles, m'attaquer et comme homme public, et comme homme privé, et comme écrivain, et comme poète, que sais-je enfin? Eh! bien, qu'est-ce que tout cela me fait? Si elle a tort, elle ne m'atteint pas; si elle a raison, qu'y faire? M'a-t-elle nui dans l'opinion publique? Il paraît que non. Dans ce cas, quel mal me fait-elle? et, même si elle m'avait fait ce mal, je me réfugierais encore dans ma conscience et là je serais à l'abri. Soyez pour ces misères aussi impassible que moi, ou plutôt faites comme moi: je n'ai de ma vie lu un seul numéro de la _Gazette_. Pourtant, depuis que je suis ici, les rédacteurs ont eu l'impudence de me l'envoyer; apparemment pour voir si je voulais m'y abonner; je me suis contenté de la jeter au feu sans l'ouvrir.
Laissons cet ennuyeux sujet!
Vous êtes étonnée du contraste de mes succès à Rome et de la tristesse de mes lettres: il existe, il est vrai; on ne peut être mieux accueilli, plus comblé de soins que je ne le suis; mais je me suis mesuré aux ruines de Rome; j'ai trouvé que j'ai vieilli plus qu'elles; je leur ai demandé mes anciennes rêveries, elles ne m'ont donné que des avertissements et des leçons. Je me retire parce que mes années se retirent, parce que je m'en vais, parce qu'il faut finir. Mes pensées ne sont pas le fruit d'un chagrin secret, d'une peine cachée, d'un sentiment de l'injustice des hommes; au contraire, les hommes me rendent plus que je vaux: elles sont le résultat de mon âge. Je suis déterminé à quitter le monde, à me réserver à moi seul mes derniers jours; j'en ai trop donné au public. Je deviens avare du temps lorsqu'il m'échappe; j'aurais dû commencer à thésauriser plus tôt.
Voilà l'explication que désire celle qui veut que je l'appelle mon amie. Elle se plaint encore de la brièveté de mes lettres. Eh! bien, je n'ai jamais écrit si longuement à personne qu'à elle; je ne sais point causer.
Quand reviendrai-je? Au printemps. À cette époque, je demanderai un congé et je passerai, soit en allant, soit en revenant, par le midi de la France, pour voir mon inconnue.
LVIII
_À M. de Chateaubriand_
H..., le 26 décembre 1828.
Je veux écrire à mon cher maître jusqu'à ce que sa réponse ou son silence m'apprennent qu'il ne faut plus que mes pensées aillent jusqu'à lui, et que je dois reprendre le sentier solitaire que son regard n'éclairera jamais.
Je viens de recevoir sa grave et obligeante lettre du 11 décembre; je le remercie des détails dans lesquels il est entré sur ses dispositions intimes: je n'ose lui dire ma réflexion à ce sujet, mes droits d'amie inconnue ne vont pas jusqu'à exprimer une demi-désapprobation à celui qu'il faudrait choisir pour arbitre suprême de tout ce qui est généreux et élevé. Vous voulez vous retirer; peut-être ne le devez-vous pas? Si, contre mon pressentiment, vous exécutez ce projet, que tous les biens vous suivent! Heureux ceux qui, dans cette retraite, donneront quelques beaux jours à celui qui méritait de ne pas en connaître d'autres!
Les journaux m'ennuient. Ils sont hors de mes goûts et de ma portée; ils blessent mes idées de convenance et de délicatesse. Quant à la _Gazette_, je ne l'aurais jamais lue si j'en avais été la maîtresse: c'est le journal de ma mère, elle y tient. Les lectures que je lui fais à haute voix sont pour son plaisir, et non pour le mien; c'est pourquoi tant de bassesses et d'irrévérences sont venues, non pas ébranler ma foi dans l'élu de mon cœur, mais contrister mon esprit déjà trop abattu. Je ne lis les _Débats_ assidûment que depuis deux ans, pour y chercher de vos nouvelles. C'est là que j'ai trouvé des détails sur votre infirmerie, votre séjour à Rome, et une foule de choses que j'aurais ignorées si je n'avais pris ce soin. Dernièrement, j'ai été presque jalouse d'une _Muse de Nantes_[35], non pas de ce qu'elle vous a adressé une _épître dédicatoire_, car je vous en ai adressé tant d'autres que, pour les sentiments que vous méritez, je ne me crois en arrière de personne (que sous des rapports qui me touchent peu), _mais de ce qu'on l'a fait rester à Paris_, où vous voulez vous retirer.
[Note 35: Cette «Muse de Nantes» était la pauvre Élisa Mercœur, de qui Lamartine écrivait vers le même temps: «Cette petite fille nous effacera tous, tant que nous sommes!» et qui devait mourir de misère, à Paris, quelques années après.]
_La Voulte, 1er janvier 1829_.--La nuit est avancée, le premier jour de l'année nouvelle est commencé. Je veille ma mère. Je prie Dieu de soulager ses maux et de me la conserver. Je prie aussi pour vous, mon cher maître, mais vous voilà établi en Italie, je vous suis toujours inconnue! Je n'ose plus demander à Dieu qu'une chose, c'est de vous accorder _ce que vous voulez_. Je ne fais plus aucun vœu pour moi-même. Mon cœur lassé ne peut s'élever jusqu'à l'espérance, et mon regard découragé reste abattu vers la terre.
_5 janvier_.--Je vous le disais l'autre jour, c'est dans les journaux que je cherche à présent les choses qui m'intéressent le plus. Dernièrement j'y ai appris un événement dont j'ai peut-être déjà reçu le contre-coup de Rome: c'est la mort d'une personne dont j'ignorais jusqu'à l'existence[36]. Pourtant cette nouvelle m'a frappée, elle a ouvert pour moi une source de réflexions et de sentiments mélancoliques. Je plains du fond de l'âme celle qui, en abandonnant la vie, a quitté un sort si doux. (Je ne puis m'empêcher de penser que son cœur fut rempli du même attachement qui remplit le mien). Il est probable aussi que M. de Chateaubriand vient de perdre en elle quelque chose de plus qu'une personne chargée du soin de distribuer ses bienfaits aux objets de sa généreuse pitié. C'est peut-être cette mort qui le rend si triste, et qui entraîne ses pensées vers le tombeau, loin de ceux qu'il oublie et délaisserait sans regret... Cette sainte personne n'avait que quelques années de plus que moi, mais de combien elle m'a devancée! Sa tâche est accomplie! Elle avait quitté le monde, mais elle était honorablement fixée auprès de ce que le monde renferme de plus digne et de plus aimable! Elle avait dévoué sa vie à la charité et à la retraite, mais cette retraite était la maison de mon illustre ami, et ses devoirs lui venaient de lui; il partait, mais son retour n'était pas douteux pour elle, et c'était dans ses foyers qu'elle l'attendait... Combien elle a dû regretter les années qui lui étaient promises dans l'accomplissement des plus hautes vertus et le recueillement d'un bonheur si rare! Mais qu'il y a eu de consolations dans sa mort! Sa cendre ne sera point bannie loin de lui. Sa tombe ne sera point délaissée, elle attirera quelquefois ses regards attendris et demeurera dans l'asile où elle fut elle-même accueillie, où elle voulut vivre et mourir. Ils seront un jour réunis dans le même repos et sans doute dans la même récompense!
[Note 36: La sœur Reine, qui avait aidé Mme de Chateaubriand à installer l'Infirmerie Marie-Thérèse, et qui était devenue la directrice de cette maison.]
Dans le cours d'une année, voici la seconde mort que je trouve digne d'envie[37]!
[Note 37: La première de ces morts était, sans doute, celle de Mme deDuras.]
Mais cette douce et sombre image d'un bonheur permis n'est peut-être qu'un de ces rêves mélancoliques que l'isolement produit... Plaise à Dieu qu'il en soit ainsi, et que M. de Chateaubriand n'ait à regretter en ce moment qu'une perte réparable!
MARIE.
LIX
_De M. de Chateaubriand_
Rome, 31 décembre 1828.
Je ne sais plus que penser de Marie: je ne sais ce que disait ma lettre du 20 novembre, je ne garde ni la copie, ni la mémoire de ce que j'écris. Je désavoue seulement du fond du cœur tout ce qui aurait pu vous déplaire. Un pardon demandé à genoux est facile à accorder.
Pourquoi ces menaces d'un grand parti, pris ou à prendre? Pourquoi songer à ne jamais me voir, même à ne jamais m'écrire? qu'ai-je fait pour produire tout cela?
Vous voulez une prière: je la ferai, mais je suis à présent trop souffrant.
Vous voulez porter le nom de sœur? je vous le donne, quoique à regret. J'ai eu des sœurs trop malheureuses. Enfin, rassurez-vous; je n'arrive pas; je ne vais pas fondre sur vous comme un oiseau de proie, je ne reviendrai en France qu'après Pâques. Je ne vous chercherai pas, si vous ne le voulez pas. Il faut que je vous aide à remplir des devoirs, dites-vous? Ai-je jamais songé à vous en éloigner, moi qui m'en vais, qui quitterai bientôt cette vie, qui ne demande à ce qui s'intéresse encore à moi que du repos et un peu d'amitié? J'espère que cette lettre vous satisfera, et que vous m'écrirez que vous m'attendez, à mon retour, dans votre solitude.
Que le ciel accorde à ma sœur de longues années de bonheur, après celle qui finira demain!
CHATEAUBRIAND.
LX
_À M. de Chateaubriand_
La Voulte, 15 janvier.
Que le temps est long quand on vit si loin des lieux où l'on est! Ma lettre du 9 décembre est partie depuis trente-sept jours, et je ne puis assigner celui où j'en recevrai la réponse. Mon ami ne me la fera pas attendre, j'y trouverai la promesse que lui-même m'a inspiré de lui demander.
Depuis quelques jours, je suis retombée dans les mêmes anxiétés qui me troublèrent tout l'hiver dernier. La maladie de M. de La Ferronnays[38] fait penser à son successeur.
[Note 38: Ministre des Affaires Étrangères.]
L'année passée, la crainte qu'un surcroît de travail ne nuisît à votre santé, que je croyais altérée, et aussi la peur d'être oubliée de vous, me firent redouter cet événement. Plus tard, étant mieux instruite de votre situation, je souhaitai que votre retour aux affaires vous éloignât d'une vie trop mélancolique. J'y croyais aussi votre devoir engagé, et j'y voyais toutes vos convenances; je désirais donc ce ministère autant que je l'avais redouté. On vous l'offrit, et vous le refusâtes. Ami, comment oubliâtes-vous dans ce moment que votre nom vivra toujours? Et pourquoi la main puissante qui venait d'enlever l'écluse se retirait-elle quand il fallut diriger le cours du torrent? L'ambassade ne justifia que trop mes profonds regrets. Quand je pense aux longues années que les autres ont passées dans le même poste, j'en suis effrayée. Je sais, mon indulgent ami, qu'il ne m'appartient pas d'avoir un avis sur de semblables sujets; mais je ne puis éloigner la pensée que, si les choses vont mal par la suite, vous en supporterez le blâme dans l'avenir. Maintenant, tout va peut-être être réparé; mais, en songeant à l'envie que vous excitez, aux ressentiments que vous avez attirés sur vous, il me semble voir un bouclier, tout hérissé de traits, et je n'ose espérer, car vous avez d'habiles ennemis même dans le ministère. Il est vrai que M. Hyde de Neuville et M. de la Ferronnays sont, je crois, tout à vous; mais si, malgré votre absence, votre souvenir surmonte tant d'obstacles, si le ministère vous est encore offert, le refuserez-vous encore? Votre dégoût du monde, vos projets de retraite l'emporteront-ils sur votre pays, et sur vos amis de France? Pensez que vous êtes trop jeune encore pour vous retirer dans votre chartreuse et y vivre pour vous seul! Ce n'est pas aux deux tiers du jour qu'on cherche le repos du soir.
En répondant à votre lettre du 11 novembre, je n'ai pas osé vous dire tout cela, je me suis trouvée plus timide pour les affaires de l'État que pour les descriptions; mais cet embarras s'est dissipé; je n'en aurai plus, de ma vie, à vous dire quoi que ce soit. Avec de bons sentiments, que peut-on craindre devant vous? Je connais déjà par expérience la bonté parfaite de mon incomparable ami; plus je pense à lui (et j'y pense beaucoup), plus je m'y abandonne; c'est pour sa belle âme que je l'aime, plus que pour son beau génie. Je n'ai plus de doutes sur votre réponse à ma lettre du 10 décembre. Je n'en ai jamais eu. La continuation des miennes vous l'aura prouvé d'avance; il y a eu des instants où j'ai seulement craint que vous n'eussiez pas le temps d'écouter ma pensée, que je n'exprime pas toujours bien.
Je reviens à ce ministère. Que je le désire! Jamais ambitieux n'a formé tant de vœux! Il vous ramènerait en France! Quel plaisir d'en finir avec cette ambassade! Je crains toujours que, malgré vos projets, vous ne vous accoutumiez à Rome et que vous n'y restiez. Alors, quel serait mon sort? Quel charme décevant m'aurait entraînée si loin de moi-même et de tout ce que le reste du monde peut m'offrir? Quelle espérance moqueuse aurait trompé ma vie, qu'une destinée fatale n'avait pu désenchanter?
_Du 16_.--Voilà votre lettre du 31 décembre, mon maître chéri! Mon frère _choisi et donné!_ Vous m'honorez du nom de sœur. Ce nom me fera vivre heureuse et mourir en paix. C'est plus que je n'osais attendre. Mon cœur est accablé d'un bonheur inespéré, des larmes de reconnaissance et de tendresse inondent mon visage. Vous avez tout fait pour moi, je n'envie plus personne, ni sur la terre ni dans le ciel, pas même celles dont la tombe garde les droits.
_Du 18._--Il n'y a que des joies troublées. La mienne l'est. Cette lettre, qui m'apporte ce que je désirais le plus au monde, m'apporte aussi des sujets de peine; vous êtes souffrant, vous me le dites, sans vous expliquer davantage. Cette pensée jette bien de la mélancolie sur la douceur de vous trouver si bon pour moi. Vous êtes triste aussi, et je suis trop loin de vous pour pouvoir vous offrir aucune consolation.
Vous deviez venir pour la session, et voilà votre retour renvoyé au mois de mai!...
Enfin, vous paraissez mécontent de moi, vous dites: «_Je ne sais plus que penser de Marie_»... et, plus loin: «_Qu'ai-je fait pour produire tout cela?_» J'ai besoin d'adoucir le cœur de mon ami. Je ne puis souffrir qu'il me croie injuste pour lui, et susceptible de sottes craintes. C'est pourquoi je me décide à lui renvoyer sa lettre du 20 novembre, que je ne veux ni transcrire ni commenter. Il reconnaîtra facilement les passages qui m'ont troublée; il verra comment lui-même m'a dessillé les yeux, et il saura que penser de Marie. Écoutez, mon cher maître, je sais que l'âme humaine est devant vous comme un livre ouvert où vous lisez; c'est pourquoi je n'ai pas eu de peine à croire que mes sentiments vous sont mieux connus qu'à moi-même. Je sais aussi que je ne puis rien contre eux; ils régnent dans mon cœur depuis que je me connais, et remplissent ma vie depuis que vous m'écrivez. J'ai donc réclamé votre appui: suivant mon espérance vous me le promettez, je ne crains et ne demande plus rien. Vous m'aviez ôté une sécurité d'aveuglement, vous m'en donnez une de confiance. Vous avez remplacé un mal par un bien. Laissez-moi vous en remercier encore!
Un moment de retour sur le passé m'a trop prouvé que vous aviez raison, le 20 novembre, et que j'ai bien fait de vous croire et de recourir à vous, non contre vos volontés, vous ne pouvez en avoir de mauvaises, mais contre l'influence que vous exercez _involontairement_ sur moi.
Je ne vous connais pas, et pourtant, sans que vous le veuillez, sans que je le veuille moi-même, vous êtes devenu le régulateur de ma vie. L'hiver dernier, M. de V... me priait instamment d'aller à Paris: il s'agissait d'une chose qui, dans la médiocrité de notre situation, décidait du repos ou du malheur de ma famille. Je rougis en avouant que la pensée que vous crussiez que j'allais vous chercher me fit rester ici et tout abandonner. Pendant l'été, j'aurais tout quitté si j'avais pu le faire avec convenance pour aller en Italie chercher Mme de Ch... et vous, que je n'avais jamais vus. Au mois d'octobre, lorsque mon voyage à Paris était devenu encore plus nécessaire, la crainte de manquer le temps où vous deviez y venir vous-même, et le plaisir de m'enfermer en votre absence, m'ont fait demeurer en dépit de tout; et, à présent même, l'espérance, chimérique peut-être, de vous voir quelques jours ou quelques heures à votre arrivée en France, ou même à votre départ (dites-vous maintenant), me retient encore... Il est des devoirs. Si, par exemple, lorsque nous serons réunis, le charme de votre présence me fait oublier de partir, je sais à présent que vous m'aimerez assez tendrement pour me dire: «_Marie, je veux que vous me quittiez_!» Ce ne sera jamais pour vous obéir que la force me manquera.
Votre dernière lettre, en m'affranchissant de toute crainte sur mes propres sentiments, assure à jamais la douceur et la facilité de notre relation.
Vous dites: «Rassurez-vous, je ne vous chercherai pas malgré vous, je ne viendrai pas comme un oiseau de proie.»... Est-ce vous, mon cher maître, qui avez pu revêtir de si fausses couleurs la plus douce espérance de ma vie? Injuste, injuste ami! Croyez-moi, si, pensant bien faire, j'avais fui votre présence, j'aurais dû vous inspirer plus de tristesse que de colère. Ce qui m'en avait inspiré l'idée, c'est que je ne croyais pas avoir le temps d'échanger plusieurs lettres avec vous; votre retour devait être bien plus rapproché. Mais chacune de vos lettres en retarde l'époque, et maintenant la rigueur de l'hiver me fait souhaiter que vous attendiez le printemps.
Renvoyez-moi, je vous prie, votre lettre du 20 novembre! Lisez-la bien; mais n'y revenons plus: c'est un écueil franchi qu'il faut oublier.
_Du 20_.--Ils ont évité de vous nommer et de vous placer à leur tête sans secousse, sans dislocation. On dit qu'ils vous craignent: et, moi, moi, je crains qu'ils n'aient agi d'accord avec vous et que vous ne restiez à Rome.
Dans l'abattement de mon âme, je vous souhaitais dernièrement _ce que vous voulez_. C'est du repos et un peu d'amitié que vous demandez. Aimez donc votre Marie, qui vous consacre l'une et ne troublera jamais l'autre!
LXI
_De M. de Chateaubriand_
Rome, 27 janvier 1829.
J'ai reçu votre lettre du 16 et 26 décembre. Vous avez maintenant entre vos mains une réponse de moi à ce nom de sœur que vous désiriez porter. Je vous le donne à regret, il est fatal.
Le récit de vos rêveries me charme et entretient les miennes. Tandis qu'à Paris on me croit sans doute occupé de ministère et de projets d'ambition, je me promène seul dans la campagne romaine au milieu des ruines, repassant les souvenirs de ma vie, ne demandant à Dieu qu'un peu de temps pour achever mes _mémoires_ et laisser de moi un portrait fidèle; si, toutefois, la postérité s'embarrasse de moi, et se soucie de savoir ce que j'étais, et comment j'étais.
Vous faites bien d'abandonner les journaux, je n'en lis plus; ils sont utiles à la liberté et à la politique; mais, quand cette liberté est établie et n'est plus en péril, l'intérêt d'une gazette cesse en partie; et, lorsqu'on est vieux comme moi, qu'on cherche le repos, le bruit des passions et du monde, qui vous arrive par la feuille du matin, vous trouble.
Vous avez vu que je fais élever un tombeau au Poussin[39]. J'aime les renommées que la postérité a faites, et envers lesquelles les contemporains furent injustes. Mon nom restera du moins à Rome sous la protection de celui d'un homme de génie. La mélancolie et la philosophie des tableaux du Poussin me plaît, et je passe des heures à les regarder.
[Note 39: Le monument élevé, par les soins de Chateaubriand, sur la tombe de Poussin, dans l'église San Lorenzo in Lucina, porte l'inscription suivante: _F. A. de Chateaubriand à Nicolas Poussin, pour la gloire des arts et l'honneur de la France_.]
Je vais aussi commencer une fouille[40]; je ne suis pas heureux, et, sans doute, je ne trouverai rien, mais je trompe le temps; si cependant j'allais tomber sur quelque chef-d'œuvre enterré de Praxitèle? Cela fait battre le cœur.
[Note 40: À Torre Vergata, près de Rome. Ces fouilles étaient dirigées par l'archéologue Philippe Aurélien Visconti.]
C'est toujours au printemps que j'aurai un congé, et c'est cette année 1829 que je dois vous voir. Songez bien à cela!
LXII
_À M. de Chateaubriand_
H..., 23 janvier 1829.
Avant-hier, voyant ma mère très bien, je bravai neiges et glaces et revins dans ma vallée, comme pour vous faire une visite. La solitude est un besoin pour moi, ce n'est que là que je respire librement; il me semble que mon âme, chargée de la double vie qui l'anime, s'allège dans la paix du silence et la contemplation de la nature. Je suis ici plus loin de ma vie réelle et plus près de vous, mon ami: j'y suis bien!
L'hiver a pourtant des rigueurs extraordinaires; cette nuit, il est tombé près de deux pieds de neige, et me voilà renfermée pour quelques jours. J'aurais le temps d'aller à Rome! On ne voit ni ciel, ni terre, ni rivière, ni montagnes; on ne distingue plus que quelques traits noirs sur la blancheur de la neige; l'horizon est à dix pas. Les eaux sont enchaînées; nul vent ne souffle. On n'entend point de bruit. L'air est glacé. Mais mon cœur joyeux bat plus vite, à l'espoir de votre prochain retour qui m'est encore rendu, et ce deuil de la nature n'offre à mes regards satisfaits qu'un spectacle agréable et nouveau. Un feu brillant égaie ma chambre, De gros bouquets de roses, de narcisses, et de violettes, en parfument l'air, et mon cher _Piétrino_, ravi de me revoir, chante sa plus longue chanson de montagne.